SCÈNE XJI ANGELA, DÉRAME
ANGELA, avec une noble franchise. — Je suis ici, mon roi, par un décret de vous. S'il est juste, je ne le sais.
Dérame, à part. — Quelle belle hardiesse! Asseyes: vous ; je ne suis jamais injuste.
Angela s'assied. — Vous êtes roi. Qui peut avoir le courage de vous regarder bien en face, et de vous faire ressortir l'injustice de certains de vos édits?
DÉ rame. — Angela ne me semble pas si dépourvue de courage, àceque j'entends, qu'elle craigne d'adresser des reproches à son souverain. Pourtant, au cas où elle en manquerait, je veux qu'elle jouisse d'une complète liberté. Qu'elle parle avec franchise : aucune offense ne m'atteindra.
Angela, à part. — Ah ! il me flatte et me trahit, le barbare ! Pauvre cœur ! (Haut.) Et quelle justice y a-t-il, 207 =
sire, à contraindre de pauvres et chétives filles à venir s'exposer dans cette chambre secrète, à concourir pour épouser un roi, elles qui sont nées dans une condition si humble, si inférieure à la vôtre ? Leur faible esprit va se nourrir d'illusions, puis, se voyant éconduites, elles s'en iront tout en larmes, chargées de honte et de chagrin de n'avoir pas su plaire,... (Avec un soupir) et peutêtre éconduites avec raison à cause de leur peu de mérite. Quelle justice y a-t-il à ce que je sois amenée ici malgré moi, à ce que les prières de mon pauvre père n'aient point réussi à m'épargner un tel affront? Il vous a pourtant demandé en grâce de le dispenser de me présenter à votre grandeur, à votre clairvoyance, ou (pardonnez-moi) à votre caprice, par lesquels tant de jeunes filles infortunées ont été déjà offensées. Mon roi Dérame, souvenez-vous du Ciel qui est juste et attend le moment de punir le mal causé à autrui. Je parle, non pour moi qui suis exposée à votre refus, et le supporterai, mais pour toutes ces malheureuses femmes qui sont là, dehors, attendant tristement l'injure qu'elles vont recevoir. Épargnez-la-leur. Qu'Angela soit la dernière qui souffrira, contrainte, la%douleur d'un affront. Mon roi, pardon ! Vous m'avez donné la liberté, j'ai parlé avec liberté.
Dérame, à part. — Quel est cet artifice qui me déconcerte? (77 regarde le plâtre qui ne sourcille pas.) Vraiment ! le buste ne rit point. Se pourrait-il que cette femme ait le cœur sincère? Plaise au Ciel ! Je ne m'en flatte pas encore. (Haut.) Je vous pardonne, Angela, et je vous loue. Ah ! si vous saviez la vérité, vous ne par* leriez pas ainsi... Dans le passé, j'ai cherché une femme sincère, m'aimant, devant m'aimer jusqu'à la mort. Je ne l'ai pas trouvée. La nécessité de donner des héritiers à mon royaume m'oblige aujourd'hui à tenter de la
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trouver, mais je crains que ma recherche soit vaine.
AN gela. — Et qui vous assure, sire, que de tant de jeunes filles entrées ici en votre présence, aucune ne remplissait cette condition ?
Dérame. — Qui m'assure ?... Je ne puis vous le dire, mais j'en suis certain. (Tendrement.) M'aimez-vous, Angela, vous ?
Angela, soupirant. — Plût au Ciel que je ne vous aimasse point, car le refus, déjà imminent, et que j'attends, seigneur, avec une résignation que je ne vous souhaite pas, ne serait pas pour moi la cause d'une affliction mortelle.
DÉRAME regarde le plâtre qui ne remue pas. — (A part.) Le buste n'a pas encore ri d'elle... Ah! quelle joie déborde de mon cœur !... Serait-ce possible ?... Angela, dites-vous vrai ? (Avec transport.) Et vous m'aimeriez jusqu'au jour où peut-être je serais le premier, oui, le premier, à fermer les yeux !
Angela. — Seigneur, je crois que oui, si, d'après les sentiments que je crois ressentir, on peut mesurer ceux qui se doivent éprouver. Mais comme vous savez mêler la douceur à l'amertume de vos recherches, ô roi ! Flatterie,... amour,... angoisse,... pauvre cœur ! (Elle pleure.)
Dérame regarde le plâtre qui toujours ne remue pas. — (A part.) La statue reste immobile ! Voilà une Vénitienne, qui, après tant d'autres, serait sincère ! (Il regarde encore.) O Dieu! Peut-être l'amour m'éblouit il les yeux, m'empêchant de découvrir la vérité. (Il regarde toujours. — Haut, avec agitation.) Si vous ne m'aimez pas,... si vous avez d'autres amants, si vous cachez quelque secret, de grâce, faites-le connaître, Angela, par pitié, avant que j'en vienne à vous choisir pour épouse... Je n'en puis plus, Angela, et je vous aime tant, que si
je découvrais jamais une tromperie de vous, je mourrais de chagrin.
Angela, se levant et se précipitant à ses pieds. — Ah! octroyez-moi le refus,... ce refus qui doit être ma mort. Cessez, Dérame, de m'offenser. Refrénez vos tyranniques flatteries. Quelle gloire pouvez- vous tirer de procédés si barbares ? A quoi bon déchirer le cœur d'une malheureuse, chétive, innocente enfant, qui se sait indigne de vous, et qui a assez souffert jusqu'à présent ? Ah! je n'en puis plus... Je n'en puis plus," Dérame... Mon cœur se brise... Dérame, par pitié, laissezmoi!... Ne m'abusez plus! {Elle pleure à chaudes larmes.)
Dérame, ému, regarde encore une fois le plâtre qui reste impassible. Il se lève. — O chère femme,... femme comme je n'en ai rencontré de ma vie, ne pleurez plus ! (// la relève.) Levez- vous ! Je serais un scélérat si je refusais une âme si belle et si chère. Holà! ministres, gardes, entrez! entrez! Que le peuple soit dans la joie ! J'ai trouvé la femme qui m'aime, et m'aimera toujours, la femme chère à mon cœur. (Les gardes entrent.)
Angela. — Ah! non... Dérame, ne me faites pas mourir ! J'accepte votre refus, mais au moins qu'il n'ait pas lieu en présence du peuple. Une telle action est trop tyrannique. Je l'ai déjà confessé : je ne suis pas digne de vous.
Dérame. — Vous seriez digne d'un monarque plus grand encore, ô Vénitienne, exemple d'amour vrai, qui infligez un démenti aux mauvaises langues, quand elles donnent une réputation d'inconstance, d'amour feint et de légèreté au sexe faible, l'ornement de ton Adriatique ! Ministres, entrez ! J'ai enfin choisi une épouse : j'ai choisi Angela.
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