SCÈNE XII LE MÊME, ARLEQUIN, déguisé sous un nouvel habit
Arlequin, à part. — Ah ! si je trouvais ce seigneur comte, je voudrais lui coller d'autres belles antiquités, sans partager le profit avec Brighella.
Pantalon, à part. — Qui diable est cet individu ?
Arlequin, à part. — Avec ma barbe, il ne me reconnaît pas.
Pantalon. — Galant homme, qpi êtes- vous ? Que demandez-vous ?
Arlequin. — Avant que je réponde, ayez l'obligeance de me dire qui est Votre Seigneurie.
Pantalon. — Je suis un ami du seigneur comte Anselmo.
Arlequin. — Vous aimez les antiquités?
LA FAMILLE DE L'ANTIQUAIRE
Pantalon. — Oh ! beaucoup. (A part.) Évidemment, c'est un de ceux qui viennent le plumer.
Arlequin. — Puisque Votre Seigneurie aime les antiquités, sachez que moi, je suis un antiquaire. Je suis venu pour faire la fortune du seigneur comte Anselme
Pantalon, à part. — Je vais me payer sa tête et le faire parler. (Haut.) Cher ami, si vous me faites, à moi, ce plaisir, outre votre paiement, je vous rendrai tous les services en mon pouvoir, dans tout ce qui pourra vous être utile.
Arlequin. — Comme je vois que vous êtes un galant homme, regardez ceci ! Quelle belle chose! Regardez ! quelle antiquité ! Quelle rareté ! Quelle valeur ! La voyez-vous ? (Il montre une vieille pantoufle.)
Pantalon. — On dirait une vieille pantoufle.
Arlequin. — C'était la pantoufle de Néron, avec laquelle il a donné son terrible coup de pied à Poppée, quand il l'a chassée de son trône.
Pantalon. — Bravo ! Oh ! quelle rareté ! Vous en avez d'autres ? (.A part.) Larron, va !
Arlequin. — Voyez celle-ci. (Il montre une natte de cheveux.) C'est la natte de cheveux de Lucrèce, la Romaine, restée dans les mains de Sextus Tarquin quand il voulait lui faire violence.
Pantalon. — Superbe! (A part.) Ah! gibier de potence !
Arlequin. — Vous verrez...
Pantalon. — Je ne veux rien voir d'autre. Voleur! Larron ! Chenapan ! Crois-tu que tu en es un, de Mameluck ! C'est à moi que tu racontes de pareilles sornettes ! Pendard ! Je te ferai mener aux galères !
Arlequin. — Ah! seigneur, par amour du ciel, je vous demande pitié !
Pantalon. — Qui t'a introduit dans cette maison ?
Arlequin. — C'est Brighella, seigneur.
Pantalon. — Comment ! Brighella ?
Arlequin. — Oui, seigneur, nous avons partagé l'autre jour chacun de moitié.
Pantalon. — Donc, Brighella assassine son patron.
Arlequfn. — Il fait, lui aussi, comme font tant d'autres.
Pantalon. — C'est bien, viens avec moi. (^4 part.) Je veux par ce moyen désabuser le seigneur comte. (Haut.) Viens avec moi.
Arlequin. — Où ?
Pantalon. — Ne fais point de façons. Viens avec moi, et n'aie pas peur.
Arlequin. — Ayez compassion d'un pauvre homme...
Pantalon. — Tu mériterais d'aller en prison, mais je ne suis pas capable de le faire. Il me suffit que tu dises au seigneur comte ce que tu m'as dit. Je ne veux pas autre chose.
Arlequin. — Oui, seigneur, je dirai tout ce que vous voulez.
Pantalon. — Allons !
Arlequin. — Me voilà ! (A part.) Voyez ça : même pour voler, il faut des grâces d'état et de la chance.
Pantalon. — Faisons la paix et, au moyen de ce drôle, je montrerai au comte que tout le monde le berne, que tout le monde l'assassine. (Ils sortent.)
LES DISPUTES DES GENS DE CHIOGGIA
(LES BARUFE CHIOZOTE)
Les Barufe chiozotc (les Disputes des gens de Chioggià), icrites entièrement en dialecte vénitien, sont un tableau de moeurs populaires vénitiennes. Pour un motif futile, une rixe s'est élevée entre pécheurs de la lagune. Les hommes Dnt lancé des pierres et menacé du couteau, les femmes ont empêté, crié, injurié. Tout le monde est cité à comparaître levant le magistrat, devant lequel se déroulent des interrogatoires d'un comique inénarrable. Goldoni a pris ses ^ypes sur le vif, reproduisant les façons de parler pittoresques et jusqu'aux défauts de prononciation de chacun i'eux .