‹ La comédie à VeniseChapitre 73 sur 100 · SCÈNE VI LE CAVALIER, MIRANDOLINA · texte numérisé non relu

SCÈNE VI LE CAVALIER, MIRANDOLINA

Le cavalier. — Que de gentillesses, signora, pour votre valet de chambre !

Mirandolina. — Et par ces mots que voudriez-vous dire ?

LA MAITRESSE D'HOTEL

Le cavalier. — On voit que vous êtes éprise de lui.

Mirandolina, repassant. — Moi, éprise d'un valet de chambre ! Vous me faites un beau compliment, seigneur. Je n'ai point si mauvais goût. Si je voulais aimer, je ne gâcherais point mon temps d'aussi piètre façon.

Le cavalier. — Vous mériteriez l'amour d'un roi.

Mirandolina, repassant. — Du roi de pique, ou du roi de carreau ?

Le cavalier. — Parlons sérieusement, Mirandolina, et laissons là les plaisanteries.

Mirandolina, repassant. — Parlez donc ! Je vous écoute.

Le cavalier. — Vousne pourriez pas arrêter un peu de repasser ?

Mirandolina. — Excusez-moi. J'ai hâte d'avoir apprêté tout ce linge pour demain.

Le cavalier. — Vous prenez donc plus de souci de ce linge que de moi?

Mirandolina, repassant. — Assurément.

Le cavalier. — Et encore vous l'affirmez bien haut !

Mirandolina, repassant. — Certes, ce linge, j'ai à m'en servir, tandis que devons, je ne puis tirer aucune utilité.

Le cavalier. — Pourtant vous pouvez disposer de moi à votre volonté.

Mirandolina. — De vous ! Vous ne pouvez supporter une femme.

Le cavalier. — Ne me tourmentez plus ! Vous êtes suffisamment vengée. Je vous estime, j'estime les femmes de votre espèce, si toutefois il en existe. Je vous estime, je vous aime, et je vous demande pitié.

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Mirandolina. — Bien, seigneur ! Nous en ferons part à l'intéressée. (En repassant très vite, elle fait tomber un de ses manchons.)

LE cavalier, ramassant le manchon et le lui remettant. — Croyez-moi...

Mirandolina. — Ne prenez pas cette peine.

Le cavalier. — Vous méritez d'être servie.

Mirandolina, riant aux éclats. — Ah! ah! ah!

Le cavalier. — Vous riez ?

Mirandolina. — Je ris parce que vous vous moquez de moi.

Le cavalier. — Mirandolina, je n'en puis plus.

Mirandolina. — Vous vous sentez mal ?

Le cavalier. — Oai, je me sens défaillir.

Mirandolina. — Prenez votre eau de mélisse. (Elle lui jette avec mépris le flacon.)

Le cavalier. — Ne me traitez pas avec tant de dureté. Croyez-moi, je vous aime, je vous le jure. (Il veut lui prendre la main et elle le brûle avec son fer.) Aïe!

Mirandolina. — Pardon ! je ne l'ai pas fait exprès.

Le cavalier. — Bah! ce n'est rien. Vous m'avez fait une brûlure autrement forte.

Mirandolina. — Où, seigneur ?

Le cavalier. — Au cœur.

Mirandolina, riant et appelant. — Fabrizio !

Le cavalier. — De grâce, n'appelez pas cet homme!

Mirandolina. — Mais, si j'ai besoin d'un autre fer?

Le cavalier. — Attendez... (A part.) Mais non... (Haut.) J'appellerai mon serviteur.

Mirandolina, appelant. — Eh ! Fabrizio!

Le cavalier. — Je le jure au ciel, s'il vient je lui fends la tête.

LA MAITRESSE DHOTEL

Mirandolina. — En voilà du joli ! Je ne pourrai plus me servir de mon monde?

Le cavalier. — Appelez-en un autre. Celui-là, je ne puis le voir.

Mirandolina. — Il me semble que vous vous avancez un peu trop, seigneur cavalier. (Elle s'écarte de la table avec son fer dans la main.)

Le cavalier. — Ayez pitié de moi... Je suis hors de moi.

Mirandolina. — J'irai à la cuisine, et vous serez content.

Le cavalier. — Non, ma chérie, demeurez. Mirandolina, allant et venant. — Voilà une chose curieuse.

Le cavalier, la suivant. — Ayez pitié de moi. Mirandolina, de même. — Jene puis aller où je veux? Le cavalier, de même. — Je le confesse. Je suis jaloux de lui.

Mirandolina, de même et à part. — Il me suit comme un toutou.

Le cavalier. — Pour la première fois je comprends ce que c'est que l'amour.

Mirandolina, continuant son manège. — Personne ne m'a jamais commandé !

Le cavalier, la suivant toujours. — Je n'entends pas vous commander : je vous prie.

Mirandolina, se retournant d'un air hautain. — Que voulez-vous de moi ? Le cavalier. — Amour, compassion, pitié. Mirandolina. — Un homme, qui ce matin ne pouvait supporter une femme, implore maintenant amour et pitié ! Je ne me soucie pas de lui. Cela ne se peut. Je ne le crois point. (A part.) Crève! éclate ! apprends à mépriser les femmes ! (Elle sort.) - 185 =

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