La comédie académique
Le drame se passe sous des amandiers en fleurs et dans de riants pavillons, à Vintérieur desquels les principaux acteurs sont occupés à « boire le vin » et à composer des vers.
Rien nest pins intéressant que ces drames oie V amour de la nature se mélange à l'enseignement d'une douce morale.
La Comédie académique appartient, par certains côtés, à la littérature chinoise, non pas que le conteur se soit asservi à calquer les procédés des romanciers du Grand-Empire; mais la noble passion de la poésie qui circule à travers le drame, le manque absolu de concessions à ce qu'on est convenu d'appeler l'intérêt, le peu de respect pour la suite au pro-
chain numéro, une des plaies que le journalisme a grattées jusqu'au vif sur le corps du roman moderne, ont fait que de longues années ce livre est resté inachevé, Fauteur ayant conscience de la singulière figure que produirait son œuvre en face des rôcamboles grossières, à laide desquelles on corrompt le goût du public.
Vos dernières œuvres, Monsieur, m'ont rendu courage. Sans les Travailleurs de la mer, le roman de la Comédie académique serait resté inachevé, car elle est fécondante V influence d'un homme de génie qui, ne croyant pas avoir assez fait pour sa gloire, cherche des aspects nouveaux et lutte comme au temps de sa jeunesse.
Cela est bon, viril, sain pour tous.
Et les grands souffles marins qui s'échappent de vos dernières œuvres ont quelque chose de réconfortant.
Champfleury.
'cuir, mai 18o7.
LA
Toulouse est encore, à l'heure qu'il est, une des curieuses villes de France. Profils de constructions civiles et religieuses plus espagnoles que françaises, vieilles tours d'église qui tiennent de la forteresse, façades de cloîtres aux symboles mystiques taillés dans le triangle des frontons, moines et religieuses cheminant, font de Toulouse une ville ayant résisté aux secousses de la civilisation, malgré les courants vitaux que laisse après elle la machine à vapeur.
Toulouse se réveillera peut-être du long sommeil qui l'enveloppe depuis le moyen âge ; il n'en restera pas moins certaines artères dans lesquelles le sang moderne aura peine à circuler, et entre autres le quartier de la Dalbade, asile des familles parlementaires, des maisons desquelles on verrait sortir sans étonne-
ment un ancien capitoul, vêtu d'habits rouges et noirs, grave et sévère comme au temps de la Ligue.
Aucun commerce n'anime ce quartier. Si on excepte l'ancien hôtel des chevaliers de Saint-Jean-de- Jérusalem, qui deux fois Tan, à l'époque de la foire, ouvre ses portes aux fabricants de draps du bas Languedoc, tout négoce est exilé de ces rues que trouble seul un Guide à la main, le voyageur curieux.
C'est là que se voit la merveille du pays, la Limeuse Maison de pierre, dont le nom paraîtrait singulier si le conteur ne faisait remarquer que la plupart des constructions qui entourent l'hôtel sont bâties en briques,
La Maison de pierre, d'une architecture riche^ fait penser aux décorations théâtrales du peintre Le Brun. Dépaysée à Toulouse, elle trouverait son ea ire à Versailles, dans le voisinage du château. L œil. égayé par les ingénieuses combinaisons de la brique «les maisons voisines, est étonne par cette fastueuse construction. qu'aurait dû habiter le surintendant Fouquet. Vi\ luxe excessif ressort d'une accumulation mal ordonnée de statues, de reliefs, de consoles et d'enroulements qui sentent leur traitant.
Bachelier, fils du grand architecte qui a rempli Toulouse de chefs-d'œuvre, obéit certainement, en construisant la Maison de pierre, au mauvais goût d'un parvenu qui voulait que sa fortune fût inscrite dans chaque détail d'architecture extérieure. L'artiste surchargea son plan de trophées, de mascarons, de cartouches, pour répondre à la vanité de l'homme qui payait.
Aussi cette riche Maison de pierre émerveilla tellement le pays habitué à la brique harmonieuse, que le peuple d'aujourd'hui (et pourtant la construction ne date guère de plus de deux siècles) attribue la construction du fameux hôtel aux Romains, tradition qui n'est pas sans racines, quoique le style du bâtiment soit sans parenté avec l'ornementation antique.
Vers 1610, cà l'époque où fut commandé l'hôtel, Bachelier se servit des ruines d'un temple de Pallas trouvées dans la Garonne, pour les fondations de la bâtisse; en mémoire de cette découverte, des aigles et des hiboux furent sculptés sur la façade, en souvenir des corniches du temple antique : par le même motif, Mercure et Junon, Apollon et Pallas jouèrent un rôle entre les colonnes corinthiennes cannelées qui forment un somptueux avant-corps au-dessus de la porte principale.
Ces détails d'architectonographe peuvent sembler inutiles au lecteur qui ne cherche pas, comme l'observateur, à se rendre compte de la forme d'un marteau de porte ; car, à bien connaître un marteau de porte, on peut avoir quelque idée du propriétaire qui l'a fait poser.
in détail lavera Bachelier du mauvais goût de la façade, après quoi les personnages viendront parader devant le décor.
L'architecte toulousain a reconquis ses droits dans la cour de l'hôtel, dont l'ornementation est enrichie de marbres de couleur encadrant des groupes animés par un dernier souffle de la Renaissance. Bachelier père eût applaudi aux cariatides élégantes rompant l'uni-
formité des demi-cercles d'une galerie qui entourait la cour, et que les propriétaires modernes ont malheureusement condamnée, convertissant en écuries cet endroit plein de fraîcheur.
Vers 185w2, l'homme qui sortait par la porte somptueuse de la Maison de pierre s'appelait Negogousse. 11 avait l'ampleur de son nom : gros, grand, carré des épaules, haut en couleur, doigts carrés avec des broussailles de petits poils sur chacune des phalanges, son cou de taureau formant ligne droite avec le crâne, joint à un bourrelet de chairs dépassant le col de l'habit, n'annonçait pas une origine parlementaire.
Negogousse, le plus riche marchand d'huiles de Toulouse, s'était passé la folie de la Maison de pierre, se rapprochant, sans s'en douter, des g< uta du propriétaire primitif. Le quartier de la Dalbade faillit prendre le deuil d'un tel voisinage.
Les Parrequeminières, les Labastide-Beauvoir, les Castelnau-d'Estafonds, les de Cry, les l'Isle-en-Dodon se regardèrent comme salis par la tache d'huile qui [ ^nait un quartier jusque-là réservé à la noblesse de robe: c'était un signe d'usurpation de la bourgeoisie triomphante.
Toutefois, le marchand d'huiles s'installa dans la Maison de pierre, sans se douter de l'envie qu'il excitait dans un quartier où il n'était question que de nobles traditions.
— Que vient faire ici cette épii fait écriée
madame de Parrequeminières.
Le mot resta.
Negogousse sortait de -«m hôtel, rêvant à ses com-
mandes, sans se douter que, derrière les rideaux des maisons voisines, de vieilles douairières, le montrant du doigt, se disaient :
— 11 va faire de la Maison de pierre une succursale à son commerce.
Les Toulousains, sans respect pour des souvenirs historiques, ont transformé en écuries plus d'une église, en hangars plus d'un monument. Toutefois Negogousse ne donna pas raison à ses nobles voisins.
Ayant trouvé un riche hôtel. Negogousse, sans se préoccuper de l'opinion publique, pensait à Paule, sa fille chérie.
Le marchand en gros, l'homme au bouquet de poils sur les doigts, au cou de taureau avec de rouges bourrelets de chair, ne dépensa pas moins de trois cent mille francs dans l'aménagement de la Maison depierre.
Il fallait vendre plus crime tonne d'huile pour combler une telle brèche ; mais y avait-il un nid assez élégant pour abriter l'aimable Paule?
Si un Cervantes mène toute une vie de pauvreté avec le secret espoir de laisser une œuvre qui rendra son nom immortel, un commerçant trouve dans l'amour pour son enfant des ressorts particuliers qui lui font tenter des entreprises aventureuses comme celles d'un poète.
Un poème à composer, une fille à élever sont des leviers ta l'aide desquels l'homme dispose de forces considérables.
A différentes reprises, passant devant la Maison de pierre, Negogousse s'était dit: —Quelle figure ferait ma Paule à ces belles fenêtres!
Il avait le portrait. Pendant quatorze ans il travailla à acquérir le cadre.
Peut-être la mère de Paule n'eût-elle pas compris la fantaisie du négociant, si elle avait assez vécu pour la voir réaliser ; mais les pères qu'un veuvage précoce laisse avec un enfant sont doués tout à coup de tendresses inexprimables, androgynes pour ainsi dire. A leurs caresses se mêle quelque chose de particulier. Leur voix trouve des inflexions pénétrantes et délicates qui essayent de faire oublier à l'enfant que sa mère lui manque.
Qui aurait cru, en regardant Negogousse passer dans la ville, que sous l'épaisse encolure du marchand se cachait un cœur tendre?
A ses commis il parlait toujours rudement, à Paule toujours doucement.
Le jour il ne pensait qu'au négoce; dans son cerveau roulaient sans cesse d'énormes tonneaux d'huiles. Rentré chez lui, il ne s'occupait que de sa fille, l'interrogeait sur ses moindres actions et s'y intéressait plus encore qu'à ses spéculations.
Le père absorbait le négociant. Il eût fait trois cents lieues en diligence, négligeant ses intérêts commerciaux, pour rapporter un ruban à sa fille, si Paule eût eu l'amour des rubans.
L'enfant, à l'âge de treize ans, avait perdu sa mère; une sorte de mélancolie en résulia qui donnait à sa beauté blonde un charme particulier.
L'enfant aimait son père et lui rendait cr.resses pour caresses ; toutefois une place vide restait au fond de son cœur, la place de la tendresse maternelle, qui.
n'ayant pu éclore et donner sa floraison, la rendait souvent inquiète et pensive. Il est de ces confidences, de ces projets de jeune fille qu'une mère seule comprend à demi-mot.
Une servante, la vieille Mamette, quittait rarement Paule, cherchant à enjouer sa chère enfant : ni Negogousse ni Mamette ne remplaçaient la mère absente.
Derrière la Maison de pierre est un jardin au pied duquel circule un petit bras de la Garonne, se jouant en méandres capricieux dans l'île de Tounis, habitée par de pauvres gens. Paule se promenait d'habitude dans ce jardin, regardant mélancoliquement la Garonne, ou écoutant sans les entendre les propos des pécheurs qui formaient diversion à ses pensées.
Accoudée sur la balustrade qui clôt le jardin, elle suivait l'horizon bleu, au fond duquel pointent les Pyrénées nuageuses. A ses côiés, Mamette, ravaudant quelque linge, subissait, dans une demi-somnolence, la douceur du climat ; rarement la vieille servante ouvrait la bouche, sinon quand soufflait le vent marin, un des grands motifs de conversation de Toulouse.
Vers onze heures, Paule, ayant fait sa toilette, guettait l'arrivée de son père à l'une des fenêtres de la façade.
Un bras à demi-nu posé sur l'accoudoir de la fenêtre, entourée de panoplies d'armes sculptées entre chaque embrasure, Paule faisait penser aux châtelaines qui, assises à la fenêtre d'une tourelle élevée, attendaient pendant des années entières le retour de la croisade de leurs chevaliers.
Le cœur de Negogousse battait quand, au tournant de la rue, il apercevait se détachant sur le bleu de l'horizon les cheveux blonds de sa fille.
— Que ma Paule est belle! pensait le marchand, qui ne se doutait guère que la riche Maison de pierre, son peuple de statues, les cornes d'abondance qui versent à profusion des fleurs et des fruits dans les enroulements de l'architecture, ne comblaient pas le vide du cœur de sa fille.
Il faut être né dans ces quartiers parlementaires pour en comprendre le charme grave. Tout mouvement en est absent, à l'exception d'une vieille servante sortant de longs corridors au fond desquels la lumière se joue dans de petites cours qui rappellent les tranquilles intérieurs de Pierre de Iloogh
Si quelque dame âgée descendait les marches de son hôtel pour aller entendre la messe à l'église de la Daurade, Paule surprenait des regards secs et froids qui prouvaient la médiocre sympathie que son père inspirait dans le quartier.
De vieux messieurs en douillette se montraient dans la matinée, les uns pour se rendre au tribunal, d'autres pour assister aux offices. Pas un n'avait de sourire pour la jeune fille, qui se sentait comme clottrée dans la riche Maison de pierre.
La noblesse ne pardonnait pas au marchand d'huiles d'avoir eu l'audace de s'établir dans un quartier consacré aux anciennes familles; le luxe du splendide hôtel offusquait les voisins habitués à regarder la Maison de pierre comme réservée aux descendants des capitouls, dont le blason était sculpté sur la fa
— Vraiment, dit un jour madame de Parrequeminières, pourquoi cette épicerie ne fait-elle pas gratter le blason pour sculpter à la place un pitcharrou l ? Des nombreuses épigrammes improvisées sur iSegogousse dans les salons du quartier de la Dalbade, celle-ci prit corps. Longtemps la Maison de pierre fut appelée la Maison du pitcharrou. par la noblesse caustique.
Paule ignora ces malignités ; elle n'avait de rapports qu'avec l'abbé Desinnocends, curé de la Dalbade, qui n'était pas d'un caractère à faire connaître à Negogousse le ridicule dont ses voisins l'accablaient. Luimême, d'ailleurs, l'abbé Desinnocends, n'avait pas conquis les bonnes grâces de ses paroissiens, qui ne réservaient leurs hommages à l'église de la Daurade, qu'à cause du souvenir de Clémence Isaure qui y est attaché.
Toulouse, quelque importance commerciale que prenne plus tard la cité, restera toujours la patrie de Clémence Isaure, des Jeux Floraux, du Capitole. de la noblesse de robe et des sentiments religieux.
Malgré les commotions politiques et les bouleversements sociaux du dernier siècle, Clémence Isaure sert de drapeau aux regretteurs du passé. C'est ce qui explique pourquoi la noblesse suivait les oftices de la Daurade, placée sous le patronage de Clémence Isaure ; cumment l'abbé Desinnocends vivait isolé dans sa modeste cure, et comment il s'était attaché à la jeune
1 Le pitcharrou est un grand ?ase de terre dans lequel l'huile s'expédie;
iille qui, n'ayant pas de quartiers de noblesse, allait entendre la messe basse à sa paroisse.
La religiosité ne tenait pas une large place dans le cerveau de Xegogousse ; grâce cà Paule, il devint la providence de l'église abandonnée. Il faisait à sa tille une petite rente, qui passait presque tout entière dans les mains de l'abbé Desinnocends, quoi que fit celui-ci pour se défendre de ses largesses. Il y était si peu habitué ! Mais l'argent ne restait pas longtemps dans la bourse du curé. L'église avait besoin de nombreuses réparations, et les dons n'affluaient pas, sauf ceux de Paule.
M. Desinnocends était donc le seul étranger qui franchit le seuil de la Maison de pierre, et Paule se plaignait de ne l'y pas voir plus fréquemment, car entre elle et le prêtre régnait une affinité de sentiments qui la rendait heureuse. En compagnie du curé de la Dalbade, le vide de son cœur était rempli. 2\egoçousse ne demandait pas mieux que d'inviter chaque jour M. Desinnocends à sa table, si le curé ne se fût excusé de ne pouvoir accepter plus d'une fois par semaine.
Ce jour-là était une fête pour Paule. Le jeudi consacré à M. Desinnocends, le dimanche où elle allait à la paroisse, sa physionomie perdait son caractère habituel de mélancolie.
Un matin, Paule, ouvrant sa fenêtre, aperçut en face d'elle, dans la maison voisine, un jeune homme qui leva les yeux au bruit de l'espagnolette.
Paule rougit et baissa les yeux.
Dans la petite maison occupée depuis peu par une veuve, les rideaux du premier étage ayaient été jusque-là scrupuleusement tirés.
Le sang aux joues, Paule, gênée par une émotion soudaine, chercha une contenance, feignant de regarder au loin si son père ne venait pas; gênée dans ses mouvements, honteuse, elle se sauva tout à coup dans ao coin de sa chambre.
Y ne biche, qui a entendu un bruit de feuilles près de la mare où elle se désaltère, n'est pas plus alerte à la fuite.
S'asseyant sur une chaise, Paule, étonnée des bat-
I i LA COMÉDIE ACADEMIQUE.
temeuts de son cœur, se dit que le voisin devait sourire de celte brusque disparition. La main sur les yeux, comme pour cacher sa propre rougeur, elle réfléchit.
Autant qu'un rapide coup d'œil le lui avait permis, Paule, au milieu de son trouble, se rappelait un jeune homme aux yeux doux et spirituels.
