‹ La comédie à VeniseChapitre 18 sur 100 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Une chambre dans la maison cTOttavio.

OTTAVIO, puis TRAPPOLA.

Ottavio, va ramassant àterre tous les menus objets qu'il rencontre. — Ce morceau de papier sera bon pour envelopper quelque chose. Cette ficelle servira à lier quelque sachet. On laisse tout s'abîmer dans cette maison ! Si je n'étais pas là pour veiller à tout, malheur à moi! (Trappola avance lourdement , un panier à la main.)

Ottavio. — Va doucement, va doucement, animal! tu vas casser les œufs.

Trappola. — Laissez, que j'aille faire le dîner, afin que le feu ne brûle pas inutilement.

Ottavio. — Ane bâté, qui t'a appris à allumer le feu d'aussi bonne heure ?

Trappola. — Maudite soit l'avarice !

LE VÉRITABLE AMI

Ottavio. — Ta, ta, l'avarice! Si je n'avais pas un peu d'économie, on ne mangerait pas comme on fait. Viens ici. As-tu fait de bonnes emplettes ?

Trappola. — J'ai couru tout Bologne pour avoir les œufs à un demi-baïoque la pièce.

Ottavio. — Grande affaire ! tout est cher, tout est cher. On ne peut plus vivre. Combien en as-tu pris ?

Trappola. — Pour quatre baïoques.

Ottavio. — Quatre baïoques ! Que diable avons-nous besoin de huit œufs ?

Trappola. — Pour quatre personnes, c'est vraiment trop!

Ottavio. — Un œuf par personne, ça suffit.

Trappola. — Et s'il en reste, est-ce qu'ils se gâtent?

Ottavio. — Ils peuvent tomber, ils peuvent se casser. Ce maudit chat m'en a cassé l'autre jour.

Trappola. — Nous les mettrons dans un pot.

Ottavio. — Et si le pot se casse, les voilà tous cassés. Non, non, je les mettrai dans le coffre à la farine, où ils ne courront aucun risque. Fais-moi voir les œufs.

Trappola. — Les voilà!

Ottavio. — Eh! ignorant, tu ne sais pas acheter. Ils sont petits. Je ne les veux absolument pas. Reporte-les : je ne les veux pas.

Trappola. — Ce sont les plus gros qui se trouvent.

Ottavio. — Les plus gros ! Tu es un balourd. Regarde : voici la mesure des œufs. Ceux qui passent dans cet anneau sont petits et je ne les veux pas.

Trappola, à part. — Oh! l'avare maudit! Il prend même la mesure des œufs.

Ottavio. — Celui-ci passe, celui-ci ne passe pas; celui-ci ne passe pas ; celui-ci passe, celui-ci passe, celuici ne passe pas ; celui-ci passe, et celui-ci ne passe pas. Quatre passent, et quatre ne passent pas. Ceux-ci, je les

garde ; ceux-là, reporte-les. (Il les met dans sa robe de chambre.)

Trappola. — Mais comment faut-il que je fasse pour retrouver les paysans qui me les ont vendus ?

Ottavio. — Ça te regarde : moi je ne les veux pas. Mais comment les reporteras-tu ? Si tu les portes dans tes mains, tu les casseras. Mets-les dans le panier.

Trappola. — Dans le panier, il y a autre chose.

Ottavio. — Autre chose ? Et quoi donc ?

Trappola. — La salade.

Ottavio. — Ah ! oui, la salade. Combien en as-tu pris?

Trappola. — Un baïoque.

Ottavio. — Un demi suffit bien. Donne-m'en la moitié, et le reste, reporte-le.

Trappola. — Ils ne voudront pas la reprendre.

Ottavio. — Reporte-la. Que la rage t'étouffe !

Trappola. — Mais comment faut-il faire?

Ottavio. — Mets-en la moitié dans mon mouchoir. (Il tire son mouchoir ; les œufs tombent et se cassent.) Aïe! aïe! (Trappola rit.) Tu ris, hein! malandrin! tu ris des malheurs de ton patron ! Ces œufs valent deux baïoques. Sais-tu ce que c'est que deux baïoques ? L'argent se sème comme le blé, et pour l'homme entendu, un baïoque produit autant de baïoques qu'un grain produit de grains dans un épi. Pauvres quatre œufs ! pauvres deux baïoques !

Trappola. — ■ Ces quatre, faut-il que je les reporte ?

Ottavio. — Ah! il me faudra les garder, pour mon malheur.

Trappola. — Je vais allumer le feu.

Ottavio. — Prends bien garde de ne pas consommer trop de bois.

Trappola. — Pour quatre œufs, il faut peu de feu. ================= 78 =

LE VERITABLE AMI

Ottavio, regardant ceux quisont à terre. — Quatre et quatre font huit.

Trappola, à part. — Pauvre fou! Depuis que nous avons fait faire la clef du grenier, le grain se vend et nous vivons comme des princes. (Il sort.)

Page 1