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SCÈNE II

LES MÊMES, TURANDOT, ADELMA, ZELIMA, TRUF- FALDIN, eunuques, esclaves.

Au son d'une marche lugubre, entre Turan dot, précédée cre son entourage habituel. Toute sa suite aura un aspect funèbre. Le cérémonial s'accomplit comme au second acte. Turandot, montée sur son trône, fera un signe de

LA COMÉDIE A VENISE — =r^

surprise en voyant Vautel et les prêtres. Chacun sera à sa place habituelle, Calaf sera debout au centre de la scène.

Turandot, — Ces signes de deuil, inconnu, cette tristesse que montrent mes serviteurs, je sais que tout cela te réjouit le cœur. J'aperçois l'autel préparé pour mes noces, et je m'en afflige. Tous les artifices que j'ai pu imaginer, sache que j'en ai usé pour me venger de îa honte que tu m'as fait éprouver hier. Mais enfin, il faut que je cède à mon destin.

Calaf. — Ma princesse, je voudrais pouvoir vous révéler l'intérieur de mon âme, combien ma joie est rendue amère par votre déplaisir. De grâce, ne vous attristez pas de rendre heureux un homme qui vous adore, et qu'un nœud si doux consacre un amour réciproque ! Je vous demande pardon, si celui qui aime doit demander pardon d'aimer.

Altoum. — Elle ne mérite pas, mon fils, ce langage soumis. Il est temps qu'elle s'humilie enfin. Que le son oyeux des instruments s'élève, et que l'union s'accomplisse !

Turandot. — Non, le moment n'est pas encore venu. Je ne puis avoir de meilleure vengeance que d'entretenir ton cœur dans la confiance, le calme et la joie, pour le plonger brusquement du plaisir dans l'angoisse. (Elle se lève.) Que chacun m'écoute! Calaf, fils de Timour, sors du Divan ! Ces deux noms me sont révélés. Cherche une autre épouse, apprends ce que Turandot est capable de pénétrer, malheureux, et tremble !

Calaf, atterré et affligé. — 0 infortuné que je suis !... 0 Dieu !

Altoum, surpris. — Dieux, que viens-je d'entendre?

Pantalon. — Sang de donna Checaf Elle s'est

moquée de nous à notre barbe !.. .

TURANDOT

Tartaglia. — Oh! Bergingngino ! Voilà qui me surpasse !

Cala F, désespéré. — J'ai tout perdu. Qui viendra à mon aide ? Ah ! personne ne peut m'aider. J'ai été mon propre meurtrier, et je perds mon amour par excès d'amour. Je pouvais me tromper dans les énigmes, hier. Maintenant, cette tête serait tranchée, et mon âme ne ressentirait plus, au contact de mes membres, une souffrance pire que la mort. Et toi, compatissant Altoum, pourquoi n'avoir pas laissé la loi produire son effet, cette loi qui me condamnait à mourir si ces deux noms étaient découveits par ta fille? Maintenant, elle n'en serait que plus joyeuse ! (7/ pleure.)

Altoum. — Calaf, le chagrin tue la vieillesse... Cet événement dépasse mes forces.

Turandot, basàZeîima. — Zilima, le malheureux me fait pitié. Je ne peux plus défendre mon cœur contre lui.

Zelima, bas. — De grâce, cédez enfin ! J'entends le peuple qui murmure.

Adelma, à part. — Voici le moment suprême, ou de vie, ou de mort.

Calaf, délirant. — Il me semble qu'un songe... Mon cœur, ne chancelle pas ! (Furieux.) Femme tyrannique, dis-moi, ne pas voir mourir celui qui t'adore cause sans doute ton tourment? Je veux que tu triomphes même sur ma vie. (77 s'approche, furibond, du trône de Turandot.) Le voici à tes pieds, victime infortunée, ce Calaf que tu connais, et que tu détestes, qui lui-même déteste le ciel, la terre, le destin, et qui, désespéré, hors de lui, expire sous tes yeux ! (77 tire un poignard et veut se frapper. TURANDOT se précipite de son trône, el(V arrête.)

Turandot, avec tendresse. — Calaf, que fais-tu ?

Altoum. — Que vois-je ?

