DERNIÈRES FÊTES ET DERNIERS DEUILS
qu'il était en pleine faveur, il ne pouvait se faire à ce mélange de pratiques pieuses et galantes auquel se plaisait sa bcrgcrc. Certain jour qu'elle l'engageait de faire connue elle et d'aller à confesse, Sainte- Aulaire
répondit :
Ma bergère, j'ai beau chercher, Je n'ai rien sur ma conscience. De grâce, faites-moi pécher :
Après, je ferai pénitence.
A quoi elle ripostait sans sourciller :
Si je cédais à ton instance, On te verrait bien empêché, Mais plus encore du péché Que de la péuitence.
Et quelque autre jour où elle lui rebattait trop les oreilles des noms révérés de Descartes et de Newton, le berger demandait grâce, toujours en vers :
Bergère, délivrez- nous
De Newton et de Descartes :
Ces deux espèces de fous
N'ont jamais vu le dessous
Des cartes, des cartes, des cartes.
Lorsque la duchesse, après avoir longtemps défié les atteintes de la maladie et de la mort, succomba inopinément, malgré les nombreuses déifications et tous les brevets d'immortalité que lui avaient décernés à l'envi poètes et courtisans, le duc de Luynes traça d'elle un portrait qui
est un chef-d'œuvre et dont chaque trait fait image.
Elle se plaignoit continuellement, tantôt de rhume, tantôt de mal aux yeux, et avoit cependant le fond d'une très bonne santé, quoique la conformation de son corps ne semblât pas l'annoncer. Depuis un an ou deux, elle avoit été en effet assez incommodée, et à la fin elle est morte [le 2 3 janvier] d'un rhume qu'elle n'a pu cracher. Elle étoit
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dans sa soixante-dix-huitième année depuis le 8 novembre dernier. On peut dire d'elle' qu'elle avoit un esprit supérieur et universel, une poitrine d'une force singulière et une éloquence admirable. Elle avoit étudié les sciences les plus abstraites : philosophie, physique, astronomie. Elle parlait de tout en personne instruite et dans des termes choisis; elle avoit une voix haute et forte, et trois ou quatre heures de conversation du même ton paroissoient ne rien lui coûter. Les romans et les choses les plus frivoles roccupoient aussi avec le même plaisir.
Elle avoit toujours eu une passion décidée pour les amusements; elle aimoit qu'on lui donnât des fêtes et elle s'en donnoit à elle-même; ce goût a continué jusqu'au dernier moment. Je crois avoir déjà dit qu'elle s'étoit fait accommoder plusieurs habitations dont elle faisoit usage de temps en temps; elle menoit partout avec elle une assez nombreuse cour, et partout elle avoit son jeu, qui a été longtemps le biribi, et depuis le cavagnole. Sa compagnie étoit assez mêlée : des gens d'esprit pour la conversation ; d'autres pour le jeu; des anciennes connoissances, des amis de tous les temps; des personnes considérables qui lui rendoient des devoirs de temps en temps; d'autres moins importantes auxquelles elle étoit accoutumée. Elle étoit extrêmement polie et recevoit avec attention et même distinction ceux et celles qui venoient chez elle. J'ai déjà mis ce bon mot d'elle sur elle-même, qu'elle ne pouvoit se passer des gens dont elle ne se soucioit point. Elle avoit tous les jours un grand souper, où l'on prétend que l'on ne faisoit pas fort bonne chère. Pour elle, elle la faisoit fort bonne, mais elle mangeoit seule depuis plusieurs années; elle avait pris ce régime par rapport à sa santé; il y avait eu des temps où elle s'étoit mise au poulet, et elle vouloit l'avoir sur le champ; ses gens, pour lui faire manger un meilleur poulet, en avoient toujours un à la broche; et il arriva un jour qu'on en étoit au sixième poulet lorsqu'elle demanda son souper; mais ordinairement ce repas étoit vers les cinq heures après midi. Elle se mettoit à sa toilette vers les trois heures. C'étoit un des temps de la journée où elle faisoit conversation avec le plus de plaisir; cette toilette était fort longue : M""" la duchesse du Maine s'occupoit beaucoup de son ajustement et elle mettoit surtout une quantité prodigieuse de rouge (i).