Était-il encore à la fenêtre? Qu'v faisait-il? S'il restait, Paule n'osait sortir du coin où elle était blottie. Elle songea à quitter sa chambre, mais Tunique porte de sortie donnait en face de la fenêtre voisine.
Reparaître à la fenêtre, c'eût été de la coquetterie; la fermer, n'était-ce pas indiquer au jeune homme qu'il avait été vu?
Un singulier émoi agitait Paule, qui jamais n'avait ressenti de telles sensations? Pourquoi son regard se voilai l-il? Pourquoi ces battements de cœur qui semblaient remplir le boudoir? Pourquoi Pair était-il tout à coup plus rare et plus doux? Et le soleil qui semblait briller subitement d'un nouvel éclat !
Paule n'osait à cette heure se regarder dans une glace. Elle craignait d'être « affreuse. »
Paule a presque peur du jeune homme. Oue pense* l-il? Voilà ce qu'elle voudrait voir. IVa-t-elle pas été imprudente de se sauver ainsi? Que faire?
Retenant son souffle (Paule craignait que de l'autre côté de la rue on ne l'entendit respirer/, la jeune fille s'était levée, posant un pied timide sur le tapis. Au fléchissement de son corps, elle sentit que l'émotion n'était pas encore dissipée.
— Qui peut être ce jeune homme? se demanda Paule, songeant à l'isolement dans lequel se renfermait son père vis-à-vis de ses voisins.
Encore, si la vieille Mamclte se fut trouvée là, on eût pu en tirer quelques renseignements. Paule savait maintenant ce qui manquait à son bonheur. La solitude de la Maison de pierre lui pesait.
Quelles singulières pensées peut amener l'ouverture d'une fenêtre ! Paule en était surprise.
— Courage ! se dit-elle.
S'étant levée, elle alla ver? la fenêtre, dont un des battants se repliait à angle droit dans la chambre ; cependant Paule s'arrêta tout à coup.
Elle ne pouvait voir la maison voisine qu'en se présentant à la fenêtre, et elle n'osait tenter une entreprise si hardie.
Par un mouvement imperceptible, l'un des battants remua. Paule doucement l'avait poussé ; toutefois le moyen lui parut bon. En obliquant avec précaution la fenêtre à divers intervalles, Paule, protégée par le rideau, put s'assurer que le voisin était encore à son poste.
Paule se dit que ce n'était pas pour le regarder qu'elle poussait ia fenêtre avec tant de précautions. En ce moment, elle eût voulu sortir de sa chambre sans être suivie par un regard curieux ; mais la fenêtre obliquait lentement sur ses gonds, poussée par la main de la jeune fille, qui tremblait comme si elle eût commis une faute.
Elle avait peur qu'un coin de sa robe ne fût entrevu, peur de son ombre sur le tapis, peur de son
manège, lorsque tout à coup In porte s'ouvrit brusquement.
Negogousse, étonné de ne pas voir Paule 5 la fenêtre suivant son habitude, était monté à sa chambre.
— Tu m'oublies, Paule, dit-il.
Une table de toilette adossée au mur favorisa le premier mensonge de la jeune fille.
— J'étais occupée à lisser mes cbeveux, dit-elle; j'avais oublié lheure.
— Comme tu es pâle !... Souffres-tu ?
— Ce n'est rien, père; un moment de malaise... Une sorte de vertige s'est emparé de moi pendant que j'étais à la croisée.
En même temps Paule poussait résolument la fenêtre. L'arrivée de son père lui rendait sa présence d'esprit.
— Un vertige! s'écria Negogousse. La fenêtre estelle si haute?
Paule sauta au col de son père pour l'empêcher de mesurer la distance du premier étage.
— C'est passé, dit-elle... Mais ne sois pas étonné de ne plus me voir à cette fenêtre de quelque temps...
En effet, Paule n'ouvrit plus la croisée pendant deux jours ; mais elle profitait du moindre instant de liberté pour s'embusquer derrière les rideaux afin de revoir le jeune homme. Ainsi elle put l'étudier à loisir.
Assis près de la fenêtre, le voisin semblait plongé dans la lecture d'un livre posé sur ses genoux ; à tout instant ses yeux inquiets se relevaient et comme à regret s'abaissaient sur le gros volume qu'il devait mé-
diocremont comprendre, car à chaque page il le reposait, se levait et semblait vouloir percer du regard les mers de la Maison de pierre.
Le jeune homme avait une physionomie fine et ouverte.
— Il semble chagrin, pensa Paule, de ne plus voir la fenêtre ouverte.
Elle n'osa pas penser : « me voir, » et elle rejeta les regards du jeune homme sur la curiosité produite par l'intérieur de la chambrette que Negogousse avait fait décorer de perse riante.
Cette comédie dura huit jours, à la suite desquels Paule se dit que sa chambre manquait d'air et qu'il ne fallait pas l'en priver parce qu'un jeune curieux demeurait en face.
Après maints combats, un matin qu'elle se demandait s'il fallait prolonger la punition du voisin, Paule aperçut la fenêtre d'en face fermée.
Elle ressentit un malaise inconnu.
Était-// parti?
Paule regarda dans la rue sous le prétexte d'attendre son père ; mais elle ne l'avait jamais attendu de si longues heures, inquiète. L'arrivée de Negogousse ne lui rendit pas la tranquillité ; cependant Paule essaya de sourire à son père, pour tirer de lui quelques renseignements sur les voisins ; toutefois ce ne fut qu'à l'aide de petits mensonges qu'elle amena la conversation suivant ses souhaits.
— J'ai vu, dit-elle, sortir madame Falconnet.
— Ah ! dit Negogousse, qui ignorait le nom de sa voisine.
Paule ne tarissait pas en compliments sur l'extérieur distingué de madame Falconnet.
— Je ne la connais pas, dit Negogousse,
— Elle tenait un paroissien à la main, dit Paule surprise elle-même de ses fables, car la sortie de la veuve n'existait que dans l'imagination de la jeune fille.
— Les habitants de ce quartier, dit Negogousse, passent leur vie à l'église de la Daurade,
Intérieurement , Paule souhaitait que le jeune homme, sans doute fils de la voisine, accompagnât la vieille dame aux offices.
— Petit père, continua Paule, me permettras-tu d'aller un dimanche entendre la messe à la Daurade?
— Que dirait l'abbé Desinnocends?
— Tu as raison, reprit Paule.
— Sans doute, tu peux aller à la Daurade ; mais il faudra confesser ce péché de curiosité à l'abbé Desinnocends.
— C'est un caprice, dit Paule, qui, alors seulement, pensa aux petits mensonges qu'elle aurait à avouer à son confesseur.
L'arrivée de Ma mette mit ternie à cette conversation. Paule, se sentant devenir rusée, ne voulait pas entamer le chapitre de la voisine devant la servante. Quand celle-ci fut sorlie :
— Madame Falconnet vit seule sans doute? dit-elle.
— Tu t'intéresses à cette dame? demanda ?s'egooousse.
La question lit frémir Paule et la rendit prudente. Elle vit son secret, son joli secret découvert. Pour le
mieux déguiser, elle fit mille cajoleries à son père, caqueta sur les choses les plus diverses, et n'eut de cesse que quand Negogousse lui eut promis de remmener le soir même, à l'heure de la retraite, sur la place du Capitole.
— J'aime tant les trompettes ! dit Paule.
Et elle faisait le tour de la table, le poing sur la hanche, sonnant de gaies fanfares qui remplissaient d'épanouissement le cœur du marchand d'huiles.
Ces fanfares cachaient de secrètes émotions.
Paule dormit mal. Des rêves bizarres et anxieux traversaient son sommeil.
Au matin, vers neuf heures, elle courut à son observatoire. Les rideaux d'en face étaient toujours soigneusement tirés.
Paule ressentit des sortes de barres dans la poitrine.
Elle descendit au jardin, y cueillit des pensées dont la couleur cadrait avec sa mélancolie, et les disposa dans un verre qu'elle posa sur la fenêtre.
Ce fut une journée de brouillards pour Paule, qui, accoudée sur la balustrade du jardin, la tète levée vers le ciel, s'irritait de l'immobilité des nuages tristes, lourds et paresseux.
La nature semblait s'associer à son dégoût de la vie. Ce jour-là l'existence pesa à la jeune fille.
La cloche de l'église de la Dalbade sonnait un enterrement.
Paule songea combien les êtres qui disparaissent de la vie sont heureux. Elle aussi eût voulu échapper à ses tristesses.
De quoi souffrait-elle? Elle n'eût pu le dire ; jamais pareils soucis ne s'étaient emparés d'elle.
La cloche des morts redoublait de tintements lugubres, appelant les fidèles à prier pourl'àmc du défunt.
L'esprit à l'unisson de cette funèbre sonnerie, Paule monta à sa chambre, d'où elle pouvait voir défiler le cortège.
En ouvrant la porte, elle reçut une telle commotion que ses genoux fléchirent.
A la fenêtre de la maison d'en face s'épanouissaient des roses fraîchement cueillies !
La cloche de la Dalbade continuait son tintement lugubre. Un gai concert se donnait dans le cœur de Paule.
Les prêtres sortirent de l'église en chantant une sombre psalmodie. Paule écoutait les oiseaux babiller dans les platanes d'un jardin voisin.
Quand le convoi passa au bout de la rue, Paule se retira au fond de sa chambre pour oublier la mort.
— Il est doux de vivre ! pensait-elle en ce moment.
Les fleurs de la fenêtre d'en face avaient transformé ses pensées en un clin d'œil. L'odeur des roses arrivait jusqu'à elle, quoiqu'une rue la séparât du bouquet. Ses sens étaient affinés tout à coup. Des roses s'échappait un parfum frais et suave plein de mystérieuses promesses.
D'un bond Paule descendit l'escalier, courut dans
le jardin et cueillit des œillets avec une agitation telle que Mamettele remarqua. Paule avait hâte de remplacer le mélancolique bouquet de pensées qui ne répondait plus à l'état de son cœur. Elle n'avait pas soupçon du langage des fleurs ; mais la tendre couleur d'œillets blancs piquetés de joyeux points rouges lui semblait une réponse naturelle aux roses du voisin.
— Y a-t-il une intention dans ce bouquet ? se demandait Paule sous le coup d'émotions diverses.
Pourtant elle se reprochait d'avoir répondu parles œillets, qui semblaient créer une entente entre elle et le jeune homme. Elle eut peur de sa propre audace. Dans quel embarras la mettrait la présence subite du voisin à la fenêtre ! Alors elle redescendit au jardin, où la vieille Mamette faisait des réflexions sur la nature changeante des jeunes filles.
Tout à l'heure Paule, affaissée sur la balustrade, suivait mélancoliquement à l'horizon le cours des nuages; maintenant elle courait, vive et légère, dans le jardin, s'arrètant, comme un papillon, près de chaque rosier. Elle eût voulu que la rose lui confiât son secret, le secret symbole qui gît au fond du calice ; la tendre verdure des feuilles, le doux incarnat de la fleur l'enivraient sans lui répondre.
Au cœur de chaque rose était tapi le souvenir du voisin. Paule osait à peine passer derrière un massif de rosiers, craignant que le jeune homme n'y fui
caché.
Tout à coup elle s'arrêta devant Mamelte.
— Il y a un enterrement à laDalbade, dit-elle. Quelqu'un de nos voisins est-il mort?
— Je ne le crois pas, mademoiselle ; nous aurions vu des tentures à la porte.
— Il m'a semblé, dit Paule revenant sur son premier mensonge, que madame Falconnet était engrand deuil.
— Il est possible, mademoiselle.
— Serait-ce une personne de sa famille ? Mamelle ayant répondu qu'elle l'ignorait, alors
Paule fatigua la vieille servante de tant de questions, que celle-ci s'écria :
— Votre père, mademoiselle, m'a défendu de m'occuper des affaires du quartier. Aussi, quand je sors, je baisse les yeux pour ne pas voir ; je ne saurais dire comment sont les gens porte à porte.
L'entretien en resta là, Paule craignant de montrer à Mamette une curiosité trop vive. Elle se résigna à ne rien savoir. Qu'importe ! son cœur était plein de souvenirs.
Ce jour-là elle s'endormit le sourire sur les lèvres. Les agitations de la nuit précédente avaient fait place à un sommeil léger et transparent qui permettait à la jeune fille de se voir dormir, aus^i heureuse que le plongeur qui, à travers les profondeurs de l'onde, aperçoit des trésors enfouis.
La chambre à coucher de Paule donnait sur le jardin. Réveillée de grand matin par le chant des oiseaux, la jeune fille fit sa toilette en un clin d'œil, regrettant que son premier regard ne pût s'arrêter sur la fcnèlre voisine. Pourtant elle n'osa se rendre tout de suite à sa chambre : il lui semblait que chacun eût pu lire son impatience dans ses yeux.
— Tu deviens matinale ! dit Negogousse qui la rencontra.
— 11 l'ait si beau ! dit-elle.
— Va respirer L'air du jardin, mon enfant.
Paule profita de la sortie de son père pour raccompagner jusqu'à la porte. D'un coup d'œil elle aperçut sur la fenêtre d'en face des roses si fraîches qu'elles avaient été certainement cueillies le matin même.
— Et votre déjeuner, mademoiselle ? cria Mamette, qui voyait la jeune fille grimper l'escalier avec une précipitation inaccoutumée.
Paule ne l'entendit pas.
Devant la fenêtre de la maison voisine était une petite table, devant la table le jeune homme, devant le jeune homme un gros livre.
Paule ressentit une sensation si douce qu'elle crut se trouver mal. Lentement, ses longs cils s'abaissèrent pour voiler l'émotion de ses regards ; ses cils si pudiques semblaient saluer le voisin. Quoiqu'un nuage rosé parti de son cœur empêchât Paule de distinguer les traits du jeune homme, elle ressentait un double émoi. Il lui semblait que de la fenêtre d'en face partait un courant qui lui faisait approcher sa table à toilette, prendre une broderie dans le tiroir et mettait en mouvement ses mains, sans sa volonté.
De doux bourdonnements tintaient dans ses oreilles. La jeune fille n'entendait rien, pas plus qu'elle ne voyait ; les mouvements de son aiguille étaient commandés par une force mystérieuse, indépendante d'elle, qui faisait que machinalement les dessins de
LA COMEDIE ACADEMIQUE. 2b
son patron de broderie étaient recouverts de soie comme par une fée qui conduisait sa main.
Paule se sentait touchée par de tendres regards mystérieux. Elle osait à peine respirer, s'efforçant de contenir le souffle de sa poitrine. Pour n'être pas trahie par son émotion, elle gardait une immobilité absolue.
Ses mains, elle eut voulu les cacher; mais ce à quoi elle ne pensait pas était peut-être l'endroit le plus délicat de sa beauté, celui sur lequel s'ébattait le regard du jeune homme qui, feignant de lire, détachait ses yeux du volume pour les reporter vers un cou élégant au bas duquel se jouaient de capricieuses boucles de cheveux.
Plus fines que la soie, tendres comme de jeunes pousses au pied d'un arbre, ces boucles se modifiaient au moindre souffle du vent et formaient par leur blond délicat une opposition à l'ivoire transparent du cou.
Les yeux étaient baissés, les joues à demi cachées par les grappes de cheveux ; mais le joli cou révélait la distinction, la santé, la jeunesse.
Ouoi qu'elle fit, Paule ne pouvait masquer entièrement sa bouche rose et mutine qui semblait se gendarmer que sa maîtresse fut tant regardée.
Par moment une ombre de sourire, qu'eut voulu comprimer la volonté, se dessinait sur ses lèvres, sourire témoin des sensations qui se jouaient au dedans de Paule. L'inquiélude s'y mêlait à une sorte d'enjouement produit par la situation où se trouvait la jeune fille.
Qui l'avait conduite à la fenêtre, sinon une pression mystérieuse dont jusque-là elle n'avait pas éprouvé la force? Fallait-il compter sur cette aide inconnue pour sortir d'embarras?
— Il va mal penser de moi ! se dit Paule effrayée de l'audace avec laquelle elle s'exposait à tant de regards.
Un rayon de soleil vint à son secours.
Le ciel, jusque-là voilé par des nuages épais, se montra tout à coup dans sa pureté, et le soleil se précipita dans la petite chambre, forçant Paule à tirer la moitié du rideau pour s'en garantir.
La nature semblait prendre sous sa protection les deux jeunes gens, car à peine Paule fut-elle à demimasquée par le rideau qu'un bruit de serrure, qui partait de la chambre d'en face, fit lever les yeux de la jeune fille, quoiqu'elle eût juré intérieurement de ne pas se montrer davantage. Les regards se croisèrent encore une fois ; mais ceux du voisin étaient pleins de regrets.
