XII
Un sauvage qui trouve sur le corps d'un naufragé une montre n'est pas plus étonné de la vie intérieure de cette singulière machine que la bourgeoisie de Toulouse en apprenant la nomination de l'abbé Supplici au fauteuil vacant.
Par quel mystère trente-huit Illustres, rassemblés pour choisir entre Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe, avaient-ils donné leur voix à l'abbé Supplici !
C'étaient des allongements d'yeux, des bouches agrandies par les suppositions, des commentaires baroques si éloignés de la réalité, que seul pourra les faire comprendre l'horloger patient qui a ajusté les diverses pièces de ce drame.
M. Supplici, desservant de la petite église deKyrie- Eleyson, avait pour paroissiens la fraction de l'aristocratie trop éloignée de l'église de la Daurade pour
m LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
assister aux offices. Son zèle, sa piélé lui firent exercer un certain ascendant sur quelques familles nobles. . . r Dévoré par une ambition sans limites, le prêtre ai fectait l'humilité la plus grande. Il brûlait de jouer un rôle considérable ; il savait vivre solitaire dans sa cellule, ne voulant pas accepter une place de troisième
01 Ce dominateur attendait l'occasion, décidé à s'accrocher au plus mince cheveu de sa perruque.
Sa position .le prêtre le mit en rapport avec madame de Parrequeminières, dont il devint le directeur. Il arriva ainsi, clans le salon le plus influent de Toulouse, à avoir une place marquée auprès de la maîtresse de la
maison. ,,,
Quand se dessinèrent les élections et que fut débattue la candidature de Laffitte-Vigordanne, l'abbe Supplici, quoique depuis longtemps il enviât le fauteuil académique, travailla en apparence, de tout son pouvoir, au succès de la nomination du futur membre des
Jeux-Floraux.
Pas un mais ne sortit de la bouche du prêtre pendant la recherche difficile des voix sur lesquelles Utfilte-Vigordanne devait s'appuyer.
Chacun dans le salon sentait la difficulté de 1 entreprise; l'abbé Supplici, plein d'activité et de dévouement, détacha deux voix importantes acquises a bscanecrabe pour les offrir au protégé de madame de Parrequeminières.
Ainsi fut constitué ce qu'on appelaitle parti des Uix~
Neuf.
Pour détacher ces deux voix, l'abbé Supplici avait épluché mot à mot la brochure du botaniste sur le Putrilage des Champignons. Une phrase vague dans la préface lui permit d'accuser Escanecrabe de matérialisme; à l'aide de la phrase, le prêtre montrait la discordance des doctrines du botaniste avec la Genève. Grâce à Tépouvantail du matérialisme, Escanecrabe perdit deux voix.
Dès lors l'abbé Supplici, dont le zèle avait été remarqué, resta dans la mémoire de madame de Parrequemières comme un des hommes qui plus tard devaient rendre à la compagnie des Illustres une partie de son ancien éclat.
Le prêtre, quoique affectant un absolu détachement des plaisirs mondains, fréquentait d'autres salons ; mieux qu'un autre il jugea de la lutte qui allait s'établir entre les deux candidats.
Plus d'une fois retiré dans sa cellule, l'abbé Supplici dressa des listes de votes, avec la conscience d un acharné ballottage sans issue ; cependant il ne dessinait pas encore ouvertement sa candidature et affectait, devant les amis de madame deParrequeminières, de regarder ce fauteuil qu'on lui offrait dans l'avenir comme trop mondain pour un prêtre.
Qui aurait dit à Gardouch que lui seul avait été l'agent absolu delà nomination de l'abbé Supplici, eût fait iomber le docteur dans une stupéfaction semblable à celle de ses compatriotes.
Une fois en possession du manuscrit découvert par Saturnin, Tabbé Supplici dévoila ses batteries.
