A LA DESCENTE DE ROMAINVILLE
FERDINAND LUOMME. — COM^k DE VINS-TRAITEUR.
Depuis qu'une station de fiacres animait un rien cette rue brève et retirée, rétablissement do Ferdinand était devenu aussi le rendez-vous des cochers. Dans la belle saison, ils prenaient leur repas dehors, devant la porte, la maison, qui se dérobait un peu à l'alignement, ayant permis, autrefois, d'appuyer contre la boutique un engageant berceau. Mais il y avait longtemps que nulles plantes, nul feuillage n'y grimpaient plus ; ce qui n'empêchait pas les consommateurs de continuer à se plaire sous l'illusoire abri d'un treillage peint en vert.
Ils y abondaient à cette heure et le comptoir ne chômait pas davantage. Ici et là, les électeurs péroraient et gesticulaient, s'empruntant du renfort lorsque la discussion dégénérait en querelle. Le garçon, Alexandre, blême et furonculeux, le cou dans un bandage, ne savait auquel entendre, allait d'un groupe à l'autre, sortait et rentrait, ahuri, des pots à la main, des bouteilles sous le bras, et le vin versé par lui coulait généreusement, de haut, entre les têtes rapprochées, comme un drapeau rouge, taillé en morceaux, qu'il distribuait aux combattants pour les électriser.
Parmi les clients de la « tonnelle », Prophète distingua tout de suite son ennemi, Jacques Rabouille, un homme d'une quarantaine d'années, solide et de haute stature, dont la barbe longue, légère et noire, contrastait avec les cheveux courts, drus et tout gris. Il avait lair triste et résolu. Sa cotte bleue d'ouvrier mécani-
cien tranchait sur les uniformes prodigués autour de lui et marquait une sorte de dédain pour le travestissement militaire, d'autant plus que, nu-tète, il proscrivait même le képi dont se paraient Ferdinand et jusqu'au fils de celui-ci, le petit Adrien, un gamin de huit ans que Rabouille justement faisait sauter sur ses genoux.
Prophète venait avec des intentions conciliantes, estimant qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre : mais quand il vit son neveu jouer avec l'autre, le rouge, le démoc-soc, toute sa colère contre lui se réveilla comme d'habitude.
Car les deux hommes se détestaient de longue date et certaine saillie de Rabouille, plein de reconnaissance envers les Anglais pour le service qu'ils avaient rendu à la France en internant pendant six ans et en réduisant à l'impuissance un malfaiteur tel que jamais criminel ne mérita davantage le bagne à perpétuité, cette déclaration n'était pas la seule ni la principale cause d'une antipathie réciproque et profonde. Une sourde jalousie l'envenimait et la rendait incurable. Le petit Adrien, à mesure qu'il grandissait, élevait entre son oncle Prophète et son ami Rabouille une barrière plus haute, par-dessus laquelle ils se provoquaient. Au lieu d'un trait d'union, l'enfant demeurait un objet de litige pour leur affection exclusive, et ils se disputaient ses préférences avec une ardeur conquérante que ne rebutaient ni les caprices ni l'ingratitude.
Depuis un an, cependant, l'étoile de Rabouille pâlissait. Il ne s'agissait plus pour lui de gagner du terrain, mais de n'en point perdre. Chaque jour, Adrien lui échappait davantage et se dispersait, sous l'influence des circonstances, du milieu et de l'âge. Naguère encore, pour captiver cette intelligence commençant à poindre, il ne craignait point de rival. Il avait sur Toncle Prophète l'avantage d'une présence constante, étant à la fois le pensionnaire et le locataire des Lhomme auxquels il louait une chambre dans la
maison. Tous les soirs, il entreprenait l'enfant, savait Tamuser avec des histoires naïves, des contes et des fables choisis avec discernement et qui entr'ouvraient son esprit aux clartés delà vie. Enfin, le mécanicien n'était pas embarrassé pour retenir l'attention du petit lorsqu'elle faiblissait. De la mie de pain, des bouts d'allumettes, un morceau de bois, n'importe quelle menuaille rapportée de l'atelier, mêlaient entre ses mains la récréatiou à la leçon de choses. L'ingéniosité de l'artisan fortifiait les liens que l'inclination avait formés et le célibataire comblait en même temps les vides de son existence et de son cœur. Puis le dimanche, c'était des promenades à travers Paris, les musées, et de temps en temps, le cirque...