Il baissa la tète, en manière de salut ; et comme la porte d'en face s'ouvrait, laissant sur la figure du jeune homme des traces non équivoques de contrariété, Paule, penchée sur sa broderie, resta l'aiguille inerte sans s'en apercevoir.
Il l'avait saluée !
Ainsi le hasard seul ne les mettait plus en présence. C'était déjà comme une promesse de se revoir. À l'émotion dont le cœur de Paule fut rempli, la jeune fille se dit qu'il y avait maintenant en elle un germe qu'il lui serait difficile d'arracher.
Quelque chose d'indéfinissable lui avait manqué jusque-là qui avivait ses facultés en teintant de nuances pourpres des horizons un peu gris.
Trois figures se présentèrent à Paule tour à tour : celles de son père, de l'abbé De<innocends et de Mamette, toutes trois semblant l'interroger.
Paule ferma les yeux pour échapper à ces visions. Elle se retranchait derrière de splendides rayonnements, comparables à ceux d'une rose de vitraux à travers laquelle passent les pourpres lueurs d'un soleil couchant.
Par instants, Paule sentait son corps flotter sur des vagues irisées ; son âme s'envolait sans fatigue, comme l'oiseau, vers des pays inconnus qui n'étaient que bocages et verdure. Enivrée d'une musique suave, en ce moment Paule ne se rendait pas compte de la petite chambre où elle était non plus que de la broderie tenue par ses mains.
Ces dangereuses contemplations devaient être traversées par plus d'un événement.
Raymond Falconnet, le lendemain de ces longs regards, entrait dans l'étude de maître Trebons, l'avoué le plus considérable de Toulouse.
Le condamné politique oublie les chaînes qui le garrottent en voyant sur les murs de son cachot une idéale figure de la Liberté. L'homme de génie, dans une mansarde sans feu, ferme les yeux sur son estomac affamé on rêvant à la gloire. La figure de Taule apparaissant au fond de l'étude où entra Raymond, lui fit passer courageusement par dessus les premières aridités du droit, dont ne pouvaient le distraire les étudiants ses compagnons, natures abruptes qui, de l'Auvergne et des provinces voisines, venaient à Toulouse comme à la capitale du Midi.
Café, théâtre, grisettes, autant de plaisirs auxquels les clercs mordaient avec leurs dents de montagnards.
Raymond ne goûtait pas à ces fruits. Son paradis était ailleurs.
Sur le dos d'un grand cartonnier placé derrière le bureau du maître clerc, brillait comme un nimbe éblouissant le nom de Negoi^ousse, un des plus importants clients de Tétude. Raymond regardait ce nom quand d'insupportables détails de procédure l'accablaient.
C'est un ami fidèle qu'un premier amour. Grâce à cette compagnie, Raymond put supporter les conversations de ceux qui l'entouraient, sans en être choqué. Comme aussi il lui fut permis de garder le silence sans inquiéter ses compagnons, car l'amour qui gisait au fond de son cœur et de ses yeux donnait à chacun de ses regards un charme auquel il était difficile d'échapper.
Tout de suite Raymond gagna la sympathie de ses camarades. Il parlait rarement; mais le peu de paroles qui s'échappaient de sa bouche étaient franches et cordiales. S'il levait les yeux, un éclair de bonheur illuminait pour ainsi dire la sombre étude, et c'était avec un sourire qu'il entendait parler de Miettou et de Martril, deux célèbres grisettes de Toulouse qui troublaient les cœurs de tous les clercs.
In nouvel arrivant vint raffermir les sentiments de cordialité que portaient à Raymond ses camarades.
In matin, se présenta dans l'étude un prêtre suivi d'un jeune homme qui restèrent près d'une heure dans le cabinet de Me Trebons, et bientôt l'avoué annonça aux clercs un nouveau camarade.
Toutes les têtes se relevèrent joyeuses.
— Messieurs, reprit Me Trebons, avec une gravite inaccoutumée, je crois devoir vous inviter désormais à la plus grande réserve dans vos discours. M. Saturnin de Poucbarramet, que M. l'abbé Supplici veut bien me confier, appartient à une des plus notables familles du Périgord.
Les figures des clercs s'allongèrent,
. — 11 faudra donc prendre garde à vos propos, messieurs, continua Me Trebons. M. Saturnin de Poucharramet ne doit pas être exposé à de choquantes familiarités. Julien, dit l'avoué en s'adressant à son maître clerc, vous veillerez à mes recommandations. Je dois reconnaître la confiance que me témoigne M, l'abbé Supplici en me chargeant de l'éducation juridique d'un des membres de la famille Poucharramet.
L'avoué rentra dans son cabinet.
— Solennelle présentation ! dit à voix basse le maître clerc à Raymond, qui lui faisait vis-à-vis, courbé sur le pupitre d'en face.
Raymond, tout entier au souvenir de Paule, avait à peine entendu le discours de l'avoué.
La porte du cabinet s'ouvrit de nouveau ; alors les clercs regardèrent à la dérobée deux hommes qui en sortaient, l'un habillé d'une soutane, l'autre d'une redingote jouant elle même à la soutane.
— .Monsieur de Poucharramet, dit l'avoué, j'ai l'honneur de vous présenter mes clercs.
Eu ce moment tous baissaient la léte et les plumes faisaient crrrr sur le papier.
— Monsieur l'abbé, voici M. Julien, mon maître-
clerc, qui initiera aux premières études de droit M. Saturnin de Poucharramet.
Le maître clerc, retranché derrière des liasses de dossiers, les remuait avec les apparences d'un homme très-occupé. L'avoué ne comprit pas tout d'abord que les têtes penchées sur les pupitres, les grincements des plumes et les entassements de dossiers masquaient la fâcheuse impression produite par l'arrivée de l'abbé Supplici et de son élève.
Sou élève, on n'en pouvait douter. Certainement il sortait d'un séminaire, en ayant gardé l'empreinte. La redingote noire d'un drap commun semblait coupée par un tailleur de sacristie et les cheveux inégaux étaient remplis d'échelles, qui sont le propre des ciseaux des gouvernantes de curé.
— Maître Trebons, dit le prêtre, j'ai confiance en vous, confiance en vos soins, confiance en vos lumières, confiance en ces jeunes esprits dont vous avez la direction, et je laisse en vos mains M. Saturnin de Poucharramet.
— Monsieur l'abbé, vous n'aurez pas à regretter une confi ince dont je suis fier, dit l'avoué en reconduisant M. Supplici.
Le nouveau venu resta au milieu de l'étude, les yeux baissés, les mains sur sa poitrine, jusqu'au retour de M' Trebons.
— Comment, Julien, dit l'avoué d'un ton de reproche, vous n'avez pas indiqué une place à M. de Poucharramet?
Le maître clerc, pour s'excuser, montra les pupitres occupé-.
— Ces messieurs se serreront, dit l'avoué.
En ce moment le crrrr des plumes sur le papier était au comble de l'accentuation, les clercs feignant
une excitation au travail qui n'était pas dans le habitudes. Courbés sur le papier timbié. ils expédiaient les grosses avec une ardeur si particulière que M Trebons ne put se méprendre sur cet acharnement à la besogne, qui cachait une mauvaise réception au nouveau venu.
— Monsieur Raymond, dit l'avoué, veuillez faire place à Saturnin.
— Saturnin \ s'écria Raymond en regardant alors p<>ur la première fois le nouveau clerc, est-ce bien tm?
Et il se leva pour lui donner la main sans remarquer rembarras que lui témoignait son compagnon de classe des premières années.
Raymond avait serré cordialement les mains du nouveau venu : ce n'était pas par une vive étreinte que répondait Saturnin. Sa main se laissait prendre, flasque et inanimée, sans rendre la pression.
— Je suis Raymond, tu me reconnais bien '!
Et ses yeux tentaient en vain de plonger dans les paupières baissées du séminariste, au coin desquelles gisait un regard hybride.
— Il est timide, se dit Raymond, pensant que l'introduction de Saturnin au milieu de ses nouveaux compagnons le mettait à la gêne.
— Viens à côte de moi. dit-il en le prenant par la main et en le conduisant au pupitre désigné par ['avoué.
— N'est-il pas singulier de se retrouver ainsi-, après huit ans? s'écriait Raymond.
Saturnin ne répondait pas.
Mais Raymond, prédisposé par l'amour à faire largesse d'affections, ne remarquait pas la réserve de son ancien camarade.
Le cœur de Raymond était plein de vrilles amicales qui, comme celles du chèvrefeuille, cherchent des rameaux pour s'y accrocher. L'amoureux avait des trésors d'expansions qu'il jetait en prodigue, ignorant combien peu d'hommes sont propres à recevoir ces semences.
Ainsi Raymond épargna à Saturnin les désagréables mystifications qui attendent tout nouveau dans une étude d'avoué. Les clercs, par sympathie pour leur camarade, ne soumirent pas le séminariste aux épreuves qui font connaître le caractère et la patience des débutants ; et pourtant le patronage de l'abbé Supplici ne pouvait que faire redoubler de rigueur envers un homme si chaudement recommandé. L'amitié témoignée par Raymond à son ancien camarade suffit pour étouffer ces mauvaises dispositions.
Huit jours de stage avaient mis Raymond au courant des débuts d'un clerc. Il s'ef.'orça d'en adoucir les angles, agissant avec Saturnin comme si l'avoué le lui eût particulièrement recommandé ; cependant le protégé de l'abbé Supplici restait vis-à-vis de son ancien camarade dans la réserve du premier jour, ne rendant pas confidences pour confidences.
Avant fait ses premières études de dix à douze ans au petit séminaire de Notre-Dame de Consolation, en
compagnie de Saturnin, Raymond avait protégé son camarade, chétif de corps, contre les at'aques des « grands. » Tous deux étaient pauvres, et Saturnin ne . portait pas alors ce nom de Poucharramet que l'avoué faisait sonner dans l'étude à l'égal des plus grands titres de noblesse. Le bonheur qu'il éprouvait de voir son ami appartenir à une riche famille, Raymond eut voulu le témoigner chaleureusement. Saturnin ne laissait pas prise au\ souvenirs de jeunesse.
Ses gestes, qui choquaient toute l'étude, offraient une sorte d'onction qu'un mot de clerc railleur peut rendre.
— M. de Poucharramet, disait le maître clerc, a une tonsure en dedans.
C'est pourquoi Raymond ne put arrêter les railleries pendant l'absence de son camarade. Il disait : Saturnin; les clercs répondaient : M. de Poucharramet.
Le protégé de l'abbé Supplici ne goûta jamais aux joies de la familiarité entre jeunes gens. Ex et à l'heure, occupé de son travail, Saturnin ne donnait pas prise aux reproches du maître clerc ; mais à peine sortait-il que l'étude retentissait de sarcasmes sur son compte.
Les étudiants de Foix, de Tarbes, ceux d'Agen, d'Audi et de Montauban faisaient corps avec les Toulousains contre le nouveau. Il avait passé dans l'étude de Me Trebons des jeunes gens d'Auriilac et de Marvejols qui, nécessairement, subirent les plaisanteries traditionnelles relatives aux Auvergnats; mais le titre de noblesse que 1 avoué faisait sonner à tout propos,
joint au souvenir de l'abbé, mettait ehacun en suspicion contre le nouveau venu.
Les clercs crurent remarquer que Saturnin, la tête dans les mains, faisait une prière avant de se mettre au travail ; il était certain que chaque jour il entendait une messe basse avant l'heure de l'étude. On le vit sortir de l'église, et un gros paroissien qui s'échappa de sa poche confirma le fait. Tous ces détails excitaient les railleries des clercs, race de mécréants qui, de dix huit à vingt-cinq ans, s'inquiètent plus de leur perdition que de leur salut.
C'était un censeur, un dévot, un fanatique, au milieu de l'étude.
Jusque-là un joyeux scepticisme avait régné parmi les clercs. L'arrivée de Saturnin y mit un terme. Les jeunes gens se sentaient gênés en face de l'ex-séminariste, le maître clerc leur recommandant la prudence, pour avoir été admonesté par Me Trebons de la liberté de langage qui existait dans son étude. On en conclut que Saturnin faisait des rapports au patron, et la délation est le plus grand des crimes pour la jeunesse.
Un passe-droit de l'avoué acheva de miner Saturnin dans l'esprit de ses camarades.
Le maître clerc occupait la moitié d'une table sur laquelle s'élèvent de longs pupitres de bois. Deux de ces pupitres appartenaient au représentant de Me Trebons : 1 un sur lequel il travaillait, l'autre en face ducpiel s'asseyaient les clients exposant leurs affaires en l'absence de l'a\oué.
Du côté opposé de ce bureau se tenaient Raymond et Saturnin ; c'étaient deux places côte à côte, occupées
de fondation par les nouveaux clercs, afin que le principal, en face d'eux, pût surveiller leur besogne.
Une huitaine après son introduction dans l'étude, Saturnin resta seul maître des deux places. Raymond fut rejeté à une autre table.
Fait médiocre en apparence. Les clercs ne le pensèrent pas. Ils jugèrent que celte position était une sorte de hiérarchie que l'avoué voulait consacrer en faveur de M. de Poucharramet; mais le plus peiné de ce changement fut Raymond, qui perdait de vue le carton sur lequel brillait le nom de Negogousse !
La Fête-Dieu, dans le Midi, est une cérémonie religieuse qui laisse bien en arrière celles du Nord. Marseille, Arles, Montpellier, Toulouse luttent de richesse et d'apparat dans ces fêtes, qui empruntent au printemps ses fleurs renaissantes.
Les jeunes filles aiment ces spectacles, souvenirs d'enfance. Paule avait dépouillé son jardin des plus belles fleurs pour les effeuiller devant la Maison de pierre, où, à quelques pas, un somptueux reposoir devait être béni par l'archevêque.
Raymond profita du passage de la procession pour regarder à son aise Paule, qui tantôt se montrait à la fenêtre de sa chambre, tantôt descendait sur le pas de la porte, avec la conscience d'être suivie par les regards de l'étudiant.
Tout dans la rue était fleur et verdure ; le pavé dis-
paraissait sous le sable, les marguerites et les roses. La nature semblait en fête et les cœurs des deux jeunes gens étaient à l'unisson de la nature.
Raymond pouvait regarder Paule sans que ses regards fussent interprétés par les voisins, et l'amoureux s'en donnait à cœur joie, ne se lassant pas d'admirer la jeune fille qui allait au reposoir voisin porter quelque ornement, ajoutait une touffe de buis aux tentures de la façade, disparaissait tout à coup, revenait avec une gerbe de fleurs, lançait vers la fenêtre ou se tenait Raymond un coup d'œil furtif, allait, venait, gourmandait Mamette, montait sur une chaise pour piquer de grosses roses aux portières.
Le ciel jouait sa partie dans ce concert de fleurs. Chaque figure qui se montrait aux fenêtres était souriante : mais Paule et Raymond étaient les plus heureux du quartier. Les sourires de chacun leur permettaient de se sourire, et leur félicité intime profitait de l'ivresse générale. Maintenant ils pouvaient se regarder et déguiser leurs propres sentiments à la faveur de la Fête-Dieu.
Paule portail ses yeux sur I tapis de fleurs du pa les relevait vers Raymond et semblait lui dire : — La fête qui éclate dans mon cœur m'a commandé d'effeuiller les roses et les marguerites du jardin pour saluer le passage de la procession.
Lès yeux de Raymond répondaient : — Ces fleurs
; verdures, pour avoir été cueillies par Paule, rae
it chères , la I i !
Un langage particulier s'échappait des regards des jeunes gens ; ce qu'avait à dire Raymond pouvait se
traduire en quelques mots, et pourtant ces quelques mots n'auraient pas eu de fin sans un roulement de tambours qui annonçait le passage de la procession.
Du bout de la rue de la Dalbade s'échappa un flot de femmes et d'enfants qui couraient, précédant le cortège pour l'admirer à chaque station.
Les tambours se turent. Après le ban solennel succéda une fanfare de musique militaire ; après les instruments, retentirent dans les airs des voix de jeunes filles et d'enfants de chœur.
Bientôt apparurent les baïonnettes des soldats qui formaient l'avant-garde, et derrière ce premier peloton, des enfants, portant au cou de petites mannes, du fond desquelles ils tiraient des gerbes de fleurs pour les lancer dans les airs.
Trois suisses majestueux, couverts de broderies d'or et d'argent, la hallebarde sur l'épaule, faisaient sonner bruyamment leurs cannes à pomme d'or sur le pavé, forçant les curieux à se serrer contre les murailles.