De même qu'un médecin qui teinte de noir le dia-
,„., LA COMEDIE aCADÉMKU'E.
enostic de maladies innocentes pour iaire valoir sa science auprès de ses clients, l'abbé Supplia exagéra, dans une conversation intime avec madame de Parrequeminières, la portée des attaques de l'excentrique
Gardouch.
Suivant le prêtre, la patronne des Jeux-ï loraux était au-dessus de telles injures et une négation si déterminée de son existence devait tourner en sa laveur: même dons (Vautre* temps, il eût été peut-être utile d'attiser ces haines, qui ne pouvaient que donner de la vitalité à l'Académie ; mais l'abbé Supplici craignait qu'il n'y eût pas. à l'heure actuelle, de polémistes assez autorisés pour renverser les bases du travail remarquable du docteur Gardouch, que le prêtre disait inattaquable sur le terrain de l'érudition. Le contempteur de Clémence taure ne pouvant être confondu par les textes, tout le combat était renfermé dans le champ clos de l'interprétation.
Or, l'abbé Supplia évoquait un à un les noms des Illustres, et quoique chacun d'eux fût doué, à l'entendre, de qualités considérables, à tous il manquait le souille enthousiaste, qui est la meilleure arme à opposer aux pamphlétaires.
L'Académie, en appelant à elle le botaniste ou l'homme au quatrain, ne pouvait compter sur la défense d'un La'litte-Muonlanne ou d'un Lseanecrabe Clémence taure restait sans défenseur au moment où il Faudrait des chevaliers recouverts d'une liiple armure pour ruiner le système d'attaque de Gardouch. Les flèches qu'un ennemi sans pitié se préparait à lancer contre la statue de la poétique tLure, quoiqu'el-
les ne pénétrassent pas le marbre, devaient ricocher et blesser ceux qui l'entouraient, ses défenseurs naturels, les membres de l'Académie.
L'abbé Supplici regrettait maintenant de n'avoir point accueilli les vœux de madame de Parrequeminières, dont l'extrême bienveillance lui traçait le chemin de sa candidature depuis longtemps. (Madame de Parrequeminières en avait parlé seulement un mois avant, sans prendre garde à ses paroles.)
L'abbé Supplici termina en parlant des études qu'il avait consacrées tonte sa vie h la compréhension de la figure de Clémence Isaure.
Ces adroites confidences, dont le conteur ne peut qu'indiquer les points saillants, portèrent leurs fruits. Dès le même soir, madame de Parrequeminières en parla à quelques mainteneurs influents, posant nettement la candidature du prêtre au prochain fauteuil vacant après l'admission de Laftitte-Vigordanne.
Ce fut ainsi que l'abbé Supplici, mis tout à coup sur le tapis académique par le ballotage sans résultats des deux candidats, enleva en un clin d'œil le fauteuil qu'assiégeaient de si nombreux concurrents depuis tant d'années.
Combien fut douce la convalescence de Raymond !
Le premier jour où il put respirer l'air de la rue, Paule était à sa fenêtre, comme ces statues de châlelaine sculptées à la façade des maisons de la Renaissance, qui regardent curieusement les passants. Paule apparaissait à Raymond telle qu'il Pavait vue la première fois, alors qu'un regard avait décidé de sa vie ; mais aujourd'hui les deux amants, enhardis l'un par l'autre, cherchaient dans leurs traits les traces d'une si longue séparation.
Paule était plus belle encore. Les angoisses par lesquelles elle avait passé faisaient place à une tendre sérénité; car depuis quelques jours elle savait par l'abbé Desinnocends que celui qu'elle appelait « son ami de cœur » était hors de danger.
Qui eût vu Paule et Raymond en face l'un de l'autre eût compris la force de cet amour naissant.
Ni paroles ni serments ne furent échangés. Mieux que cela. Deux jeunes gens s'étaient vus et avaient été touchés. Il semblait impossible qu'un autre que Raymond aimât Paule, qu'une autre que Paule aimât Raymond.
