‹ La comédie à VeniseChapitre 78 sur 100 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une salle du palais de Sérendib.

TARTAGLI A, CLARICE.

Tartaglia. — Ma fille, tu vois dès maintenant quelle belle fortune nous avons trouvée dans ce royaume de Sérendib. Tu es devenue une dame ; moi, je suis premier ministre, respecté de tous, et aimé du roi Dérame. Voici le moment, ma chère Clarisse, de faire un grand saut. Si tu m'obéis, tu seras , aujourd'hui même, couronnée reine.

Clarice. — Moi, reine ! Et comment ?

Tartaglia. — Oui, reine, reine. Tu sais que le roi Dérame, après avoir interrogé deux mille sept cent quarante-huit demoiselles, princesses et dames, dans son cabinet secret, poussé par je ne sais quel démon, les a toutes refusées, et qu'il y a quatre ans il a décidé de ne pas se marier.

Clarice. — Je le sais, et je ne croirais guère qu'il voulût de moi pour épouse après toutes les grandes dames qu'il a refusées.

Tartaglia, se rengorgeant, — Mademoiselle la freluquette, quand je parle, je sais ce que je dis! Laisse-moi finir. J'ai eu raison de lui à force d'habileté, en lui disant que le royaume reste sans successeur, que les peuples sont mécontents, qu'ils se révoltent..., et je l'ai décidé à prendre femme. Mais il a cette malencontreuse idée fixe de vouloir d'abord interroger sa future épouse dans son cabinet secret. Et comme il n'y a plus de princesses à examiner, il a résolu de publier un édit permettant à toute demoiselle, quelle que soit sa qualité et sa condition, de se présenter pour être interrogée par lui dans son maudit cabinet, s'engageant à prendre celle qu'il trouvera à son goût. Deux cents jeunes filles se sont fait inscrire. On a tiré leurs noms d'une urne pour fixer au sort l'ordre de la présentation. Ton nom est sorti le premier, et il convient que tu subisses ses interrogations. Il est très bien disposé pour moi. Tu es ma fille. Tu n'es pas un ogre. Si tu te comportes bien dans l'épreuve, je suis certain qu'aujourd'hui même tu es re'ne, et que je suis l'homme le plus éblouissant de ce monde. (Bas.) Dis-moi, fille. N'aurais-tu pas déjà quelque petite tache secrète qu'il pourrait découvrir, hein?

Clarice. — Ah ! cher père, dispensez-moi, éloignezmoi de cette épreuve, je vous supplie.

Tartaglia. — Quoi! Comment! Péronnelle! Présente-toi de suite, et comporte-toi bien dans ton épreuve. Autrement,.., tu m'entends,... tu me connais... Morveuse! Pourquoi refuses-tu de m'obéir? (Bas.) Tu as quelque petite tache secrète, hein ?

Clarice. — Je n'ai rien, mais j'ai peur : je ne me ■ ■ ■ == 196 =

- — == .= LE ROI CERF

comporterai pas bien dans l'épreuve. C'est impossible. Je serai repoussée l

Tartaglia. — Quelle peur? Quoi! repoussée! Cela ne se peut. Tu auras des égards pour moi. Or ça, allons, il est temps. Il t'attend dans son cabinet. (7/ la prend par un bras.)

Clarice, faisant un effort pour rester. — Non, pour sûr, père, non, pour sûr.

Tartaglia. — Je t'arracherai les oreilles, je te couperai le nez ! Viens, te dis-je ; comporte-toi bien dans l'épreuve, autrement... (Il veut l'entraîner de force.)

Clarice. — Cher père, je ne saurai pas bien jouer mon rôle, et, pour finir, je vous confesse que je suis amoureuse folle de Léandre. Je n'aurai pas la force de cacher ma passion devant le roi.

Tartaglia, reculant, furieux. — De Léandre, fils de Pantalon, le second ministre ! Un simple cavalier de cour ! Tu préférerais le fils d'un Pantalon à un monarque ! Es-tu vraiment ma fille ? Oh ! vile, indigne fille de Tartaglia le terrible ! Écoute-moi. Si tu révèles devant le roi ton honteux amour,... si tu ne fais pas que son choix s'exerce en ta faveur,... tu m'entends!... Partons sans plus tarder ! Ne m'en fais pas dire davantage. (Il la prend par un bras.)

Clarice. — Dispensez-moi, par pitié! Je ne ferai jamais tort à Angela mon amie, en me mettant en compétition avec elle. Je sais qu'elle aime éperdument le roi.

Tartaglia, reculant de nouveau. — Angela, fille de Pantalon, aime le roi ! (A part.) Angela, que j'adore ! cette perle que j'avais décidé de faire aujourd'hui même ma femme, de gré ou de force ! Elle aime le roi! (Haut.) Clarice, écoute, et tremble ! Si, immédiatement, tu ne te présentes pas au roi, si tu ne te comportes pas = 197 - • =

bien dans l'épreuve, si tu révèles ton amour pour Léandre, si tu ne le fais pas choisir ta personne, si devant le roi tu ne tiens pas compte de mes paroles,... j'ai là un poison tout prêt. Ta mort est préparée, tu tomberas victime de ma fureur.

Clarice, épouvantée. — Je vous obéirai. Vous aurez la satisfaction de me voir refusée, et couverte de honte.

Tartaglia, V entraînant de vive force. — Qu'on ne tarde plus! Songea ta vie, à mes ordres, freluquette ! . . . péronnelle!... morveuse !... (Ils sortent.)

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