Les orphelins de la Miséricorde, ces abandonnés du monde, groupés sous une croix, filles et garçons, tète rase, vêtus de bure uniforme, contrastaient avec les gais enfants aux cheveux flottants que les mères triomphantes portaient dans leurs bras. Les orphelins chantaient des cantiques, levant les yeux vers la croix où était représenté crucifié Celui qu'on leur avait appris à regarder comme un père.
Une même compassion s'empara de Raymond et de Paule ; la pitié que tous deux éprouvaient passa dans un regard tendre et mélancolique h la fois.
Les bannières défilèrent alors. Celles de la première communion paroissiale avec les jeunes filles dans leur costume de communiantes, tenant des cierges qui palissaient devant l'azur du ciel : mélange de jeunesse et de dentelles, de rose et de blanc, de satin et de gaze.
Aux communiantes succédèrent les Demoiselles de la Persévérance, entourant la bannière de Nolre-Damedes-Tables. Pauvres vieilles filles qui s'étaient entêtées dans le célibat et que la nature avait punies, couperosant le teint, séchant la peau, creusant des rides précoces, allongeant les mentons, pinçant les lèvres, là où auraient dû se poser des baisers d'époux. La plus persévérante de ces vieilles filles portait la bannière ; elle portait également une grosse verrue au menton, et sur la verrue trois longs poils menaçants.
Un sourire s'empara de Paule à la vue d'une matrone porteuse de bannière, dont les mains rouges, débordant sous de larges gants de coton, auraient chassé tout galant assez intrépide pour triompher de cette persévérance. Du groupe des vieilles filles s'échappaient des chants aigres et discordants.
Paule et Raymond avaient ressenti une vive pitié pour les orphelins de la Miséricorde; ils jetèrent un regard railleur sur la congrégation des vieilles filles.
Tour à tour, à la suite du labarum de la mission, se succédèrent les religieuses des différents couvents de Toulouse, les unes couvertes de vêtements grossiers, certaines faisant porter les queues de leurs robes par des femmes attachées à leur service.
Paule plaignait les cœurs méconnus qui cherchent l'oubli derrière la grille des cloîtres.
Les chants qui retentissaient dans les airs lui firent oublier ces impressions. Dans ce panorama mouvant, l'or et les broderies de l'église se mêlaient au parfum de l'encens et des fleurs.
La croix processionnelle, entourée d'acolytes portant des flambeaux, se détachait brillante dans les rayons du soleil ; vers cette croix montait l'encens fumant traversé par les feuilles de roses que lançaient les enfants de chœur.
Une escouade de soldats suivait la croix processionnelle, et si des fanfares joyeuses répondaient aux cantiques sacrés, joies et tendresses se succédaient dans le cœur de Paule et de Raymond.
Les chantres et les prêtres, enfermés dans leurs massives chasubles, suivis de thuriféraires lançant dans les airs les encensoirs brillants, annoncèrent le passage de l'archevêque.
Au loin, avançait lentement, surmonté de panaches blancs, le dais de velours écarlate.
De sa fenêtre, Paule ne pouvait voir le prélat caché par les courtines. Pour recevoir sa part de bénédiction, elle descendit sur le pas de la porte, espérant que la main de l'archevêque, qui semait la bénédiction devant la foule pressée autour du dais, l'amnistierait des légères fautes qu'elle n'osait confier à l'abbé Desinnocends.
II en est des natures du Midi de la France comme des natures espagnoles. La religion se mêlant à l'amour donne naissance à de mystiques sensations où s'épure la passion.
Inclinée sous la main de l'archevêque, Paule remer-
ciait Dieu des jouissances de ce jour de fête ; son cœur, quoique ouvert à l'amour, laissait s'échapper vers le ciel des hommages de naïve virginité.
En ce moment défilaient les pénitents, la figure couverte de sombres cagoules.
Du milieu du groupe se détachait le porteur de croix, pieds nus, qui faisait signe à ses confrères de s'arrêter suivant les mouvements de la procession, car les pénitents étaient la dernière digue aux (lots de la multitude.
Paule allait rentrer à l'intérieur de la Maison de pierre. Ces singulières figures l'arrêtèrent ; les robes et les cagoules, derniers vêtements du fanatisme, parlaient à sa jeune imagination. Des psalmodies lugubres s'échappaient des cagoules, et plus d'un œil sombre brillait d'une flamme étrange.
Lentement les pénitents défilaient, les uns graves comme des membres de l'Inquisition, d'autres courbés par l'âge, ceux-ci humbles, ceux-là farouches.
La procession s'arrêta et Paule se trouva vis-à-vis d'un pénitent de haute taille qui la regardait fixement.
Derrière la sombre cagoule deux yeux brillaient qui, fixement, regardaient Paule. Inquiète, elle tenta de rentrer à l'intérieur; de noirs regards la clouaient sur le seuil de la porte.
Tout à coup le pénitent se pencha vers Paule et murmura quelques paroles qui la firent pâlir et chanceler, au grand émoi de Raymond.
Descendre de sa chambre, demander raison au pénitent, rompre les rangs de la procession, telles fu-
rent les idées qui se présentèrent dans l'esprit de l'étudiant.
Mais la procession avait repris sa marche. Une foule immense se précipitait à sa suite.
P aule était rentrée.
Irrité de ne pouvoir traverser les flots de foule qui le séparaient du mystérieux pénitent, Raymond attendit que Paule reparut à sa fenêtre.
Elle ne revint pas. La petite chambre resta déserte!
Quelles angoisses agitèrent alors le cœur du jeune homme! Ses mains impatientes se crispaient autour de la barre de la fenêtre : son esprit anxieux s'efforçait de pénétrer dans l'intérieur de la Maison de pierre.
Par une seconde vue que possèdent les amoureux, Raymond suivait Paule dans son jardin, émue, pâle! effrayée, et lui-même marchait à pas saccadés dans la chambre, se demandant quelle étrange confidence le pémtcnt avait faite à la jeune fille pour l'émouvoir de telle sorte.
Le cœur des amoureux s'ouvre plus vite aux anpoisses qu'aux félicités.
Il avait suffi d'un instant pour faire oublier à Raymond toute une journée de bonheur, les échanges de long regards, les communications de pensées pendant la fête. Une sombre cagoule troublait ces joies.
Quelles relations pouvaient exister entre Paule et le mystérieux pénitent? L'attention que prêtait la jeune lille aux regards de Raymond avait-elle été découverte par le sombre personnage?
Il fallait que Paule eût été vivement influencée par
quelques paroles pour qu'elle ne revînt pas. Sans
doute elle obéissait à Tordre de ne plus se montrer.
Une barrière se dressait-elle tout h coup entre les
deux amants?
Les amoureux enfantent ainsi de ces questions qui, sous le marteau de la pensée, se développent et torturent le cœur du forgeron solitaire.
La tète en feu, la poitrine oppressée, Raymond était en proie à des tourments inconnus. Sa chambre lui semblait une prison. Raymond manquait d'air. Il eut voulu sortir, marcher à travers champs, et il fallait rester !
Si Paule reparaissait à sa fenêtre !
La nuit vint. Paule ne se montra pas.
Raymond sortit en courant. Il avait soif de respirer la fraîcheur du quai ; mais toujours le souvenir du pénitent lui revenait à l'esprit, apportant d'amères inductions. Un fanatique avait terrifié la jeune fille. Ouel était ce fanatique?
Les pénitents du Midi sont des croyants au milieu desquels se glissent des ambitieux : cela se voit dans toute corporation, qu'elle soit rivile ou religieuse.
Vers 1852, la société des pénitents de Toulouse déclinait, amoindrie par la création des sociétés de Saint-Yincent-de-Paul. Les anciens meneurs de l'ordre des pénitents trouvaient dans la nouvelle fondation religieuse un élément hiérarchique qui manquait sous les cagoules égalilaires. L'ouvrier, reçu pénitent, devenait trop facilement l'égal du nohle et du bourgeois : pauvres et riches portaient la même robe, égrenaient le même chapelet. Pas un signe de distinction, pas un cordon, pas une broderie qui indiquassent la fortune ou la noblesse de l'homme.
Il est peu d associations qui puissent se maintenir dans une telle égalité. Les gens du peuple, au contraire, étaient restés fidèles à la corporation, fiers de ne compter que des égaux par le costume ; cette organisation répondait à leurs instincts démocratiques.
En pensant à la classe dans laquelle se recrutaient plus particulièrement les pénitents, Raymond se demanda quelle préoccupation pouvait avoir un homme du peuple de l'avenir de Paule.
Paule avait-elle des secrets? Raymond ne parvenait pas à les découvrir.
Inquiet, il revint sur ses pas. La Maison de pierre l'attirait.
En passant dans la rue Croix-Baragnon, Raymond entendit des éclats de rire mêlés à des trainements de cannes sur le pavé.
Trois étudiants, autant qu'on en pouvait juger par leur conversation, rôdaient dans l'obscurité.
— Ce sera drôle, disait l'un, de réveiller le pénitent.
Le mot arrêta court Raymond, qui se blottit sous une porte cochère.
L'un des étudiants disait, allant de maison en niaison :
— Où demeure le vieux Casmajou?
— C'est un tailleur en chambre, répondit un des trois compagnons ; il doit avoir une enseigne au premier.
— Fajon, dit une voix, ne vois-tu pas l'enseigne de Casmajou ?
Un homme de haute taille s'avança près d'une maison.
— Parlons bas, dit-il, je crois que c'est ici. Raymond, blotti dans l'embrasure de la porte,
écoutait.
— Ohé, Casmajou ! ohé ! cria un étudiant.
— Tu vas faire manquer notre coup, d Espipat, dit une voix impérieuse qui semblait habituée au commandement.
— Alors, Fajon, dépoche-toi de trouver la maison de ce Casmajou.
— Silence ! la voilà, répondit-il, laissez-moi faire, hune voix prudente il appela :
— Monsieur Casmajou ! monsieur Casmajou ! Personne ne répondit.
— Il ne se montrera pas, puisqu'il est malade, dit un des étudiants.
— Je le ferai bien sortir de son lit, reprit Fajon. Les trois étudiants se concertèrent. La fenêtre du
premier étage n'était pas élevée. Fajon, d'une haute stature, atteignait presque l'enseigne du tailleur; son
të LA COMEDIE ACADEMIQUE.
ami d'Ëspipat grimperait sur ses épaules, frapperait discrètement aux vitres.
— Alors, reprit Fajon, vous me passerez la robe. La curiosité de Raymond était en éveil. Les rires
des jeunes gens indiquaient une plaisanterie d'étudiants; mais cette robe de pénitent, qui revenait à tout instant dans la conversation, faisait qu'il restait immobile, se demandant quelle serait Fissue de l'aventure.
La conspiration s'exécuta telle qu'elle avait été conçue. Fajon, s'étant accoudé contre la devanture, donna ses derniers avis à ses camarades.
— En cas de poursuites, dit-il, nous nous retrouverons au cale de la Comédie.
Après ces instructions, d'Ëspipat grimpa sur les épaules de Fajon, et ayant frappé trois coups aux carreaux, appela Casmajou.
— Quelque chose remue à l'intérieur, dit-il.
— Si Casmajou ouvre la fenêtre, reprit Fajon, tu te laisseras couler à terre en te collant contre la muraille. Appelle encore le tailleur.
— Monsieur Casmajou! cria de nouveau d'Ëspipat. Une lueur éclaira la fenêtre du premier étage.
— Casmajou est réveillé... Il se lève, dit l'Espipat.
— lion, descends maintenant. Passe-moi la robe, reprit Fajon en s'adressant à un autre étudiant qui, appuyé contre la muraille, tenait un paquet.
Encore une fois Fajon, adoucissant sa voix, appela le tailleur.
La fenêtre s'ouvrit. Un homme parut une lumière à la main.
— Que nie voulez-vous? demanda-t-il.
— Tiens! s'écria Fajon en lançant le paquet qui éteignit la lumière que portait le tailleur et lui fit pousser un cri de frayeur.
Après cette équipée, la rue retentit de formidables : « Ohé, Casmajou ! » qui durent faire croire aux habitants voisins que le feu était à la maison du tailleur.
Alors les étudiants prirent la fuite sans se douter qu'un témoin caché avait suivi le complot, et s'enfuyait également par les rues de traverse comme s'il craignait d'être pris pour leur complice.
En peu de temps, Raymond arriva au café de la Comédie. D'abord il s'assura que les trois étudiants n'avaient pas encore paru. S'étant placé près de la porte, il prit un journal, le déploya et s'arrangea de façon à n'être pas aperçu.
Raymond voulait voir de près les héros de la rue Croix Baragnon.
Quoique le théâtre fut ouvert, le café était rempli d'étudiants qui jouaient et buvaient.
Tout à coup la porte près de laquelle se tenait Raymond fut ouverte bruyamment, et un cri courut tout le café.
— Voilà Fajon !
Un colosse entra suivi de deux jeunes gens.
Les joueurs de billard déposèrent leurs queues ; le^ dés qui sonnaient dans les boites de tric-trac restèrent
muets, et les joueurs de dominos perdirent le fil de leurs combinaisons.
Fajon! tel était le nom qui circulait dans les différentes salles pendant que l'homme arrêté sur le seuil du café recueillait ces hommages.
Un sourire pointa sur les lèvres de la dame de comptoir; les garçons cessèrent de servir; luimême, le maître du café, la serviette sous le bras, se dirigea vers la porte comme un maire qui apporte les clefs d'une ville à un conquérant.
Fajon traversa la salle, donnant de petits saluts protecteurs à la foule, et, s'arrètant près d'une table :
— Un coup de torchon, dit-il d'une voix h faire trembler les vitres.
Aussitôt cinq garçons se précipitèrent pleins de zèle, essuyant la table avec leurs serviettes.
— Un bol punch ! commanda le colosse.
— Un bol punch pour M. Fajon, reprit le maître du café.
Comme une série d'échos, les garçons répétèrent :
— Bol punch pour M. Fajon.
Le colosse était à peine attablé que la plupart des étudiants s'empressèrent d'apporter leurs tabourets autour de la table.
Fajon les regarda, ouvrit la bouche et se laissa aller à un rire formidable.
A ce rire, qui semblait un commandement, tous les habitués répondirent par un rire général. La dame du comptoir, qui baillait, changea ce bâillement en un sourire ; le maître du café, quoique d'un maintien
grave, rit également, non pas qu'il semblât en avoir une forte envie.
On garçon de café s'était approché du groupe et riait de confiance.
— De quoi te mêles-tu, imbécile? dit Fajon. Donnemoi des cigares.
Le maître de la maison reprit son air officiel, la dame (ie comptoir son bâillement, et les habitués se replongèrent dans la lecture des Nouvelles locales qu'ils avaient abandonnée.
Un second éclat de rire de Fajon, encore plus bruyant que le premier, mit de nouveau en gaieté toutes les physionomies. Aux embrasures des portes se profilaient les favoris des garçons de café, qui, craignant la brutalité du colosse, n'osaient apparaître dans la salle, et pourtant voulaient entendre un récit qu'ils jugeaient plein d'intérêt.
Pour s'assurer l'attention des auditeurs et les appeler autour de lui, Fajon procédait par trois séries de rires en manière de bans. Cette comédie, quoique connue depuis longtemps, obtenait toujours le même succès, Fajon étant un de ces tyrans d'estaminet qui en imposent « à la galerie. »
Ayant avalé deux grands verres de punch :
— Il est faible aujourd'hui, dit Fajon : mais j'ai lait, en compagnie de ces messieurs, un tour qui ne l'est pas...
Un murmure approbateur accueillit cet exorde.
— Fa petite Miettou avait à ravauder la robe d'un pénitent, et elle ne se pressait guère, vu que ce pénitent pincé par la goutte no réclamait pas son froc.
Comme cette robe était pendue dans un coin de l'atelier où Miettou veut bien me recevoir, je m'en emparai, quoique dit la petite... Cette après-midi, je suis sorti de chez moi sous les habits du pénitent pour me mêler à la procession.
Raymond respirait à peine en écoutant ce récit, interrompu par les acclamations des étudiants.
— Se promener en cagoule pendant quatre heures, continua Fajon, n'est pas d'une gaieté folle ; j'ose dire que les psalmodies de ces gens m'ennuyaient considérablement. En chemin, je quittai les rangs pour prendre la queue de la colonne et m'esquiver lorsque, dans la rue de la Dalbade, sous la porte de la Maison de pierre, une charmante fille m'attira tout à coup.
— Encore une conquête ! dit un étudiant.
Fajon retroussa sa moustache en lançant un coup d'œil conquérant à la dame de comptoir.
— Ça en prend la tournure, dil-il.
Les poings crispés, Raymond tremblait de tout son corps. Il s'était levé à demi : la réflexion le retint à sa place.
