SCÈNE XVIII LES MÊMES, MIRANDOLINA, FABRIZIO
Fabrizio. — Arrêtez! arrêtez, messieurs!
Mirandolina. — Arrêtez, mes seigneurs ! arrêtez !
Le cavalier, à part, apercevant Mirandolina. — Ah ! maudite !
Mirandolina. — Me voilà bien ! A l'épée !
Le marquis. — Vous voyez! A cause de vous.
Le comte. — Le voici, le seigneur cavalier ! Il est amoureux de vous.
Le cavalier. — Moi, amoureux ? Ce n'est pas vrai. Vous mentez.
Mirandolina. — Le seigneur cavalier amoureux de moi ! Oh ! non, seigneur ! Comte, vous vous trompez ! Je puis vous assurer que certainement vous vous trompez.
Le comte. — Mais vous devez être d'accord ensemble...
Le marquis. — On sait, on voit...
Le cavalier, troublé^ au marquis. — Que sait-on? Que voit-on ?
Le marquis. — Je dis que quand il y a quelque chose on le sait... Quand il n'y a rien, on ne voit rien.
Mirandolina. — Le seigneur cavalier est amoureux de moi? Il le nie, et, le niant en ma présence, il me mortifie, il m'humilie, et me fait connaître sa constance et ma faiblesse. Je confesse la vérité : si j'avais réussi à le : =191 =
rendre amoureux de moi, j'aurais cru faire la plus belle action du monde. Un homme qui ne peut voir les femmes, qui les méprise, qui les a en aversion, on ne peut espérer le rendre amoureux. Mes seigneurs, je suis une femme simple et sincère. Quand j'ai quelque chose à dire, je le dis, et ne peux celer la vérité. J'ai essayé de rendre amoureux le seigneur cavalier, mais je n'ai abouti à rien. (Au cavalier.) N'est-il pas vrai, seigneur ? Tout ce que j'ai fait est comme si je n'avais
rien fait.
LE cavalier, à part. — Ah ! je ne puis parler !
LE comte, à Mirandolina. — Le voyez-vous ? Il
reste confondu.
LE marquis, à Mirandolina. — Il n'a pas le courage de dire non.
Le cavalier, irrité, au marquis. — Vous ne
savez pas ce que vous dites.
Le marquis, doucement, au cavalier. — Eh ! vous vous en prenez toujours à moi.
Mirandolina. - Oh ! le seigneur cavalier ne devient pas amoureux. Il connaît l'artifice, il sait la fourberie des femmes. Il ne croit pas aux paroles, il se défie des larmes. Quant aux évanouissements, il s'en rit,
LE cavalier. — Les larmes des femmes sont donc feintes, leurs évanouissements sont des comédies ?
Mirandolina. — Comment! Il ne le sait pas, ou feint-il de ne pas le savoir?
LE cavalier. — Par le Ciel ! Une telle feinte mente- 1 rait un coup de stylet dans le cœur!
Mirandolina. - Seigneur cavalier, ne vous échauffez pas, sinon ces messieurs diront que vous êtes amoureux
pour de bon.
LE comte. - Oui, il l'est, et il ne peut le dissimuler Le marquis. — On le voit dans ses yeux
LA MAITRESSE D'HOTEL
Le cavalier, irrité, au marquis. — Non, je ne le suis pas.
Le marquis. — Toujours à moi!
Mirandolina. — Non, seigneur, il n'est pas amoureux. Je le dis, je le soutiens, et je suis prête à le prouver.
Le cavalier, à part. — Je n'en peux plus. (Haut.) Comte, en un autre moment, vous me retrouverez pourvu d'une épée. (Il jette le morceau d'épée du marquis.)
Le marquis. —Attention! La garde coûte de l'argent. (27 la ramasse.)
Mirandolina. — Arrêtez-vous, seigneur cavalier ! Il y va de votre réputation. Ces seigneurs croient que vous êtes amoureux. Il faut les détromper.
Le cavalier. — Il n'en est nul besoin.
Mirandolina. — Oh! si, seigneur! Contenez-vous un instant
Le cavalier, à part. — A quoi veut-elle en venir?
Mirandolina. — Seigneurs, le signe le plus certain
de l'amour est la jalousie ; celui qui ne ressent pas de
jalousie, certainement n'aime pas. Si le seigneur cava-
: lier m'aimait, il ne pourrait souffrir que j'appartienne à
un autre. Mais il le souffrira, et on verra...
Le cavalier. — A qui voulez- vous appartenir ?
Mirandolina. — A celui à qui m'a destinée mon père.
Fabrizio, à Mirandolina. — Vous parlez peut-être de moi ?
Mirandolina. — Oui, cher Fabrizio, c'est à vous qu'en présence de ces seigneurs je veux offrir ma main comme épouse.
Le cavalier, en lui-même, outré. — Comment! avec celui-là ! Je ne le souffrirai pas.
Le comte, à part. — Si elle épouse Fabrizio, elle = 193 =
n'aime pas le cavalier. (Haut.) Fort bien, épousez-vous, et je vous promets trois cents écus.
Le marquis. — Mirandolina, mieux vaut un œuf aujourd'hui qu'une poule demain. Épousez-vous de suite, et je vous donne sur l'heure douzesequins.
Mirandolina. — Merci, seigneur, je n'ai pas besoin de dot. Je suis une pauvre femme sans grâce, sans aplomb, incapable de séduire les personnes de mérite. Mais Fabrizio m'aime bien, et moi, en ce moment, en votre présence, je l'épouse...
Le cavalier. — Va, maudite! Épouse qui tu veux! Je sais que ia m'as trompé, je sais que tu triomphes en toi-même de m'avoir humilié, et je vois jusqu'où tu veux mettre ma patience à l'épreuve. Tu mériterais que je punisse tes tromperies d'un coup de poignard dans le sein. Tu mériterais que je t'arrache le cœur, pour l'apporter en spectacle aux femmes enjôleuses, aux femmes trompeuses ! Mais ce serait doublement m'avilir. Je fuis loin de tes yeux, je maudis tes cajoleries, tes larmes, tes comédies. Tu m'as fait connaître quel funeste pouvoir ton sexe exerce sur nous. Tu m'as appris à mes dépens que, pour le vaincre, il ne suffit pas de le mépriser : il faut encore le fuir. (7/ sort.)
Mirandolina épouse Fabrizio et, tout en recevant les congratulations du comte et du marquis, elle les invite aimable-, ment à se choisir un autre domicile.
DÉ rame, roi de Sérendib, cherche une épouse qui l'aimera pour lui-même. Il a déjà interrogé 2748 demoiselles : aucune n'a encore rempli cette condition. C'est que Dérame a reçu du magicien Dur and art un talisman infaillible pour reconnaître la sincérité des femmes. Sur le conseil de son premier ministre, l'ambitieux Tartagli a, il décide de tenter une dernière épreuve, à laquelle vont prendre part Clarice, fille du ministre, Smeraldina, sœur de Brighella, officier de bouche du roi, et Angela, fille du second ministre Pantalon.