Dans leurs yeux se lisaient dix mille paroles plus éloquentes que toutes les paroles humaines. Us n'avaient pas besoin de se parler, le regard suffisait.
C'étaient de doux et mystérieux propos, des tendresses infinies qui traversaient la rue déserte. L'amour dans toute sa pureté, l'amour qui ne raisonne pas, à qui le mot faimè suffit pour remplir le cœur d'enivrements, donnait naissance à de muettes litanies dans lesquelles, semblables à ces symboles mystiques au-dessus desquels brille une pure flamme, le nom de Paule s'entremêlait à celui de Raymond.
Tout ce qui intéressait Paule prenait, aux yeux de Raymond, des tons semblables à ceux de tendres nuages. La petite fenêtre où se tenait Raymond encore souffrant semblait à Paule plus douce qu'un nid d'oiseau.
Longtemps ils avaient été séparés. Une seconde effaçait ces angoisses.
La maladie en fit deux anciens amis qui, après un long voyage, ont de longues confidences à se faire, et pourtant ils semblaient hésiter à revenir sur la cause de leur séparation.
L'envoi des bouquets recommença. Tous les matins Raymond cueillait dans le jardin de la maison la rose la plus fraîchement éclose et l'envoyait à Paule.
Un jour, Raymond s'aperçut que la servante de sa
mère le regardait avec curiosité,
— Vous aimez les fleurs, monsieur? dit-elle.
— Oui, le matin, dît Raymond en attachant la rose à sa boutonnière.
Comme il craignait que la servante ne s'aperçût de la disparition de cette rose destinée à Paul' armais il en coupa un bouquet chaque jour, et pria la femme de service de poser quelques fleurs sur la table de sa mère, afin qu'elle les trouvât en se reveillant.
L'amour ouvre les portes du cœur à deux battants, et l'ait qu'il s'en échappe des gerbes de délicatesses dont chacun profite.
— Ta deviens galant, Raymond, dit la veuve qui recueillait la dîme de l'amour de son fils pour Paule.
La physionomie de Raymond, a mesure que la maladie s'enfuyait, prenait des rayonnements de bonheur. Tout était ouvert en lui. Ses yeux brillaient : sur ses lèvres se posaient naturellement d'aimables sourires.
Paule, touchée des assiduités de son voisin, mit à son ... la rose qu'il lui envoyait. Grave impru-
dence !
Raymond répondit par un regard que la plume ne peut rendre : avec le regard un baiser traversa la rue. Les deux jeunes gens, comme par un commun accord, se retirèrent de la fenêtre. Leur émotion était trop vive.
Ce jour-là Raymond prit la route de Pibrac, repétant mille fois pendant la route .
Il marchait plus léger qu'un oiseau. I amour frayait sa marche.
Une tendresse particulière embellissait la nalure,
activait le parfum des fleurs, colorait de tendres nuances l'azur du ciel, et remplissait le cœur du jeune homme de vaillance.
Les récits merveilleux des chevaliers combattant pour les dames dont ils portaient les couleurs se présentaient à l'esprit de Raymond, qui regrettait de vivre à une époque où ne se rencontraient ni rivaux à vaincre, ni forteresses à renverser. Des forces inconnues parcouraient le corps de l'amoureux, qui, sur un signe de Paule, eût accompli des travaux héroïques.
Seul sur la route, Raymond parlait à voix haute au vent pour que le vent portât ses paroles à l'intérieur de la Maison de pierre.
Il évoquait en lui le peste de chaste timidité avec lequel Paule avait accroché la rose à sa ceinture.
Quand Raymond la remercia par un baiser, quelle charmante rougeur s'était emparée de la figure de la jeune fille ! Comme elle s'était enfuie, pudique comme une nymphe surprise par un chasseur!
