‹ La comédie à VeniseChapitre 11 sur 100 · SCÈNE IV DONNA ELEONORA, COLOMBINA, PASQUINO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV DONNA ELEONORA, COLOMBINA, PASQUINO

Pasquino. — Je baise la main à ma maîtresse. Colombina, je te salue.

Colombina. — Bonjour, Pasquino. Que fait notre maître ?

Donna Eleonora. — Que fait mon mari?

Pasquino. — Il crève de bonne santé.

Donna Eleonora. — Je ne te comprends pas. Se porte-t-il bien ou mal ?

Pasquino. — Il se porte très bien, il ne peut pas se porter mieux.

Donna Eleonora. — Le ciel en soit remercié. T'at-il donné des lettres ?

Pasquino. — Des lettres... (Il se trouble.)

Donna Eleonora. — Oui, ne t'a-t-il pas donné quelque lettre pour moi?

Pasquino. — Il ne m'a pas donné de lettres : il m'a donné une chose qui vaut mieux que mille lettres.

Donna Eleonora. — Et qu'est-ce qu'il t'a donné

Pasquino. — Voyez : une bourse pleine d'argent. Cinquante écus. (// montre la bourse.)

Colombina. — Oh! Caril Je le crois bien, moi aussi: cela vaut plus de cent mille lettres.

Donna Eleonora. — Comment mon mari peut-il m'envoyer cet argent, s'il se trouve lui-même dans le besoin ? Je crains que tu ne cherches à me tromper.

Colombina. — Pasquino est un galant homme. Il n'est pas capable de dire des mensonges.

Pasquino. — Comment donc ! je suis un homme qui, quand je dis la vérité, ne mens jamais.

LE CAVALIER ET LA DAME

Donna Eleonora. — Mais où avez-vous pu avoir cet argent ?

Pasquino. — Je vais vous le dire. Mais, chut! que personne ne le sache. ( A part.) Il faut inventer quelque chose.

Donna Eleonora. — Eh bien, comment l'a-t-il eu ?

Colombina. — Ah! quelle curiosité !

Pasquino. — Il l'a gagné au jeu.

Donna Eleonoua. — Comment ! mon mari joue ?

Colombina. — Oui, signora, il joue. Il se divertit, et il a gagné.

Donna Eleonora. — Et à quel jeu a-t-il joué ?

Pasquino. — Attendez, le nom me revient. Il a joué à un certain grand jeu qui finit en on... Je crois que ça s'appelle...

Colombina. — Pharaon?

Pasquino. — Juste! au Pharaon.

Donna Eleonora. — Et avec qui a-t-il joué ?

Pasquino. — La belle question! Avec le médecin qui le soignait.

Donna Eleonora. — Avec le médecin ?

Colombina. — Oui, signora, avec le médecin. Pour le distraire, il aura joué avec lui.

Donna Eleonora. . — Ce sont des sottises. Je soupçonne qu'il y a quelque chose là-dessous.

Pasquino. — Il n'y a rien ni dessous ni dessus. Ce sont cinquante écus que mon maître vous envoie. Si vous les voulez, prenez-les. Si non, je les lui rapporte.

Colombina. — Par exemple ! Et que dirait votre mari s'il lui rapportait les cinquante écus ? Il dirait que vous n'avez pas besoin de lui, et ferait sans doute quelque jugement défavorable.

Donna Eleonora. — Je ne sais que dire. Je les prendrai comme un présent delà Providence céleste, remer- - 49 -=^-~

ciant l'amour de mon mari, et voulant croire qu'ils m'ont été envoyés par lui.

Colombina. — Ils l'ont été bien certainement. Pasquino. — Je l'affirme sur mon honneur. Donna Eleonora. — Je te remercie, toi aussi, Pasquino. Tu dois être fatigué : va te reposer.

Pasquino. — Je ne suis pas fatigué. Mais j'ai un autre petit désagrément.

Donna Eleonora. — Et qu'as tu ?

Pasquino. — J'ai faim.

Donna Eleonora. — Colombina, conduis-le à la cuisine, et donne-lui le peu qui s'y trouve.

Pasquino. — Je prie le ciel de faire que votre mari gagne encore une autre bourse au médecin qui a perdu celle-ci. (Il tire son mouchoir pour se moucher, et du mouchoir une lettre tombe.) Donna Eleonora. —Qu'est-ce qui vient de tomber? Pasquino, apercevant la lettre, qui était dans son mouchoir. — Ah ! diable !

Donna Eleonora. — Quel est ce papier ? Pasquino. — Eh! rien. (A part.) Si elle lit cette lettre, je redoute quelque complication.

Donna Eleonora. —Je veux le voir.

Pasquino. — Pardon, signora. C'est une lettre à moi.

Donna Eleonora. — Donne-la-moi. Je veux la voir. Pasquino. — En vérité, il ne faut pas... Donna Eleonora. — Colombina, prends-lui cette lettre.

Colombina. —Donne!.».

Pasquino. — Allons! c'est une lettre de notre maître.

Colombina. — Nous voulons voir. (Elle lui prend la lettre). La voilà. (Elle la remet à sa maîtresse.) ^ ^ ===== 50 =====

LE CAVALIER ET LA DAME

Donna Eleonora. — Il me paraissait impossible que Don Roberto ne m'écrivît point. C'est son écriture. Ah! le cœur me bat dans la poitrine. (Elle ouvre la lettre.)

PASQUINO, û part. — Voilà que tout est découvert. Le mieux e*t que je m'en aille. (Haut.) Signora, je m'en vais.

Colombina. — Attends. Je veux connaître aussi ce que dit cette lettre.

Pasquino, à part. — Je vais voir si je peux attraper quelque autre écu et je m'en retourne à Bénévent avant que ce nuags ne déchaîne la tempête. (// s'éclipse tandis qu'on ne l'observe pas.)

Donna Eleonora, à Colombina. — Écoute ce que m'écrit mon mari : « Epouse très aimée... »

Colombina. — Il nous a toujours bien aimée.

Donna Eleonora. —Hélas!... « La fièvre me tourmente... »

Colombina. — Il a la fièvre.

Donna Eleonora. — Tu l'entends. Pasquino n'a pas dit la vérité. Cours vite trouver Pasquino, et fais-le venir ici.

Colombîna. — J'y vais de suite. Mais ayez soin de ne pas lui remettre les cinquante écus. «

Donna Eleonora, Usant. — « Aujourd'hui est le sixième jour où je souffre étendu sur mon lit. Je suis sans amis, sans assistance, et sans argent pour m'acheterune volaille à faire bouillir . Je vous envoie mon serviteur, espérant que votre pitié ne me laissera pas sans quelque secours, s'il le faut, par la vente de quelque objet dont vous n'avez pas un besoin urgent. Je ne parle pas d'affaires d'intérêt, parce qu'en ce moment je ne pense à rien. J'attends des nouvelles de votre santé, et je s'iis... » Oh ! malheureux ! quel

tourment ! Pourquoi Pasquino me trompait-il en me faisant croire que mon pauvre époux était en bonne santé ? Ah ! Il y a quelque ruse là-dessous : mon cœur me le disait. Par qui cet argent peut-il m'avoir été fourni ? Eh quoi! Pasquino ne revient pas? Enfin, la manière dont je reçois cette somme ne m'oblige à rien : je la reçois franchement comme un don de la Providence. (Appelant.) Colombina!

Nouvelle tentative d'escroquerie du docteur Buonatesta. Seconde entrevue de Donna Eleonora et de Don Rodrigo.

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