‹ La comédie à la courChapitre 62 sur 84 · LA SALLE ET LA TROUPE · texte numérisé non relu

LA SALLE ET LA TROUPE

du théâtre. La salle est blanc et or; le velours bleu recouvre les sièges de l'orchestre et les appuis des loges. Des pilastres portent la première galerie ; des mufles de lion, qui se terminent en dépouilles et en manteau.x d'Hercule branchages de chêne, soutiennent la seconde galerie ; au-dessus, sur le front des loges en œil-de-bœuf, des Amours laissent pendre la guirlande qu'ils promènent. Lagrenée a fait danser les nuages et rOlvmpe au plafond. De chaque côté de la scène, deu.x nymphes dorées s'enroulent en torchères; deux nymphes au-dessus du rideau portent l'écusson de Marie-Antoinette (i). »

Voilà pour le théâtre. Examinons maintenant le public et les acteurs. Les mêmes écrivains tracent un tableau animé et spirituel des habitués de Trianon, des nobles personnages que la Reine invitait à ses réunions intimes, et qui formaient, comme on disait alors, sa société. « D'abord les trois Coigny : le duc de Coigny, qui était resté l'ami de la Reine, et n'avait point partagé la disgrâce du duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg ; le comte de Coigny, gros garçon, bien portant et l'esprit en belle humeur; le chevalier de Coigny, joli homme, fêté à Versailles, fêté à Paris, recherché des princesses et des financières, flatteur câlin, que les femmes appelaient Muni; le prince d'Hénin, un fou charmant.

( i) C'est sur la demande expresse de la Reine que l'architecte Mique construisit cette jolie salle en 1779. Elle a été restaurée sous Louis-Philippe, en i836, et l'on y joua, devant le roi de Naples, le Pré aux Clercs avec un divertissement dansé par le corps de ballet de l'Opéra. C'est alors qu'on remplaça l'ancien velours bleu par le banal velours rouge employé de nos jours et qu'on avança à angles droits la partie centrale du balcon, autrefois arrondi, afin d'y pouvoir placer la nombreuse famille de Louis-Philippe. On peut, dans le dessin ci-joint, suivre exactement sur le plancher la ligne où s'arrêtait originairement le balcon central, qui faisait une courbe agréable h l'œil. Ce dessin, d'une précision cependant très élégante, a été fait exprès pour nous par M. Paul Bénard, architecte, et reproduit par l'héliogravure : il n'existait pas jusqu'alors de reproduction de cette salle si gracieuse en ses petites proportions, que personne ne connaît, que nul promeneur ne va jamais visiter dans ce coin reculé des jardins de Trianon. — Toutes les pièces concernant la construction et l'aménagement du théâtre du Petit-Trianon en 1779 se trouvent aux Archives nationales. (.Ancien régime. Oi . 3,o56 et 3,057. Pièces justificatives des Menus-Plaisirs.)

un philantrophe à la cour; le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les médisances, de plus excellent musicien et parfait flûtiste ; le bailli de Crussol, qui plaisantait avec une mine si sérieuse ; puis la famille de Polignac : le comte de Polastron, qui jouait du violon à ravir; le comte d'Andlau, qui était le mari de M'"" d'Andlau ; le duc de Polignac, que sa fortune n'avait point changé, et qui était resté un homme parfaitement aimable. A ce monde se joignaient quelques étrangers distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le prince de Ligne, le baron de Stedingk. Mais trois hommes faisaient le fond de la société de Trianon et la dominaient : M. de Besenval, M. de Vaudreuil, M. d'Adhémar... Les femmes de Trianon étaient la jeune belle-sœur de la Reine, sa compagne habituelle, M™" Elisabeth ; puis la comtesse de Châlons, d'Andlau par son père, Polastron par sa mère, dont M. de Vaudreuil et INL de Coigny se disputaient les sourires ; puis cette aimable statue de la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur une épaule, la comtesse de Polastron. Cette femme de vingt ans qui semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré tout l'esprit qu'elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier, supérieure, et cependant n'alarmant pas les sots, sage parce que, c'est elle-même qui l'a dit : k Ne pas l'être, c'est abdiquer; » faisant des frais pour ceu.xqui la comprennent, et mettant avec les autres son esprit à fonds perdu, cette femme est M'"" de Coignv. A côté de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de Guiche, belle comme sa mère, mais avec plus d'effort et moins de simplicité ; à côté de la duchesse de Guiche parle et s'agite la comtesse Diane de Polignac (i). » C'est donc le i" août 1780 que furent solennellement inaugurées les représentations de la troupe royale. Les nobles amateurs, voulant établir d'emblée leur renom dans les genres divers de la comédie et de l'opéra

(1) Ce joli tabkau, dont les moindres traits sont empruntes aux mémoires contemporains, à ceux de M. de Besenval, du comte de Tilly, de M"'° de Genlis, de M. de Séyur, du prince

Page 1