Le catalogue des charmes d'une femme aimée remplit un gros dictionnaire. Ce livre, Raymond le feuiK 1 tait, s'en enivrait, restait sous le coup de l'extase et devenait poète.
A mi-chemin, l'amoureux rencontra, tapie dans le feuillage, une petite source coulant le long de rochers recouverts de mousse. Un platane, d'un vert doux et transparent, formait ombrage à la source. Raymond s'étendit sous le platane, en regardant couler l'eau. Les sensation- accumulées depuis sa première rencontre avec Paule s'agitaient tellement dans son esprit que le clerc entreprit de les fixer sur son carnet.
Des vers s'échappaient de son cœur, sans recherche ni fatigue, doux et tendres, tels que ceux qu'improvisait Pétrarque pour Laure. Le petit ruisseau qui murmurait aux pieds de Raymond ne rappelait-il pas le souvenir de la fontaine de Vaucluse ?
Les vers jetés sur le papier, Raymond continua sa route jusqu'à ce qu'il s'aperçut qu'il marchait depuis trois heures. Il était temps de reprendre le chemin de Toulouse pour ne pas inquiéter madame Falconnet par une première sortie si prolongée. L'amour donne des ailes. Raymond prit un chemin de traverse, arriva chez sa mère à l'heure du dîner, les habits couverts de poussière, la figure animée ; et il sourit quand madame Falconnet lui demanda la cause de ce désordre de toilette. Pouvait-il avouer que l'amour, la poésie et le souvenir de Paule lui faisaient oublier les heures? Le soir, Raymond relut ses vers, qui l'étonnèrent comme s'ils eussent été écrits par un autre. 11 les trouvait bien, et pourtant regrettait de ne pouvoir se confier à un ami pour lui demander conseil. Pourquoi ne pas les envoyer à Paule? Ils avaient été composés pour elle : ils étaient son image et son souvenir. Raymond s'endormit avec cette idée qui ne le quitta pas de la nuit.
Ayant entouré de sa pièce de vers le bouquet qu'il faisait parvenir chaque matin à Paule, l'amoureux fut pris d'un certain serrement de cœur. En ce moment se signait son arrêt. Comment Paule accueillerait-elle cette hardiesse?
Paule reparut à la fenêtre, remerciant Raymond par un ineffable sourire.
Dès lors, matin et soir, se continua l'envoi de quelque poésie dont chaque vers contenait le nom et les charmes de Paule, qui sans crainte recevait cet envoi.
La jeune fille n'avait-elle pas été hercée avec la tradition de celle dont elle portait le nom, de la belle Taule qui, suivant une ancienne chronique, devait, par ordre des Capitouls, se montrer une fois par semaine en public, chaque dimanche, pour que le peuple ne fût pas privé de la vue de sa beauté?
René d Espipat, qui chaque jour avait fait prendre des nouvelles de Raymond, vint lui rendre visite.
— Me pardonnez-vous, dit-il, ce maudit coup d'épée que j'aurais voulu recevoir?
Pour toute réponse, Raymond lui tendit les deux mains.
— Plaise à Dieu, s'écria René, que vous ayez un jour besoin de mon cœur et de mon épée!
— Votre amitié je l'accepte, Cépée je la repousse, dit Raymond.
René d'Espipat valait mieux que son apparence. Il sacrifiait à la mode du moment, qui était d'avoir la mine impertinente. L'élégance le voulait, comme de porter des moustaches en croc: mais dans les circonstances où ses sentiments d'honneur étaient mis enjeu, René sentait bouillonner en lui le sang de ses aïeux, les braves d'Espipat.
René avait été élevé dans Paris à risquer sa fortune sur une carte, à parler aux femmes d'un ton cavalier, à cacher soigneusement ses qualités, à faire parade de vices excessifs : il en était ainsi au Jockey, au Café Anglais, dans les coulisses de l'Opéra. René s'était laissé recouvrir de dédains, comme son tailleur rhabillait de vêtements à la mode. Un certain nombre d'hommes sont asservis à un apparent dandysme de corruption; mais la délicatesse des sentiments se cache sous l'épidémie.
