‹ La comédie à la courChapitre 5 sur 84 · VERTUMNE ET POMONE · texte numérisé non relu

VERTUMNE ET POMONE

La ducliessc du Maine, sons les traits de Ponione, se faisant dire la bonne aventure par Vertumne

PlatunJ du cabinet nord, annexe au pavillon de l'Aurore.

D'après la peinture originale de Uelobcl, transportée à l'hôtel de Trcvise, à Paris.

Du chagrin qui nous possède Qui pourra nous délivrer?

Je n'y vois d'autre remède Que celui de s'enivrer.

La duchesse de Rohan et M. de Langeron furent institués reine et roi de la sixième nuit, qui devait paraître bien fade après les splendeurs de la précédente. Aussi les organisateurs ne firent-ils pas de grands frais d'invention. Le premier intermède, versifié par M. Pralardeu avec musique de Mouret, était une sorte de mise en action du sabbat ; le second était une scène simplement déclamée de Genest, entre Thalie et Melpomène ; et le troisième, poésie de l'abbé Pellegrin et musique de Marchand, représentait les quatre parties du monde, qui venaient offrir à la cour de Sceaux les produits les plus rares de leurs climats.

La septième nuit fut présidée par >L de Gavaudun et M"° de Croissy. La première scène était due à M. de Gavaudun pour les paroles et à Mouret pour la musique : des savants de l'Observatoire y venaient consulter M. de Malezieu sur l'apparition dans les cieux d'un nouvel astre qu'ils observaient de quinze en quinze nuits, et priaient leur collègue de l'Académie des sciences de les renseigner sur ce météore lumineux. Dans le deuxième tableau, — vers de Mallet et musique de Colin de Blamont, — des chercheurs de trésors venaient en déterrer un à Sceaux, sur l'indication de l'enchanteur Merlin, qui les laissait travailler longtemps en pure perte avant de leur révéler quel était ce trésor. Dans la troisième scène, composée par M. Mallet avec musique de Marchand, des loups-garous ou gens devenus fous accouraient à Sceaux, oîi la raison leur revenait sous une bienfaisante influence. Inutile de dire que l'astre nouveau, le trésor inconnu et le remède magique ne faisaient qu'un : c'étaient les regards favorables de la maîtresse du lieu.

Ce charmant pavillon de l'Aurore, où deux Nuits venaient de se célébrer, existe encore et mérite mieux qu'une mention sommaire. Il semble

avoir été conservé par un hasard providentiel, puisqu'il a traversé sans trop de dégâts et la Révolution de 1789 et la guerre de 1870; depuis que la Révolution a détruit l'ancien château et bouleversé le parc, c'est, avec le grand canal, le seul vestige important des anciennes splendeurs de Sceaux, mais un vestige extrêmement remarquable par son élégance architecturale et par la beauté des peintures de Lebrun. Lorsque Colbert avait acheté ce domaine au duc de Gesvres, il avait chargé Lebrun de décorer le parc et c'est à lui qu'on devait l'Allée d'Eau et des Antiques, ravissante série de fontaines sculptées aux eaux jaillissantes et ornées de figures de plomb ; mais la partie essentielle de cette décoration générale était le pavillon de l'Aurore, au levant du parc. L'œuvre entière, architecture, sculpture et peinture, est de Lebrun qui l'a signée et datée : 1672. Il en avait trouvé l'idée première en Italie, dans une magnifique tapisserie existant encore aujourd'hui à Florence, au palais Pitti, et provenant des anciennes savonneries de la ville, fameuses au seizième siècle. Cette tapisserie représente un vaste terre-plein couvert de fleurs et d'arbustes sur lequel des Amours sont occupés aux différents travaux du jardinage ; au fond se profile un monument avec dôme sphérique, pavillons latéraux à frontons et terre-plein à balustrade de pierre : exactement le pavillon de l'Aurore (i). Lebrun a donc fait son œuvre principale avec le motif du fond de la tapisserie, et quant à la masse des enfants jouant sur le premier plan, il les a choisis et groupés pour en composer huit cartouches rectangulaires placés à l'intérieur et représentant

(i) Cette curieuse analogie a été découverte par M. le marquis de Trévise, lors d'un voyage qu'il tic en Italie en 1866 : lui seul connaissait assez bien le pavillon de l'Aurore pour le reconnaître aussitôt dans ces tapisseries de Florence. Les renseignements si précis que nous donnons plus haut sont extraits d'une notice manuscrite où M. de Trévise a résumé tous les écrits du temps, en les contrôlant l'un par l'autre, ou par ses propres recherches. Pourquoi ne la publierait-il pas en plaquette explicative, aussitôt qu'il aura terminé la restauration complète de ce pavillon, à laquelle il s'emploie avec toute l'ardeur d'un homme qui a la religion du passé de Sceaux et le culte de la mémoire de Lebrun?

