SCÈNE X
SMERALDINA, DÉRAME, gardes.
Les gardes font comme précédemment, puis sortent et ferment la porte. Smeraldina s'avance avec force révérences et gestes ridicules.
Dérame. — Qui êtes- vous ? Asseyez-vous. (A part.) Celle-ci est, si je ne me trompe, la sœur de mon officier de bouche.
Smeraldina, s' asseyant. — Je suis, seigneur, la sœur de Brighella. Nous avons un haut lignage en Lombardie. Mais les malheurs nous ont fait déchoir de condition, et ceci, et cela... Mais pauvreté ne gâte point noblesse.
Dérame se tourne vers la statue, qui rit. — Très bien. Dites-moi donc, madame la Lombarde, m'aimezvous ?
Smeraldina, poussant de gros soupirs, — Ah!... ah !.. . Tyran ! Quelle demande est-ce là ? J'ai été conquise par vous ! (Elle soupire.)
Dérame, regardant la statue qui rit encore plus fort. — Voyons ! un mot de plus. Si je vous choisissais pour épouse, et si je mourais avant vous, vous laissant veuve, auriez- vous du chagrin ?
Smeraldina, avec des gestes de douleur forcés. — Cruel ! Que venez- vous de dire ? Si vous n'êtes pas un méchant tigre à visage humain, ne tenez pas de semblables discours! Ah ! rien que d'y penser, je me sens défaillir de douleur ! (Elle feint de s'évanouir.)
Dérame regarde comme précédemment la statue qui
Irit de plus en plus fort. — Me voilà propre! Il faut que j'appelle mes serviteurs pour emporter dehors cette Lombarde. (Smeraldina, entendant cela, reprend aussi- = 205
tôt ses sens.) Signora, votre affection est trop grande. Êtes- vous en état de veuvage, ou seulement demoiselle à marier ?
Smeraldina, minaudant et se donnant de l'air avec son éventail. — Oh ! comment, si j'étais veuve, auraisje jamais le courage de m'offrir comme épouse à un monarque fait pour ne recevoir que des prémices ? Je suis pucelle !
DÉRAME regarde la statue qui rit démesurément, avec d'étranges grimaces et ta bouche ouverte. — Il suffit, dame Lombarde. Allez ! Je vous déclare que, de toutes les femmes qui se sont présentées à moi avant vous, aucune ne m'a causé .autant d'agrément. Allez ! Allez! Je me prononcerai. Partez !
Smeraldina, se levant, joyeuse. — Ah ! mon seigneur, j'avais là dans le gosier tout un océan d'affections et de sentiments les plus doux et les plus tendres. Je ne puis pas tout dire, mais je les réserve pour le jour de notre mariage... Alors vous connaîtrez combien je vous aime! Adieu! {A part.) Le coup a porté : il est pris. Je suis reine. {Elle fait des salutations grotesques et pousse des soupirs en se retournant de temps en temps. Les gardes entrent pour la faire sortir, et masquent les deux statues. Pendant ce temps, l'hommestatue est remplacé, sans que le public le voie, par un plâtre qui lui ressemble en tout point. Smeraldina sort; les gardes la suivent.)