PARTIE PRINCIPALE DU PLAFOND DE LEBRUN
DANS LE PAVILLON DE L A L Ji O U K . A S C K A U X
Reproduction photographique prise sur les lieux, d'après l'original.
A gauche, le Char de l'Aurore, conduit par un Amour qui laisse tomber ses flèches. Au-dessus de l'Aurore, le Point du Jour, personnifié par un enfant portant une torche, et derrière, une femme tenant une urne incline'e : la Rosée du matin. A côté du char. V Industrie, avec une cloche et un marteau; auprès d'elle un coq annonce le lever du jour. Sur le devant, le Printemps, représenté par une femme entourée d'animaux et de fruits, fait jaillir le lait de son sein. Tout au bas, dans les nuages, l'Eté, belle étude de femme étendue sur des gerbes de blé. Sur la voûte céleste est tracé le Zodiaque, avec différents signes : le Taureau, la Balance et le Lion.
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AVANT-PROPOS
KS trois parties de cel oiivi-agc, ici rciiiiics pour lii première fois et qui se complètent l'une l'autre eu tonnant une sorte de trilogie, la deuxième fut vérité la première, publiée la prcmi'ere et celle cpii s'cc'jula le plus rapidement. Ce if était d'abord qu'un chapitre accessoire de mon Histoire du Costume au Théâtre, mais l'attrait du sujet et le piquant de certains détails difficiles à utiliser sans excéder les limites normale" d'un chapitre, m'engagèrent à essayer de faire pour le théâtre particulier de M"'" de Pompadour ce que M. yules Cousin ai-ait si heureusement fait pour celui du comte de Clermout : ce trarail, ainsi dégagé de tout entourage et rédigé avec tous les développements qu'il comportait, fut publié d'abord à la Chronique musicale, ////> en u}i f/jli volume à l'adresse des bibliophiles et des curieux.
La nouveauté du Ktij'et entra sans doute pour la nicillcure part dans l'accueil fait à mon ouvrage, comme elle avait co)itribué beaucoup à me le faire entreprendre. Quoi qu'il en soit, la réussite de cette publication
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m Cil fit dcmandci d'autres semblables par plusieurs directeurs île revues. M. Léonce Duniont m'engagea à écrire pour la Revue de France l'histoire du théâtre intime de Marie-Antoinette ; M. Arthur Hculhard, en souvenir de l hospitalité par lui donnée à ma Madame de Pompadour, réclamait pour son excellente revue les annales dramatiques et galantes des sœurs J^'erricjes, qui ne sauraient trouver place ici ; enfin, AI. yules Bonnassies m'indiqua les Grandes Xuits de Sceaux éi traiter dans le Théâtre, qu'il venait de fonder. Malheureusement ce curieux recueil n'eut pas la vie longue, et la duchesse du Maine alla retrouver Marie- Antoinette à la Revue de France.
Si je donne ici ces renseignements rétrospectifs, c'est moins par vaine satisfaction d'amour-propre que pour expliquer comment j'ai été amené à composer ces études qui s'appuient lune sur l autre et qui se font ainsi pendant. Lorsque J'écrivis la première, Je ne songeais nullement aux suivantes, et lorsque J'entrepris celles-ci, presque par ordre amical, je ne croyais pas que ces monographies, très détaillées, il est vrai, et aussi complètes que possible, fixeraient f attention au point qu'aucun écrivain ne parlerait plus du théâtre ou de la cour à cette époque sans me citer ou me consulter, — ce qui est bien diférent, — depuis M. H. 7 aine, pour son Ancien Régime, et M. L. Dussieux, pour son Château de Versailles, Jusqu'il MM. Porel et Monval pour leur Histoire de rOdéon ; Je nie doutais encore moins que ce genre de travail ferait école et qu'il en résulterait bientôt une histoire vraiment intéressante du théâtre de Sai/it-Cyr.