A cette époque heureuse. Prophète ne lui donnait point d'ombrage. Ses visites s'espaçaient, plutôt désagréables à l'enfant, qui n'aimait pas à frotter sa figure contre un menton et des joues semés de gravier.
Mais la Guerre, le Siège, avaient renversé les rôles et tourné les pensées du mioche vers le vieux soldat, dont le type, mieux approprié aux événements, leur servait, en quelque sorte, de réllecteur. Le petit Adrien en fut ébloui et témoigna pour son oncle un enthousiasme que Rabouille n'excitait plus. La lutte entre les deux hommes devint bientôt inégale. La rue, les défilés, les conversations, les images, l'appareil de la défense au faubourg, à la limite du vaste camp retranché qu'était Paris depuis six mois, tout favorisait l'invalide au détriment de l'ouvrier qui avait, d'ailleurs, achevé de démériter auprès de son jeune ami en n'endossant pas hors de propos un uniforme à peine utile pour se battre, disait-il, et en refusant un grade dans sa compagnie. Quelle différence avec l'oncle Prophète, dont la tenue, la croix et la mutilation attestaient à jamais les prouesses I II n'avait eu qu'à paraître pour frapper une imagination préparée ; il n'avait qu'à parler pour être la voix autorisée de cette multitude en armes au milieu de laquelle l'enfant vivait et qui sortait pour lui
de la mairie voisine, comme d'une boite de soldats répandant son contenu sur le trottoir.
Aussi, Adrien attendait-il avec impatience et accueillait-il avec joie Toncle dont la mémoire, également pleine de soldats, était une autre boîte à surprises.
Pendant le Siège, il montait àBelleville au moins une fois par semaine, et c'étaient pour le neveu des journées trop courtes. Il avait eu un joli mot exprimant bien les vertus qu'il trouvait aux récits du bonhomme. Un jour, des fédérés, revenant d'enterrer un des leurs, avaient oublié dans le débit un bouquet d'immortelles ; et Tentant, ennuyé de respirer ces fleurs sans parfum, avait dit à l'invalide : « Raconte-moi une histoire... l)our qu elles sentent quelque chose! »
Quel autre que Prophète eût pu être ainsi, auprès d'Adrien, en odeur d'héroïsme ?
Le progrès qu'il faisait dans la confiance du gamin, empiétait sur l'empire de Rabouille, et celui-ci n'en prenait point son parti. Quelquefois encore, il parvenait à ressaisir un lambeau de crédit, le temps d'une chanson, d'une descente de garde ou d'un tour aux remparts; mais c'était une victoire sans lendemain ; un signe — et la recrue passait à l'ennemi 1
Cette trahison aigrissait l'ouvrier mécanicien incapable de dissimuler et qui souffrait autant de son abandon que du pli donné à Fesprit de l'élève par son nouvel éducateur. La rencontre des deux hommes était orageuse ; il y avait entre eux cette mésintelligence qui résulte autant d'un conflit de sentiments que d'une incompatibilité d'idéal. Les révolutionnaires aiment dans l'enfant leur rêve qui marche et qui balbutie : c'était l'avenir que Rabouille défendait contre les retours offensifs du passé. Et il avait beau compter sur des jours meilleurs, il ne se résignait pas à sa défaite, même momentanée.
Cependant, les consolations ne lui manquaient pas. 11 n'avait qu'à se pencher pour en découvrir de charmantes. La petite Sophie, la sœur d'Adrien,. de trois ans
plus âgée que son frère, voyait celui-ci se détacher peu à peu de Rabouiile et s'ingéniait pour qu'il agréât, faute de mieux, ses prévenances et son assiduité. La gentille fillette avec ses cheveux d'un blond ardent, sa peau parsemée de son, ses lèvres un peu fortes et son regard franc, n'était pas seulement le portrait vivant de son père ; elle tenait de lui encore un caractère aimalde et doux. Elle s'exerçait à la compassion sur les chagrins qu'elle devinait, comme à l'amour maternel sur ses poupées. Elle avait surtout, avec une intuition féminine très vive, le sens délicat des compensations, qui rendent tous les maux supportables. Il avait suffi que son frère s'éloignât de Rabouiile, pour qu'elle redoublât de petits soins auprès de lui. Quand il était seul et absorbé à une table, le soir, elle quittait ses devoirs et venait lui demander la solution d'un problème difficile, pour distraire sa pensée. 11 n'était pas rare aussi qu'il terminât pour la sœur une leçon commencée avec le frère. Mais il s'occupait d'elle sans entrain, insensible à son empressement comme à d'autres avances étrangères, et ses yeux, qui ne suivaient pas la longue natte en peine au dos de la fillette, s'enquéraient plutôt d'Adrien retourné à ses jeux bruyants et militaires.
