NOUVEELE LUNE, I.E 2 (') , A 3 HEURES 8 M. DU MATIN
Grand repas dans le Petit Appartement.
qui prouve au moins que les parties d'ânes à Verrières ou Aulnay ne datent pas de nos jours.
Dans cette aimable réunion de beaux esprits tout finissait par des chansons, ou du moins par de petits vers. La duchesse aimait passionnément ces délassements littéraires entourés de toute l'élégance et du faste du siècle de Louis XIV. Elle dormait peu, et pour remplacer le sommeil, pour le défier en quelque sorte, elle imagina diverses distractions nocturnes, parmi lesquelles les loteries poétiques furent des plus originales et des plus amusantes. On mettait les lettres de l'alphabet dans un sac, et chaque assistant en tirait une. Celui qui amenait un a devait composer une avicttc, s'il ne préférait une apothéose ; le possesseur du c était redevable d'une comédie; celui de l'/'en était quitte pour \\\\& fahlc; celui de l'o pouvait choisir entre une ode et un opéra, deux productions également difficiles ; un r, un s n'exigeaient qu'un rondeau, un sonnet, etc.
Les bouts rimes succédaient aux énigmes, les anagrammes aux rondeaux, sans parler des rondeaux redoublés, triolets, virelais, etc. On posait enfin des questions que les beaux esprits devaient résoudre sur l'heure. Un soir on adressa à Fontenelle la demande suivante :
« Quelle différence y a-t-il entre une pendule et la maîtresse du logis ?
— L'une, répondit le philosophe, marque les heures et l'autre les fait oublier. )>
Un autre jour, on lui donnait à remplir les bouts-rimés suivants : fontanges, collier, oranges, soulier, et il s'en acquittait ainsi, en regardant une des plus jolies femmes de la société :
Que vous montrez d'appas depuis vos d^n^i. fontanges.
Jusqu'à votre collier!
Mais que vous en cachez depuis vos deux oranges,
Jusqu'à votre soulier l
Voltaire, condamné à faire une énigme pour racheter un gage, improvisa celle-ci, qui est vraiment charmante :
1(ki.ii'i-;f. Dr c.vLENDHitH a li-:.v\hlk.hk, de la ulth'.-'.ssk di ^\\\\}
prave/izui/ d^ Itt 6iàii/>fÂ^^ne de M A./'irmtn-fhtiof
Cinq voyelles, une consonne, En français composent mon nom, Et je porte sur ma personne De quoi l'écrire sans crayon.
La même pénitence fiu imposée ;\ Lamotte qui l'accomplit ainsi :
A la candeur qui brille en moi Se joint le plus noir caractère.
Il n'est rien que je ne tolère:
Mais je suis méchant quand je boi.
Il va sans dire qu'on laissait à la duchesse l'honneur de deviner et qu'elle seule put répondre à Voltaire : oiseau, — à Lamotte : papier.
Mais le délassement le plus charmant le premier jour paraît bien fade à force de se répéter : ces jeux d'esprit ne suffirent bientôt plus à distraire la duchesse pendant ses longues insomnies, et elle chercha quelque amusement plus animé, plus capiteux. De là, ces divertissements dramatiques, chorégraphiques et musicaux qui prirent le nom de Grandes Nuits.
Elles commencèrent au printemps de 1714 (i).
M""" de Staal raconte ainsi l'origine de ces fêtes nocturnes dans ses Mémoires écrits avec tant d'esprit et d'un style si piquant :
Le goût de la princesse pour les plaisirs était en plein essor, et l'on ne songeait qu'à leur donner de nouveaux assaisonnements qui pussent les rendre plus piquants. On jouait des comédies ou l'on en répétait tous les jours. On songea aussi à mettre les
(i) Et non pas en 171 3, comme on l'écrit généralement. Outre qu'il aurait été assez singulier d'inaugurer et de poursuivre ces divertissements l'année même de la mort du grand roi, nous savons d'une manière précise que la onzième grande nuit fut célébrée en octobre 1714. Ces fêtes ayant lieu aussi régulièrement que possible, de quinzaine en quinzaine, la première devait avoir été donnée en avril ou mai du la même année.
nuits en œuvre, par des divertissements qui leur fussent appropriés. C'est ce qu'on appela les Grandes Nuits. Leur commencement, comme de toutes choses, fut très simple. M""" la duchesse du Maine, qui aimait à veiller, passait souvent toute la nuit à faire différentes parties de jeu. L'abbé de Vaubrun, un de ses courtisans le plus empressés à lui plaire, imagina qu'il fallait^ pendant une des nuits destinées à la veille, faire paraître quelqu'un sous la forme de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui ferait un remerciement à la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour; que la déesse aurait un suivant qui chanterait un bel air sur le même sujet. L'abbé me confia ce secret, et m'engagea à composer et à prononcer la harangue^ représentant la divinité nocturne. La surprise fit tout le mérite de ce petit divertissement. Il fut mal exécuté de ma part : la frayeur de parler en public me saisit, et je me souvins très peu de ce que j'avais à dire; cependant l'idée en fut applaudie; et de là vinrent les fêtes magnifiques données la nuit par différentes' personnes à M"' la duchesse du Maine. Je fis de mauvais vers pour quelques-unes, les plans de plusieurs autres, et fus consultéî pour toutes. J'y représentai, j'y chantai: mais ma peur gâtait tout, et l'on jugea plus à propos de ne m'employer que pour le conseil : à quoi je réussis si heureusement que j'en acquis un grand relief.