La duchesse imposait à tous ses courtisans une loi sévère, à laquelle il était extrêmement difficile de se soustraire , et elle entendait qu'aucun ne pût la quitter sans une permission qu'elle se plaisait parfois à refuser ; on conçoit aisément tout ce qu'une pareille sujétion avait de désagréable
(i) Mcnwires du duc de Liiyncs, 9 février 1733.
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et d'humiliant. Aussi Destouches, naturellement fier de son talent et piqué de l'indifférence de la princesse qui ne lui vantait plus assez souvent, à son gré, les mérites de son opéra de Ragonde, partit un jour sans permission préalable, en laissant simplement dans sa chambre un couplet en forme de congé. En allant le quérir pour dîner, le valet de chambre trouva la cage vide, prit le billet et le porta à la duchesse qui lut, non sans dépit, ces petits vers :
Dans une paix profonde,
De soins délivré,
Philosophe ignoré.
Je ne tiens plus au monde Que pour en médire à mon gré.
J'ai fait ma cour aux grands; Ils sont tous polis, mais indifférents;
Et le séjour des dieux Pour simple mortel est trop ennuyeux.
Destouches avait poussé la prévenance jusqu'à marquer le timbre de ce couplet : <( Buvons à tasse pleine. » Nous doutons pourtant que la duchesse ait pris la peine de chanter cette pièce , et surtout de la faire chanter par ses chevaliers et ses bergers.
M"" de Staal disparut de ce monde trois ans avant la duchesse. De Luynes annonce sa mort en ces termes, à la date du 27 juin 1750 : « J'ai appris ici (à Compiègne) que M"" de Staal (Launay) mourut le 11 ou 12 de ce mois, à Sceau.x ; elle avoit été d'abord femme de chambre de M"" la duchesse du Maine ; elle se conduisit avec beaucoup d'esprit et de sagesse dans le temps de l'e.xil de M""" la duchesse du Maine, pendant la régence. Cette princesse en fut si contente, que non seulement elle l'honora de son estime, mais même de son amitié. Le caractère de M"" de Staal .et son esprit, qui étoit fort orné, et les bontés de M"" la duchesse du Maine déterminèrent M. de Staal à l'épouser; c'étoit un gentilhomme
suisse. Après son mariage, elle eut l'honneur de manger avec M°" la duchesse du Maine, à laquelle est demeurée attachée jusqu'à sa mort. »
M"' de Staal avait vécu pendant plus de quarante ans auprès de sa maîtresse ; elle avait donc pu étudier longuement son caractère et pénétrer dans les moindres replis de son cœur. Aussi a-t-elle tracé de la duchesse un portrait qu'il faudrait transcrire tout au long, tant il est complet et achevé ; c'est une étude psychologique des plus fines, dont nous donnerons seulement les traits qui peignent cet égoïsme absolu et cette souveraineté implacable jusque dans les moindres détails de la vie de chaque jour, jusque dans les distractions et les plaisirs.
(( M"' la duchesse du Maine, à l'âge de soixante ans, n'a encore
rien acquis par l'expérience ; c'est un enfant de beaucoup d'esprit ; elle en a les défauts et les agréments... L'idée qu'elle a d'elle-même est un préjugé qu'elle a reçu comme toutes ses autres opinions. Elle croit en elle de la même manière qu'elle croit en Dieu et en Descartes, sans examen et sans discussion. Son miroir n'a pu l'entretenir dans le moindre doute sur les agréments de sa figure; le témoignage de ses yeux lui est plus suspect que le jugement de ceux qui ont décidé qu'elle était belle et bien faite. Sa vanité est d'un genre singulier; mais il semble qu'elle soit moins cho*quante, parce qu'elle n'est pas réfléchie, quoiqu'en effet elle en soit plus absurde.
c( Son commerce est un esclavage, sa tyrannie est à découvert ; elle ne daigne pas la colorer des apparences de l'amitié. Elle dit ingénument qu'elle a le malheur de ne pouvoir se passer des personnes dont elle ne se soucie point. Effectivement elle le prouve. On la voit apprendre avec indiff"érence la mort de ceux qui lui faisaient verser des larmes lorsqu'ils se trouvaient un quart d'heure trop tard h une partie de jeu ou de promenade...