LA COxMÉDIE A VENISE —

Cala F, surpris. — Tu arrêtes, Turandot, cette mort que tu désires ! Tu es capable d'un acte de pitié. Ah ! tu veux, barbare, que je vive sans toi, que je reste en vie, endurant mille angoisses et mille tourments! Ne sois point aussi cruelle ! Permets que je sorte d'une telle misère, et si tu es capable de quelque pitié, je sais que Timour, mon père, est à Pékin, privé de son royaume, persécuté, en haillons, mendiant. En vain j'ai cherché à soulager ce malheureux. Aie compassion de lui, et laisse-moi, que je m'échappe de ce monde ! (7/ veut se tuer. Turandot V arrête.)

Turandot. — Non, Calaf. Tu dois vivre pour moi. Tu m'as vaincue, sache-le!... Zelima, cours aux prisonniers, console le vieillard affligé et son fidèle ministre, console ta mère !

Zelima. — Avec quel plaisir ! (Elle sort.)

Adelma, à part, avec passion. — Il est temps de mourir. Plus d'espérance pour moi !

Turandot. — Sache-le, je n'ai été victorieuse que par l'effet de ton délire. Tu as révélé à Adelma, mon esclave, dans je ne sais quel moment d'exaltation, cette nuit, les deux noms proposés, et je les ai appris. Que le monde entier sache que je ne suis pas capable d'une injustice ! Qu'il sache encore que ta beauté et ta dignité ont fini par s'imposer à moi, et par adoucir mon cœur ! Vis et sois fier : Turandot est ton épouse.

Adelma, à part, douloureusement. — O comble de souffrance !

Calaf, jetant à terre son poignard. — Tu es à moi ! Laisse-moi vivre, ô excès de joie !

Altoum, descendant de son trône. — Ma fille, ma chère fille, je te pardonne toute la peine que tu m'as faite. Tu répares en ce moment toutes tes offenses envers ton père.

■ ■ ■ TURANDOT

Pantalon. — Mariage ! Mariage ! Seigneurs Docteurs, levez la séance !

Tartaglia. — Retirez-vous dans l'autre partie du Divan !

Adelma, furieuse^ se porte en avant. — Oui, vis, cruel, et vis heureux avec mon ennemie ! Toi, princesse, sache que je te hais, que toutes mes machinations ont eu pour but de me rendre l'épouse de cet homme que j'adorais déjà, il y a cinq ans, dans ma propre cour !... Je tentai cette nuit, en feignant de seconder tes projets, de fuir avec lui, et je te dépeignis à lui comme criminelle. Tout fut vain. De ses lèvres sortirent par hasard les deux noms. En te les révélant, j'espérais que tu le chasserais, et que je pourrais encore le décider à fuir avec moi, et faire qu'il soit à moi. Il t'aime trop, pour mon tourment. Tout a été vain, tout espoir est perdu. Un seul chemin me reste ouvert, et je dois en user. Je suis née de sang royal, et j'ai honte d'avoir vécu jusqu'à ce jour sous la chaîne déshonorante de la servitude. J'aborrhe en toi ur&e créature cruelle. Tu m'as enlevé père, frères, mère, sœur, royaume, et pour finir tu m'enlèves mon amant. Qu' Adelma échappe à tant d'infortunes ! Enlève-moi ce qui reste de ma race, et que mon sang lave l'ignominie soufferte jusqu'à ce jour! (Elle ramasse le poignard de Calaf, et fièrement.) C'est là le fer que tu as détourné du sein de ton époux, afin que, moi, je pusse m'en frapper ! Que le peuple voie si Je sais m'affranchir de l'esclavage ! (Elle fait le geste de se frapper. Calaf la retient.}

Calaf. — Arrête, Adelma.

ADELMA. — Laisse-moi, tyran ! (D'une voix plaintive.) Laisse-moi, ingrat !... Je veux mourir ! (Elle essaie de se /rapper. Calaf lui ôte des mains le poignard.)

Calaf. — Non, certes ! Je reconnais en toi la cause * ■ - — 247 =

de tout mon bonheur. Utile fut ta trahison. Elle m'a conduit à un tel désespoir que j'ai pu attendrir celle qui me haïssait et qui maintenant me rend heureux. Excuse un amour dont tu ne pourrais triompher ! Ne m'appelle pas ingrat ! Je jure aux dieux que si je pouvais aimer une autre femme, cette main serait à toi.

Adelma, éclatant en sanglots. — Non. Je me suis rendue indigne d'une telle main !

Turandot. — Adelma, quelle fureur t'a donc saisie?

