SCÈNE II Une rue passante
DON FLAMINIO, BALESTRA.
Don Flaminio. — Balestra, je suis dans un grand embarras.
Balestra. — Si vous croyez que je sois capable de vous aider, commandez-moi.
Don Flaminio. — J'ai parié une montre d'or que 44 =
LE CAVALIER ET LA DAME
j'arriverai à in 'introduire dans la maison» d'une dame, et que je deviendrai son cavalier servant.
Balestra. — Est-elle fille, veuve, ou mariée?
DON Flaminio. — Elle a son mari qui est exilé.
Balestra. — Où en est-elle comme ressources?
Don Flaminio. — Je la crois misérable.
Balestra. — Je croirais que la montre d'or n'est point exposée à être perdue.
Don Flaminio. — Ajoutes-y que, outre mon pari, il y va d'un engagement d'honneur. Il n'a jamais été et ne sera jamais dit que don Flaminio aura attaqué une place qui ne se sera pas rendue. Je perdrais mon bon renom, si je ne réussissais dans cette nouvelle entreprise. Mais je te dirai encore quelque chose de plus. La dame ne me déplaît pas, et au stimulant de cette gageure s'ajoute pour moi celui d'une inclination qui tout doucettement commence à être de l'amour.
Balestra. — Trois fortes raisons pour déclarer la guerre à l'ennemi. La place a besoin d'être attaquée de plusieurs côtés, puisque c'est sous le nom de place que Votre Seigneurie désigne sa dame. Il faut établir le blocus des services galants à quelque distance, jusqu'à ce qu'en le resserrant peu à peu, il devienne un véritable siège. Il convient de disposer les batteries: ici une batterie de paroles amoureuses, là une batterie de soupirs, plus loin une autre de divertissements, enfin la batterie la plus forte de toutes, celle des cadeaux. Tirez d'un côté, tirez de l'autre, ici ou là vous faites brèche. Alors, soit que la place se rende à condition, soit que le soldat valeureux, la prenant d'assaut, traite l'ennemi en vainqueur, il le passe au fil de l'épée, et s'empare de toutes les munitions.
Don Flaminio. — Bravo, Balestra! Tu es passé
maître en fait de guerre amoureuse.
Balestra. — Sachez que dans le régiment de Cupidon j'ai toujours servi de fourrier.
Don Flaminio. — Tu pourrais donc précéder la compagnie de mes désirs amoureux, et t'avancer vers les quartiers de l'ennemi.
Balestra. — Bon ! Votre Seigneurie illustrissime voudrait que j'aille lui préparer son étape.
Don Flaminio. — Tu pourrais intimer au capitaine l'ordre de se rendre.
Balestra. — Donnez-moi un peu de munitions, et laissez-moi faire.
Don Flaminio. — Voici de la poudre d'or, qui vaut encore beaucoup mieux que celle à canon. (Il lui donne de l'argent.)
Balestra. — De fait, même dans les vraies guerres, on consomme plus d'or que de salpêtre. Laissez-moi faire. Je connais déjà la place que j'ai à attaquer. Vous me l'avez dit une autre fois, et grâce au ciel j'ai bonne mémoire.
Don Flaminio. — Te semble-t-il qu'elle est supérieurement défendue ?
Balestra. — Je sais tout. Je connais le général commandant. Je sais quelle garnison est à l'intérieur.
Don Flaminio. — Te flattes-tu de la victoire ?
Balestra. — De la défense intérieure, je n'ai pas peur. Ce qui m'effraie, c'est un certain camp-volant.
Don Flaminio. — Conduit peut-être par les armes de Don Rodrigo ?
Balestra. — Justement. J'ai peur qu'il ait un régiment de Hongrois qui détruise nos batteries.
Don Flaminio. — Il faut penser à quelque stratagème militaire.
Balestra. — Je verrai si je puis emporter la place
grâce à l'intelligence de quelque subalterne.
LE CAVALIER ET LA DAME
Don Flaminio. — Ce serait combattre sans effusion de sang.
Balestra. — Il y a an certain capitaine Colombina. Si je réussis à le gagner, peut-être que, de nuit, il nous fera abaisser le pont et nous donnera accès parla porte de secours. Alors, sauve qui peut ! La place esta nous, et le commandant prisonnier de guerre.
Don Flaminio. — Bravo, Balestra ! Tu es homme d'action autant que de conseil, vaillant et politique tout à la fois. Montre-toi digne de tes pareils, et n'en doute pas, tu auras ta part de la victoire. (// sort.)
Balestra. — Pour lui, le général, et pour moi, le capitaine. Cette scène a été la plus belle du monde. Qui nous aurait entendu nous aurait pris pour deux Comédiens du dix-septième siècle. Mais laissant l'allégorie et allant droit au but, c'est le moment de manœuvrer et de servir un maître qui a confiance en moi. En cette sorte d'affaire, il faut de l'audace et du courage. Je vais droit à la maison de la dame. Si je trouve la servante, je tends un piège ; si je trouve la maîtresse, j'en tends un autre. L'argent suffit, les paroles ne manquent pas. De l'aplomb, et pas de crainte !
Don Rodrigo, de son côté, ayant rencontré Pasquino, le serviteur de Don Roberto exilé, le charge de remettre à Donna Eleonora une bourse de cinquante écus, que son mari est censé lui avoir envoyée. Mais Pasquino est une tête légère : il a égaré une lettre de Don Roberto, gravement malade, à sa femme, et en remettant la bourse à Donna Eleonora, il s'embarrasse dans les explications qu'il essaie d'inventer sur sa provenance.