‹ La comédie à VeniseChapitre 86 sur 100 · SCÈNE XIII LES MÊMES, PANTALON, TARTAGLIA · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII LES MÊMES, PANTALON, TARTAGLIA

Pantalon, avec transport. — Ma fille, Majesté!

Dérame. — Oui, votre fille, heureux père! Plus heureux encore d'avoir engendré une âme si belle, que d'être le beau-père d'un monarque.

Tartaglia, furieux, à part. — O instant maudit ! Je me sens mourir! Je perd? Angela, et ma fille perd un trône.

Pantalon. — Ah ! Majesté, ce n'était pas assez de la combler de bienfaits malgré son peu de mérite, vous voulez l'élever au rang suprême, la pauvre fille!

Dérame. — J'élève la vertu à sa place. Le besoin d'un successeur à mon royaume m'oblige à me choisir une épouse, et d'épouse plus digne qu'Angela, je n'en ai pas trouvé.

Tartaglia, avec une joie affectée. — E viva ! E viva! Majesté, je m'en réjouis, vous ne pouviez faire un meilleur choix ! Angela, je me console!... Pantalon ! je ne puis exprimer ma joie!.,. (A part.) La rage me dévore ! . . . O mort ! ô enfer ! . . . 6 vengeance ! . . .

Pantalon. — Chère fille, ne perds pas de vue ta naissance, ne deviens pas orgueilleuse. Regarde toujours vers le Ciel de qui viennent toutes les faveurs, mais de qui viennent aussi les disgrâces imprévues. Suffit. Notre roi me fera la grâce de me laisser deux heures en tête à tête avec toi, afin que je puisse te donner quelque souvenir, te faire quelques recommandations en bon vieillard, en bon père. Mais il me paraît encore impossible...

Dérame. — Comment ! Vous ne m'offensez en rien. Voici ma main. Angela est mon épouse, si elle y consent.

AN GELA. — Mon roi, voici ma main, cette main qui vous donne mon âme, et ma foi éternelle ! (Ils se pressent la main.)

Tartaglia, à part. — Je crève de rage. (Haut.) Mais comment, très cher monarque, avez- vous perdu tant de temps pour nous consoler, et comment, après ces deux mille sept cent quarante-huit demoiselles, cette Vénitienne?...

DÉ rame. — Je vais vous le dire. Voilà cinq ans que j'ai eu en don du mage Durandart deux grands talismans. L'un est cet objet-ci. (7/ montre le plâtre.) L'autre, je le garde en mon cœur. Ce buste a la vertu de sourire aux mensonges des femmes, mettant à nu le fond de leur cœur... Jusqu'à ce jour Angela est la seule femme sincère qui se soit présentée devant moi : j'ai choisi Angela. (Angela fait un mouvement d'admiration.)

Pantalon. — Vê ! En voilà une fameuse !

Tartaglia, en colère. — Et cette statue a ri de Clarice ! Ma fille est donc une menteuse ! Avec votre permission, je vais l'étrangler.

Dérame. — Arrêtez. Clarice aime une autre personne. Je l'ai su. Elle n'était plus digne de moi. Mon Angela, enfant sans tache, je vous aime tant, je suis si content et si confiant en vous que je ne veux plus tolérer auprès de moi une telle tentation de suspecter votre amour et fidélité dans l'avenir. A votre vertu, à votre amour, je sacrifie pour toujours ma foi et mon cœur. (Il dégaine son cimeterre.) Pour preuve, je brise cet infernal objet, qui ne me fera plus rechercher en vous de tache ou de vilenie. (Il brise le plâtre.) Que chacun apprenne comment se tranchent le soupçon et la jalousie, outrage pour les femmes fidèles, cause parfois de maux et de torts qui sans eux n'existeraient pas. Que la ville soit en - • ■ = 212

LE ROI CERF

fête! (A Tartaglia.) Fidèle ministre, vous allez être content. Bannissez toute inquiétude au sujet de votre fille. Allons nous divertir. Préparez pour aujourd'hui une chasse magnifique. Angela,au temple !

An G EL A. — Je vous suis, mon roi, reconnaissante et confuse. (Ils sortent.)

Pantalon. — Parole d'honneur! Je crois rêver. Je vais écrire quatre lignes à mon frère Boldo, à Venise, pour lui faire part de mon exaltation. Bien que la nouvelle doive en figurer sur madame la Gazette (1), je veux nonobstant écrire madame ma lettre, et la mettre à madame la poste... (Il sort.)

Tartaglia. — Ma fille refusée ! Et mon Angela, mon Angela perdue! Ah! je sens la rage, l'envie, l'ambition, l'amour, la jalousie, vrai chancre, là, dans mon ventricule, qui me rongent, qui me dévorent. Un homme de ma qualité ! Il m'est impossible de tenir cachée la révolution que j'ai dans le corps... Il faudra pourtant que je m'y contraigne. C'est bien le moment de me conduire à la chasse pour me divertir. Je maudis ma fille, Pantalon, le roi et ce plâtre infernal ! J'aurai l'œil ouvert, tellement bien ouvert, que je trouverai le moment d'accomplir une des plus retentissantes vengeances qui aient jamais été représentées sur un théâtre. Mes descendants, en l'entendant raconter, en tomberont d'horreur assis par terre ! ! !

(1) Allusion comique à la Gazette de l'abbé Chiari, l'un des deux rivaux de Gozzi.

LA FEMME SERPENT

Farruscad, fils du roi de Tiflis, et la fée Cherestani ont, durant quatre années, filé le parfait amour dans une grotte cachée au bord d'une rivière. Deux enfants sont nés de leur union. Mais la belle fée n'a pu s'unir à un mortel qu'à une condition dangereuse pour elle et pour lui. C'est que son époux ne chercherait jamais à savoir qui elle est-. L'histoire rappelle celle du Chevalier au cygne et de la princesse de Brabant. Or, un beau jour, la curiosité de Fap.ruscad n'a pu se contenir : il a posé à Cherestani la question fatale. Aussitôt le lit de la rivière s'est gcnflé. La fée et ses enfants cnt disparu. Farruscad s'est trouvé transporté, avec son précepteur Pantalon, dans un affreux désert. C'est le commencement de ses infortunes et de celles de la fée.

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