Adelma, — Que mes infortunes te soient révélées ! Sache que tu m'enlèves aussi un amant, en qui seul j'espérais. Par lui je suis traîtresse, et c'est lui qui m'ôte le moyen de te punir. Au moins laisse-moi disposer de ma liberté ! Permets que je fuie, vagabonde, loin de Pékin! Ne me soumets pas au dernier des supplices, celui de voir Calaf aux bras de Turandot ! Je te rappelle qu'un cœur jaloux, une âme désespérée peut tout, ose tout, et qu'à toute heure tu es en péril, là où se trouve Adelma. {Elle pleure.)

Altoum, à part. — Je te plains, malheureuse princesse!

Calaf. — Adelma, abstiens-toi de tant pleurer. Tu vois que je suis désormais en mesure de te récompenser en quelque chose de ce que j'obtiens, grâce à toi, mon épouse. Altoum, si j'ai quelque pouvoir sur vous, que cette malheureuse princesse obtienne en don sa liberté !

Turandot. — Père, je vous le demande, moi aussi ! Je me reconnais un objet trop cruel à supporter pour ses yeux. L'amour, l'entière confiance que j'ai mis en elle, ont été vains. Elle gardait sa haine renfermée. Jamais Turandot ne pourrait être davantage l'amie d' Adelma qu'étant mariée. Mais elle ne le croirait pas.

Qu elle s'en aille libre, et si elle peut obtenir de plus

TURANDOT

grandes faveurs, père, à Calaf mon époux et à votre fi) le accordez-les.

Altoum. — En un si heureux jour, je ne mesure point mes grâces. Je veux étendre aussi mes bienfaits sur elle. Ce n'est pas assez de la liberté. Qu'Adelma ait son royaume, et qu'elle choisisse un époux qui règne avec elle, témoignant d'une vraie sagesse, et non d'une audace aveugle et mal fondée !

Adelma. — Seigneur,... humiliée par les remords,... accablée par l'amour,... des bienfaits je ne connais pas le poids. Peut-être le temps éclairera-t-il mon esprit. Quant à présent, je suis seulement capable de pleurer, et je ne puis réprimer mes larmes.

Calaf. — Mon père, es-tu à Pékin? Où puis-je te retrouver, t'embrasscr, et d'allégresse faire déborder ton cœur ?

Turandot. — Ton père est près de moi. Il est heureux en ce moment. Ne m'oblige pas à dévoiler à la face du monde mes machinations extravagantes ! J'ai honte de moi-même. Bientôt tu sauras tout.

Altoum. — Timourest près de toi! Calaf, réjouis-toi. Cet empire est déjà le tien. Que Timour soit heureux ! Libre est son royaume. Sache que le cruel sultan de Carizmo, odieux pour ses tyrannies, a été tué par ses sujets. Un de tes fidèles ministres garde pour toi le sceptre, et envoie secrètement aux monarques ton signalement et celui de ton père, appelant à régner l'un ou l'autre de vous, s'il est vivant. Lis, sur ce papier, la fin de ses infortunes ! (// lui tend un papier.)

Calaf, après avoir regardé le papier. — O dieux célestes, se peut- il? Turandot,... seigneur... Mais pourquoi me tourné-je dans mes transports vers des mortels ? Que mes transports aillent vers vous, ô dieux. Je lève les mains vers vous, je vous bénis, et je vous . ^ 249

demande des infortunes plus grandes encore que celles que j'ai souffertes, à vous, à vous, qui contre toute prévision humaine, changez toute chose, je demande humble pardon de mes plaintes, et si parfois la douleur a fait désespérer cette vie mortelle de l'intervention d'une main toute-puissante, je vous demande pardon, et je déplore mon erreur. (Tous les assistants seront émus et pleureront.)

Turandot. — Que rien n'assombrisse plus mes noces. (Dans une attitude réfléchie.) Cataf, pour l'amour de moi, risque sa vie. Un ministre fidèle ne regarde pas à la mort pour rendre son souverain heur-eux. Un autre ministre, qui pourrait être roi, réserve le trône pour son monarque. Je vois un pauvre vieillard affronter la mort pour sauver son fils, tandis qu'une femme, que j'ai traitée en amie plutôt qu'en esclave, me trahit. Ciel, de la haine obstinée que j'ai éprouvée jusqu'ici pour le sexe masculin, de toutes mes cruautés, je te demande pardon! (S'avançant.) Que la noble assemblée des hommes ici présents sache que je les aime tous ! Qu'à mon repentir on fasse la grâce d'un geste de pardon !

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