‹ La comédie à VeniseChapitre 98 sur 100 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ALTOUM, PANTALON, TARTAGLIA, docteurs, gardes, puis CALAF.

Calaf entre, V air agité, regardant autour de lui avec défiance. Arrivé au milieu de la scène, il s'incline devant Altoum, puis, à part. — Eh quoi ! J'ai parcouru heu reusement tout le chemin, ayant toujours devant moi l'image de la mort, et personne ne m'a touché ! Ou =-- =: - 241 ^- =

LA COMÉDIE A VENISE s-—^. , ~

Adelma m'a trompé, ou Turandot connaît les noms auxquels est suspendu l'ordre de ma mort, et je perds tout mon bonheur. Mieux valait la mort, si mon doute cruel doit se confirmer. (Il reste pensif '.)

Altoum. — Mon fils, je m'en aperçois bien, tu es agité. Je veux te voir le visage serein : tu ne dois plus rien craindre. Je tiens dans mon sein des secrets de joie et de paix. Ma fille est ton épouse. Trois démarches m'ont été faites par elle. Elle m'a adressé d'instantes prières, me suppliant de la dispenser de se présenter au Divan, comme de se marier. Vois si tu dois te rassurer, et l'attendre avec fermeté.

Pantalon. — Certainement, Altesse. J'ai été deux fois en personne recevoir les ordres de la princesse aux portes du Sérail. Je me suis habillé en hâte, et j'ai couru. Il faisait un petit air froid, tellement que j'en ai encore la barbe toute tremblante. Mais, rien. Je confesse que j 'ai éprouvé un grand soulagement à la voir désespérée, et à penser au plaisir que nous allons avoir.

Tartaglia. — J'y suis allé à treize heures. Il commençait^ peine à faire jour. Elle m'a tenu une demiheure à me supplier. Moitié froid, moitié colère, je crois lui avoir dit des sottises. (A part.) Je l'aurais fouettée !

Altoum. — Vois comme elle tarde ! J'ai déjà expédié des ordres catégoriques : je veux qu'elle vienne au Divan. Si elle refuse, ai-je dit, qu'on l'amène ici de vive force. J'ai une raison grave de lui témoigner mon courroux. La voilà! Je la vois attristée d'avoir à comparaître. Elle est couverte de cette rougeur que j'ai voulu en vain lui épargner. Mon fils, réjouis-toi !

Cala F. — Seigneur, excusez. Je vous rends grâces. Je suis assailli de soupçons cruels, je crains d'être cause qu'elle souffre violence et affront. Je voudrais plutôt. .. Ah !*je ne puis pas le dire. Si elle n'est point à

TURANDOT

moi, comment pourrais-je vivre ? Avec le temps, je veux, par ma tendresse affectueuse, faire qu'elle oublie sa haine. Ce cœur sera tout entier à mon4 épouse. Je voudrai ce qu'elle voudra. Qui voudra de moi grâces et faveurs n'aura pas besoin de chercher d'adulateurs, d'inique parasite, de femme étrangère usant de son pouvoir sur moi. De ma compagne seule j'attendrai les sollicitations des faveurs que j'aurai à accorder. Je sera* à jamais fidèle et constant dans son amour. Jamais je ne lui donnerai de soupçons. Elle ne tardera peut-être pas à m'adorer, j'attends à bref délai son repentir de l'aversion qu'elle m'a témoignée.

Altoum. — Holà ! mes ministres, qu'on ne tarde plus ! Que ce Divan soit un temple où elle découvrira, en entrant, que je sais vouloir quand j'ai parlé. Qu'on permette l'entrée au peuple tout entier ! Il est temps que cette ingrate fille paie de quelque déplaisir toutes les angoisses que son père a souffertes. Que chacun se réjouisse ! Les noces suivront. L'autel sera prêt. (£e vozïe du fond s'ouvre, laissant voir l'autel avec les prêtres chinois.)

Pantalon. — Chancelier, elle vient. Elle vient. Il me semble qu'elle pleure.

Tartaglia. — L'accompagnement est mélancolique, pour sûr. Voilà un noviciat qui ressemble un peu à un enterrement.

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