‹ La comédie à VeniseChapitre 80 sur 100 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

BRIGHELLA, SMERALDINA, tous deux vêtus à T orientale.

Smeraldina aura un grand éventail, de grandes fleurs et des plumets de forme grotesque.

Brighella. — Tiens la tête haute ! N'aie pas les bras tombants comme ça, bêtement, à la diable! Il y a une heure que je te fais la leçon, et tu te tiens pire que jamais ! Tu ressembles à une vendeuse de la rue qui crie : « Roses sans feuilles ! Pâtes de jujubes ! »

Smeraldina. — Comment! mon frère. Ne te semblet-il pas que je suis attifée de façon à rendre amoureux un animal aussi bien qu'un roi ?

Brighella. — Quelle manière de parler ! Si tu fais de pareilles réflexions devant le roi, parole d'honneur, il te caressera d'une bonne gifle. Je t'aurais voulu plutôt habillée à la vénitienne, avec un beau chignon, et un manteau flottant d'un air négligé.

Smeraldina. — Oh ! le fou ! Je parie que si j'allais à Venise dans cette tenue, je rendrais amoureux tous les Vénitiens de bon goût, et que les marchandes de modes tireraient plus de dix modèles de mon accoutrement. En trois jours, les bourses de toutes les dames de Venise seraient vides.

BrighellA. — Pour sûr. La nouveauté plaît. Aussi, si tu t'étais présentée devant le roi de Serendib habillée à la vénitienne, tu remportais un succès de nouveauté. L'affaire n'est point de celles qu'on traite par-dessus la jambe. Sais-tu que si tu rends amoureux Sa Majesté, tu deviens reine, toi aussi, et que moi, pour être ton frère, de simple officier de bouche je deviens au moins général en chef.

Smeraldina. — Oh! s'il n'y a pas autre chose à faire qu'à le rendre amoureux, laisse-moi faire. Voilà trois jours que je lis léchant d'Armide du Tasse, et le rôle de Corisca dans le Pastor fido. J'ai appris les plus beaux soupirs, les pi as beaux évanouissements du monde. Tu peux chanter joyeusement ces vers de l'Arioste :

Che per amor veune in furore, e matto D'uom, che si saggio era stimato prima (1).

Brighella. — Il suffit. Je prie le Ciel qu'il en soit ainsi. Mais ce museau, . . . cette figure, . . . suffit. . . Allons, et lançons-nous dans la mer. (Ils font mine de sortir.)

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