« Son humeur est impétueuse et inégale; elle se courrouce et s'afflige, s'emporte et s'apaise vingt fois en un quart d'heure. Souvent elle sort de
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la plus profonde tristesse par des accès de gaieté où elle devient fort aimable. Sa plaisanterie est noble, vive et légère ; sa mémoire est prodigieuse ; elle parle avec éloquence , mais avec trop de véhémence et de prolixité ; on n'a point de conversation avec elle ; elle ne se soucie pas d'être entendue, il lui suffit d'être écoutée ; aussi n'a-t-elle aucune connaissance de l'esprit, des talents, des défauts et des ridicules de ceux qui l'environnent. L'on a dit d'elle qu'elle n'était point sortie de chez elle et qu'elle n'avait pas même mis le nez à la fenêtre.
n Elle a passé sa vie à rassembler des plaisirs et des amusements de tout genre ; elle n'épargne ni soins ni dépe uses pour rendre sa cour agréable et brillante. Enfin M""' la duchesse du Maine est faite pour faire dire d'elle, sans blesser la vérité, beaucoup de bien et beaucoup de mal. Elle a de la hauteur sans fierté, le goût de la dépense sans générosité, de la rehgion sans piété, une grande opinion d'elle-même sans mépris pour les autres, beaucoup de connaissances sans aucun savoir et tous les empressements de l'amitié sans en avoir les sentiments. )>
Saint-Simon, qui jugeait la duchesse avec une sévérité d'autant plus grande qu'il appréciait mieux la richesse de ses dons naturels, la qualifiait et la dépeignait ainsi dans le courant de 1707, c'est-à-dire à l'époque
où elle était dans tout le feu de sa passion dramatique : (c Une femme
dont l'esprit, et elle en avoit infiniment, avoit achevé de se gâter et de se corrompre par la lecture des romans et des pièces de théâtre, dans les passions desquels elle s'abandonnoit tellement qu'elle a passé des années à les apprendre par cœur et à les jouer publiquement elle-même. Elle avoit du courage à l'excès, entreprenante, audacieuse, ne connoissant que la passion présente et y postposant tout, indignée contre la prudence et les mesures de son mari qu'elle appeloit misères de foiblesse, â qui elle reprochoit l'honneur qu'elle lui avoit fait de l'épouser, qu'elle rendit petit et souple devant elle en le traitant comme un nègre, le ruinant de fond en comble sans qu'il osât proférer une parole, souffrant tout d'elle dans
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la frayeur qu'il en avoit et dans la terreur que la tête achevât tout à fait de lui tourner. Quoiqu'il lui cachât assez de choses, l'ascendant qu'elle avoit sur lui étoit incroyable, et c'étoit à coups de bâton qu'elle le poussoit en avant. »
De son côté, Voltaire, qui connaissait la duchesse pour l'avoir fréquentée, distraite et flattée toute sa vie durant, écrivait de Berlin au marquis de Thibouville : « Mettez-moi toujours aux pieds de M""" la duchesse du Maine. C'est une âme prédestinée ; elle aimera la comédie jusqu'au dernier moment, et quand elle sera malade, je vous conseille de lui administrer quelque pièce au lieu de l'extrême-onction. On memt comme on a vécu... »
Cette lettre est datée du i8 décembre 1752. Un mois après, la duchesse rendait le dernier soupir, le mardi 23 janvier 1753; elle avait soixante-dix-sept ans accomplis. Cette femme, qui avait été tellement adulée, tellement exaltée de son vivant, mourut le plus simplement du monde et sans même ordonner aucun luxe, aucun apparat pour ses funérailles. On jugea donc à propos de les faire sans cérémonie, et ce fut dans un appareil des plus modestes qu'elle effectua ce dernier v^oyage pour aller retrouver aux sombres bords tant d'amis, de flatteurs et de compagnes de plaisirs, disparus avant elle de ce monde : Malezieu, Genest, Chaulieu, M"" d'Estrées, Sainte-Aulaire, M"" de Staal et bien d'autres.
Son corps fut tout uniment transporté de Paris, où elle était morte, à Sceaux, qu'elle avait choisi pour sa sépulture, et la seule marque de déférence qu'on lui rendit fut que la duchesse de Penthièvre accompagna sa dépouille jusqu'à Sceaux, ayant avec elle M"' d'Egmont ( Villars) qu'elle avait envoyée prier et veiller auprès de la morte. Bien que la duchesse eût doublement droit aux honneurs dus aux princesses du sang par sa naissance comme par son union avec le duc du Maine, et qu'on dût en conséquence aller lui jeter l'eau bénite, il ne fut même pas