SCÈNE IV
LE CAVALIER, MIRANDOLINA entrant, une assiette à la main ; UN SERVITEUR.
Mirandolina. — Peut-on entrer ?
Le cavalier. — Qui est-ce ?
Le serviteur. — Que faut-il faire?
Le cavalier. -- Ote-lui des mains cette assiette.
Mirandolina. — Pardon! Laissez, que j'aie l'honneur de la mettre sur la table de mes propres mains. (Elle pose l'assiette sur la table.)
Le cavalier. — Ce n'est pas votre affaire.
Mirandolina. — Oh! seigneur, qui suis-je donc? Une grande dame ? Je suis la servante de qui daigne venir dans mon hôtel.
Le cavalier, à part. — Quelle humilité !
Mira»ndolina. — En vérité, il ne me serait pas difficile de servir tous les clients à table, mais je ne le fais pas pour certains motifs ; je ne sais si vous me comprenez.
Chez vous, je viens sans scrupules, en toute franchise.
Le cavalier. — Je vous remercie. Quel est ce mets?
Mirandolina. — C'est un petit ragoût de ma façon.
Le cavalier. — Il sera bon. Si c'est vous qui l'avez fait, il sera bon.
Mirandolina. — Oh! c'est trop de bonté, seigneur. Je ne sais rien faire de bon. Mais je désirerais en savoir faire pour plaire à un cavalier aussi accompli.
Le cavalier, à part. — Demain, à Livourne. {Haut.) Si vous avez à faire, ne vous mettez pas en peine pot moi.
Mirandolina. — Non, seigneur, la maison est bien pourvue de cuisiniers et de serviteurs. Je voudrais savoir si ce plat est à votre goût.
Le cavalier. — Volontiers, de suite. (77 le goûte.) Bon, succulent ! Oh ! quelle saveur ! Je ne sais pas ce que c'est.
Mirandolina. — Et moi, seigneur, j'ai des recettes particulières. Ces mains que vous voyez savent faire de jolies choses.
Le cavalier, au serviteur, avec quelque passion.
— Donne-moi à boire .
Mirandolina. — Après ce plat, seigneur, il faut le boire bon.
Le cavalier, au serviteur. — Donne-moi du bourgogne.
Mirandolina. — Bravo ! Le vin de Bourgogne est précieux. Selon moi, pour accompagner un plat, c'est le meilleur vin que l'on puisse boire. (Le serviteur apporte la bouteille à table avec un verre.)
Le cavalier. — Vous avez bon goût en toute chose.
Mirandolina. — A dire vrai, je me trompe rarement.
Le cavalier. — Eh bien, pour cette fois, vous Vous trompez.
Mirandolina. — En quoi, seigneur ?
LA MAITRESSE D'HOTEL
Le cavalier. — En croyant que je mérite des faveurs spéciales de vous.
Mirandolina, soupirant. — Eh ! seigneur cavalier...
Le cavalier, troublé. — Qu'est-ce ? Que veulent dire ces soupirs ?
Mirandolina. — Je vais vous le dire. Des attentions, j'en ai pour tout le monde, et je m'attriste en pensant qu'il n'y a que des ingrats.
Le cavalier, avec calme. — Je ne serai pas ingrat envers vous, moi.
Mirandolina. — Avec vous je ne prétends à aucune reconnaissance, faisant uniquement mon devoir.
Le cavalier. — Non, non, je sais très bien... Je ne suis pas aussi brute que vous pensez. Vous n'aurez pas vous plaindre de moi. (77 verse du vin dans son verre.)
Mirandolina. — Mais,... seigneur,.... je ne vous comprends pas.
Le cavalier. — A votre santé ! (// boit.)
Mirandolina. — Très obligée! Vous m'honorez trop.
Le cavalier. — Ce vin est remarquable.
Mirandolina. — Le bourgogne est ma passion.
Le cavalier. — Si vous voulez, libre à vous. (Il lui offre le vin.)
Mirandolina. — Oh! merci, seigneur.
Le cavalier. — Avez-vous dîné ?
Mirandolina. — Oui, illustrissime.
Le cavalier. — En voulez-vous un petit verre ?
Mirandolina. — Je ne mérite pas ces faveurs.
Le cavalier. — C'est bien vrai ? Je vous l'offre volontiers.
Mirandolina. — Je ne sais vraiment que répondre. J'accepterai donc ces politesses.
Le cavalier, au serviteur. — Apporte un verre.
Mirandolina. — Non, non, si vous permettez, je prendrai celui-ci. (Elle prend te verre du cavalier.)
LE cavalier. — Eh ! mais ! je m'en suis servi,
Mirandolina, riant. — Je boirai vos gentillesses. (Le serviteur met l'autre verre dans le plateau.)
LE CAVALIER, à part. — Ah ! la coquine ! {Il verse le vin.)
Mirandolina. — Mais il y a quelque temps déjà que j'ai mangé. J'ai peur qu'il me fasse mal.
Le cavalier. — Il n'y a pas de danger.
Mirandolina, — Si vous me donniez une petite bouchée de pain.
