CHAPITRE PREMIER
LA COUR ET LES JEUX POÉTIQUES DE SCEAUX. LES SEPT PREMIÈRES GRANDES NUITS.
EST en 1700 que la petite-fille du grand Condé, Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, vint s'établir au château de Sceaux, que son mari, Louis-Auguste de Bourbon, le fils légitimé de M"" de Montespan, l'élève bien-aimé de M"" de Maintenons avait acquis après la mort du ministre de la marine, le marquis de Seignelay. La splendeur du domaine et du château de Sceaux ne remontait guère qu'à une trentaine d'années auparavant, à l'époque où Colbert s'en était rendu acquéreur. Le petit château dont s'était contentée la précédente famille seigneuriale des Potier, qui comptait pourtant parmi ses membres un secrétaire d'État et un pair de France, ne pouvait é\'idemment pas suffire au puissant ministre de Louis XIV. Aussi commença-t-il par le démolir, en respectant toutefois le corps de logis central, puis, quand il eut acheté de tous côtés des maisons et des terres pour s'agrandir, il confia à Perrault la construction de sa nouvelle demeure et â Le Nôtre la
création d'un immense parc de plus de six cents arpents. Le peintre Lebrun fut chargé de la décoration du château, les sculpteurs Puget et Girardon ornèrent les bosquets des chefs-d'œuvre de leur ciseau ; enfin des aqueducs amenèrent dans le parc les eaux d'Aulnay, des Vaux- Robert, de l'étang du Plessis-Picquet, et l'on put multiplier à l'infini les bassins, les jets d'eau, les cascades. Colbert, qui était fier des merveilles de son domaine et qui venait y passer tous les moments dérobés à la cour, y donna des fêtes magnifiques ; il eut même par deux fois l'honneur insigne de recevoir la visite du grand roi.
Le marquis de Seignelay, sans hériter du goût de son père pour le j château et les jardins de Sceaux, au moins pour y séjourner longtemps, tint à honneur de les embellir encore et il y consacra des sommes considérables, si bien, qu'en définitive, il a fait pour Sceaux plus qu'aucun des propriétaires passés ou futurs. C'est lui, notamment, qui fit le grand canal imité de celui de Versailles, travail colossal pour un particulier, si riche et si grand seigneur qu'il fût. Il ne venait pas régulièrement à Sceaux, mais il eut l'honneur, en 1686, d'y recevoir Louis XIV, comme avait fait son père, et ce jour-là, il eut au moins la satisfaction de promener le roi, grand amateur de jardins, à travers un parc admirable, au milieu de splendeurs qui ne le cédaient en rien aux fêtes à jamais célèbres de Vaux. Toute la cour avait accompagné Louis XIV et, pour recevoir tant de monde, il avait fallu dresser dans les jardins deux tables immenses, en fer à cheval, ornées et servies avec un luxe inouï : celle du roi et celle du dauphin. A celle-ci se trouvait le jeune duc du Maine, alors âgé de seize ans ; il ne se doutait pas, le gamin, qu'il deviendrait bientôt propriétaire de ce nouveau Versailles. Mais ces réceptions princières et ces fêtes royales ne revenaient pas fréquemment sous le marquis de Seignelay, et Sceaux, malgré ces réveils passagers, avait l'air quelque peu désert, abandonné, depuis la mort de Colbert : il n'en allait que faire plus de bruit et jeter plus d'éclat.
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La duchesse du Maine, réputée à juste titre pour une des plus spirituelles femmes du temps et passionnée pour le plaisir et les fêtes, eut bientôt réuni autour d'elle une véritable cour, cour galante et lettrée à la fois. Tandis que le duc, retiré dans une petite tourelle, s'occupait de géométrie et d'astronomie, dessinait de nouveaux bosquets, traçait le plan de nouveaux pavillons, la duchesse présidait de joyeuses réunions, auxquelles son mari n'était pas toujours admis de peur qu'il ne les attristât. La brillante princesse tenait là cour plénière, au sein des plaisirs de toutes sortes, jeux d'esprit et de hasard, entourée d'une nombreuse société de grands seigneurs, de dames charmantes, de poètes, d'artistes et de littérateurs, tous empressés à la louer, à flatter ses moindres désirs, à prévenir ses plus légers caprices.