Ce souci, aujourd'hui, lui était épargné et il n'avait point à faire d'efforts pour retenir entre ses genoux le petit garçon heureux d'être confondu dans l'assemblage en fermentation sous la tonnelle dépouillée.
Soudain, Adrien aperçut son oncle dans la rue de Paris et s'élança au-devant de lui.
Ce fut à une arrivée triomphale qu'assista Rabouiile ulcéré. Les deux hommes n'échangèrent qu'un mauvais regard et point de salut. Prophète se fit jour tout de suite dans le débit et ne s'y arrêta même pas. A travers le comptoir et la salle encombrée de clients : « Je suis dans mon coup de feu ; à tout à l'heure!... », lui cria Ferdinand, son gilet à manches retroussé jusqu'aux coudes et la figure épanouie sous le képi honorifique.
Une cloison en bois, mince et peu élevée, percée, dans sa partie supérieure, de trèfles et d'arabesques, séparait cette première salle d'un cabinet plus étroit réservé à la clientèle du restaurant. La cuisine était au fond. Prophète y trouva madame Lhomme, la petite Sophie et une vieille femme qui épluchait des légumes.
Céline, fille d'une sœur de Prophète qui était morte, avait trente-trois ans. Elle s'était un peu épaissie et fanée devant les fourneaux. Des attraits de sa jeunesse, elle ne présentait plus, pour témoignages, que de grands yeux bruns, une bouche saine et tendre, de lourds cheveux châtains et deux fossettes que la pâte moins ferme des joues n'avait pas comblées. Son visage laissait voir à la fois des restes de beauté et des restes de bonté végétant dans les conditions les moins propres à leur conservation respective. En effet^ le manque d'énergie de Ferdinand Lhomme les ayant, autrefois, mis à deux doigts de la faillite. Chaussée de Ménilmontant, oij ils avaient débuté, Céline, en venant s'établir rue Lassus, s'était bien promis de n'y point courir les mêmes risques. Robuste, économe et laborieuse, non contente de régner sur la cuisine, elle avait étendu son influence au domaine de son mari, limité le crédit qu'il accordait trop bénévolement, contraint les mauvaises payes et ramené la prospérité dans la maison. Cette attitude lui avait acquis, vis-à-vis de la clientèle, une réputation de supériorité qui lui conciliait l'estime des uns et en imposait aux autres. On redoutait son immixtion dans les débats du comptoir, mais on ne lui en gardait pas rancune, car elle rachetait sa rigueur par un louable empressement à soulager, le cas échéant, des misères avérées. Elle était ordinairement sans indulgence pour la paresse, Fabus de confiance et l'ivrognerie insolvable. Mais les épreuves des derniers mois, funestes au commerce, l'avaient rendue moins coulante aussi bien en aff'aires que sur des questions de temps auxquelles, jusque -là; elle paraissait indifTérente. Elle quittait la pente de son cœur pour suivre
celle de ses intérêts alarmés. D'une intelligence moyenne ouverte aux vérités pratiques, elle ne pesait pas les raisons qu'avaient de se heurter la Commune et Versailles : elle était foncièrement du parti de l'ordre et de l'épargne .
Prophète, se dégageant de Tétreinte d'Adrien, embrassa ses deux nièces, la grande et la petite, puis, reconnaissant la bonne femme assise à côté d'elles :
— Hé ! bonjour, maman Mazoudier, dit-il, en lui tendant la main.
Un sourire grava des rides nouvelles dans la binette ratatinée, grosse comme le poing, sous un bonnet blanc bien propre, et la vieille répondit :
— Bonjour, monsieur Prophète.
