‹ La comédie à VeniseChapitre 41 sur 100 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

La chancellerie criminelle,

IS1DORO, coadjuteur du chancelier, assis devant la table, écrivant, puis TOFOLO, batelier, puis le COMMAN- DEUR, officier de police.

TOFOLO. — Lustrissime sior chancelier !

Isidoro. — Pas moi, le chancelier. Suis le coadjuteur. »

Tofolo. — Lustrissime sior coadjuteur !

Isidoro. — Qu'est-ce que tu veux ?

Tofolo. -- Il faut que vous sachiez qu'un coquin,

lustrissime, m'a cherché querelle et m'a menacé avec

son couteau, et voulait me frapper. Et puis après est venue une autre canaille, lustrissime...

Isidoro. — Va-t'en au diable ! Laisse-nous la pah avec ton « lustrissime » !

Tofolo. — Mais non, sior coadjuteur. Entendez-moi bien ! Et ainsi, comme je vous le disais, je ne lui faisais rien, et il m'a dit qu'il voulait me tuer.

Isidoro. — Viens là, attends! {Il prend une feuilU pour écrire.)

Tofolo. — Je suis là, lustrissime. [A part.) Le mau dit ! Il me le paiera !

Isidoro. — Qui es-tu?

Tofolo. — Je suis batelier, lustrissime.

ISODORO. — Quel est ton nom ?

Tofolo. — Tofolo.

Isidoro. — Ton nom de famille.

Tofolo. — Zavata.

Isidoro. — Ah! tu nés pas Escarpin, tu es Savate

Tofolo. — Zavata, lustrissime.

Isidoro. — D'où es-tu?

Tofolo, — Je suis Chioggiote, de Chioggia.

Isidoro. — As-tu ton père ?

Tofolo. — Mon père, lustrissime, il est mort en mei

Isodoro. — Quel nom. avait-il ?

Tofolo. — Toni Zavata, dit Barracucco.

Isidoro. — Et toi, n'as-tu aucun surnom?

Tofolo. — Moi, non, lustrissime.

Isidoro. — Il est impossible que toi aussi tu n'a« pas ton surnom.

Tofolo. — Quel surnom voulez-vous que j'aie ?

Isidoro. — Dis-moi, mon brave, n'es-tu encoi jamais venu à la chancellerie ?

Tofolo. — Si, sior, une fois je suis venu pour et] interrogé.

LES DISPUTES DES GENS DE CHIOGGIA

ïdoro. — Il me semble, si je ne me trompe, t'avoir ait citer sous le nom de Tofolo Marmotina.

Tofolo. — Je suis Zavata, et non Marmotina. Celui qui m'a mis ce nom était une carogne, lustrissime.

Isidoro. — Je vais te donner du lustrissime sur la nuque.

Tofolo. — Ayez la bonté de faire excuse.

Isidoro. — Qui est-ce qui t'a menacé?

Tofolo. — Patron Toni Canestro, et son frère, Beppe Cospetoni, et puis après Tita Nane Moleto.

Isidoro. — Avaient-ils des armes ?

Tofolo. — Mare de Diana, s'ils en avaient ! Beppe CospetoDi avait un couteau de pêcheur. Patron Toni est sorti avec un espadon à couper la tête aux taureaux, et Tita Nane avait une sguca comme ils en mettent sous la poupe des tartanes !

Isidoro. — Ils t'en ont donné ? Ils t'ont frappé?

Tofolo. — Madé ! Ils m'ont fait peur!

Isidoro. — Pourquoi t'ont-ils menacé ? Pourquoi voulaient-ils te frapper ?

Tofolo. — Pour rien.

Isidoro. — Ont-ils crié ? Y a-t-il eu des paroles ?

Tofolo. — Moi, je ne leur ai rien dit.

Isidoro. — As-tu décampé ? T'es-tu défendu ? Comment ça a-t-il frai ?

Tofolo. — Je suis resté là, ainsi... Les deux frères, je vous dis, s'ils voulaient me tuer, me tuaient.

Isidoro. — Mais comment ça a-t-il fini ?

Tofolo. — Il est arrivé de bonnes créatures, et ils les ont fait cesser, et ils m'ont sauvé la vie.

Isidoro. — Qui étaient ces créatures ?

Tofolo. — Patron Fortunato Cavichio, et sa femme Donna Libéra Galozzo, et sa belle-sceur Orseta Megioto, et son autre belle-sceur Checa Puineta.

Isidoro, à part. — Oui, oui, je les connais toutes celles-là. Checa, entre autres, est un beau brin de fille (Il écrit.) Y en avait-il d'autres présents?

Tofolo. —Y avait Donna Pasqua Fersora, et Luciefc Panchiana.

Isidoro, à part. — Celles-là aussi, je sais qui elles § sont. (Il écrit.) As-tu quelque chose d'autre à dire ?

Tofolo. — Moi, non, lustrissime.

Isidoro. — Tu ne fais aucune demande à la justice '.

Tofolo. —De quoi ?

Isidoro. — Demandes-tu qu'ils soient condamnés à quelque chose ?

Tofolo. — Lustrissime, oui.

Isidoro. — A quoi ?

Tofolo. — Aux galères, lustrissime.

Isidoro. — Et toi aux fourches, moitié d'âne.

Tofolo. — Moi, sior ? Pourquoi?

Isidoro. — Va, va, pampalugo. Ça suffit, j'ai tout! entendu. {Il remplit un petit papier.)

Tofolo. — Il ne faudrait pas qu'ils viennent m'ac-l cuser à leur tour, parce que j'ai lancé des pierres. Mais I qu'ils viennent, après tout ! J'ai été le premier à venir. Au premier la bannière ! (Isidoro agite la sonnette.)

Le commandeur. — Lustrissime.

Isidoro. — Allez citer ces témoins. (7/ se lève.)

Tofolo. — Lustrissime, je me recommande.

Isidoro. — Bonjour, Marmotina.

Tofolo. — Zavatà, pour vous servir.

Isidoro. —Oui, Savate, sans semelle, sans empeigne, sans forme et sans mesure. (Il sort.)

Tofolo, riant, au Commandeur. — Il est bien disposé pour moi, le sior coadjuteur.

Le commandeur. — Oui, je m'en aperçois. Sont-ils pour vous, ces témoins ?

LES DISPUTES DES GENS DE CHIOGGIA

Tofolo. — Oui, sior commandeur.

Le commandeur. — Ça vous presse qu'ils soient cités ?

Tofolo. — Bien sûr que ça me presse, sior commanour !

Le commandeur. — Mais je ne sais pas où ils se touvent.

Tofolo. — Je vous l'indiquerai, moi, sior commancur.

Le commandeur. — Bravo, sior Marmotina.

Tofolo. — Maudit sior commandeur ! (Ils sortent.)

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