DONNA ELEONORA, DON FLAMINIO, COLOMBINA
Colombina. — Illustrissime, le seigneur cavalier Del Zéro.
Don Flaminio. -— Tous mes respects, signera !
Donna Eleonora. — Je suis votre servante.
Don Flaminio. — Enfin le sort m'a concédé l'honneur tant souhaité de vous présenter mes hommages.
Donna Eleonora. — Votre fortune, en vérité, n'est point due à mon mérite. Veuillez vous asseoir. (Ils s'assoient. Colombina sort.)
Don Flaminio. — Vous êtes plus que jamais gracieuse et brillante. Vos infortunes et celles de votre mari n'ont en rien fait pâlir les roses de votre visage.
Donna Eleonora, à part. — Il me paraît un peu hardi envers une dame avec laquelle il n'a jamais eu l'occasion de frayer.
Don Flaminio. — C'est sans doute un effet de votre force d'âme, qui vous rend insensible aux coups de la fortune.
LE CAVALIER ET LA DAME
Donna Eleonora. — Seigneur cavalier, je vous supplie de me dire tout ce que mon mari vous a prié de me communiquer, car c'est l'unique motif qui vous a fait prendre la peine de me rendre visite.
Don Flaminio. — Non, chère signora, ce n'est pas seulement pour cela que je suis venu vous importuner. J'ai en plus le très vif désir de vous assurer que je vous estime, que je vous vénère, et que j'aspire à l'honneur de pouvoir vous servir.
Donna Eleonora. — Seigneur, je ne m'attendais pas à un semblable compliment de vous. Dites-moi de grâce comment va Dod Roberto.
Don Flaminio. — Il se porte bien, et j'aurais de sa part bien des choses à vous dire. Mais la confusion où je me trouve me fait perdre le fil de mes idées.
Donna Eleonora. — Si vous ne vous souvenez de rien, il os*t inutile que vous perdiez ici votre temps.
Don Flaminio. — Un peu à la fois je vais m'en souvenir. Voici une des choses que mon ami m'a confiées. Sa chère épouse, sa compagne bien-aimée, la prunelle de ses yeux, il me l'a recommandée. Il m'a chargé de vous assister, de vous secourir, de ne pas m'éloigner de vous.
Donna Eleonora. — Je trouve singulier que Don Roberto réclame pour moi l'assistance d'un homme que je n'ai jamais vu ni connu, et qu'il sait n'avoir jamais fréquenté ma maison.
Don Flaminio. — J'entends. Vous auriez préféré qu'il eût remis ce soin à Don Rodrigo, n'est-il pas vrai ?
Donna Eleonora. — Don Flaminio, vous m'offensez.
Don Flaminio. — Pardonnez cette plaisanterie. Sachez qu'il sera tout prochainement à Naples.
Donna Eleonora. — A Naples? Comment ?
DON Flaminio. — Grâce à mon intervention.
Donna Eleonora. — Son bannissement sera rapporté ?
Don Flaminio. — Il le sera. Don Roberto aura tous ses biens. Mon nom jouit d'une grande influence à la cour, et il n'est point de faveur demandée par Don Flaminio qui ne soit promptement accordée.
Donna Eleonora. — S'il en est ainsi, Don Roberto vous aura une grande obligation.
Don Flaminio. — Et Donna Eleonora ne me serat-elle pas reconnaissante ?
Donna Eleonora. — Je bénirai votre cœur généreux.
Don Flaminio, avec tendresse. — Me regarderezvous d'un œil favorable ?
Colombina. — Signora, voici les dames qui arrivent en carrosse.
Donna Eleonora. — Va les recevoir. Dis-leur de m'excuser si je n'ai point de domestique.
Colombina. — N'ayez pas peur, elles ne manqueront pas de gens pour leur offrir le bras. (Elle sort.)
Don Flaminio. — Que de choses encore j'ai à vous dire sur la venue de Don Roberto! (A part.) Il faut conduire l'affaire en douceur.
Donna Eleonora. — Vous me mettez dans une bien cruelle peine.
Don Flaminio. — Et vous pouvez faire beaucoup pour son retour.
Donna Eleonora. — Si vous ne me dites point tout, je ne sais que faire.
Don Flaminio. — Nous en reparlerons. (A part.) Balestra m'a mis dans un singulier embarras.
LE CAVALIER ET LA DAME