— Je n'ai jamais vu plus jolie créature ! dit Fajon en vidant son verre.
Les mains de Raymond s'accrochèrent à la table de marbre : il craignait de ne pouvoir contenir son indignation.
— J'ai coulé dans l'oreille de la demoiselle, continua Fajon, quelques tendresses.
— La petite n'a-t-elle pas paru étonnée de recevoir une déclaration d'un pénitent? demanda un étudiant.
— Oui, dit Fajon : mais je n'en ai pas moins obtenu un rendez-vous.
Un rendez-vous ! Ce mot fit saigner le cœur de Ravmond. Encore une fois il se leva.
— A'ous en avez menti!... Telle était la réponse que criait chaque goutte de son sang.
Raymond avait soif de châtier publiquement celui qui osait ainsi profaner Paule ; il eut assez de puissance pour ne pas compromettre la fille deNegogousse.
En ce moment, il se rappela rémotion de Paule à la suite des quelques mots du pénitent. Raymond était convaincu que celle qu'il aimait n'avait pas accordé de rendez-vous; pâle et émue, Paule s'était retirée aussitôt à l'intérieur de la maison sous le coup des paroles de Fajon.
L'étudiant vantard continuait à raconter la suite de l'histoire en embellissant l'aventure de la rue Croix- Baragnon. Raymond n'écoutait plus; mais sa colère avait fait place à une froide indignation. Maître de lui-même, il raisonnait à cette heure l'instant propice à la vengeance. Il fallait que ce Fajon fût désormais dans l'impossibilité de troubler la tranquillité des habitants de la Maison de pierre.
Raymond sortit et se promena à grands pas sur la place du Capitole, sans quitter de vue le calé.
La porte du café s'ouvrit. Fajon parut, suivi d'un groupe d'étudiants.
Raymond eût voulu lui sauter à la gorge et en faire sortir l'aveu d'un mensonge odieux; mais les témoins eussent compris qu'une agression subite avait quelques rapports avec les aventures de la journée, et
Paule ne devait pas être mêlée à un scandale public.
Raymond suivit le groupe qui se dirigeait vers la salle de spectacle. Fajon entra fièrement au contrôle, saluant d'un air protecteur les gens de service.
Raymond entra à sa suite.
Fajon suivit le corridor qui conduit à l'orchestre. Raymond prit une stalle d'orchestre.
Fajon alla se placer au centre. A ses côtés s'assit Raymond.
Ce Fajon, la terreur des étudiants, était un homme de haute taille, aux épaules carrées. Une sorte de sombrero à larges bords recouvrait une figure olivâtre sur laquelle tranchaient d'épaisses et noires moustaches. On pouvait prendre l'homme pour un adjudant militaire en bourgeois ; il en avait les pantalons étoffés. Pour avoir passé quelques années à Paris, Fajon était l'épouvantail des étudiants de première année.
Fajon étudiait particulièrement la confection de l'absinthe ; son trône habituel était au café du théâtre. Il y entrait à midi, en sortait à minuit, ayant sous la main tous ses sujets : étudiants, chanteurs, grisettes qui passaient sur la place.
Il est peu de villes du Midi qui ne possèdent une feuille dramatique, destinée à tyranniser les chanteurs. Chaque année le journal de théâtre de Toulouse mourait avec les vacances dramatiques ; chaque année reparaissait une nouvelle feuille, entreprise par Fajon, qui recrutait quelque étudiant aspirant à la poésie, assez avide de gloire pour payer les frais d'impression du journal.
Ainsi s'était acquis nue réputation Fajon, meneur obligé de toute manifestation aux cours publics ou au théâtre.
L'arrivée d'un nouveau professeur, les débuts d'un ténor ou d'une cantatrice faisaient dire aux étudiants :
— Il faut savoir ce que pense Fajon.
Chaque génération qui disparaissait pour l'aire place à une nouvelle laissait à l'École de droit un Fajoniana, corps de légendes fabuleuses dans lesquelles Fajon avait accompli des travaux semblables à ceux d'Hercule; toutefois personne ne l'avait vu, comme il était dit dans la légende, traverser dix fois la Garonne à la naue, emporter un garde national dans sa guérite, fendre en deux, d'un coup de sabre, la tète d'un officier de cavalerie.
Raymond, en voyant l'homme de prés, ne conçut aucune crainte. L'amour de Paule lui donnait des forces inconnues, et il ne s'inquiéta guère de la stature non plus que du cou de taureau du personnage.
Assis à côté de lui, Raymond cherchait un prétexte à une affaire, et Fajon, qui surprit un instant ces regards ardents, ne comprit pas la colère frémissante qui frôlait sa tranquillité.
Il applaudissait bruyamment ceux des comédiens qui. soumis à ses lois, reconnaissaient le pouvoir de la feuille de théâtre; et les étudiants, tenant Fajon pour l'arbitre du goûl suprême, aussitôt que canne donnait le signal, éclat lient en applaudissements,
Au théâtre. Fajon était chez lui. A lui s'adressaient salu ts empressés du directeur, serrements de
mains des acteurs dans les couloirs, sourires des acfrices, regards d'intelligence, du chef d'orchestre, qui, lançant de terribles regards à ses musiciens, les adoucissait pour se retourner vers l'autocrate et semblait lui dire : Nous jouons pour tous, cher monsieur Fajon !
Toutes ces prévenances ne pouvaient calmer l'irritation de Raymond. Au contraire, ce personnage brutal, qui s'imposait aux gens de théâtre, aux étudiants et aux bourgeois de Toulouse, blessait Raymond par son attitude, car Fajon occupait deux fauteuils, étendu avec le sans-façon d'un Américain sur un bateau à vapeur, parlant haut, tour à tour chantant et sifflant.
Raymond serrait les poings, attendant l'occasion.
Non content d'accaparer deux places, Fajon étendait les jambes, de telle sorte qu'elles anticipaient sur l'espace de l'étroit fauteuil de son voisin.
D'un brusque mouvement, Raymond repoussa les jambes de Fajon, qui. profondément surpris, regarda l'audacieux.
— 11 y a à côté de moi, dit le colosse aux étudiants qui l'accompagnaient, un petit monsieur qui se prépare un quart d'heure désagréable.
Raymond comprit la menace plutôt qu'il ne l'entendit. Les lèvres pincées, l'œil glacial, il affectait l'indifférence.
Une seconde fois le géant, que ses bras embarrassaient, s'appuya familièrement sur l'épaule de son voisin. D'un violent soubresaut, Raymond rejeta Fajon à sa place.
Le géant parut étonné; mais comme Raymond affectait de baisser les veux :
— Tous m'avez dérangé plusieurs fois, mon petit, dit Fajon. Savez-vous qu'on ne secoue pas de la sorte un homme tel que moi ?
Raymond ne répondait pas.
— Vous allez me faire des excuses, s'écria Fajon.
— Des excuses ! reprit Raymond dune pâleur effrayante, à vous des excuses !
— Oui, à moi ; tout de suite ou je vous enlève ! Raymond haussa les épaules.
Jusqu'alors l'altercation avait eu lieu à mi-voix ; elle prit un caractère public quand les étudiants qui entouraient Fajon s'écrièrent :
— Monsieur a (ort ; il doit des excuses à Fajon.
— Allons, dépêchez-vous, immédiatement, des excuses ! s'écria Fajon, qui, se dressant, déploya tout à coup devant son adversaire une carrure redoutable.
Tout le public s'était levé. Le parterre offrait des fluctuations semblables à celles d'une mer irritée. De ces flots partait un immense cri :
— Des excuses !
Le public des loges et des galeries supérieures offrait cà Raymond le spectacle de dix mille bouches qui toutes criaient :
— Des excuses !
— Des excuses ! hurlaient les étudiants qui entouraient Fajon.
Ravmond tremblait de rage. Toute une salle le condamnait, attendant que Fajon se laissât tomber sur lui pour l'écraser.
La foule est sans pitié.
Fajon, se sentant fort, prit dédaigneusement le menton de Raymond. Alors seulement le géant frémit de son imprudence.
Raymond s'étant levé saula à la gorge du colosse.
— Sais-tu que je suis Fajon? dit le géant pour effrayer son adversaire.
Tordant la cravate, Raymond lui souffla à l'oreille :
— Tu es un misérable !
Et de son gant il le souffletait, disant à mi-voix :
— Rappelle-toi la rue de la Dalbade.
Le colosse, cloué sous la poigne et le regard de Raymond, roulait de gros yeux effarés.
— La police ! où est la police? criaient les amis de Fajon, qui invoquaient la force après avoir tant de fois gêné son cours.
— À la porte ! s'écriaient les étudiants battus dans la personne de leur chef.
Raymond lâcha Fajon, et froidement s'adressant à tout l'orchestre :
— Qu'ils viennent me chercher, ceux qui parlent de me mettre à la porte !
Cependant le directeur, pour empêcher la prolongation du tumulte, avait donné ordre au chef d'orchestre de continuer.
— Ce petit misérable, rugissait Fajon la ligure cramoisie, compte bien que je n'ose employer ma force!... J'en mangerais vingt comme lui !
Les cris et les huées montaient du parterre au cintre.
— 11 faut enlever ce tapageur, dit un de ceux qui semblaient remplir l'emploi d'aide de camp auprès de Fajon.
Alors un étudiant fluet, la figure en lame de couteau, se précipita sur Raymon I.
Ce fut une mêlée générale, à la suite de laquelle apparurent soldais, gardes de ville et commissaire, qui, suivant l'habitude, se montrèrent au moment où le combat allait cesser.
Raymond ne pouvait résister au groupe des amis de Fajon. qui. s'étanl rués sur lui. le colletaient dans le corridor et enfonçaient les portes des loges.
Deux hommes se tenaient à la g bombaient, se
relevaient, ne se lâchaient pas : Raymond et l'étudiant qui avait pris la défense de Fajon.
Le commissaire de police parvint à fendre le groupe qui entourait les combattants i t se jeta entre eux.
— Je vous retrouverai, monsieur, dit Raymond à -on adversaire.
— Ce ne sera rpas difficile; toute la ville connaît R< né d'Espipat. Voici nia carte.
— A demain, monsieur ! s'écria Raymond, qui put enfin s'éloigne] .
Le lendemain, Raymond alla frapper de grand matin à la porte du journaliste Loubens, avec lequel il avait ébauché connaissance alors qu'il portait à l'imprimerie les annonces judiciaires de l'étude.
— Monsieur, dit Raymond, j'ai eu hier une fâcheuse affaire au théâtre.
— C'était vous ? s'écria Loubens ; je vous fais mon compliment! Du balcon, j'ai suivi la scène; vous avez donné une bonne leçon à ce Fajon, et, pour ma part, j'en suis fort aise.
— Ne connaissant personne dans la ville, j'ose a peine vous demander
— D'être votre témoin dans l'affaire... Savez-vous vous battre au sabre ?
— Je ne connais qu'un peu descrime.
— Ali !... Fajon ne se bat qu'au sabre.
— Je n'ai pas d'affaire avec M. Fajon.
— Avec qui vous battez-vous
Ravmond présenta la carte de son adversaire.
— L'affaire est plus grave ! s'écria Loubens. R'Espipat passe pour la meilleure lame de Toulouse.
— Qu'importe, dit Raymond, je suis fort de mon droit.
— Mauvaise raison dans un duel... Enfin, vous me paraissez plein de confiance. Vous n'avez pas d'amis dans Toulouse?
— Je n'y vis que depuis trois mois.
— Il ne sera pas dit, s'écria Loubens en tendant la main à Raymond, que la plume aura reculé devant l'épée; je serai votre second. Connaissez-vous Lagardelie?
— Non, dit Raymond.
— C'est un peintre de mes amis. Je me charge de ramener demain. Si d'ici-là vous aviez quelques petites affaires à mettre en ordre, occupez-vous-en. Je verrai à midi d'Espipat au cercle, pour in entendre avec ses témoins. Demain matin, à six heures précises, veuillez, je vous prie, venir me prendre.
Raymond saisit les mains de Loubens et le remercia de l'aide qu'il voulait bien lui prêter.
— Vous me remercierez plus tard, dit le journaliste... Soyez tranquille d'ici là.., D'Espipat est un galant homme: vous avez du courage. L'affaire se
ci a bien.
Loubens ue croyait pas a une renconti e : l'adversaire de Raymond le détrompa. Fajon >'etait conduit lâchement en face du public, quoiqu'il jurât le soir au G
qu'il avait voulu épargner un « moucheron ; •» mais les étudiants ne se trompaient pas sur cette prétendue générosité. La couardise du géant envenimait l'affaire, et, malgré le caractère conciliant de Loubens, René d'Espipat voulait venger l'honneur des étudiants.
Rendez-vous exact ayant été pris à l'heure dite, Raymond entrait chez Loubens et lui remettait un paquet cacheté.
— Promettez-moi, dit-il, de ne faire passer ces papiers à la personne dont vous trouverez l'adresse sous l'enveloppe qu'en cas de mort.
— Fi donc ! parler de mort en ce moment, dit Loubens. Avez-vous donc perdu les fières résolutions d'hier?
— Regardez-moi en face, reprit Raymond, et cherchez dans mes yeux l'ombre d'une crainte.
— Rien, dit Loubens; maintenant, allons chez Lagardelle.
Le peintre Lagardelle était un joyeux compagnon, qui n'avait jamais su ce que c'était que la mélancolie. Jusqu'au bois, où tous trois se rendaient à pied, il ne fut plus question du duel.
Dans la direction de Montaudran est un petit bois sur la lisière duquel attendaient René d'Espipat et ses seconds.
Les quatre témoins tinrent un dernier conciliabule, Loubens espérant encore que sa présence sur le terrain pourrait amener quelque conciliation ; mais le corps tout entier des étudiants se croyait engagé, et d'Espipat n'était pas homme à reculer.
Lagardelle ayant découvert un sentier assez om-
bragé pour que ni l'un ni l'autre des combattants ne fut exposé aux rayons du soleil, Loubens mit les épées aux mains des adversaires.
— Vous êtes, dit-il, deux galants bommes, messieurs ; une blessure, si légère qu'elle soit, réparera les griefs réciproques de la soirée d'hier. Je vous donne la main à tous deux, certain que vous aurez assez d'empire sur vous-même pour ne pas vous laisser emporter.
Les épées et les yeux des deux adversaires se croisèrent; René d'Espipat, froid, dédaigneux, hardiment campé. Pour Raymond, il attendait sans crainte comme sans impatience, avec le seul regret de ne pas trouver au bout de son épée celui qui avait insulté Paule.
Dès la première passe René d'Espipat comprit que son adversaire voulait seulement se défendre ; et, comme Raymond avait reçu d'excellentes leçons d'escrime, il semblait difficile de le forcer dans ses retranchements.
Cette façon de combattre est de celles qui irritent les épées impétueuses. D'une nature froide en apparence, d'Espipat s'emportait en raison de la résistance qu'on opposait. Plusieurs fois il feignit de se mettre à découvert, espérant attirer son adversaire dans le piège ; mais Raymond se tenait toujours sur la défensive.
Ce ferraillement dura près de cinq minutes, une éternité pour les témoins d'un duel.
— Messieurs, reposez-vous, dit Loubens interposant sa canne entre les deux jeunes gens.
LA COMEDIK ACADEMIQUE. 65
— Allons donc, dit d'Espipat en repoussant vivement la canne de son épée.
Ce mot rendit Loubens soucieux. Il voyait poindre la colère sur les traits de d'Espipat, et à la ferme résistance qu'opposait Raymond, il était à craindre que son bouillant adversaire ne s'enferrât lui-même en voulant écarter cette épée, plutôt un bouclier qu'une arme
agressive
— Répondez-moi donc, monsieur, s'écriait René irrité qui, avançant d'un pas, força son adversaire à reculer.
Acteur dans le drame, il semblait que Raymond y assistât comme témoin, tant était grand son calme.
René d'Espipat. cependant, communiquait de nerveux éclairs à son fleuret. Par un coup que ne pouvait prévoir Raymond, il lui fit sauter l'épée des mains.
— Voilà dix minutes que vous combattez, dit Loubens, l'honneur est satisfait, messieurs?
Les témoins de l'étudiant semblaient acquiescer à cette proposition.
— Continuons, dit Raymond.
— Parfaitement, répondit René.
Cette fois les combattants changèrent de jeu. La fougue de d'Espipat semblait avoir passé dans le bras de Raymond qui, maintenant, forçait son adversaire à la défensive.
L'arme enlevée de ses mains avait piqué l'amourpropre de Raymond. Alternances dangereuses où l'impétuosité faisait place au calme, la modération à l'attaque passionnée.
Les fers ployaient comme des fouets ; les regards des adversaires lançaient des flaaim.
