SCENE XV
LES MÊMES; DONNA CLAUDIA, servie par DON ALONSO; DONNA VIRGINIA, servit par DON FILI- BERTO. — COLOMBINA range les sièges et sort; DONNA ELEONORA va au-devant des dames qui arrivent.
Donna Virginia. — Votre servante, Donna Eleonora.
Donna Eleonora. — Votre servante, Donna Virginia. (Elles s'embrassent.)
Donna Claudia. — Votre servante, Donna Eleonora.
Donna Eleonora. —Votre servante, Donna Claudia. (Elles s'embrassent.)
Don Alonso. — Tous mes hommages à Donna Eleonora.
Donna Eleonora. — Votre servante, Don Alonso.
Don Filiberto. — Moi aussi j'ai l'honneur de vous présenter mes très humbles hommages.
Donna Eleonora. — Votre servante dévouée. (A Donna Virginia.) Quel est ce seigneur ?
Donna Virginia. — Un cavalier sicilien.
Don Filiberto. — Votre très humble serviteur.
Donna Eleonora. — Vous me faites trop d'honneur.
Donna Virginia, montrant Donna Eleonora. — Don-Flaniinio, je me réjouis pour vous.
Don Flaminio, montrant de même Don Filiberto, — Et moi pour vous.
Donna Virginia, à Don Flaminio. — Où en est l'affaire de la montre ?
Don Flaminio. — En très bonne voie. Je l'ai à moitié gagnée.
Donna Claudia, à Don Alonso, — Qu'en ditesvous, seigneur protecteur ?
Don Alonso. — Quand je le verrai, j'y croirai.
Donna Eleonora. — Je vous supplie de vous asseoir.
DON Flaminio. — C'est moi qui vais faire les honneurs de la maison. Ici Donna Virginia et là son seigneur cavalier. Ici ma femme, et là Don Alonso. Là la maîtresse de maison, et moi là.
Donna Virginia, bas à Donna Claudia. — Voyez comme votre mari a pris pied dans la maison !
Donna Claudia, à Donna Virginia. — C'est un diable que mon mari. Et puis, ce sera une vieille amitié.
Don Alonso, à part. — Quel homme hardi que Don Flaminio !
Donna Eleonora. — Chères amies, je vous suis très reconnaissante de m'avoir fait l'honneur de votre aimable visite. Je regrette, dans la position où je suis, de ne pouvoir vous recevoir comme vous le méritez ; mais j'espère que vous, aussi bien que ces seigneurs, compatirez à mes infortunes.
Don Alonso. — Nous sommes venus pour vous saluer, et non pour vous donner de l'embarras.
Don Flaminio, bas à Donna Eleonora. — Donna Eleonora, il me revient une particularité touchant votre mari.
Donna Eleonora. — Il n'est point convenable de parler bas en société.
Don Flaminio, à part. — En deux paroles, j'expédie la chose.
Donna Eleonora, aux visiteurs. — De grâce, permettez. C'est une chose qui presse.
Donna Virginia. — Tout à votre aise. (Don Fia. minio parle à Voreille de Donna Eleonora.)
Donna Claudia, bas à Don Alonso. — Don Alonso, vous pouvez préparer la montre.
LE CAVALIER ET LA DAME
Don Alunso, basa Donna Claudia. — Je ne suis pas encore convaincu.
Donna Claudia, bas à Donna Virginia. — Qu'en dites- vous? Va-t-ellebien, la dame vertueuse ?
Donna Virginia, bas à Donna Claudia. — A merveille.
Don Flaminio, bas à Donna Eteonora. — Croyezmoi...
Donna Eleonora, bas à Don Flaminio. — Si c'est cela, nous verrons. (Haut.) Maintenant je suis à vous. Qu'y a-t-il de nouveau, mes seigneurs ? Si vous ne vous récréez entre vous, n'attendez pas de mon faible esprit une matière suffisante pour vous divertir.
Donna Virginia, à Donna Claudia. — Comment trouvez- vous ce bonnet ?
Donna Claudia, à Donna Virginia. — Très mal fait.
Donna Virginia, de même. — Et pourtant il a la prétention d'être de bon goût.
Donna Claudia, de même. — Peut-on faire pis comme garniture !
Donna Virginia. — Dites-moi, Donna Eleonora, qui vous a fait ce beau bonnet ?
Donna Eleonora. — Ma femme de chambre.
Donna Virginia. — Il est bien, très bien, on ne peut pas mieux. C'est une mode qui me plaît infiniment.
Donna Claudia. — Et votre coiffure, qui vous l'a ajustée ?
Donna Eleonora. — Aussi ma femme de chambre.
Donna Claudia. — En vérité, vous paraissez coiffée par le premier perruquier de Naples.
Donna Eleonora. — Croyez bien que je n'y mets aucune recherche.
Do* Flaminio. — - Donna Eleonora est bien sous
tous les aspects. Privilège des belles femmes ! (Bas à Donna Eleonora.) Ecoutez une autre chose touchant votre mari !
