‹ La comédie à VeniseChapitre 82 sur 100 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

CLARICE, DÉRAME, gardes qui accompagnent Qlarice

Clari e entre par la porte du milieu. Les gardes qui la précèdent, en se rangeant pour lui donner passage, masquent au public la vue des deux statues. Le roi fait signe aux gardes de sortir. Ils sortent et ferment la porte.

Dérame. — Asseyez-vous, Clarice. Que la présence

de votre roi n'inspire à votre âme aucune terreur.

Répondez en toute liberté à mes paroles. Grands sont les mérites de votre père dans la guerre comme dans la paix, et vous ne devez pas vous avilir.

CLARICE, avec tristesse. — Mon seigneur, mon roi, je vous remercie d'une telle bonté. Et si je m'assieds, c'est seulement pour vous obéir. (Elle s'assied.)

Dérame. — Je dois choisir une épouse, et vous seriez bien digne de moi. Pourquoi la fille de Tartaglia, qui m'est si cher, ne serait-elle point digne de s'unir à moi? Mais je voudrais d'abord savoir de vous, si vraiment une telle union vous plairait.

Clarice. — Et qui pourrait ne pas aimer une union aussi illustre, roi généreux, exemple de bonté, exemple de vertu ?

Dérame se retournera sans être vu de Clarice, et regardera à la dérobée la statue de plâtre, laquelle ne fera aucun mouvement. — Trop vagues sont vos paroles. Je veux connaître votre pensée. Je le sais, que mon union serait agréable à d'innombrables femmes vivantes ; mais peut-être que, malgré tout, vous ne voudriez pas, Clarice, être confondue dans cette foule innombrable. C'est cela que je vous demande, et que j'entends savoir.

Clarice, à part. — Ciel, comme il me presse! (Haut.) Et comment pouvez- vous croire, mon seigneur, qu'au milieu d'un si grand nombre, je serais assez sotte pour ne pas être heureuse d'une si grande fortune ?

DÉRAME se tourne comme la première fois vers la statue, laquelle ne remue point. — Vous parlez, Clarice, de façon trop ambiguë. C'est moi qui vous prie. Je veux savoir ce que vous pensez. Mon union vous serait-elle agréable, oui ou non? C'est de vous que je parle.

Clarice, à part. — Père cruel, ah ! tu veux faire de 203 =

moi une trompeuse ! (Haut.) Oui, elle me serait agréable, roi bien-aimé.

Dérame se tourne, comme précédemment, vers la statue, dont le visage se met à rire, puis reprend son impassibilité. — Clarice ! Clarice! je sais que, dans votre for intérieur, vous craignez peut-être de dire : « Elle me déplaît », et de paraître mépriser votre roi. Il peut se faire que vous craigniez encore quelque autre chose. Vous ne parlez pas sincèrement. Vous auriez peut-être dans le cœur un autre amour ?

Clarice, à part. — Ah! cruel père! C'est toi qui me réduis à mentir pour conserver cette misérable vie. (Haut.) Non, mon roi, je n'aime que vous. Je sais bien que je ne suis pas digne de la main d'un roi. Mais, le fussé-je, c'est votre main seule que je désire, et je n'eus jamais d'autre amour.

Dérame regarde la statue qui accentue encore son rire, puis, de nouveau, redevient impassible. — Eh bien, Clarice, allez ! J'ai tout entendu. Je ne veux tromper ni désespérer aucune femme. Maintenant, écoutons les autres. Quand l'heure sera venue, je me prononcerai.

Clarice se lève et s'incline. — (A part.) Ah! fas^e le Ciel qu'il me récuse, et que je reste à Léandre ! (Entrent les gardes qui masquent les statues. Cla- RIcE sort ; les gardes la suivent.)

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