Faut-il nommer les hôtes assidus de cette assemblée galante? C'étaient d'abord le frère et la sœur de la duchesse : Louis, duc de Bourbon, et M"° d'Enghien, Marie-Anne, qui épousa le duc de Vendôme en 17 10, l'année même où mourut son frère ; puis le duc de Nevers, les duchesses de la Ferté, d'Albemarle, d'Estrées, de Lauzun, de Rohan et de la Feuillade, les ducs de la Force et de Coislin ; les marquises de Mirepoix, de Charost, d'Antin et de Boussoles ; le comte d'Harcourt ; les dames d'Artagnan, surnommées les voisines, parce qu'e'lles avaient un château au Plessis-Picquet ; M™"' de Chimay, de Lassay, de Barbezieux et de Croissv ; les demoiselles de Choiseul, de Moras et de Langeron ; enfin, M. de Dampierre, gentilhomme du duc, et M"'" de Livrv, dame d'honneur de la duchesse. Voilà pour les gens titrés. Si l'on compte les gens d'esprit et de savoir, il faut citer en première ligne la spirituelle mémorialiste, La Bruvère en jupons. M"' de Launav, depuis M"" de Staal, femme de chambre de la duchesse ; puis deu.x académiciens, Nicolas de Malezieu et l'abbé Genest, poètes attitrés de la cour ducale. Autour de ces trois coryphées gravitent les présidents Hénault et de Mesmes, Néricault- Destouches, Lamotte-Houdart, Fontenelle déjà vieux. Voltaire encore
jeune, qui écrivit à Sceaux ou sous l'inspiration de la duchesse trois de ses tragédies, ScniïriXiiiïs, Or este et Rome sauvée ; Danchet, La Fare, l'abbé de Chaulieu et Sainte-Aulaire, tous gens spirituels et de délicate compagnie faisant à qui mieux mieux des vers pour la consommation de la princesse qui en absorbait considérablement. La musique était représentée par Matho, maître de musique des enfants de France et directeur ordinaire des divertissements lyriques, puis par Mouret, Bourgeois, Marchand, Bernier, Colin de Blamont, etc., qui se disputaient l'honneur d'embellir de leurs mélodies les compliments rimes à la louange de Son Altesse.
Le personnage le plus actif de cette société pour laquelle il composa quantité de petits vers et d'impromptus, était l'ancien précepteur du duc du Maine, le maître de mathématiques du duc de Bourgogne, l'ami commun de Bossuet et de Fénelon même au plus fort de leur dispute, Nicolas de Malezieu, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française. Egalement versé dans les mathématiques, les belles-lettres, l'histoire, le grec, l'hébreu et même la poésie, Malezieu avait été admis à la suite de son jeune élève dans l'intimité du roi : son esprit et son savoir l'avaient fait briller à la cour où il s'était rapidement lié avec les hommes les plus distingués. Le mariage du duc du Maine avait attaché plus que jamais le précepteur à la fortune de ce prince. La nouvelle duchesse avait une prodigieuse activité d'esprit et beaucoup d'aptitude à saisir les éléments des sciences : Malezieu pouvait mieux que personne satisfaire cette curiosité inquiète. Il promena l'esprit de la princesse sur un grand nombre d'objets, et lui révéla en même temps les trésors de la littérature ancienne, récitant et traduisant à la lecture les plus beaux passages des poètes grecs et latins, déclamant de la façon la plus pathétique ses explications d'Eschyle et de Sophocle, de Virgile ou de Térence. Il donna enfin à sa nouvelle élève la plus grande preuve de condescendance qu'elle put recevoir d'un homme de cette valeur, et se consacra
au détail minutieux des divertissements et des spectacles par lesquels la duchesse cherchait à embellir sa cour de Sceaux et qu'il appelait ingénieusement les ga/crcs du bel esprit.