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Composition exccuiée par Lebrun dans la coupole du Pavillon de l'Aurore à Sceaux en 1672

les diverses occupations du jardinage : heureuse inspiration, puisque ce gracieux monument se trouvait au milieu des jardins potagers.

Le pavillon de l'Aurore se compose d'un salon central circulaire, avec huit ouvertures, couronné par un dôme sphérique en ardoises, et de deux salons latéraux carrés, avant chacun quatre ouvertures, dont trois fenêtres et la porte ouvrant sur le salon central. Dans chacun de ces cabinets annexes se trouvait un plafond peint par Lebrun (dans le pavillon nord : Endymion ; dans le pavillon sud : Cép/ialc] ; et quant à sa magnifique composition du Lever de /'Aurore, elle se trouvait, elle se trouve encore dans la coupole du salon central (i). C'est l'orientation même du pavillon, sis au levant du parc, qui donna à Lebrun l'idée de cette allégorie pour la décoration de la voûte, et pour mieu.x combiner toutes les parties de ce vaste sujet : l'Aurore apparaissant sur terre et cJiassaiit la Nuit, il étaya la fiction sur la réalité. Le dôme du pavillon figurant la voûte céleste, la déesse apparaît dans son char juste au levant du plafond, sur le bord correspondant aux coteaux de Villejuif, où le soleil se lève en réalité chaque matin. \2 Aurore, à demi levée sur son char, suit des veux un enfant portant une torche, le Point du jour, qui lui indique la route du zodiaque tracée sur le plafond, tandis qu'un autre Amour tient les rênes des chevaux et semble les guider vers le pavillon latéral où se trouvait Céphale. Autour de l'Aurore, de charmantes figures : la Rosée, versant des perles de son urne inclinée, et \ Industrie,

(i) En ijSi, la duchesse du Maine fit remplacer les plafonds de Lebrun, dans les salons carres, par deux peintures de Delobel, ayant pour fonds des vues du parc et rappelant particulièrement la cinquième grande nuit, ordonnée par elle-même en ce pavillon. L'une représente, sous l'allégorie de Zéphire et Flore, le génie des Fêtes couronnant la duchesse qui est assise, un bras sur le volume des Fêtes de Sceaux; l'autre figure la duchesse se faisant dire la bonne aventure sous les traits de Vertumne et Pomone (Vertumne, ici, n'est plus un homme, mais une vieille nécromancienne). Ces deux tableaux, peints originairement sur plâtre, ont été transportés sur toile, restaurés par ^\. MazeroUc et placés dans son hôtel de Paris par \L de Trévise : il en a fait lui-même deux copies pour le pavillon de l'Aurore, où les originaux étaient trop exposés à l'humidité.

avec sa cloche et son marteau ; puis la K'itit fuyant devant l'Aurore avec les spectres et les fantômes; enfin Diane, dans un char attelé de deux gazelles qui l'entraînent dans le pavillon latéral où l'attendait Endymion. Sur les côtés se voient Castor et Pollux, chassant à coups de lance les heures de la Nuit chargées de pavots ; puis quatre groupes magnifiques figurant les quatre saisons : le Printemps, jeune femme appuyée sur une urne et faisant rayer le lait de son sein (expression du temps) ; l'^/t', belle étude de femme couchée sur des gerbes de blé; \ Automne, représenté par Bacchus exprimant le jus d'une grappe de raisin dans la gueule d'un léopard, et \ Hiver, figuré par un groupe de vieillards endormis.

Enfin, si l'on regarde attentivement au milieu des groupes que nous venons de décrire, on retrouve, dans les saisons qu'ils représentent, les douze signes du zodiaque que le poète Ausone a si heureusement réunis dans ces deux vers :

Sunt Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Léo, Virgo, Libraque, Scorpius. Arcitenens, Caper, Amphoia. Pisces.

Rien que du latin? C'était un maigre régal pour la duchesse : elle aurait préféré du grec.

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