— Comment va votre mari, maman Mazoudier?
— Il est de garde là-bas, aux remparts, je crois... Il ne rentrera que demain matin. Il regrettera bien de ne pas vous avoir vu, monsieur Prophète.
— Il me semble que c'est souvent son tour, observa rinvalide.
Mais elle reprit, sérieuse :
— Les vieux doivent donner l'exemple..., les vieux de 48 comme lui, surtout. Car ce n'est pas la première fois qu'il défend la République menacée... Même que came rajeunit de le voir partir comme dans le temps et de l'entendre répéter ce qu'il disait il y a vingt-trois ans : « Moi vivant, ils ne toucheront pas à la République! Les rois et les empereurs nous ont fait assez de mal, pour que nous nous opposions par la force à ce qu'on en ramène un sur le trône. »
— C'est beau les illusions ! plaisanta Fonde.
— Oui, à l'âge de Mazoudier, soixante-cinq ans sonnés, c'est beau ! continua la vieille, en raclant paisiblement ses légumes. Si les pauvres gens comme nous n'avaient plus d'illusions, monsieur Prophète, qu'est-ce qu'ils mettraient sur leur pain?
— Enfin, vous n'avez pas peur qu'il lui arrive malheur, un de ces jours ?
— Oh ! notre séparation ne serait plus longue maintenant. Et puis, comme dit encore Mazoudier : u Si Ton ne pensait qu'à sauver sa peau, ils auraient vite fait d'escamoter la République. »
Rien n'était touchant comme un pareil culte aveugle dans la bouche de cette vieille femme qu'employait madame Lhomme, presque par charité. Car Mazoudier, ouvrier relieur et simple trente sous, comme Rabouille, au OS*^ bataillon fédéré, n'avait plus d'ouvrage depuis longtemps et se consolait de ses privations en les offrant à la République, pour gage de dévouement. « Les pauvres ne peuvent donner que ce qu'ils ont », déclarait-il.
— Tu restes à dîner avec nous, j'espère? dit Céline à son oncle.
Mais Adrien, qui s'était emparé du bonhomme, avait beau insister, celui-ci se faisait prier, lorsque Ferdinand profitant d'un moment de liberté, survint :
— Parbleu I s'écria-t-il, je crois bien qu'il dîne avec nous! Qu'est-ce que vous prenez, mon oncle, en attendant ?
Ferdinand Lhomme était un garçon de trente-sept ans, réjoui, rondelet et rougeaud, rougeaud de teint, de moustaches et d'opinions, c'est-à-dire (juil savait concilier les exigences de sa profession et les précautions commandées par les événements, à l'exemple de son voisin Lépouzé. Mais tandis que le coiffeur de la rue de Paris pouvait, sans trop d'inconvénients, conserver son grade dansla garde nationale, Ferdinand, par sa clientèle naguère également galonné, s'était bientôt rendu compte de l'imprudence qu'il avait commise en ne déclinant pas cette faveur. Il la payait cher. Les ardoises s'allongeaient ; c'était une bienvenue perpétuelle que certains de ses électeurs attendaient de lui. 11 avait donc, à linstigation de sa femme, arrêté les frais en rentrant modestement dans le rang ou tout au moins en faisant mine d"y rentrer, car il ne portait guère le képi qu'au comptoir et il en était quitte pour quelques
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tournées aux chefs complaisants qui Texemptaient de service. Il estimait ce tribut suffisant, mais sa manière de voir n'était pas celle des camarades qu'il ne régalait plus et qui le jalousaient, en dépit de ses pi-otestations de fidélité à la Commune. Il n'en était point avare. Nul ne stigmatisait d'un accent plus convaincu les suppôts de la monarchie ou Badinguet, qu'il appelait d'ailleurs respectueusement l'Empereur, en causant avec Prophète. Mais souvent sa langue, exercée au nouveau vocabulaire, fourchait, et il s'en excusait en riant :
— Que voulez-vous, mon oncle... l'habitude! Ne prenez pas la chose en mauvaise part. Qu'est-ce que je désire avant tout, moi?... Ne contrarier personne. Le métier ne serait plus possible sans cela et je n'aurais qu'à fermer bo-utique.
— Oui, mon neveu, répondait l'invalide, hurle avec tes loups, pour n'être pas dévoré par eux.