Malezieu était secondé dans cette tâche difficile par un autre membre de l'Académie française, l'abbé Genest, à la fois poète, littérateur, homme d'épée et de robe, lequel, né d'une sage-femme et n'ayant reçu qu'une instruction très bornée, mais l'avant complétée par le travail et la volonté, avait été tour à tour conunis dans les bureaux de Colbert, professeur de langue anglaise à Londres, écuver du duc de Nevers, deux fois lauréat de l'Académie, administrateur des biens du duc de Nevers à Rome, et précepteur de M'" de Blois qui était devenue la femme du Régent : il avait même, à l'âge de quarante ans, entrepi'is d'apprendre le latin pour plaire à la savante abbesse de Fontevrault, et il en était venu à bout. Il avait su se faire remarquer et bien venir à la fois de Malezieu, lorsque celui-ci était précepteur du duc du Maine, et de Bossuet, qui était alors auprès du dauphin : il avait plu au premier parce qu'il tournait facilement les vers, et au second, parce qu'il était zélé cartésien ou du moins qu'il affectait de l'être. Son humeur joviale et son heureux caractère le firent aussi bien accueillir de la duchesse du Maine, qui lui donna un logement à Sceaux. Il y alla désormais passer la belle saison chaque année, et il figura dans ces Grandes Nuits à la fois comme improvisateur et comme acteur. Son énorme nez fit même plus d'une fois l'objet des plaisanteries princières, comme il égaya le duc de Bourgogne et dérida le grand roi en personne; on était allé jusqu'à trouver par anagramme dans le nom de Charles Genest, l'exclamation : E/i ! c'est large nez !
Plus tard, M"" de Launay fit briller dans cette élégante société les charmes d'un esprit très fin, de solides connaissances et les qualités d'un excellent cœur. Marguerite-Jeanne Cordier, de Launay par sa mère et qui devint bien plus tard baronne de Staal, avait reçu une brillanle édu-
cation, qu'elle dut à la protection de deux religieuses qui l'aimaient passionnément, les dames de Grieu. L'aînée de ces dames ayant été nommée abbesse de Saint- Louis, à Rouen, y emmena sa jeune protégée, qui régna en souveraine dans l'abbaye. Maîtresse de ses lectures, libre de ses actions, elle mêlait le sacré au profane, étudiant la philosophie de Descartes, la géométrie, Fontenelle et Malebranche, lisant des romans avec autant d'ardeur qu'elle en mettait aux exercices religieux, entretenant un commerce d'innocente galanterie avec des hommes distingués, qui lui adressaient d'ingénieux madrigaux, auxquels elle répondait indifféremment en prose ou en vers. La mort de sa protectrice l'obligea de sortir du couvent à vingt-six ans : elle passa encore une année dans celui de la Présentation, à Paris, avec M"° de Grieu cadette ; puis, ayant refusé fièrement les offres intéressées de M. Brunel et de l'abbé de Vertot, elle se fit présenter par sa sœur aînée à la duchesse de la Ferté. Celle-ci se prit pour elle d'un engouement immodéré, la promena « comme un singe ou quelque autre animal qui fait des tours à la foire, » l'exerçant à parler, écrire ou se taire h volonté, et se fit suivre d'elle à Paris, à Versailles, à Sceaux, dans les maisons de tous ses amis où elle l'annonçait comme une merveille.
A Sceaux, M'" de Launay eut l'avantage de rencontrer Malezieu qui vint à causer avec elle et fut émerveillé de son esprit. Ce suffrage, réputé infaillible, la mit en honneur dans cette petite cour : un instant, elle espéra entrer comme sous-gouvernante auprès de M""" du Maine, mais après une année de démarches, elle dut se contenter du poste inférieur de femme de chambre de la duchesse. Elle ressentit vivement les dégoûts de cette position subalterne : assimilée à des compagnes vulgaires et jalouses, elle perdit toute considération auprès de ceux qui lui avaient d'abord montré tant d'intérêt, et Malezieu, qui avait commencé par la traiter de « génie supérieur, » n'eut plus dès lors pour elle que <( les dédains qu'on a pour la valetaille. )> L'esprit de la pauvre fille semblait
écrasé sous le poids de la servitude, lorsque tout à coup un heureux hasard la remit en pleine lumière. Une demoiselle Testard, douée d'une beauté remarquable, s'étant avisée de contrefaire l'inspirée, on courut en foule chez elle ; Fontenelle, qui s'y rendit de la part du duc d'Orléans, porta dans l'examen de cette jolie fille des veux trop prévenus par ses charmes. Le public rit et murmura de la faiblesse d'un juge qui avait passé la cinquantaine, et la duchesse, voulant s'amuser aussi de l'aventure, engagea sa femme de chambre à écrire au trop galant philosophe tous les méchants propos qu'on débitait sur lui à ce sujet. Cette lettre, modèle de grâce et de fine plaisanterie, eut un succès prodigieux (i). De ce moment, celle qui l'avait écrite ne fut plus négligée : <( l'altesse sérénissime, dit-elle en riant, s'abaissa à me parler, et s'y accoutuma )>; puis tout le cénacle de Sceaux revint à M"° de Launav d'aussi franc mouvement qu'il l'avait d'abord tenue à l'écart.