Ce compliment de la Nuit à la duchesse du Maine, qui nous a été conservé ïn extenso, est un modèle achevé de la plus humble flatterie et de l'adulation la plus exaltante :
Grande princesse, je cède au dieu du jour, qui, plus puissant mais moins heureux que moi, vient terminer la fête que vous avez célébrée en mon nom. De tous les hommages que j'ai jamais reçus des mortels, aucun ne m'a été aussi glorieux que le vôtre. Leurs vœux intéressés déshonorent souvent le culte qu'ils me rendent.
Vous seule m'accordez des honneurs dont je suis l'unique objet. Touchée de reconnaissance, je viens vous offrir mon flambeau dont la sombre lueur préside aux enchantements les plus terribles. Tant qu'il vous servira de guide, la fortune assujettie suivra vos pas dans la route périlleuse du brelan. Le hasard aveugle semblera vous connaître; et ses soins inconstants suivront fidèlement vos désirs (i).
(i) Les fûtes de la duchesse du Maine, ses vers, fantaisies, pièces et ballets sont décrits dans deux livres qui sortent de l'imprimerie établie à Trévoux par le duc du Maine, sous la direction de M. de Malezieu et sous l'inspection de Nicolas-Joseph Blondeau. Le premier volume, les Divertissements de Sceaux^ 17 12, fut publié par les soins de l'abbé Gencst; le
Après que M"'' de Launav eut débité cette harangue, M. de Vaubrun, costumé en suivant de la Nuit, s'avança pour chanter cette strophe de Malezieu, mise en musique par Mouret :
Sommeil, va réparer les beautés ordinaires^
Va rafraîchir leurs teints, va ranimer leurs traits;
Tes soins ne sont pas nécessaires
A la reine de ce palais.
De tes divins pavots l'essence la plus pure Ne peut rien ajouter à l'éclat de ses yeux; Pareils à ces flambeaux qui brillent dans les cieux Pour éclairer les hommes et les dieux,
Ils sont d'immortelle nature,
Le repos leur est odieux.
Cet essai de représentation dramatique divertit beaucoup la duchesse qui résolut d'v donner suite, et dès lors ces fêtes se succédèrent à peu près régulièrement de quinzaine en quinzaine : cet intervalle donnait tout juste le loisir de les organiser. On convint aussi d'en confier tour à tour le soin à deux personnes, sous le titre de Roi et de Reine, qui ordonneraient à leur gré tous les préparatifs de la fête et en paveraient aussi toute la dépense, qui jouiraient de l'honneur du commandement et en supporteraient les charges ; qui déposeraient enfin leur souveraineté le lendemain même de \<i grande nuit. Cette succession régulière de rois et de reines chargés de distraire et de charmer la duchesse et sa cour devait singulièrement exciter l'envie qu'avait chaque courtisan de rendre son règne célèbre, et ces fêtes, qui commencèrent avec une simplicité relative, atteignirent bientôt, par ce concours incessant de flatterie, une magnificence incroyable dans les décors, les costumes et jusque
second, encore plus rare, Suite des Divertissements de Sceaux, 1725, fut mis en ordre par M"' de Launay. Ces deux volumes, qui sont loin d';;tro complets, nous ont guidé dans nos recherches pour reconstruire l'histoire complète du théâtre et des nuits de Sceaux.
dans les transformations féeriques du lieu où se donnait le spectacle.
M"" du Maine fut de droit la première reine ; elle éleva à la royauté le président de Mesmes, et tous deux prirent le commandement de la deuxième grande nuit. Elle ne leur coûta pas cher d'invention, car ils organisèrent simplement une petite scène oîi l'on voyait cinq joueurs assis à une table de brelan et dont l'habit représentait le jeu de chacun d'eux. Ce tableau, médiocrement récréatif — mais que tout le monde déclara charmant — était terminé par un feu d'artifice avec fusées volantes ; à ce coup, l'enthousiasme ne connut plus de bornes.
La troisième nuit, présidée de nouveau par M. de Mesmes avec M"" de Montauban, ne comprenait qu'une cantate de Roy, mise en musique par Bernier.