Le cavalier. — Volontiers. Tenez ! (Il lui donne un morceau de pain. Mirandolina, le verre dans une main, le pain dans Vautre, fait mine d'être mal à l'aise et de ne savoir comment tremper son pain.)
Le cavalier. — Vous êtes souffrante ? Voulez-vous vous asseoir ?
Mirandolina. — Oh ! je ne mérite pas cet honneur, seigneur.
Le cavalier. — Bon ! bon ! Nous sommes seuls. (Au serviteur.) Apporte-lui un siège.
Le serviteur. — Mon patron va mourir : il n'en a jamais fait autant.
Mirandolina. — Si le seigneur comte et le seigneur marquis savaient cela, gare à moi !
Le cavalier. — Pourquoi ?
Mirandolina. — Ils ont voulu cent fois m'obliger à boire quelque chose, ou à manger, et je n'ai jamais voulu le faire.
Le cavalier. — Voyons, asseyez-vous.
Mirandolina. — Pour vous obéir. (Elle s'assoit et trempe le pain dans son vin.)
Le cavalier, bas au serviteur. — Écoute ! Ne dis = 164 - =
LA MAITRESSE D'HOTEL
à personne que la patronne s'est assise à ma table.
Le serviteur, de même. — N'en doutez pas. (A part.) Voilà une nouveauté pas ordinaire.
Mirandolina. — A la santé de tout ce qui fait plaisir au seigneur cavalier !
Le cavalier. - Je vous remercie, gracieuse petite patronne.
Mirandolina. — Un pareil toast ne-saurait s'adresser aux femmes.
Le cavalier. — Non ? Pourquoi ?
Mirandolina. — Parce que je sais que les femmes, vous ne pouvez les sentir.
LE ca v al i e r. — Il est vrai que je ne les ai jamais aimées.
Mirandolina. — Conservez- vous toujours ainsi.
Le cavalier, se méfiant de son serviteur. — Je ne voudrais pas...
Mirandolina. — Quoi donc, seigneur ?
Le cavalier, lui parlant à l'oreille. — Je ne voudrais pas que vous me fissiez changer ma nature.
Mirandolina. — Moi, seigneur! Comment cela ?
Le cavalier, à son serviteur. — Va-t'en.
Le serviteur. — Que faut-il servir pour le repas ?
Le cavalier. — Fais-moi cuire deux œufs, et quand ils seront cuits, apporte-les.
Le serviteur. — Comment faut-il cuire les œufs ?
Le cavalier. — Comme tu voudras. Dépêche-toi!
Le serviteur. — J'ai compris. Le patron est en train de s'enflammer.
Le cavalier. — Mirandolina, vous êtes une charmante personne.
Mirandolina. — Oh! seigneur, vous vous moquez de moi.
Le cavalier. — Écoutez. Je vais vous dire une chose vraie, très vraie, et toute à votre honneur.
Mirandolina. — Je l'écouterai volontiers.
Le cavalier. — Vous êtes la première femme en ce monde dont j'aie supporté la présence avec plaisir.
Mirandolina. — Je peux vous en dire la cause, seigneur cavalier. Ce n'est pas que j'aie du mérite. Mais il y a parfois dans le sang de deux personnes quelque chose qui les attire. Cette sympathie, ce pouvoir de se plaire existe même entre gens qui ne se connaissent pas. Moi aussi j'éprouve pour vous ce que je n'ai éprouvé pour personne autre.
Le cavalier. — J'ai peur que vous ne vouliez me faire perdre ma tranquillité.
Mirandolina. — Voyons, seigneur cavalier, si vous êtes un homme sage, agissez en conséquence. Ne donnez pas dans les faiblesses des autres. En vérité, si je m'en aperçois, je ne viens plus ici. Moi aussi je me sens là un je ne sais quoi que je n'ai encore jamais ressenti. Mais je ne veux pas avoir la folie des hommes, surtout pour un homme qui a pris les femmes en haine, et qui peutêtre, pour m'éprouver et se moquer ensuite de moi, vient, par des discours imprévus, essayer de me tenter. Seigneur cavalier, donnez-moi un autre doigt de bourgogne.
Le cavalier. — Hein? Il suffit... (// verse le vin dans un verre.)
Mirandolina, à part. — Le voilà tout près de succomber.
Le cavalier, lui donnant le verre de vin. — Tenez.
Mirandolina. — Très obligée. Mais vous ne buvez pas.
Le cavalier. — Si, je boirai. (A part.) Il serait mieux que je m'enivrasse. Un diable chasserait l'autre.
(il verse du vin dans son verre.)
LA MAITRESSE DHOTEL
Mirandolina, caressante. — Seigneur cavalier !
Le cavalier. — Qu'est-ce ?
Mirandolina. — Touchez là ! (Elle heurte son verre contre le sten.) A la santé des bons amis !
Le cavalier, un peu langoureux. — A leur santé!...
Mirandolina. — Vivat! Que qui s'aime bien... trinque sans arrière-pensée !
Le cavalier. — Vivat!