La duchesse, une des personnes qui s'ennuyaient le plus au monde et qui ennuyaient le plus leur monde, était exclusivement occupée à tuer le temps. Ses passe-temps favoris étaient le jeu, la promenade et l'allégorie ; et ce sont ceux-là qui reviennent le plus souvent dans un manuscrit peint, calligraphié sur vélin, et intitulé : Alinaiiac/i de /'(innée 1721 (2). Ce curieux volume, aux armes de la duchesse, et rempli de flatteries à son adresse, est divisé en douze tableaux : autant que de mois; chaque mois débute par un quatrain, puis renferme quatre nien-
(i) On la trouvera dans les Mémoires de 3/'"* de Staal.
(2) J'en dois communication à M. le marquis de Trévise, qui ne pouvait pas laisser échapper une aussi précieuse épave de Sceaux. Ce manuscrit, vendu sous le n° 74 à la vente de la bibliothèque A.-Fiimin Didot (juin i88i),a atteint l'enchère de 1,800 francs. C'est un volume in-4" relié en maroquin vert, avec riche dentelle, empreinte dorée et les abeilles de la duchesse du Maine aux quatre angles, doublé de maroquin citron (la couleur de la duchesse) avec riche dentelle argentée. L'emblème de la Ruche, emprunté à l'Ordre de Mouche h miel, est frappé en or sur les plats de la reliure. Le titre intérieur de ce manuscrit, encadré à pans coupés, colorié et doré toujours avec force abeilles, offre encore un très joli dessin de l'inévitable Ruche : nous le donnons en cul-dc-lampe h la fin de la première partie.
tions : autant que de phases de la lune. Ces mentions, qui varient du trivial au raffiné, rappellent tantôt quelque divertissement, tantôt une leçon d'astronomie ou de grec ; assez souvent elles font allusion à des détails de marivaudage et de galanterie dont nous n'avons pas la clef. En revanche, on ne comprend que trop les compliments dont on accablait la maîtresse. En janvier, par exemple, et en juin ces deux quatrains :
Vénus par son aspect attirant nos hommages Tient sa cour à Situle et déserte Paphos, On quittera du Loing les tranquilles rivages Pour visiter les mers du Lakanostrophos (r).
Sur des meules de foin, mainte beauté juchée. Aux rives d'un canal viendra prendre le frais; Gardez, parmi les fleurs^ qu'une Abeille cachée Ne vous fasse éprouver la pointe de ses traits.
Ce qui suit est un peu moins éthéré.
Premier quartier, le 5 janvier, à lo heures 33 minutes du matin. — Le sextil de Mercure et le trine aspect de la Lune causent grands débats entre les Seringues et les Lancettes, dont souffriront plusieurs derrières très innocens.
On avait dû terriblement bâiller en juillet d'après les notes que voici :
Pleine lune, le g, à 8 heures 47 minutes du matin. — Explication d'Homère, de Sophoclej d'Euripide, de Térence, de 'Virgile, etc., faites sur le champ par messire Nicolas, curé de Chartrainvilliers en Beausse (2).
Dernier quartier, le 16, à 5 heures 52 minutes du matin. — Grande dispute sur l'immortalité de l'Ame et sur le sentiment de Descartes touchant l'dme des Restes.
Autant de mois, autant de tableaux semblables à celui du mois de mai, un des plus compréhensibles à cent cinquante ans de distance, et
(1) Ce nom assez bizarre était celui d'un des ruisseaux qui traversent le parc de Sceaux et qui amènent les eaux dans le grand canal: on avait dû l'appeler ainsi par « amour du grec, u
(2) Ce messire Nicolas, curé, etc., ne serait-il pas tout simplement, par façon de plaisanter, Nicolas de Malezieu, chargé spécialement des spéculations astronomiques et des commentaires grecs '