En revanche, M. de Malezieu et M" de Langeron, chargés de diriger la quatrième grande nuit, se mirent en frais d'imagination : pour prolonger le plaisir, ils eurent l'idée — idée qui fut adoptée par la suite, — de composer trois intermèdes distincts, séparés par des reprises de jeu. Le premier intermède figurait un jeu de quilles animées qui se plaignaient amèrement de n'être pas admises comme les autres jeux aux divertissements des grandes nuits; le troisième était un dialogue d'Hespérus et de l'Aurore, rimé par l'abbé Genest et musique par Marchand; enfin, le deu.xième était une ambassade de Groenlandais, représentés par de petits garçons vêtus de fourrures, qui venaient offrir à la duchesse la souveraineté peu agréable de leur pays boréal. Le chef de l'ambassade débitait force éloges et fadaises de ce genre : « ...La Renommée, qui n'annonce chez nous que les nouvelles les plus rares, nous a instruits des vertus, des charmes et des inclinations de Votre Altesse Sérénissime. Nous avons su qu'elle abhorre le soleil. On en rapporte diversement la cause. Plusieurs veulent (et c'est ce qui nous a paru le plus vraisemblable) que votre mésintelligence soit d'abord venue d'avoir disputé ensemble de la noblesse, de l'origine, de l'éclat, de la beauté et de l'excellence de vos
PAVILLON DE L ' A U R O R E, DANS LE PARC DE SCEAUX. D'aprùs une aquarelle de M le marquis de Trévisc.
LES SEPT PREMIERES GRANDES NUllS.
lumières. Quoi qu'il en soit, nous nous estimerons heureux si la haine que vous lui portez vous dispose à vous retirer sur nos terres, éhjignées de son aspect... Je viens donc vous supplier, au nom de toute ma nation, d'ajouter nos pays à vos heureux Etats. Les feux qui partent de vos yeux feront fondre sans peine la mer glacée qui les sépare... »
La duchesse du Maine se chargea d'ordonner la cinquième grande nuit, encore avec le concours du président de Mesmes : elle désirait que cette fête éclipsât en splendeur les précédentes, et elle choisit pour théâtre de ces merveilles im joli pavillon situé au milieu des jardins potagers, et qui était sous l'invocation de l'Aurore. Le premier divertissement devait représenter le Sommeil, chassé du château par les jeux d'une illustre société et cherchant asile dans ce pavillon, où il était poursuivi par le Lutin de Sceaux, auquel il devait encore céder la place, non sans lancer en fuvant d'eftVavantes menaces. Au deuxième intermède paraîtraient Zéphire et Flore, qui distribueraient en chantant des bouquets de fleurs à toute l'assemblée, et céderaient ensuite la place à Vertumne et à Pomone. Malezieu avait rimé et Mouret mis en musique les deux premières scènes ; l'abbé Genest et Marchand s'étaient chargés de la troisième.
Un furieux orage ayant éclaté dans la journée faillit nover toutes ces magnificences, mais le ciel s'étant rasséréné vers le soir, la fête put avoir lieu, et Malezieu ne manqua pas d'attribuer ce phénomène céleste à la puissance divine de la duchesse :
Le roy des cieux irrité
Sembloit menacer la terre;
Des éclats de son tonnerre
Tout fuyoit épouvanté.
Grands Dieux I quelle enchanteresse
Impose silence aux airs?
.lupiter et ma princesse
Ont partagé l'univers.
Un magnifique déjeuner forma le dernier acte de la fête — celui qui fut le plus goûté. — Puis, comme manger invite à boire, et boire à chanter, l'abbé Genest fut prié de chanter quelque gai refrain, et il improvisa ce couplet :
Le verre en main, parmi les jeux,
Nous saluons l'Aurore; Que parmi ces transports heureux
La nuit nous trouve encore;
Étoile si charmante à voir^
Astre toujours aimable.
Parais le matin ou le soir.
Tu nous verras à table.
« Que la Reine et le Roi m'excusent, dit l'abbé en se rasseyant, je ne mis rien hier dans mon estomac qu'un peu d'eau panée ; et c'est une cruauté que tant d'habiles et joveux convives me demandent une chanson à boire. j> A quoi Malezieu s'empressa de répondre en forme de consolation :
Si malgré l'âge et l'eau panée.
Ta muse toujours fortunée
Chante tant d'airs harmonieux;
Tu feras taire les sirènes,
Genest, quand ce vin précieux
Répandra son feu dans tes veines.
Tous les convives étaient décidément en humeur de boire, à commencer par la duchesse qui, sans crainte d'augmenter les regrets cuisants du maladif abbé, débita elle-même ce couplet pour exciter encore l'ardeur bachique de l'illustre assemblée :
Après la félicité
De présider à la fête,
Il faut donc que l'on s'apprête
A quitter la royauté.
ZEPHiRE ET FLORE.
Le génie des Fêtes couronnant la dachesso du Maine appuyée sur le volume des Fêtes de Sceaux.
Plafond du cabinet sud, annexe au pavilloti de l'Aurore.
D'après la peinture originale de Delobel, transportée à l'hôte! de Trévise, à Paris.