SCÈNE IV LE CAVALIER, MIRANDOLINA
Le cavalier, dans le fond, à part. — La voilà! Je ne voulais pas venir, et le diable m'y a entraîné.
Mirandolina, le regardant du coin de l'œil, et repassant . — ■ Ah ! le voilà !
Le cavalier. — Mirandolina!
Mirandolina. — Oh! seigneur cavalier, votre très humble servante !
Le cavalier. — Comment allez-vous ?
Mirandolina, repassant sans le regarder. — Très bien, pour vous servir.
Le cavalier. — J'ai une raison de me plaindre de vous.
Mirandolina, le regardant un peu. — En quoi, seigneur ?
Le cavalier. — Parce que vous avez refusé un petit flacon que je vous ai envoyé.
Mirandolina. — Que vouliez-vous que j'en fisse ?
Le cavalier. — Vous en servir en cas de besoin.
Mirandolina, repassant. — Grâce au ciel, je ne suis pas sujette aux évanouissements. Ce qui m'est arrivé aujourd'hui ne m'était jamais arrivé.
Le cavalier. — Chère Mirandolina... Je ne voudrais pas avoir été cause de ce funeste accident.
Mirandolina, repassant. — Je crains bien pourra 180 =
LA MAITRESSE D'HOTEL
tant que ce soit vous précisément qui en ayez été cause.
Le cavalier, avec passion. — Moi ? En vérité !
Mirandolina, repassant avec rage. — Vous m'avez fait boire ce maudit vin de Bourgogne, et il m'a fait mal.
Le cavalier, mortifié. — Comment ! Est-ce possible?
Mirandolina, repassant. — Sans nul doute. Je n'irai jamais plus dans votre chambre.
Le cavalier, amoureusement . — Je vous entends. Vous ne viendrez plus dans ma chambre. Je comprends le mystère. Oui, je le comprends. Mais, venez-y tout de même, ma chérie, vous ne le regretterez pas.
Mirandolina, à Fabrizio. — Ce fer n'est plus chaud. {Appelant à haute voix.) Eh ! Fabrizio. Si l'autre fer est chaud, apportez-le.
Le cavalier. — Faites-moi cette grâce, acceptez ce flacon.
Mirandolina, avec mépris, tout en repassant. — En vérité, seigneur cavalier, des cadeaux, je n'en accepte pas.
Le cavalier. — Vous avez cependant accepté ceux du comte d'Albafiorita.
Mirandolina, repassant. — Par force, pour ne pas le blesser.
Le cavalier. — Et vous voudriez me faire cet affront, et me blesser, moi ! ^
Mirandolina. — Que vous importe, à vous, qu'une femme vous blesse ? Les femmes, vous ne pouvez déjà point les supporter.
Le cavalier. — Ah! Mirandolina, à présent je ne puis plus parler ainsi.
Mirandolina. — Seigneur cavalier, à quelle heure commence la nouvelle lune?
Le cavalier. — Mon changement n'a rien de lunatique. C'est un prodige de votre beauté, de votre grâce.
Mirandolina, riant aux éclats et repassant. — Ah! ah! ah!
Le cavalier. — Vous riez ?
Mirandolina. — Vous ne voulez pas que je rie ? Il se moque de moi et ne veut pas que je rie !
Le cavalier. — Petite rusée!... je me moque de vous ! Allons, prenez ce flacon.
Mirandolina, repassant. — Merci, merci.
Le cavalier. — Prenez-le, ou vous me ferez mettre en colère.
Mirandolina, affectant d'appeler très fort. — Fabrizio, le fer !
Le cavalier, troublé, — Le prenez-vous, ou ne le prenez- vous pas ?
Mirandolina. — Au galop! au galop! (Elle prend le flacon et le jette avec mépris dans le panier au linge.)
Le cavalier. — Vous le jetez ?
Mirandolina, appelant de nouveau très fort. — Fabrizio !
Fabrizio apporte le fer à repasser. Son air navré attendrit Mirandolina, qui le réconforte par d'affectueuses paroles. Le Cavalier en éprouve du dépit.