— Oh! reprenait le marchand de vins, ils ont heureusement plus soif que faim. Vous les jugez mal. Ce sont de bons bougres au fond, comme dit le marchand de fourneaux.
Mais l'oncle n'en convenait pas et le laissa paraître, une fois de plus, quand Ferdinand l'invita à aller s'asseoir dehors sous la tonnelle.
— Vous y serez mieux que dans la cuisine. Il y a là justement Rabouille que vous connaissez...
— Merci, dit Prophète, je préfère rester à côté, dans le cabinet ; Adrien me tiendra compagnie.
— Comme vous voudrez.
Et, réclamé au comptoir par d'impatients gosiers, il retourna dans le débit en demandant, avec le sansfacon indispensable : « Qu'est-ce qu'il faut vous servir, la coterie? »
Aussi bien, tel était le diapason des voix que Prophète de sa place pouvait aisément entendre discourir les consommateurs. Mais les noms : Bergeret, Ranvier, Viard, Trinquet, LuUier... qu'ils se renvoyaient, comme des volants, n'étaient familiers qu'aux joueurs,
et ronde d'Adrien était plutôt distrait par leur mimique ardente, qu'il apercevait grâce aux jours pratiqués par les découpures dans la séparation.
Entre les plus exaltés, les plus verbeux, se faisait remarquer le cordonnier Schramm, surnommé le Bombé, parce qu'il avait une épaule sensiblement plus haute que Tautre. Etait-il bossu? Ne l'était-il pas ? Un tombait d'accord que c'était un bossu mal opéré, abandonné par les chirurgiens qui n'avaient pas tout enlevé. Il penchait la tète, en parlant, vers ce qui restait et semblait en recevoir des mauvais conseils et des confidences empoisonnées.
Une barbe grise, fournie et négligée, couvrait sa forte mâchoire, couATait même toute sa hgure, oii l'on distinguait seulement deux yeux petits et perçants et un nez écrasé, qui avait l'air d'un pouce sans ongle et retourné.
Rabouille, à qui l'on demandait un jour pourquoi il ne fréquentait plus les réunions publiques, avait répondu : « C'est bien assez que Schramm me donne rillusion d'y être. »
L'homme vérifiait cette boutade. Il sentait la sueur, le quinquet et la poix. Table, comptoir, dossier de chaise, tout était tribune à ses mains cherchant un point d'appui, à son corps projeté, dès qu'il ouvrait la bouche, pour ergoter, interrompre ou convaincre. Le Vaux-Hall, le Pré-aux-Clercs, la Redoute, le Vieux- Chêne, les Folies-Belleville, les Barreaux-Verts, Favié, Ragache et Budaille, toutes les salles où l'opposition grondait à la fin de l'Empire, avaient retenti de ses déclamations subversives. Il en tenait registre et rappelait fréquemment les condamnations qu'elles avaient attirées sur lui. Il portait constamment l'uniforme de garde national, comme la rançon de sa protubérance ; et personne n'en souriait, car on savait le vieux piher de club aussi susceptible et vindicatif que désintéressé. « Chacun est droit à sa manière », disaient en plaisantant ceux qui rendaient justice à la probité du cordon-
nier contrefait. On ne l'aimait guère, mais on Testimait et il ne manquait pas, à Bslleville, de petits rentiers qui eussent confié saus crainte la surveillance de leur immeuble à cet ennemi de la propriété, sobre et spéculatif.
Il avait, d'ailleurs, justifié cette réputation. Concierge jusqu'en 1868, et concierge à tous égards scrupuleux, il n'avait quitté la loge qu'afîn de suivre plus assidûment les réunions publiques et les enterrements. 11 n'était plus que cordonnier et demeurait rue delà Mare, dans un boyau qui lui tenait lieu de boutique, d'atelier, de chambre, de cuisine, de tout. Il couchait hal)illé sur des collections et entre des liasses empilées de vieux journaux, qui confondaient leur moisissure avec celle des cuirs fatigués. De sorte que nul n'était plus imprégné que lui de la sueur du peuple et de ses tribuns.
Son enseigne, une botte rouge sur fond noir, était mieux appropriée encore aux opinions politiques du cordonnier, par le farceur qui avait tracé à la craie, au-dessous :