‹ La comédie à VeniseChapitre 79 sur 100 · SCÈNE III PANTALON, ANGELA · texte numérisé non relu

SCÈNE III PANTALON, ANGELA

Pantalon. — On n'en sait rien, ma chère fille, on n'en sait rien. Deux mille sept cent et quarante-huit princesses et dames ont été refusées certainement par notre roi. Il les conduit dans son cabinet secret, il leur pose trois ou quatre questions, et puis les congédie avec civilité. Est-ce que la hardiesse ne lui plaît pas ? Ou encore l'esprit ? A-t-il le regard tellement perçant qu'il découvre en elles des imperfections cachées ? Est-ce quelque esprit qui lui découvre je ne sais quelles singularités ? On n'en sait rien. Pour extravagant, il ne l'est certes pas, car, depuis si longtemps que je le sers, je l'ai éprouvé comme un prince sage, doux, ayant toutes les qualités que peut avoir un monarque. Mais dans toute cette affaire, il doit y avoir quelque diable pardessous.

Angela. — Cher père, pourquoi n'avez-vous pas fait en sorte de m'épargner une telle honte ? S'il me refuse, ce qui doit arriver, je mourrai sûrement de douleur.

Pantalon, — Oh ! il te refusera bien sûr. Mais, cher — — 198 =

LE ROI CERF

cœur, je me suis jeté à genoux, je l'ai prié, je l'ai conjuré de te dispenser de comparaître. Je lui ai dit, ce qui est vrai, que nous sommes nés à Venise, que nous sommes des gens honorables, mais que nous sommes de pauvres gens, élevés sans mérite par sa générosité, que nous ne sommes pas dignes de concourir pour un tel honneur. Sais-tu ce qu'il m'a répondu ? « Il ne serait pas juste, puisque, par ma volonté, l'entrée est ouverte à toute femme, que votre fille eût le privilège de n'être pas, comme les autres, de la grande épreuve. » J'ai prié, reprié : bonsoir ! Il entrait en colère ! Il t'a fait mettre dans l'urne, toi aussi, et tu es sortie la troisième. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Il faut y aller. Crois-tu que je suis ravi des cancans et des racontars des beaux esprits ? Mon cœur saigne, Angela, mon cœur saigne ! . . .

Angela. — Je me sais indigne d'une telle grandeur, c'est pourquoi j'ai horreur de me présenter. Si pourtant, dans son examen, il cherche la sincérité, la fidélité, s'il cherche l'amour. . .

Pantalon. — Plaît-il ? Tu es amoureuse, petite cervelle ?

Angela. — Oui, je le confesse à vous qui êtes mon père, et qui m'aimez. Cher père, j'ai été assez audacieuse pour aimer éperdument mon roi. Je serai repoussée, mon père, et je mourrai, non à cause du refus d'un monarque, car une pauvre fille ne doit pas avoir pareille ambition. Mais me voir méprisée, repoussée par celui qui possède mon cœur, voilà ce qui sera cause de ma mort.

Pantalon. — Ah! malheureux que je suis ! Qu'estce que j'entends !

Angela. — Ce que je redoute le plus dans mon infortune, c'est la contrariété de Tartaglia, lequel, outre l'am-

bition qu'il met dans le concours de sa fille, me regarde toujours avec un œil tendre et soupire. Ce matin encore, il me conseillait de feindre d'être malade, afin de ne pas me présenter dans le cabinet du roi.

Pantalon. — Charmant ! Une autre amourette de ce côté-là î Le Ciel te la baille belle, ma fille ! Je ne sais plus que dire. Mais il se fait tard, et il faut s'en aller, car tu passes la troisième.

Angela. — Amour, protège-moi ! (Ils sortent.)

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