Donna Eleonora, bas à Don Flaminio. — Ce n'est pas le moment.
Don Flaminio, de même. — Si elle m'échappe, je ne pourrai plus la dire.
Donna Eleonora, de même. — Allons, vite. (Aux visiteurs.) Permettez. (Don Flaminio lui parle à l'oreille.)
Donna Virginia, à Donna Claudia. — Ils ne se quittent pas, en vérité.
Donna Claudia, à Donna Virginia. — Dieu sait combien il y en a de ces sigisbées !
Don Filiberto, bas à Donna Virginia. — Donna Virginia, votre Don Flaminio me paraît un fou. Dans les réunions, on ne parle pas en secret.
Donna Virginia, bas à Don Filiberto. — Laissezle faire : il est amoureux.
Donna Eleonora, à Don Flaminio. — C'est assez. Je ne veux pas en entendre davantage.
Don Flaminio. — Nous achèverons plus à loisir.
Donna Eleonora, à Donna Claudia. — Votre mari est un cavalier bizarre.
Donna Claudia, à Donna Eleonora. — Si vous savez vous y prendre, il vous amusera.
Donna Eleonora. — Il a plusieurs commissions de mon mari, et il faut que je les lui tire une à la fois.
Donna Claudia. — Pauvre femme! Consolez-la donc une bonne fois.
Donna Eleonora. — Il ne vous a donc pas dit, à vous, qu'il avait parlé à Don Roberto à Bénévent.
Donna Claudia. — A Bénévent ?
Don Flaminio. — Oui, ne suis-je pas arrivé ce matin — —l 64 — ^
LE CAVALIER ET LA DAME
de Bénévent par la poste ? J'ai rapporté des commissions de Don Roberto.
Donna Claudia, bas à Donna Virginia. — Que le diable l'emporte ! En voilà des inventions !
Donna Virginia, à Donna Claudia. — Et que ditesvous de la dame ? Comme elle trouve les prétextes à son goût !
DON Alonso, à part. — Don Flaminio veut tromper Donna Eleonora, mais je découvrirai bien tout son jeu. (Colombina apporte le café et le sert à tout le monde.)
Donna Virginia, bas à Donna Claudia. — Donna Claudia, des rafraîchissements ! des rafraîchissements !
Donna Claudia, bas à Donna Virginia. — Ils ne lui coûtent pas cher.
Donna Virginia, de même. — Vive Don Rodrigo!
Donna Claudia, de même. — Le pauvre homme! U dépense et les autres s'amusent.
Donna Eleonora. — Soyez indulgents. Il ne sera pas fameux.
Donna Virginia. — Au contraire, il est parfait.
Donna Claudia. — Je n'en ai jamais bu de meilleur. (A Donna Virginia.) C'est de l'eau teintée.
Donna Virginia, à Donna Claudia. — Il n'est pas à boire. Elle veut se mettre sur le même pied que nous.
DONNACLAUDlA,à Donna Virginia. — Figurez-vous! Pauvre mendiante !
Don Alonso. — Vraiment, ce café peut se dire excellent.
Donna Claudia, ironiquement, à Don Alonso. — Puisque vous le dites, il doit en être ainsi.
Don Filiberto. — Certainement, il est fait à la perfection.
Donna Eleonora. — Vous êtes trop aimable. ^ — 65 =
Donna' Claudia, la singeant. — Vous êtes trop aimable ! Voyez que de bonne grâce !
Don Flaminio, à Donna Eleonora. — A propos. Ecoutez encore une chose de haute importance.
Donna Eleonora, à Don Flaminio. — Non, seigneur, les convenances ne le permettent pas.
Don Flaminio, de même. — Une seule et j'ai fini.
Donna Eleonora, de même. — Je ne veux pas passer pour mal élevée.
Don Flaminio, de même. — Je vous en prie, ne soyez pas si rigoureuse envers moi.
Donna Eleonora, à part. — J'ai compris. Je commence à me rendre compte de la plaisanterie. (Haut.) Mesdames, excusez-moi. La femme de chambre me fait signe qu'elle a à me parler. (Elle se lève.) Permettez-moi de sortir pour un moment, je suis à vous de suite. Mille excuses. (Elle sort.)
Donna Claudia, à Donna Virginia. — Voilà qui est poli !
Donna Virginia, à Donna Claudia. — Elle paraît gênée par Don Flaminio.
Donna Claudia, à Donna Virginia. — Précisément. Elle a peur de moi. Si je n'étais pas ici, elle se tiendrait différemment.
Don Alonso, à part. — Il est clair que Donna Eleonora en a assez des impertinences de Don Flaminio.
Donna Virginia. — Seigneur Don Alonso, je commence à pencher de votre côté.
Don Flaminio, à Don Alonso. — Mon ami, préparez-vous à payer la montre.
Donna Claudia. — Ah ! voici Don Rodrigo.
Donna Virginia. — Il me paraissait impossible qu'il
ne vînt pas.
LE CAVALIER ET LA DAME