Nouveaux sujets, disais-Je tout à f heure ; peut-être vaudrait-il mieux dire : forme iKjitvelle ou développements nouveaux. Il ne manque pas de livres, tant s'en faut, oit Ion a parlé des jeux poétiques de la duchesse du
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Maine et des exercices dramatiques de Marie- Antoinette , mais cela ne forme /amais qu un petit nombre de pages dont la concision n atténite pas toujours le manque d'exactitude. Si il/'"'' de Poiiipadour a été un peu mieux traitée, elle le doit à M. Campardon qui a consacré au Théâtre des Petits Cabinets tout un chapitre de son remarquable ouvrage sur la grande favorite. Quant aux théâtres de société en général, il n'existe pas plus de deux ou trois ouvrages à consulter : MM. Edmond et y'ules de Goncourt ont écrit ça et là des pages très fouillées suj- ce passe-temps favori, en particulier dans leur Histoire de Marie- Antoinette et dans la Femme au xviif siècle; enfin, M. Victor Fournel a tracé dans ses Curiosités théâtrales //// tableau très raccourci, mais exact, des théâtres de société depuis leur origine jusqu'à nos /ours.
La nouveauté des trois études ici réunies consiste à avoir traité ces compagnies dramatiques avec le sérieux qu'elles mettaient ellesmêmes dans leurs exercices et à leur avoir attribué une importance égale à celle qu'on accorde d'habitude aux comédiens de métier, mais seulement à ceux-ci. Or ces théâtres de société royale, presque aussi importants que les autres au point de vue dramatique, puisqu'ils comptaient des acteurs d'un mérite réel et qu ils jouaient à f occasion des ouvrages inédits, ont une bien autre importance pour l histoire générale, car ils touchent de plus près à l'histoire des mœurs, de la société, voire à la politique : dès lors, il était juste de ne pas sacrifier ces artistes princiers aux chanteurs et comédiens ordinaires du Roi.
If eau va toujours à la rivière, dit-on. De niéme poicr les renseignements; c'est-ci-dire qii ils arrivent toujours à l'auteur lorsque son travail est publié. Il en fut ainsi pour e/iacune de ces études, et je reçus de lecteurs obligeants quelques données que Je pus mettre à profit dans les
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tirages eu brochures, ^'cii ai recueilli d'autres depuis. Certains papiers manuscrits qu'on a bien voulu nie communiquer, se sont encore enrichis par la publication récente de lettres inédites de J/""' de Potnpadour ; enfin, je n'ai eu qu'ex consulter , M. Charles Gosselin, conservateur du Musée de Versailles , et M. Monavon , régisseur des palais de Trianon, pour obtenir d'eux des renseignements précis et nouveaux sur certains points de détail que j'avais d'abord négligé d'éclaircir.
ye remercie aussi particulièrement AI. le comte de la Béraudicrc, pour la charmante gouache de Cochiu représentant M"" de Potnpadour en train de chanter Topera sur le théâtre des Petits Cabinets, qu'il a bien voulu m' autoriser éj reproduire, et je n'ai garde d'oublier M. Léon Bardin, dont la belle collection de portraits de femmes, inépuisable en ce qui concerne Marie-Antoinette, m'a fourni trois portraits aussi rares que curieux : la duchesse du Maine de Crespy, la Pompadour de Watsoii, d'après Boucher, et la Marie-Antoinette de Bartolozzi.
Mais l'aide la phis précieuse vfest venue de M. le marquis de Trévise, piopriétairc actuel de Sceaux, qui, allant au-devant de mes désirs, s'offrit (i me guider lui-même par tous les lieux dont j'avais décrit les fêtes et qui se mitéi ma disposition avec une bonne grâce dont je ne saurais trop lui marquer de reconnaissance aujourd'hui que je mets au pillage et son domaine et ses collections de dessins.