Loubens veillait, plein d'anxiété, craignant un mouvement qui mit en danger la vie de l'un ou de l'autre combattant.
Tout à coup un cri s'échappa de la bouche des témoins.
Plus rapide que l'éclair, l'épée de d'Espipat était entrée profondément dans la poitrine de Raymond, qui tomba sur lui-même !
— Malheureux ! s'écria d'Espipat aussi pâle que le
VAcssc .
Un genou en terre, prenant la main de Raymond, Loubens se pencha sur la poitrine du blessé :
— J'ai peur, dit-il d'une voix altérée.
Les acteurs du drame, éperdus, osaient a peine se
regarder.
Je cours au village, dit Lagardelle, chercher un
médecin.
Pendant la demi-heure qui suivit, ce fut un morne
silence troublé seulement par quelques exclamations.
Raymond ne reprenait pas ses sens. Rien n'était
plus poignant pour les témoins que ces lèvres pales et
cette chemise ensanglantée.
Pour échapper à cet accablant spectacle, d Espipat s'éloigna et revint bientôt, son chapeau rempli d'eau. Avec des soins fraternels il étancha lui-même un sang qui l'accusait.
Le. veux de Raymond étaient fermés, les battements du cœur faibles. Et le médecin n'arrivait pas! Enfin,
Lagardelle reparut, suivi de paysans qui portaient un brancard.
— Il n'y a pas de médecin dans le village, dit-il.
— Partons pour Toulouse, dit Loubens.
Le sinistre cortège se remit en route, d'Espipat tenant exhaussée la tète de Raymond, qu'il ne pouvait regarder sans que les larmes lui vinssent aux yeux.
Les quatre témoins, en proie à des remords, se disaient que sans eux ce duel n'eût pu avoir lieu, et intérieurement se condamnaient.
A pas lents, le groupe arriva aux portes de la ville.
— Vous ne pouvez rester avec nous, dit Loubens à d'Espipat. Qui sait si nous ne ramenons pas un fils mort à sa mère ! La foule vous accuserait...
D'Espipat prit la main de Loubens.
— Mes amis et moi allons courir chez différents médecins, afin d'en envoyer un immédiatement à la Dalbade.
Ce qu'avait prévu Loubens arriva.
Les gens du faubourg, voyant ce cortège, furent frappés de l'air soucieux du journaliste et du peintre, non pas que le peuple s'arrêtât à 1 idée d'un duel, les rencontres étant rares entre étudiants ; mais cette figure décolorée qui apparaissait à travers les voiles du brancard, inspirait la pitié.
A chaque pas grossissait la foule de femmes et de jeunes filles, émues et curieuses d'apprendre quelques détails sur l'événement .
Ce triste dénoûment fut bientôt connu de Paule, qu, en ressentit une douleur profonde.
Ê Cuvait ramené Raymond mourant. La rumeur publique ne donnait pas deux joursde vie au !*■*
Jâule monta plus d'une fois à sa chambre.^ Jdotait en voyant fermées les personnes de la fene- Z IqueÎadis ornaient de si gais bouquets de fleurs. Maintenant c'était un tombe»».
enfila,, à la jeune tille qu'a trace, es pe.-a.en- „e ! . ,, la sourde U,c„r de cierges places autour i £'» où s'écoulait la vie Je Raymond pari «.«.-
deuil, L'imagination des jeunes filles va s, Ion
Yuc.u.e p rôle n'avait été échangée entre le. de v j,.uù„o on. IW,»e par fiasard.dcsbo.up.es toont
placés l'un en face de l'autre. La foi dePaule était engagée ; aucun homme ne pouvait trouver place dans le cœur qu'intérieurement elle avait donné.
Cette fois la jeune fille s'entendit avec Mnmette qui ne tarissait pas sur l'événement, car elle avait vu l'arrivée du sinistre cortège, et l'émotion de la vieille servante en contant ces détails permettait à Paule de laisser couler ses larmes.
Tous les habitants de la rue allèrent s'inscrire chez madame Falconnet. Paule poussa son père à la même démarche. Il était trop proche voisin pour ne pas rompre avec ses habitudes réservées ; mais une vieille femme de ménage ne put donner que des nouvelles alarmantes sur l'état de Raymond.
Les médecins désespéraient de l'état du malade. Vue consultation avait eu lieu, et le fameux docteur Gardouch secouait la tète à chaque visite.
Tels étaient les renseignements sur l'état du malade.
Un incident permit toutefois à Paule d'avoir des nouvelles plus directes de Raymond.
Dès le premier jour, l'abbé Desinnocends fut appelé par la mère du malade. 11 n'y avait pas un instant à perdre. La religion suivit la science au lit du moribond.
Pendant huit jours, l'abbé ne quitta madame Falconnet que pour vaquer à ses devoirs religieux. La veuve avait reçu une telle secousse, qu'on craignait pour sa raison.
M. Desinnocends, quoiqu'il ne connût pas Raymond, se sentait plein de pitié pour cette famille éprouvée
parle malheur. Tel était son rôle que de prêter son assistance à ceux qui avaient besoin de lui. Le prêtre? ne faisant marcher la religion qu'en second, s'était constitué garde-malade du jeune homme, dont la vie semblait s'échapper à chaque souffle.
Une lésion profonde avait atteint Raymond dans les organes essentiels à l'existence, et le docteur Gai douch s'étonnait qu'un homme eût pu résister à un tel coup d'épée.
— J'ai soigné, disait-il, bien des blessés en duel (Gardouch avait débuté par exercer la médecine dans un régiment) ; je n'ai jamais guéri une perforation du poumon.
A chaque auscultation répondait un sifflement interne que le médecin faisait remarquer au prêtre. Raymond manquait d'air et ne répondait que par de sinistres râles.
L'émotion soulevée dans la ville par ce duel fut profonde. Les journaux du pays en donnèrent les moindres détails, publiant chaque jour un bulletin de la santé du malade; mais l'imagination populaire, en quête de l'inconnu, n'accepta pas la querelle à l'orchestre du théâtre comme suffisant à mettre la vie d'un homme en danger, et quoiqu'il s'en défendit, René d'Espipat fut regardé comme un rival de Raymond. On supposait qu'il s'agissait de quelque amour.
Pour Fajon, qui aurait pu donner la clef du duel, il ne >e montrait pas, ayant conscience de sa lâcheté.
Les mots de Raymond relatifs à la procession de la Dalbade, pendant la discussion au théâtre, lui étaient
entrés dans l'oreille comme du plomb fondu. Il avait été reconnu, châtié tout à coup par un jeune homme. Pour la première fois, depuis dix ans qu'il tenait le sceptre de la royauté parmi les étudiants, Fajon manqua de se rendre au café de la Comédie, à l'heure de l'absinthe.
On ne s'en inquiéta pas d'abord, le corps des étudiants tout entier étant ému de l'instruction qui se poursuivait contre d'Espipat et les témoins de l'affaire; mais la fâcheuse issue du duel fut modifiée dans le public par L'intérêt que la jeunesse témoignait à Raymond.
Des listes, couvertes de signatures, furent portées par d'Espipat lui-même à la maison de madame Falconnet, pour témoigner combien le corps répudiait l'agression dont Raymond avait été victime en plein théâtre.
L'abbé Desinnocends, sans s'en douter, mettait du baume sur la plaie de Paule, lui rapportant les moindres détails de celte affaire.
Pour la première fois, Paule lut des journaux.
Voir imprimer chaque jour l'état de Raymond, ses faits et gestes avant et après l'affaire, donnait au blessé un caractère héroïque particulier. La maladie éleva au-dessus des autres hommes Raymond, dont la mort sans cesse pronostiquée annonçait un deuil public.
Paule pourrait suivre le convoi en habits de deuil, qu'elle ne quitterait plus, ayant décidé qu'elle entrerait au couvent.
Elle s'était fait indiquer par l'abbé Desinnocends la
situation du blessé, la place que son lit occupait dans la chambre. Comme elle avait quelque teinture de dessin, Paule traça d'après les indications du prêtre un croquis tel que l'abbé Desinnocends, à qui elle demandait des conseils pour rendre la scène plus réelle, fut étonné de cette divination. Les renseignements du prêtre étaient convertis en traits si exacts qu'une reproduction photographique n'eût pu rendre l'intérieur de l'appartement avec plus de réalité.
Mais Paule ne montra pas le dessin à son confesseur quand il fut terminé.
La figure de Raymond était trop ressemblante. Au profil amaigri du malade se joignait le souvenir d'un Christ sculpté dans l'entre-couronnement d'un autel de la Dalbade, que Paule avait sous les yeux aux offices et qui semblait un symbole de la situation de Raymond. C'est l'instant où Nicodème et Joseph d'Àrimathie apportent des parfums pour en oindre le corps du Christ, pendant que la Vierge prie agenouillée près du tombeau.
Combien Paule souffrait, moins heureuse que la Vierge, de ne pouvoir assister le jeune homme mourant !
Un matin, l'abbé Desinnocends entra dans la Maison de pierre.
— Une lueur d'espoir ! s'écria-t-il.
Paule pâlit et s'appuya contre un meuble. La catastrophe lavait trouvée courageuse ; un rayon d'espérance la rendait faible. Elle eût voulu embrasser le prêtre qui, répondant à ses vœux les plus chers, lui apportait la bonne nouvelle.
L'abbé Dcsinnocends ayant passé la nuit près du malade qui, pour la première fois, sortait de sa longue torpeur, Raymond fit entendre quelques sons, les premiers depuis qu'il était tombé sous l'épée de son adversaire.
Dans la matinée, survint le docteur Gardouch.
— Je n'ose encore répondre de la guérison, dit-il à madame Falconnet, mais c'est là un heureux symptôme.
Toutefois, il recommandait un silence absolu dans la chambre du malade, permettant à peine à la mère de Raymond de s'y montrer.
Comme il arrive en pareil cas, cette nouvelle, répandue dans Toulouse, parut aussi favorable que les premières consultations étaient désespérées.
Chacun fut heureux que Raymond eut échappé h un si grave danger, et Loubens annonça a ses lecteurs cette guérison inespérée dans des termes affectueux, qui prenaient leur chaleur de ce qu'ayant été mêlé à ce drame, le journaliste se regardait comme le complice de la mort d'un homme.
Paule buvait ces articles.
Elle se les faisait lire à haute voix par son père, les relisait elle-même h la vieille Mamette et s'enfermait dans sa chambre avec le journal comme enlace de caractères magiques.
C'étaient des reliques que ces nouvelles. Paule s'ingénia à en faire un cahier, dont chaque page contenait le bulletin de la maladie inséré dans le journal, depuis la première annonce du duel.
L'amour n'est pas sans parenté avec la dévotion.
74 LA roiBDIB ACAMLMlnl t.
il est une librairie de piété, dans la rue du Taur, où se vendent des images religieuses entourées d'ornements finement découpés ta jour, pieuses estampes que. les dévotes emploient en manière de signets dans les Paroissiens.
Paule acheta une certaine quantité de ces images, remplaça les portraits des martyrs par les aiticles de journaux et coloria elle-même les ornements qui servaient de cadre, suivant la nuance favorable ou défavorable des bulletins quotidiens.
Il lui restait un sachet de sa mère, une poche de satin brodée en cannetille d'argent, qu'elle conservait comme le plus précieux des souvenirs. Dans ce sachet, elle inséra les bulletins qu'elle lisait et relisait sans cesse.
Maintenait, de sa fenêtre, elle guettait la sortie de l'abbé Desinnocends, qui ne se doutait pas qu'en quittant le malade, un cœur blessé l'attendait, cherchant dans ses yeux un reflet du jeune homme qu'il venait de visiter.
Paule eût voulu tomber malade atin d'être soignée par le docteur Gardoueh qui la toucherait de la même main qui avait touché Raymond. Son imagination travaillait, passait d'un bonheur idéal à de profondes souffrances, Raymond pouvait avoir une rechute. C'étaient des alternances de carillons joyeux et de cloches lugubres, de fêtes et de deuil.
Toute la conduite de Paule se ressentait de imaginations, ce qui étonnait profondément Négogousse. Si une mère ne lit pas toujours dans le e<eur de sa fille, quelle énigme n'offre- t-il pas à un père !
Negogousse attribuait ces variations de caractère au caprice, un des mots les plus fantasques de la langue
française.
J.es caprices de Paule se changèrent en une tendresse filiale inaccoutumée quand Negogousse apporta la nouvelle que le « jeune homme » était sauvé.
Paule sauta au cou de son père sans craindre de Tétonner. Toute la ville prenait un tel intérêt au sort de Raymond, que Negogousse trouva naturel le cri de sa fille lorsqu'elle apprit la nouvelle de la guérison.
A partir de ce moment la félicité, chassée par des images funèbres, reparut dans la Maison de pierre.
Madame Falconnet ne vivait plus depuis la maladie de son fils.
A demi anéantie dans un fauteuil, ee fut dans cet état qu'un matin la trouva le docteur Gardoucfa, qui
s'écria :
— J'espère sauver votre lils. madame.
Un sourire illumina les veux de la veuve.
— Est-ce possible? s'ésria-t-elle.
— Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé, dire le docteur.
A Toulouse, une telle affirmation est un blasphème. pendant Gardouch sortit plein de joyeuses pênes. Une fois de plus, en plein quartier de laDalbade, à quelques pas de L'église où était adorée l'idole, il avait pu manifester sa libre opinion sur la patronne des Jeux-Floraux.
Ainsi, grâce à sa science médicale, il était permis
au docteur de détruire par ses rudes affirmations la réputation de Celle qu'on invoquait comme la Vierge, aux séances solennelles du Capitole.
Ce sont de ces joies sarcasliques, savourées par certaines natures délicates que les Gérontes se repentent d'avoir dédaignées.
A deux reprises différentes, dix ans auparavant, Gardouch, déjà célèbre par ses recherches physiologiques, s'était présenté comme candidat à un fauteuil vacant aux Jeux-Floraux. Ses opinions libérales l'avaient fait repousser, et dès lors l'Académie se créa un adversaire redoutable. Plus tard, il est vrai, certains académiciens firent des avances au docteur ; il était trop tard. v
Gardouch, dans la force de l'âge, eût élé heureux de s'associer aux travaux de l'Académie. A cinquante ans, le docteur, plongé dans l'étude, comprenant la brièveté du temps et ne croyant pas que ses connaissances pussent être de quelque utilité dans une société entichée des doctrines du passé, s'isola dans sa bibliothèque, se prit de passion pour la bibliophilie et resta le célèbre Gardouch qu'on appelait en consultation dans tout le département; mais quoique sa réputation médicale fût solidement ancrée et que la fortune eût répondu à sa vie de travail, ii était resté dans l'esprit du docteur un levain de rancune sans cesse en fermentation.
De mille traits satiriques qui s'attaquaient à la compagnie et aux hommes à la tète des Jeux-Floraux, se forma pour le médecin l'idée que Clémence Fsaure était une fiction.
w i\ comédie *osi*MQW.
Deux lignes d'un de ces pamphlétaires qui faisaient «émir les presses de la Hollande au dix-septième siècle furent les grains de sable à l'aide desquels Gardoueh tenta d'élever une montagne d'où il accablerait désormais Clémence Isaure.
Dès lors la vie du docteur fut partagée en deux parts : Tune à rendre la saute à ses malades, l'autre à détruire la réputation delà patronne des Jeux-1 loraux. Entravé dans ses aspirations légitimes, t. ardoucb recueillit tout ce qui. de loin ou de près, avait trait a celle qu'il appelait « l'aventurière. »
I aventurière devint une « ennemie. » une ennemie fangereuse comme h* plantes de rivière qui enlacent les jambes des nageurs et paralysent leuramouvemente. Clémence Isaure s'empara de U | eur
qui se réveillait avec son souvenir en tête. Ce lut une obsession qui ne quittait pas Gardoueh. une sorte de démon que le docteur tenta d'exorciser par ces paroles qu'il répétait sans cesse : « Aussi vrai que Clémence fenve n'a jamais existé. »
Sculptures, estampes, peintures, livres imprimes, affiches et brochures qui avaient trait à Peimemfe, le docteur les collectionna aussi pieusement qu'un enthousiaste, et créa dans son cabinet un musée à Mopos de Clémence banre, amassant sans U des matériaux pour démontrer la hns de son
existence.
Ses lon-mltations se ressentaient parfois de cette obsession, et un pharmacien a conservé une ordonnant de Gardoueh, qui s'était oublié à signer Ctémence Jsaure. Heureusement il y avait des temps
LU COMKMi: ACADÉMIQUE. 7fl
d'arrêt dans ces préoccupations qtri eussent pu conduire ie docteur à la monomanie, si l'exercice de son art n'avait fait diver>ion h celte idée fixe.
lu matin que Gardouch entrait pour s'assurer de l'élat de Raymond :
— Tout va bien, dit-il, l'œil est bon, le pouls meiU leur... Encore tine quinzaine, et je réponds de votre convalescence... Tous ne pouvez encore lire ni parler, mais je vais vous faire part d'une découverte du plus grand intérêt.
