LES MARIONNETTES A SCEAUX
POLICHINELLE
Oh! oh! ce sont donc des chevaux qui sont là: Par sanguié, je m'en vais demander une place pour le mien, .\ussi bien, est-il bien maii^re, le foin sera pour lui, et les jettons pour moi, compère!
LE VOISIN
Impertinent, gros païsant que tu es, sçais-tu bien qu'il faut faire des vers pour être de cette compagnie?
POLICH INELLE.
J'en ay peut-être fait sans y prendre garde... Quoy est-ce? des vers de fougère?
LE VOISIN
Des vers sont des ouvrages d'esprit que font les poètes. Cela rime.
POLICHINELLE
Cela lime, tu dis? S'il ne faut qu'une lime, j'en ay une chez nous.
LE VOISIN
Rime, te dis-je. Voilà un plaisant animal! tu ne sais pas deu.x mots de suite, et comment ferois-tu pour haranguer le joue de ta réception?
POLICHINELLE
Pourquoi non? je suis de race.
LE VOISIN
Comment, de race?
POLICHINELLE
Ouy, de race. Mon père vendoit des harangs et ma mère était harangère.
LE VOISIN
Allons, voyons comment tu ferois; représente-toi que je suis l'Académie.
POLI CHINELLE.
Ouy da, compère. (Il p...., tousse et crache.)
LE VOISIN
Qu'est-ce que tu fais là, infâme?
POLICHINELLE
Je me prépare... Or ça, puisque tu le veux, entrons en matière. Messieurs donc, depuis que ce grand cardinal de Richelieu a tiré l'Académie françoise de la [profondeur] du néant, elle a si bien rivé le clou aux autres Académies, qu'on peut dire qu'elles ne sont [rien] à l'esgard de la vôtre... Ainsy, je ne prétends point vous ennuyer par de fades losanges.
LE VOISIN
Dis donc : louanges.
POLICHINELLE
Je veux d'abord vous fourbir une occasion.
LE VOISIN
Fournir, gros sot! et non pas fourbir.
POLICHINELLE
Vous fournir une occasion de manifester vos talons et vos génices.
LE VOISIN
Quel diable de patois! Crois-tu que ce soit lu le stile de l'Académie? Tu veux dire manifester vos talents et vos génies. •
POLICHINELLE
Eh ouy! l'un vaut l'autre, c'est tout un; de par tous les diables, ne m'interromps donc plus
LE VOISIN
Voilà qui va fort bien, tu n'as qu'à t'aller faire recevoir. Tu pourras bien recevoir aussy quelques coups de bâton.
POLICHINELLE
Bon! il y a tant de gens qui en méritent et qui n'en ont pas (i).
(i) Cette parade et toutes les chansons ou poésies qu'elle suscita par la suite sont extraites du Recueil de chansons politiques, conservées dans les manuscrits delà Bibliothèque nationale, t. X, p. 349 et suiv., année lyoS.