Ces études ainsi revues et complétées devaient être réunies ensemble tôt ou tard ; elles appelaient aussi le secours de la gravure et de la chromolithographie en ofrant le champ le plus vaste êj l'illustration. Cependant je n'ai voulu les rassembler en un volume définitif qu'après avoir vu les tirages d'amateurs toucher éi leur fin, et surtout après avoir rencontré un éditeur qui conipr'it comme moi les cniditions de luxe que
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comportaït cette publication par son époque et par son su/et. "/f ne croirai pas avoir trop attendu si J'ai enfin trouvé ce que je désirais, — comme aucun connaisseur n'en saurait douter, — et si ce riche volume obtient une fortune sonblable à celle de mes trois monographies isolées.
Cet ouvrag-e n'est sans doute pas parfait, — /e le dis sans fausse modestie, — ïuais au moins y trouvcra-t-on fort peu de choses à démentir : la raison en est que j'y ai mis plus des autres que de moi-même, en remontant toujours aux sources premières , aux témoins contemporains. Et ceux-lci sont encore, quoi qu'en puissent dire ou penser certaines gens, les mieux reiiseignés et les seuls faisant autorité.
Hors des documents originaux et manuscrits , autant que possible, on ne fait pas de l'histoire : on improvise un roman.
INTRODUCTION
'est une rage, une fureur, une folie que le théâtre de société au dix-huitième siècle, et surtout pendant la seconde moitié du siècle. Le goût déjouer la comédie gagne toutes les classes, il s'étend des appartements privés de Versailles aux hôtels du Marais, aux petites maisons des faubourgs. Et la raison de cette mode universelle, de cet engouement irrésistible, c'est le double besoin inné chez la femme de se divertir et de se produire ; or, où trouverait-elle occasion de se distraire et de se montrer mieux encore que dans les théâtres, si ce n'est sur le théâtre, sur la scène où elle joue, où elle est elle-même le spectacle?
La comédie de société n'était guère née en France qu'avec le dix-huitième siècle, mais elle avait pris en quelques années le plus rapide essor. Il serait impossible d'assigner un ordre chronologique rigoureux aux divers théâtres d'amateurs qui surgirent en un clin d'oeil à Paris, surtout
INTRODUCTION
après la paix de 1748, et qui conquirent si vite une réelle importance; mais il y en eut bientôt partout, depuis la demeure des courtisanes jusqu'à celles des princes du sang, jusque dans les palais du roi. Que dit Bachaumont de cette mode extrême? « La fureur incroyable déjouer la comédie gagne journellement, et malgré le ridicule dont l'immortel auteur de /a Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois, il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. »
On était alors en 1770, et il y avait déjà beau jour que la première société bourgeoise de ce genre s'était installée à l'hôtel de Soyecourt, rue Saint-Honoré. Une seconde s'était établie à l'hôtel de Clermont- Tonnerre, au Marais; une troisième avait suivi ce double exemple en occupant l'hôtel de Jaback, rue Saint-Merry, et cette dernière troupe avait bientôt éclipsé ses aînées grâce aux heureux essais d'un jeune acteur nommé Le Kain. Cependant, dès les premières années du siècle et bien avant la formation de la compagnie Soyecourt, la présidente Lejay avait fait bâtir un théâtre dans la cour de son hôtel, rue Garancière, pour quelques jeunes gens du quartier constitués en société dramatique, et c'était là qu'une jeune fille s'était révélée tragédienne incomparable : la future Adrienne Lecouvreur (i).
Arrêtez-vous aux deux tiers du siècle et dénombrez, avec les frères de Concourt, toutes les scènes où se presse la plus grande compagnie de France, dont les entrées sont si recherchées et qui font rage en carême et surtout pendant la clôture des spectacles : — théâtre de Monsieur, où se donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de Piis et Barré; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean- Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra des Neuf Muscs , déclaré injouable par toute la société du Temple; théâtre à l'Ile-Adam, où le
(i) Victor Fourncl, Curiosités théâtrales, ch. v.
