‹ La comédie à la courChapitre 56 sur 84 · TABLEAUX DU REPERTOIRE ET DE L'ORCHESTRE · texte numérisé non relu

TABLEAUX DU REPERTOIRE ET DE L'ORCHESTRE

Ces longues séries de cliiirres, ces listes sans fin de décors, d'habits, d'accessoires, ces énumérations de richesses et de magnificences , ces mémoires de costumiers et de coiffeurs, ces rangées d'artistes chantants et exécutants, tous largement rétribués, etc., peuvent donner idée des sommes fabuleuses absorbées par les e.xercices dramatiques et musicaux de M"" de Pompadour. ^

A les lire, on comprend quelle colère de telles dilapidations devaient allumer au cœur de certaines gens, comme le chevalier de Rességuier et le marquis d'Argenson.

C'est an moment même où la marquise inaugurait avec ravissement son petit paradis de Bellevue, édifié sur ses économies, que ]M. de Rességuier, chevalier de Malte, officier aux gardes et d'ailleurs assez peu Caton de son naturel, mais d'humeur sarcastique et de cœur lovai, lançait contre la favorite un quatrain très injurieux :

Fille d'une sangsue, et sangsue elle-même, Poisson, dans son palais, d'une arrogance extrême, Etale à tous les yeux, sans honte et sans etfroi, Les d:^pouilles du peuple et l'opprobre du Roi.

Ensuite, il publiait un roman rempli d'allusions satiriques comme on les aimait tant ;\ cette époque et où la malignité publique, en s'ingéniant, arrivait à découvrir de cruelles allégories dans les phrases les moins agressives. Le Voyage d'Aiiiat/iontc, au moins tel qu'il fut publié, nous paraît, à distance, assez inoft'ensif ; mais c'est que l'auteur en avait retranché les attaques les plus violentes. Il agissait ainsi probablement par prudence ; alors, pourquoi l'annonçait-il dans l'avertissement mis en tête du livre, et surtout pourquoi gardait-il en manuscrit chez lui, les passages qu'il avait jugés trop dangereux pour être imprimés?

'( Le prince d'Amathonte fixa quelque temps mes regards ; je

vis qu'il méritait le dépôt que les dieux lui ont confié. Il gouverne ses peuples avec douceur ; il a toutes les qualités que le trône exige. On

l'adore dans Amathonle. Peut-être serait-il plus digne des sentiments qu'on a pour lui, s'il employait mieux les avantages dont il est pourvu ; mais aucun mortel n'est exempt de faiblesses. Les passions troublent les cœurs des rois comme ceux des derniers des hommes. Il avait placé dans son palais une femme dont l'obscurité laissait une distance prodigieuse du trône à elle ; mais l'amour égale (sic) toutes les conditions. Il faudrait cependant que des qualités supérieures excusassent les choix que la délicatesse ne peut s'empêcher de condamner. Le prince m'a paru d'autant plus blâmable qu'il avait sacrifié à Ermise la femme la plus vertueuse et la plus semblable aux dieux, des mains de qui il la tenait. » Et

plus loin : (( Quand un prince est plongé dans la débauche, on se fait

un devoir du crime, ou du moins on ose le commettre publiquement, w

Le 8 décembre 1750, le lieutenant de police Berrier s'assurait du chevalier-pamphlétaire et le conduisait à la Bastille, où il resta deux mois. Après, il fut transféré au château de Pierre-Encise, où il demeura vingt longs mois, ne se lassant pas d'implorer sa grâce en vers comme en prose, et d'où il ne sortit que sous engagement formel de quitter le royaume. Il se retira alors à Malte et obtint bientôt, sous raison de santé, de revenir habiter non loin de Melun : la marquise avait pardonné (i).

D'Argenson, lui, ne publiait rien. Il rédigeait tranquillement chez lui ses Mémoires et flétrissait ces luxueux divertissements qui tarissaient le trésor public, à l'heure même où le désordre de nos finances augmentait la misère régnant par tout le royaume, à l'approche des terribles défaites qui allaient épuiser les dernières ressources de la France déjà bien appauvrie de sang et d'argent par ses précédentes victoires.

« La Cour n'est occupée que de plaisirs : le retranchement des grands

(1) Ces passages manuscrits du Voyage d'Amathonte, aujourd'hui conservés à la bibliothèque de l'Arsenal, furent la véritable cause de l'emprisonnement de Rességuier. Ils ont été mis en lumière par M. Honoré Bonhomme dans son ouvrage : la Société galante et littéraire (in-S" écu, Rouvcyre, 1880), en même temps qu'il donnait une biographie aussi complète que possible du chevalier de Rességuier.

TABLEAUX DU R H l>ERTOI RE ET DE l.ORC H ESTRE.

ballets-opéras n'est point un signe de deuil pour ce carnaval ; le Roi ne vaquant qu'à regret à tout ce qui est public, mais chérissant au contraire les plaisirs privés. On ne songe qu'aux comédies des Cabinets où la marquise de Pompadour déploie ses talents et ses grâces pour le théâtre. On n'v voit chacun occupé que d'apprendre ses rôles ou de répéter des ballets avec les demoiselles Gaussin et Dumesnil, et avec le sieur Deshayes, de la Comédie-Italienne. On prétend que Pétrone ne peignait pas autrement la cour où il vivait que l'on voit la nôtre, si occupée de ces délices, tandis que les affaires politiques demandent le plus grand sérieux et même des craintes qui paraissent sans doute plus fondées aux spectateurs qu'aux acteurs. "

C'est au commencement de 1748, au moment où les spectacles des petits cabinets étaient dans leur vogue la plus brillante, que d'Argenson faisait ce rapprochement prophétique, auquel semblaient donner démenti la grandeur de la France à l'extérieur, assurée par les victoires de Rocoux, de Liwfeld, et l'apparente prospérité intérieure du royaume. Démenti d'un jour, que l'avenir devait transformer avant peu en une confirmation éclatante et terrible.

A IIUANON

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