‹ La comédie à VeniseChapitre 17 sur 100 · SCÈNE XII DONNA ELEONORA, DON RODRIGO · texte numérisé non relu

SCÈNE XII DONNA ELEONORA, DON RODRIGO

Donna Eleonora. — Malheureuse ! en quelles mains j'étais tombée!

DON Rodrigo. — Vous avez eu tort de vous fier à un étranger. Cet homme-là, on ne sait de quel pays il est.

Donna Eleonora. — Maintenant, ne parlons plus de cela. Je suis heureuse que vous m'ayez rencontrée seule, et je désire rester seule avec vous un instant. Je dois vous tenir un discours auquel sans doute vous ne vous attendez pa«.

Don Rodrigo. — Je l'écouterai volontiers.

Donna Eleonora. — Mais d'abord, veuillez me dire quelle issue a eu le défi de Don Flaminio !

Don Rodrigo. — La chose s'est ébruitée, des cavaliers, nos amis communs, se sont interposés, et l'affaire est en train de s'arranger.

Donna Eleonora. — Don Rodrigo, c'est peut-être la dernière fois que je vous parle. Permettez que je vous parle en toute liberté.

Don Rodrigo. — Et pourquoi la dernière fois?

Donna Eleonora. — Ce n'est plus le moment de cacher un secret que j'ai gardé jusqu'ici avec tant de jalousie dans mon cœur. Tant que j'ai été mariée, malgré la violence de mon amour j'ai réprimé par raison mes sentiments. Maintenant que je suis libre et que je pourrais former quelque dessein sur vous, je ne me fie plus à ma force de résistance qui est usée, et je ne trouve d'autre rempart contre ma faiblesse que de me soustraire pour toujours à votre vue adorable.

Don Rodrigo. — Votre déclaration me surprend fort.

La bienveillance que vous manifestez envers moi exige

en retour une confidence. Oui, si vous m'avez cru insensible à vos charmes, vous vous êtes singulièrement trompée. Je sais ce qu'il m'en coûte de me dominer moi-même.

Donna Eleonora. — Voilà une nouvelle raison qui me confirme dans ma résolution. Nous ne sommes plus deux sujets vertueux pouvant s'approcher sans passion et s'admirer sans danger. Notre langage a changé de style, nos cœurs ne tarderaient pas à participer à la corruption du siècle. Remédions-y quand il est encore temps.

Don Rodrigo. — Et vous ne voyez pas d'autre remède que celui d'une si douloureuse séparation ? Vraiment, ma situation, mes multiples défauts ne peuvent plus me faire illusion.

Donna Eleonora. — Je vous entends. Vous me reprochez avec raison de ne point préférer notre union à mon éloignement. Si je vous épousais, maintenant que je suis veuve, le monde dirait que j'ai mené une vie galante étant encore mariée, et au lieu de démentir les critiques des gens mal intentionnés, j'en viendrais à faire passer pour vraies leurs indignes médisances.

Don Rodrigo. — Hélas ! ce n'est que trop vrai. Les mauvaises langues se sont acharnées autour de notre vertu. Je ne puis nier que vous ne pensiez sagement, mais nous séparer pour toujours!... O ciel ! ayez pitié de ma faiblesse ! Je n'ai pas le courage de résister à un pareil coup.

Donna Eleonora. — Que devons-nous faire ? Avezvous le cœur d'affronter en face la calomnie ? Êtes-vous disposé à préférer votre paix à votre réputation ?

Don Rodrigo. — Non, Donna Eleonora, je ne veux pas vous perdre pour vous acquérir. Je connais votre délicatesse, vous ne supporteriez pas les insultes d'un

LE CAVALIER ET LA DAME

monde insensé. Je partirai ; exilé de ma patrie, j'irai, errant par le monde, mais, avant de le faire, je désire savoir quelle condition de vie vous allez choisir.

Donna Eleonora. — Je vivrai retirée du monde.

Don Rodrigo. — Et moi, je vous offre tout ce qui est nécessaire pour une si héroïque résolution.

Donna Eleonora. — Vous donneriez par là un nouveau prétexte à la médisance. Ne craignez rien, le ciel m'a pourvue.

Don Rodrigo. — Et comment ?... Ah ! vous voyez si notre séparation est nécessaire. (Il reste pensif.)

Donna Eleonora. — Triste situation ! Prendre motif pour nous séparer de la raison même qui devrait nous rendre unis \ {Tons deux restent silencieux.)

Fort heureusement, tout s'arrange. Don Alonso, s'inierposant entre Don Flaminio et Don Rodrigo, empêche leur différend de tourner au tragique. L'héroïsme du cavalier et de la dame trouve finalement sa récompense. La mort de Don Roberto rend libre son épouse, et les dernières volontés du défunt sont que Don Rodrigo devienne désormais le protecteur en titre de sa veuve. De la protection au mariage il n'y a qu'un pas. Les noces de Donna Eleonora et de Do> Rodrigo seront célébrées l'année suivante, par respect pour la mémoire de Don Roberto.

LE VÉRITABLE AMI

Les types d'avares imaginés par Goldoni n'ont point la profondeur de celui d'HARPAGON dans la pièce de Molière. Ottavio ne joue d'ailleurs dans la comédie le Véritable ami qu'un rôle épisodique. Mais il est pris sur le vif, et ses conversations avec son serviteur Trappola, sa servante Colombina, sa fille Rosaura, et les deux prétendants de celle-ci, Florindo et Lelio, donnent lieu à des scènes aussi amusantes que lestement enlevées.

Page 1