Comte de Coiniiiiiigcs, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes ; théâtre de M'"" de Montesson, où M'""' de Montesson figure dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de M"" Dolignv, de M'" Arnould et de M"" Laruette; théâtre chez la duchesse de A'illerov, où les Comédiens français représentent, avant de le jouer sur leur scène, l' HomuteCiiininel ; théâtre chez le duc de Grammont à Clichy, où Durosov fait un rôle dans sa tragédie du Siège de Calais, et où paraissent les demoiselles Fauconnier ; théâtre chez le baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Mole dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les femmes de la cour; théâtre à Chilly, chez la duchesse de Mazarin, qui offre à Mesdames la représentation de la Partie de chasse de Henri IV; théâtre chez ]M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est représenté pour la première fois; théâtre de M. le duc d'Aven à Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Aven déploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M, Trudaine ; théâtre de M'"° d'Amblimont ; théâtre de la Folie-Titon ; théâtre à la Chaussée-d'Antin de M™" de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite Curieuse, piquante satire contre les mœurs de la cour ; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrières, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde qui ne veulent pas être vues (i); théâtre de ]M. de Magnanville à la Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de M'"" de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue Romeo et J^uliette du chevalier de Chastellux « tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre, )) le théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où M'" Savalette fait
(i I Voir l'historique complut du Théâtre des Demoiselles Verrières, dans notre ouvrage : La Comédie et la Galanterie au dix-huitième siècle (in-S" écu, Rouveyre, 1879).
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les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à M"° Dangeville (i).
Encore ne compte-t-on pas ici la compagnie dramatique de la Courneuve, celle du comte de Clermont à la Roquette et à Berny (2), la scène très libre du duc d'Orléans à Bagnolet, le théâtre ou plutôt les théâtres de la Guimard, car elle en avait deux, comme les demoiselles Verrières, l'un dans sa villa de Pantin, l'autre en son magnifique hôtel de la Chaussée-d'Antin^ tous deux dirigés par Carmontelle avec un luxe royal et fréquentés par les plus grands noms de la robe, de la noblesse et du clergé. Encore néglige-t-on de nombrer les théâtres de M"" Thévenin, du comte de Montalembert, de M. de Lagarde, de la duchesse de Bourbon à Chantilly, du maréchal de Richelieu à l'hôtel des Menus, du duc de Noailles, de M. Bertin, trésorier des parties casuelles ; du comte de Marsan à Bernis, du comte de Rohault à Auteuil, de la belle M""' Dupin à Chenonceaux, de M. d'Epinay, de M"° Dangeville, de M. de la Popelinière faisant représenter dans son magnifique hôtel de Passy des comédies et opéras, presque toujours de lui, où sa femme jouait dans la perfection et que d'excellents soupers faisaient vivement applaudir. Encore ne faudrait-il pas oublier le splendide salon du danseur Dauberval, qu'un mécanisme ingénieux transformait à vue en une salle de spectacle où venaient s'exercer les grandes dames et les seigneurs désireux de briller aux divertissements de la cour (3).
Tous les noms se trouvent mêlés et confondus dans l'histoire de la comédie d'amateurs, — tous les noms et tous les états, tous les rangs. Que Voltaire établît un théâtre de société d'abord dans son hôtel de la rue Traversière, puis à Ferney; qu'il y jouât lui-même ses tragédies avec
(i) La Femme au dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Concourt, ch. ni.
(2) Le Comte de Clermont, sa cour et ses maîtresses, par M. Jules Cousin (2 vol., Paris, librairie des Bibliophiles, iSliy).
(3) Curiosités théâtrales, ch. v. — Voir aussi sur le salon mouvant et les exploits galants de Dauberval le chapitre intitulé : Un Mariage chorégraphique, dans notre livre : l'Opéra secret au dix-huitième siècle (in-S" écu, Rouvcyre, 1880).