Avant déroulé une estampe :
— Yoilà, dit-il. cette fameuse Clémence ïsaure dont nos mainteneurs vantent la grâce et les charmes. Estelle assez déplaisante? Certainement je serais accusé d'avoir fait dessiner une telle poupée, si l'artiste n'avait pas signé de son nom. Regardez et ne pariez pas... Voici maintenant une autre gravure, absolument contraire à la première... La première estampe nous montre l'aventurière brune ; celle-ci blonde. Ce sont deux personnes de tempérament tout à fait opposé. Que dites-vous de cela, mon cher Raymond? Se par-
lez pas...
Raymond souriait malgré ses souffrances.
—"Et voilà, continua Gardouch, comment on écrit l'histoire !... J'ai rassemblé doux cent soixante-quatre portraits de l'héroïne; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre... C'est une fiction des époquos barbares... On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, même parle fameuxM. de Pompertuzat, que Clémence Ïsaure n'a jamais existé... Ah ! je ménage un bon tour a ce Pompertuzat .
Il faudrait pouvoir noter la façon solennelle dont le docteur prononçait le nom du président des Jeux- Floraux.
— Quand vous irez mieux, mon ami, ajouta Gardouch, je vous mettrai de moitié dans ma confidence.
Raymond commençait à avoir l'usage de ses bras; il lui était toujours interdit déparier. Pour « divertir » son malade, le docteur lui apporta un énorme dossier concernant Clémence Isaure.
— Singulier divertissement, pensa Raymond.
C'était un fouillis de notes, de documents, de commentaires, d'indications d'ouvrages qui concernaient la patronne des Jeux-Floraux : dans ce dossier étaient accumulés des crayonnages d'idées que le docteur avait ruminées contre V ennemie, en pleine rue, en voyage. Il y en avait de tracées sur des emeloppes de lettre, des cartes à jouer, du papier à chandelles, suivant l'endroit où Gardouch s'était trouvé.
— Ah ! monsieur de Pompertuzat, s'écria pompeusement Gardouch, quand j'aurai le temps de mettre ces notes en ordre!... Pensez un peu, Raymond, à mon titre : Comme quoi Clémence Isaure ri a jamais existé.
Ces mots étaient écrits en gros caractères sur une des feuilles du dossier. Gardouch accrocha le feuillet au mur.
— \ oyez-vous ce travail mis en vente chez tous les libraires... Il y a de quoi révolutionner la ville !
Et Gardouch dansa, malgré ses soixante ans, autour de l'affiche manuscrite.
— Que répondra à cela M. de Pompertuzat? Car il faut sauver 1 honneur de la congrégation, et c'est à M. de Pompertuzat qu'échoira l'honneur deme réfuter. Il se mettra en quatre pour imprimer une misérable brochurette en réponse à mon in-quarto. Pauvre Pompertuzat!... Mon cher Raymond, le plus grand secret sur cette affaire. Je frémis de penser qu'elle ne soit éventée. Gardez ces papiers précieusement ; vous m'en répondez.
Là-dessus Gardouch s'en alla en chantant ironiquement : Pompertuzat ! Pompertuzat!
Depuis que la nouvelle de la convalescence de
Raymond s'était répandue dans la ville, la maison de madame Falconnet avait peine à recevoir les visiteurs.
Une des visites qui fut le plus sensible au malade fut celle de Saturnin de Poucharramet, peu après la sortie du docteur.
Malgré l'antipathie qu'essayaient de lui faire partager contre le nouveau venu les clercs de IIe Trebons, Raymond n'avait pas oublié sa jeunesse passée au collège, sur les mêmes bancs que Saturnin.
Raymond regardait son ancien camarade avec des yeux de quinze ans, et dans ses yeux ne se reflétaient ni l'austérité du nouveau clerc, ni ses regards inquiet-, ni la livrée de sacristie dont Saturnin n'avait pu se débarrasser.
Depuis le duel de son ami d'enfance, c'était la première fois qu'il rendait visite au malade, et à cette heure, s'il venait prendre des nouvelles de Raymond, c'était sur l'invitation de Me Trebons.
Il y a d'heureuses natures qui se fient aux apparences extérieures, ne sondant jamais les hypocrisies dont sont bourrés tant d'êtres vulgaires. Raymond n'avait pas encore été griffé par la société. 11 était bon, chacun lui paraissait bon. Tout sentiment d'hostilité et d'envie lui était inconnu ; il ne supposait pas qu'il y eût des hommes hostiles et envieux. Son âme était fermée aux bassesses d'autrui.
Aussi fut-il heureux de la visite de Saturnin, quoique sur les traits de l'ancien séminariste un observateur eut pu lire : bassesse et envie.
Pendant une heure, qui fut une des meilleures de la convalescence de Raymond, il égrena un à un tous ses souvenirs d'enfance.
Gardouch avait défendu au malade de parler. Raymond ne pouvait se taire, rappelé à la vie par la présence d'un ami dans les regards duquel pourtant ses regards ne pouvaient plonger. Il est si doux d'évoquer les souvenirs de jeunesse ! Les trois mois que Raymond avait passés couché rendaient a celle heure plus sensible l'image des vertes prairies et des oliviers au milieu desquels il avait joué tout jeune en compagnie de Saturnin.
Yn sourire de commande passait momentanément sur les lèvres minces de Saturnin, qui semblait vouloir prolonger ces confidences, quoiqu'il les écoutât à peine.
Toute son attention était portée vers la glace du fond de l'alcôve.
Sur le lit de Raymond étaient éparpillées les notes du docteur Gardouch, les unes s'échappant de volumineux dossiers, les autres en tas, certaines écrites sur l'envers de papiers de couleur, celles-ci à demieffacées, celles-là griffonnées et jaunies par le temps et la poussière.
Lentement les paupières de Saturnin se levaient et allaient de la glace du lit aux manuscrits; mais il baissait aussitôt les yeux, semblant commander à une ardente curiosité intérieure.
Raymond s'étant interrompu dans ses affectueux te rappelles-tu de jeunesse, Saturnin avança la main vers les dossiers. Raymond, tout au passé, ne put remarquer ce geste. Pris d'un certain accablement :
— Je me sens fatigué, dit-il.
Il était plus pâle qu'à l'arrivée de Saturnin, et le timbre de sa voix était moins vibrant.
Saturnin de nouveau avança le bras vers les papiers.
— Vous avez tort de trop travailler, Raymond, dit-il. Raymond le regarda avec des yeux abattus qui répondaient : Travailler !
— N'est-il pas dangereux dans une convalescence de s'acharner à d'aussi volumineux dossiers?
— Ces papiers, dit Raymond, appartiennent au docteur Gardouch, qui me quitte à l'instant.
L'être le moins défiant eut remarqué le singulier tressaillement des paupières de Saturnin. Encore une fois, il regarda la glace du fond de l'alcôve, étudiant tour à tour les papiers et la figure du malade.
— Cet amas de dossiers doit vous gêner, dit-il à Raymond... Vous avez besoin de repos ; je vais ranger les manuscrits sur la commode.
— Merci, dit Raymond d'une voix faible. Il se retourna du côté de la ruelle.
— Le jour vous fatigue, ajouta Saturnin. A quoi bon ces rideaux ouverts?
Raymond ne répondait plus.
Saturnin ferma les rideaux de la fenêtre, débarrassa le lit des papiers ; et comme ils étaient en désordre, il passa quelques minutes , non sans émotion , à les ranger.
Après quoi il se retira sur la pointé du pied.
A peine dans la rue, Saturnin bâta le pas. Lui qui d'habitude marchait posément, aurait étonné par la précipitation de sa démarche ceux qui le connaissaient.
On eût dit un voleur poursuivi.
Ce fut ainsi qu'il arriva à l'hôtel du Petit-Raisin, ocmpé par l'abbé Supplici, qui lui avait donné une chambre dans son appartement.
V\\ curieux se lût arrêté dans la jolie cour au coin de laquelle une tour élégante attire les regards par un escalier à jour délicatement sculpté. Saturnin n'avait guère d'yeux pour ces détails d'architecture ; il leur préférait une sombre porte brune piquée des vers, sur laquelle une image pieuse, collée, portait ces paroles en exergue :
Sainte Vierge, Ayez- pitié des pauvres pécheurs.
Cette porte donnait entrée dans l'appartement de l'abbé Supplici.
Plusieurs fois, Saturnin tira le cordon de fer rouillé, ce fameux cordon formé d'anneaux dout les gens du peuple ont fait un proverbe :
« Froid comme le cordon de sonnette de l'abbé Supplici, » disent les Toulousains, en parlant d'un homme réservé.
L'abbé n'étant pas rentré, Saturnin arpenta plusieurs fois un long corridor peint à la chaux, avec une large bordure noire.
Comme l'abbé ne rentrait pas, Saturnin grimpa à l'étage supérieur de la tourelle en poivrière, au haut de laquelle M. Supplici lavait logé, et il attendit.
Alors il pensa aux conseils de son directeur, et en comprit seulement ce jour-là l'importance.
En accueillant à la fin de ses études le jeune homme, M. Supplici fut certain que l'ancien élève qu'il avait eu dans sa classe au séminaire, alors que le prêtre était professeur de seconde, était resté dans la bonne voie. Tout l'indiquait, physionomie, coupe d'habits. Cependant, le prêtre sonda Saturnin, cherchant quelle part se réservait la nature dans la pousse de ce jeune arbre.
Un mois il le laissa libre dans son développement, afin d'étudier si les premières greffes tiendraient, et quels rejetons pousseraient tout à coup.
Il n'y eut rien à émonder dans la nature de Saturnin, qui conserva la sauvagerie du séminaire au milieu de Toulouse la civilisée.
Ses mains le gênaient; il marchait habituellement les br.is croisés, la tête plus inclinée vers la terre que vers le ciel ; ou, décroisant les bras, il prenait ses
mains Tune dans l'autre comme un homme, qui ne sait qu'en faire. La soutane lui manquait. Un gendarme qui l'eût rencontré en voyage l'eut pris certainement pour un prêtre déguisé qui a enlevé les marques de tonsure en laissant repousser ses cheveux.
— Réfléchissez à ce que vous voyez, mon cher Saturnin ; chaque jour rendez-moi compte de vos actions.
Ces paroles, que ne se lassait pas de répéter l'abbé Supplici, étaient entrées profondément dans l'esprit du clerc; mais ses observations ne semblaient pas intéresser le prêtre, qui, la tête dans les mains, terminait habituellement l'entretien par :
— C'est bien, allez en paix, mon fils.
Quoique d'une intelligence médiocre, Saturnin comprenait que ses confidences ne portaient pas. Il le voyait à la figure distraite de l'abbé, à l'affaissement d'un regard noir qu'il avait plus d'une fois surpris plein de flammes quand M. Supplici discutait les intérêts de l'Église.
Pourtant aujourd'hui Saturnin attendait l'abbé avec de si vives aspirations qu'un courant magnétique sembla descendre du haut de la tourelle jusqu'à la porte de la cour par laquelle venait d'entrer M. Supplici, car le prêtre leva les yeux, comme activés par une puissance mystérieuse, et aperçut son élève méditatif.
Vivement Saturnin descendit l'escalier et arriva au moment où l'abbé retirait sa clef de la serrure.
— Qu'y a-t-il, mon fils? demanda M. Supplici, étonné de l'air singulier de son élève.
Saturnin ferma la porte, ouvrit sa lévite et en tira un rouleau de papiers qu'il tenait serré contre la poitrine.
— Qu'est-ce? demanda le prêtre de plus en plus surpris.
— Veuillez lire, mon père.
Tour à tour l'abbé Supplici regardait Saturnin et le rouleau de papier.
— Quel est le fou qui a écrit ce grimoire? dit-il après avoir lu le titre où se détachait en gros caractères sur la première page : Comme quoi Clémen Isaure n'a jamais existé.
D'un signe Saturnin invita le prêtre à continuer :
— Table analytique des preuves et documents, lut l'abbé Supplici, qui plusieurs fois s'écria en faisant le tour de la chambre : Preuves ! preuves ! oh !
D'un ton bref :
— Comment vous ètes-vous procuré ces documents?
— En rendant visite à M. Raymond.
— In jeune homme, s'écria le prêtre, s'occuper de pareilles matière- 1
— Ces manuscrits, dit Saturnin, sont l'œuvre du docteur Gardouch !
— Ah! dit l'abbé Supplici.
Il prit les mains de Saturnin.
— Bien, dit-il, très-bien... Vous commencez à me comprendre.
Les yeux noirs du prêtre brillaient.
— Comment M. Gardouch vous a-t-il donné communication de ce manuscrit?
— J'ai pris communication, dit Saturnin, appuyant sur le mot.
L'abbé Supplici étonné s'arrêta brusquement pour regarder Saturnin, qui baissait les yeux. Pour la pre-
mi ère fois il trouvait quelque intelligence au clerc.
— Ah ! dit le prêtre en feuilletant le dossier. Intérieurement il réfléchissait.
— Ces papiers semblent d'une certaine importance, ajouta-t-il. Ce monsieur Raymond vous les aurait- il confiés pour me les remettre?
— Il ne me les a pas confiés, mon père, dit Saturnin embarrassé.
— Parlez, mon enfant, parlez sans crainte, je vous en prie.
Saturnin, rassuré par le ton affectueux du prêtre, raconta qu'étant allé voir son camarade d'enfance malade, son attention avait été vivement attirée par une affiche en gros caractères, qui se réfléchissaient sur la glace du fond de l'alcôve: qu'un tel blasphème attentatoire à la réputation de Clémence Isaure l'avait surpris aux mains d'un jeune homme qui, quoique ne pratiquant pas, n'avait jamais à sa connaissance, tenu d'impurs propos; que la vue des papiers étalés sur le lit lui donna h penser qu'il existait un rapport entre les manuscrits et l'affiche, et que le sommeil s'étant emparé du malade, il en avait profité pour emporter un des cahiers dans l'intention de le soumettre à son directeur.
— Vous n'avez pas le droit de détourner cette pièce, dit l'abbé d'un ton sévère. C'est le bien d'autrui, vous devez le rendre à son propriétaire...
— Je croyais, balbutia Saturnin, agir dans l'intérêt des bons principes.
— L'intention est bonne. Pourtant vous vous confesserez de cette faute.
Saturnin s'inclina.
— Demain, dit le prêtre, vous reporterez chez M. Raymond le cahier à la place où vous l'avez trouvé, et vous ferez en sorte de ne pas être vu.
Saturnin, réprimandé, perdait contenance.
— Oui, mon fils, dit l'abbé Supplici en prenant de nouveau les mains de son élève, il faut rendre ce manuscrit; mais vous le copierez cette nuit.
In éclair passa sur la ligure pâle du clerc, qui ne s'attendait pas à cette conclusion.
Cependant le prêtre regardait son élève avec un intérêt particulier. Tout en se promenant à grands pas, il jetait de singuliers coups d'œil à Saturnin, qui se sentait inspecter des pieds à la tète.
— Cher enfant, dit tout à coup l'abbé Supplici avec une inflexion de voie affectueuse que Saturnin ne soupçonnait pas, vous ne voulez pas vous jeter dans les bras de notre sainte mère l'Église.., Vos parents désirent vous voir occuper un siège dans la magistrature ; il est donc utile que vous preniez une physionomie en harmonie avec la société que vous avez à fréquenter.
Saturnin écoutait les veux baissés.
— Relevez la tète, mon enfant. Dani la vie il faut regarder les hommes en face. Vous perdriez toute votre puissance à incliner le front : les hommes croiraient que vous les craignez. Songei qu'un jour vous parlerez devant la foule, à des jurés, à des magistrats. Voni devez leur en imposer ;" vous êtes audessus d'eux, que votre regard soit à "la hauteur de
votre mission... Regardez-moi en face, plus fixement encore... Ne eraignez rien.
Saturnin relevait les paupières, qui retombaient aussitôt.
— Sans doute vous aurez quelque peine à vous défaire de l'humilité de regard que vous avez contractée au séminaire... L'Église l'a voulu ainsi afin que soient voilés les sentiments du prêtre qui écoute les confidences du pécheur; mais, dans la vie civile, vous n'aurez pas a écouter les révélations innocentes d'une jeune vierge pleine de troubles. C'est la tête haute que vous invoquerez contre le coupable la punition de ses crimes. Si je baisse habituellement les veux assiégé au tribunal de la pénitence par les pécheurs qui me demandent des consolations, c'est qu'il me faut chercher au plus profond de moi-même le moyen de sauver ces pauvres âmes.