M"" Denis et qu'il formât par ses conseils le talent naissant de Le Kain, rien de plus naturel : qu'il composât ou qu'il jouât, auteur ou acteur, il restait toujours dans son élément; mais que même des officiers se laissassent gagner par cette mode, c'était là un indice grave de relâche et de dissipation. Et cependant telle était la violence de l'engouement dramatique, que l'armée même n'y pouvait pas échapper. Dans certaines garnisons, on avait vu des officiers se donner en spectacle au public et paraître sur la scène avec des actrices de profession; quelques-uns avaient poussé l'oubli de leurs devoirs jusqu'à quitter le service pour se faire comédiens. Aussi un ministre grave et sérieux comme le marquis de Montaynard n'avait-il pas cru pouvoir tolérer plus longtemps un usage qui devenait un abus et avait-il expressément défendu à tout officier de jouer la comédie en garnison. Et il n'était que temps d'agir, car deux ans plus tôt, soit en 1770, de jeunes officiers, enhardis par leurs premiers succès, étaient venus louera Paris la salle d'Audinot pour y jouer le Déserteur et les Sabots après avoir fait distribuer plus de six cents billets de faveur par la ville et à la cour. Cette fantaisie dramatique aurait pu leur coûter cher et le duc de Choiseul, alors ministre de la guerre, les aurait sûrement fait emprisonner, si le duc de Chartres n'avait assisté à la représentation et n'avait paru autoriser par sa présence la folie de ces jeunes gens.
Cette mode de la comédie d'amateurs avait pris naissance dans les divertissements royaux, et ce n'était, en somme, qu'un diminutif des magnifiques ballets imaginés par Benserade, Molière et Lulli, et dans lesquels le roi et les princes du sang se faisaient gloire et plaisir de chanter, déclamer et baller. La comédie de société était descendue de la cour à la ville ; vers la fin du siècle , elle remonta de la ville à la cour. Mais, à quelque moment qu'on l'observe, en quelque monde qu'on l'étudié, on y trouve toujours l'inHuence de la femme, cette influence occulte et souveraine que deux écrivains de nos jours ont si clairement perçue
INTRODUCTION
dans tous ces jeux de théâtre et si minutieusement fouillée au plus profond du cœur féminin.
« ... Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs : M. de Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules à gouache. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans une scène à elles ; et lorsque M"" de Guéménée est exilée après la « souveraine banqueroute » des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au lieu de son exil ? Elle appelle des tapissiers et leur fait arranger un théâtre... Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme ; il lui permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches. Il lui donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement tie l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge du théâtre, qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse qui fait monter au cœur et dans la tête l'ivresse du public. Que lui faisait un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de scène : « Ah ! mon cœur, comme un ange !... Comment peut-on jouer comme cela? C'est étonnant ! Ne me faites donc pas pleurer comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus! » Et quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries ? Pour quelques-unes, le théâtre était une vocation : il y avait en eifet des génies de nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces actrices de société. « Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux
sur tous les théâtres. )> Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion ; pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement (i). »
Au-dessus de ces actrices improvisées, de toute classe et de tout rang, au-dessus de tant de comédiennes de salon éprises de leur métier volontaire au point d'y mettre plus d'ardeur et de sérieux que les actrices de profession, au-dessus de M'"° d'Amblimont et de M'"° de Montesson, au-dessus des sœurs Verrières et de Madeleine Guimard, au-dessus de la comtesse de La Marck et de la marquise de Crest, brillent, à des époques très distinctes, trois troupes dramatiques qui donnent comme la synthèse du théâtre et de la société au début, au milieu, à la fin du siècle dernier. Ces trois théâtres d'amateurs n'occupent pas seulement une place à part parce qu'ils s'organisent dans des conditions sans pareilles par le caprice ou la volonté de femmes exceptionnelles, placées toutes trois — par la naissance, la fortune ou l'alliance — au sommet de la société française ; mais aussi parce qu'ils réunissent dès le début les plus grands noms de France, parce qu'ils représentent comme les pôles sur lesquels tourne le monde théâtral du dix-huitième siècle.
La duchesse du Maine à Sceaux-, M""' de Pompadour à Versailles, Marie-Antoinette à Trianon : — telles sont les trois grandes figures, la princesse, la favorite et la reine, autour desquelles gravite, â un moment donné, toute la cour de France enfiévrée de comédie, au pied desquelles les auteurs déposent leurs œuvres et les princes leur fierté, pour un sourire desquelles toutes et tous se font comédiens, chanteurs, ballerins. Par quel jeu du hasard ces compagnies dramatiques, absolument uniques par l'éclat des spectateurs et des acteurs et qu'on ne peut dès lors comparer à aucune autre, s'échelonnent-elles de période en période, de façon à mieux faire ressortir les différences existant entre elles comme
(i) La Femme au dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Concourt, ch. m.
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entre les mœurs, dont elles sont le reflet ? Qu'on le remarque bien : nonseulement elles sont séparées l'une de l'autre par un temps à peu près égal, une trentaine d'années environ, mais chacune d'elles brille précisément à quelque époque critique de ce siècle dont elles semblent marquer les étapes vers la ruine finale. Elles permettent donc de rapprocher et de comparer les distractions favorites de l'entourage royal sous les règnes de Louis le Grand, de Louis le Bien- Aimé et de Louis le Désiré; elles fixent enfin aux regards curieux de la postérité l'aspect vrai de la cour de France à la veille de la Régence, au lendemain de la paix d'Aixla-Chapelle, à l'approche de la Révolution.
Entre ces diverses sociétés, assemblées, la première pour encenser une princesse insatiable d'adulations, la deuxième pour affermir le crédit d'une femme sur le cœur hésitant du roi, la troisième enfin pour distraire une reine fatiguée par l'étiquette et lasse d'honneurs, la confusion n'est pas plus possible qu'elle ne pourrait se produire entre les motifs qui provoquèrent la réunion même de tous ces personnages, dans le but avouable de s'amuser, dans l'idée secrète de flatter une femme toute-puissante en servant, ici sa politique amoureuse, là ses goûts de retraite ou de grandeur. Ce sont trois mondes distincts, aussi distincts que les époques oîi ils vécurent et qui adoptèrent le même moyen qui les amusait, pour arriver à des buts divers ; mais l'identité même des ressources employées pour se distraire et se pousser en faveur laisse encore place à de curieuses diflférences pour qui n'observe pas superficiellement les choses, pour qui étudiera de près ces annales de théâtre et ne se contentera pas d'en retenir des titres de pièces ou des noms d'acteurs.
La société française se reflète tout entière dans ces grands personnages, chez lesquels, en raison même de leur rang élevé, qualités et défauts semblent être vus au verre grossissant. L'esprit y brille incomparable ; la grâce et la galanterie, innées en nous et si fort vantées de tout temps, s'y font remarquer à chaque pas, et aussi l'imperturbable enjoué-
LA COMEDIE DE SOCIETE AU SIECLE DERNIER. ii
ment d'une société policée jusqu'aux confins de la corruption. Mais si cet enjouement frise l'insouciance, si cette galanterie masculine touche à la débauche et cette grâce féminine à la faiblesse, si l'esprit dépasse parfois les limites de la bienséance ; si, enfin, chacune des brillantes qualités du siècle menace ici de verser dans un défaut, pis encore, dans un vice ; au moins rencontre-t-on dans ces sociétés, si semblables en leurs dissemblances, deux grandes qualités qui ne varient ni ne s'atténuent jamais avec le temps, qui sont aussi vivaces à la fin qu'aux premiers jours du siècle, deux qualités qui relèvent singulièrement ce monde léger parce qu'elles ont un côté sérieux : — le goût des lettres et des créations dramatiques, le culte des beaux-arts dans toutes leurs branches, mais surtout la passion du théâtre et de la musique, ces deux engouements, ces deux triomphes de la femme au siècle dernier.