L'abbé prit les mains de Saturnin.
— Tel est mon ministère, tel n'est pas le vôtre cherenfant. Une seule chose doit vous préoccuper' réussir dans la société. Qu'en publie votre figure soit ouverte, plutôt souriante que grave. Le monde se défie des physionomies p lissées. Étudiez-vous à sourire à tout instant, seul, en société, le soir, le matin. Triste ou gai, heureux ou malheureux, souriez... Vous êtes jeune ; vos traits prendront sans peine le moulage du sourire... Quelques semaines d'exercice vous donneront ce masque dont vous reconnaîtrez la nécessité. Saturnin écoutait avec surprise ce langage sorti dé la bouche d'un homme dont il n'avait jamais vu la gravite se démentir ; mais son étonnement redoubla
quand l'abbé Supplici, s'attaquant aux habits du clerc, lui enjoignit d'aller le lendemain chez un tailleur qu'il lui désigna. Comment se pouvait-il que le prêtre fut au courant des modes et des adresses des bons faiseurs, car il parlait des différentes parties de l'habillement en connaisseur, recommandant tel chapelier et tel chemisier, en homme qui longuement s'est occupé de toilette.
— Pour les parfumeries et les gants, continua l'abbé Supplici, vous vous fournirez chez mademoiselle Clarisse, une jeune personne qui arrive de Paris. Elle demeure sous les arcades de la place du Gapitole; vous reconnaîtrez sa demeure au groupe d'étudiants qui tout le jour s'empressent autour du magasin.
Saturnin regarda le prêtre, qui sans s'inquiéter de l'élonnement du jeune homme :
— Je dois vous avertir, cher enfant, que mademoiselle Clarisse passe pour coquette... Sur ce point, je ne saurais vous éclairer; mais comme les cravates de cette marchande sont, dit-on, élégantes et bien assorties, vous n'avez pas à vous inquiéter de la réputation de la demoiselle... ÎSe vous présentez toutefois dans son magasin qu'après la confection de vos nouveaux habits... Mademoiselle Clarisse pourrait sourire d'un homme qui lui semblerait un ecclésiastique en toilette de ville... Maintenant, cher enfant, il est temps de vous retirer... Pensez à vos devoirs religieux, et faites-moi passer, avant de vous rendre à l'étude, la copie du manuscrit que demain, sans manquer, vous reporterez à celui à qui son propriétaire l'a confié.
A cette époque, aspiraient à un fauteuil vacant de l'Académie des Jeux-Floraux deux candidats, entre lesquels l'opinion de l'aristocratie se partageait : l'un appelé l.affitte-Vigordanne, l'autre Escanecrabe.
Tous deux réunissaient un certain nombre de partisans, et deux salons patronnaient activement ces candidats, qui avaient chacun des titres particuliers.
Escanecrabe se présentait au Capitole en qualité Je botaniste; son titre principal consistait en une brochure sur le putrilage de certains champignons dans la forêt de Bouconne.
Laffitte-Yigordanne n'avait fait qu'un quatrain dans sa vie, mais c'était un remarquable quatrain. Pendant les Cent-Jours le poète s'attaqua à « l'ogre de Corse » et témoigna dans le quatrain d'un excessif enthousiasme pour les Bourbons.
Les Labastide-Reauvoir, une des plus riches fa-
milles toulousaines, soutenaient vivement la candidature d'Escanecrabe le botaniste.
Laffitte-Viuordanne comptait pour appuis les mainteneurs habitués du salon de madame de Parrequeminières, chez qui s'était conservé dans toute sa pureté le culte du droit divin.
L'opinion publique ne soutenait ni l'un ni l'autre
des candidats.
Et pourtant, quoique l'Académie des Jeux-Horaux fût regardée depuis longtemps comme atteinte de sénilité, la ville fut remuée à l'annonce de cette élection. Les salons de la bourgeoisie s'en occupaient de même que ceux de la noblesse. On en parlait au café Tivolier, et te jeu des passions académiques gagnait jusqu'aux commerçants qui s'échauffaient à propos des noms de Laffitte-Vigordanne et d'Escanecrabe, quoique les associant dans un égal dédain.
Chez madame de Parrequeminières, on criblait d'épigrammes le botaniste, et les habitués du salon des Labastide-Beauvoir, connus pour leur libéralisme, faisaient de vifs efforts pour ruiner la candidature de l'homme au quatrain.
Les plus jolies femmes de Toulouse se ruinaient en toilette et accablaient de visites les membres de l'Vcadémie, cherchant à détacher quelques voix en faveur de l'un ou l'autre des candidats. Malheureusement il n'y avait pas deux fauteuils vacants, car, à force de sollicitations, le poëte et le savant eussent occupé certainement un siège au Capitole.
De jour en jour s'augmentait la difticulté de choisir entre deux hommes si chaudement patronnés.
Les partis, après avoir mesuré leur force, ne se décidaient à aucune concession.
— Vous serez nommé, cher poëte, disait à Laffittc-Vigordanne la vieille madame de Parrequeminières.
— Je perdrai plutôt mon nom de Labastide-Beauvoir, s'écriait le protecteur d'Escanccrabe, si l'Académie ne fait pas entrer un savant dans son sein.
Dans la ville, on scrutait l'attitude des candidats qui osaient à peine se montrer, tant le moindre de leurs gestes éveillait la curiosité. Suivant la façon dont Escanecrabe portait la tète, on plaignait le poëte, et quand Laffitte-Vigordanne semblait méditatif, les curieux aux aguets en inféraient que des soucis rongeurs présageaient sa défaite.
Les sceptiques qui sourient de l'importance attachée aux élections académiques ne se rendent pas compte du mouvement que la plus mince candidature donne à un salon. Alors une activité dissipe les brouillards du terre-à-terre quotidien, Tous ceux qui de près ou de loin appartiennent au monde académique prennent un relief particulier. La sonnette elle-même acquiert pendant les jours de visites officielles un timbre solennel.
Ces luttes innocentes qui, si on les compare aux actes importants qui se passent à la même heure sur la surface du globe, offrent à peine l'intérêt d'un détachement de fourmis allant à la conquête d'un grain de blé, prennent des proportions considérables par les intérêts en jeu.
Des candidats qui font leurs visites engendrent
une comédie à cent actes divers, dont les rôles les plus importants sont confiés aux femmes.
L'Académie des Jeux-Floraux pouvait se montrer fière de sa puissance. Madame de Parrequeminières à elle seule disposait de plus d'influence que tous les académicien-.
On riait dans Toulouse des vieillards qui dans ce salon se réunissaient en compagnie de douairières usées.
Les uns avaient perdu la mémoire, d'autres l'ouïe. La plupart rabâchaient.
Us représentaient des principes.
Au mot de candidats, ces vieillards tressaillaient comme un cheval hennit au son de la trompette.
Si les Illustres se souciaient médiocrement de Lafiïtte-Vigordanne comme poète et d'Escanecrabe comme savant, ils les respectaient en tant que candidats et leur vouaient une certaine reconnaissance de ce qu'ils voulaient bien, en se présentant, jeter quelque huile dans la serrure rouillée des Jeux-Floraux.
Tous les jouis, les deux camps additionnaient le nombre de voix sur lesquelles pouvait compter chacun des candidats. Il en résultait la certitude que la lutte serait vive, et que les Illustres combattraient au seiu de l'Académie corps à corps, un contre un, car Escaoecrabe et Lafhlte-Yuoidanne disposaient chacun de dix-huit voix qui ne paraissaient devoir se l'aire aucune concession.
L'élection, à la dernière heure, dépendait de M. de Castelgaillard, qui était allé chercher, l'hiver, un climat tempéré, aux îles d'IIyères. Sa parente, madame
de Parrequeminières, l'avait supplié de revenir pour cette lutte mémorable; mais le vieillard se faisait prier, craignant d'exposer ses rhumatismes au terrible vent marin de Toulouse.
Chaque matin, madame de Parrequeminières écrivait au pauvre rhumatisant, l'accusant d'abandonner le trône et l'autel, s'il restait plus longtemps éloigné du Capitole. Elle lui faisait un tableau pompeux de son arrivée dans la ville, de la gloire excessive qu'il amasserait pour ses vieux jours en se dévouant à l'Académie.
Sans pitié, madame de Parrequeminières atténuait de sa propre autorité le vent marin, et elle joignait à sa lettre l'attestation d'un astronome complaisant de son salon, qui certifiait que ledit vent marin était, par une faveur évidemment providentielle, d'une extrême modération.
C étaient, suivant la marquise, des bénédictions dont PÉglise comblerait le vieillard, qui, le lendemain, d'ailleurs, pourrait reprendre le chemin des îles d'IIyères.
Ii ne s'agissait pas tant de récompenser le talent poétique de Laffitte-Yigordanne que de faire entrer à l'Académie un membre bien pensant, dont les opinions connues étaient le gage dune résistance absolue aux « détestables doctrines modernes. »
Abandonner l'élection, c'était prêter la main aux adversaires de l'Académie; venir, c'était signe de vaillance et de vitalité.
« Songez, mon oncle, écrivait la terrible madame de Parrequeminières, à la nombreuse famille qui doit
son lustre à votre réputation, et qui sera marquée d'un signe réprobateur, si l'élection d'un candidat honorable échoue par votre «Mention. »
Dans un post-scriptum pressant, la marquise donnait l'opinion du président des Jeux-Floraux, M. de Pompertuzat, qui, consulté à ce propos, s'était écrié : « Vita extra academias non est vita. »
M. de Castelgaillard répondit qu'il vivait parfaitement quoique éloigné de l'Académie, et qu'il saurait oré à sa nièce de ne plus revenir sur ce sujet.
Madame de Parrequeminières ne se tint pas pour battue. Sa dernière lettre se terminait ainsi : « Vous devez revenir, il le faut. Ce n'est plus votre nièce qui vous en prie, Dieu le vent !
M. de Castelgaillard ne put s'opposer à cette volonté suprême. Huit jours après, il arrivait couvert de laine, de rhumatismes et de fourrures, mécontent des obsessions de sa nièce, et exhalant sa mauvaise humeur contre Laffitte-Vigordanne, quoique la Providence le protégeât si ouvertement.
Cependant une telle ovation fut faite dans le salon de madame de Parrequeminières à celte voix qui allait décider de la majorité, que M. de Castelgaillard oublia momentanément les fatigues du voyage et ses
rhumatismes. r
Il devenait le sauveur des Jeux-Floraux; il était l'honneur, l'admiration et la gloire des dix-huit mainteneurs qui, maintenant au nombre de dix-neuf, ne pouvaient cacher leur orgueil et allaient chanter par la ville le triomphe assuré de Lafutte-Vigordanne et la défaite du botaniste Escanecrabe.
Le lendemain de l'arrivée de M. de Castelgaillard, le scrutin fut ouvert au Capitole, et la population toulousaine put contempler les Illustres qui, sans crainte défaire tort à leur gloire, allaient appeler sur la tète d'un simple mortel des rayonnements inespérés.
Laffitte-Vigordanne et ses partisans ne se tenaient pas de joie. Le chef de la plus importante famille de la ville, un Castelgaillard, avait fait un long voyage pour assurer sa nomination ! Cela s'était vu rarement.
Escanecrabe, qui passait sur la place, la tête basse, entendit des murmures railleurs. Il ne disposait que de dix-huit .voix! Laffitte-Vigordanne prenait une excessive importance du chiffre dix-neuf. C'était avec une allure de triomphateur qu'il attendait la bataille, et un sentiment de pitié le poussa à présenter des doléances au pauvre Escanecrabe sur sa défaite assurée.
Cependant les mainteneurs, partisans de la candidature de Laffitte-Vigordanne, clignèrent des yeux en apercevant dans un coin de la cour du Capitole une vieille chaise à porteur, aux armes du marquis de Peschbusque.
Depuis quelques jours, le bruit de l'agonie du marquis courait à Toulouse. Comment sa chaise était-elle dans la cour du Capitole?
Les mainteneurs du parti de Laffitte-Vigordanne montèrent l'escalier aussi vivement que leur permettait leur grand âge, et ils aperçurent (avec quel dépit!) dans la salle des séances, étendu sur une chaise longue, un Peschbusque parcheminé, la face empreinte de la verdàtre pâleur des saint Bonaventure que les
peintres espagnols ont représenté dictant de pieuses instructions après leur mort.
Ce n'ét'utplus On Peschbusque, c'était une relique. En apprenant l'arrivée de M. de Castelgaillard, les partisans d'Escanecrabe s'étaient emparés du marquis moribond malgré sa famille et avaient décidé qu'une fois de plus M. de Peschbusque déposerait son vote dans l'urne.
Férocité des luttes académiques !
Le médecin de la famille protesta.
Les Illustres se souciaient bien de l'Académie de médecine ! D'ailleurs le docteur Dorliac, l'un des mainteneurs voués au triomphe d'Escanecrabe, avait déclaré que le transport au Capitole du marquis de Peschbusque était moins dangereux que le retour des îles d'Hvères de M. de Castelgailhird.
Cependant les académiciens étaient dans une certaine perplexité, qui se trouva justifiée par le premier vote. Dix-neuf voix appelaient dix-neuf voix.
Les questeurs ayant fait circuler les urnes, le même nombre de boules noires et de boules blanches répondit à chacun des noms des deux candidats.
Dix foix, vingt fois, quarante fois l'entêtement fut égal de part et d'autre.
Soixante-dix-sept tours de scrutin amenèrent invariablement dix-neuf voix en présence. Encore les partisans de Laffitte-Vigordanne voulaient-ils continuer de voter, espérant qu'avant la fin de la séance, le marquis de Peschbusque rendrait le dernier soupir!
Les passions académiques peuvent engendrer de grands crimes.
Il y avait des membres enragés, excités par le vote, qui, sans hésiter, eussent poussé doucement M. de Castelgaillard du haut d'une falaise, quoique la volonté expresse de la Providence l'eût fait quitter les îles d'IIyères.
Si le malheureux marquis de Peschbusque eût été une lampe manquant d'huile (avec laquelle il avait d'ailleurs trop de ressemblance) , combien eussent soufflé sur la mèche !
C'étaient des visages farouches et opiniâtres, des fronts plissés sur lesquels, chose à peine croyable, de nouvelles rides trouvaient place.
Des groupes agités s'échappaient les nomsdeLaffitte- Vigordanne et d'Escanecrabe.
Les deux candidats pouvaient être fiers : jamais on ne s'était autant occupé d'eux. Il est vrai que quelques railleries se mêlaient à leur nom, suivant qu'il était prononcé dans un camp ou dans l'autre.
Après soixante dix-sept ballottages, il y eut un temps d'arrêt pendant lequel quelques Illustres se rendirent à la buvette.
Alors les esprits modérés s'interrogèrent du coin de l'œil.
Cette séance pouvait-elle se prolonger plus longtemps?
Les prudents se comprirent au premier coup d'œil. Il fallait nommer quelqu'un. Lequel des candidats? C'est ce qui semblait difficile, les deux partis étant au comble de l'irritation et ne voulant abandonner ni LaL fitte-Yigordanne, ni Escanecrabe.
Seuls restaient assis M. de Castelgaillard et le mar.
quis de Peschbusque, sans comprendre ce qui se passait, accablés d'avoir voté chacun soixante-dix-septfois.
A cette heure ils n'avaient plus conscience de leur présence dans la salle des Illustres. Ils respiraient à peine et n'avaient pas la force de protester contre le rôle de machine à voter qu'on leur faisait jouer.
La bouche de M. de Castelgaillard pendait, les muscles manquant de ressorts; les paupières abattues du marquis de Peschbusque étaient couleur de feuille morte.
Un des modérés, qui avait l'oreille de rassemblée, fit observer que ces deux: Illustres occupaient leur fauteuil sans doute pour la dernière fois. C'étaient donc deux places vacantes dans un avenir prochain. Rien n'était plus simple que de s'engager à donner à la première vacance ces deux fauteuils aux concurrents Laffitte-Yigordanneet Escanecrabe qui divisaient l'assemblée.
Yne transaction sourde se forma dès cette ouverture.
L'Académie avait résolu de nommer ce jour-là Laffitte-Vigordanne ou Escanecrabe.
Elle se rallia à l'insidieuse motion de ne nommer ni l'un ni l'autre.
Alors les membres les plus opposés s'entendirent, se formèrent en groupe, se prirent l'un l'autre par le bras, et au soixante-dix-huitième vote fut nommé, à la majorité absolue, un homme dont le nom avait surgi tout à coup :
L'abbé Supplici!