Un instant d'entretien ne s'était pas écoulé que Raymond et René devenaient amis pour la vie, et d'Espipat offrait de donner une leçon au lâche Fajon, cause du duel.
— Laissez ce pauvre homme, dit Raymond.
Pour montrer en public l'affection qu'il portait à Raymond :
— Vous me permettrez de fêter votre retour à la santé, dit René. Le jour qu'il vous plaira de m'indiquer, nous souperons au café Tivolier, où vous inviterez vos amis. Laissez-moi avoir l'honneur de vous présenter les mien<.
Raymond ne pouvait refuser. Il appela à cette fête le docteur Gardouch, Loubens, Lagardelle et ses compagnons, les clercs de l'étude.
Ce fut un repas plein d'animation et de gaieté : les convives étaient heureux que deux adversaires fussent maintenant amis dévoués.
Maintes l'ois on but à l'heureux retour à la santé de Raymond. Le vin épanouissant les cœurs :
— D'Espipat, dit un des convives, récite-nous quelque gaie poésie.
— Une partie de lansquenet, répondit René, ne vaut-elle pas mieux que tous les vers du monde?
— Monsieur d'Espipat, reprit Gardouch, si vous consentez à nous faire entendre un morceau de votre composition, je vous ferai part d'un fragment de mon mémoire, qui prouve que Clémence Isaure n'a jamais existé.
— La bonne plaisanterie ! s'écria René, croyant que le docteur raillait.
— Rien n'est plus sérieux.
— Ce sera fort intéressant, dit le journaliste Loubens, qui avait obtenu communication du mémoire et s'amusait à l'avance de l'effet de cette diatribe sur les amis de d'Espipat, la plupart nobles et titrés.
— Allons, René! s'écriaient les convives.
— Votre insistance, messieurs, ne me permet pas de refuser, dit René.
Sans vanité, il récita une élégante et railleuse ballade, tout à fait en situation à l'heure du vin de Champagne et que chacun applaudit.
Suivant sa promesse, le docteur Gardouch fit montre une fois de plus de ses sentiments voltairiens, en lisant le factum où était traitée vertement, par un esprit sarcastique, la mémoire d'une femme qui a laissé dans Toulouse de poétiques souvenirs.
Seul, Saturnin de Poucharramet resta froid, protestant par son silence contre cette profanation.
Los amis de René d'Espipat, quoiqu'ils représentassent la noblesse du pays, étaient d'un âge où ons'in-
quiète médiocrement des opinions politiques. Ils ne se montrèrent ni enthousiastes, ni hostiles aux imprécations de Gardouch ; ils préféraient la poésie à la critique, l'inspiration au raisonnement, à la satire quelques rimes mélodieuses, qui répondissent à leurs natures méridionales.
C'est pourquoi René d'Espipat invita chacun des convives à réciter à tour de rôle un morceau poétique, tiré de son propre fonds ou de celui des poètes contemporains célèbres. Cette motion obtint d'autant plus de succès qu'il était convenu qu'on ne nommerait l'auteur des poésies qu'après l'audition de la pièce. Ainsi furent acclamés des odes, des ballades, des sonnets empruntés à la poésie moderne, et le plaisir était vif pour celui qui le premier apportait la signature de l'ode, de la ballade ou du sonnet.
Quand vint le tour de Raymond, il hésita ; mais, pressé de toutes parts et l'image de Paule n'ayant pas quitté ses yeux pendant le repas, il récita le morceau poétique qu'il avait composé quelques jours auparavant, au bord de la source. D'abord il dit timidement ses propres vers, mais s'étant enhardi, Raymond se laissa gagner par la flamme intérieure qui illuminait ses propres accents, et des applaudissements éclatèrent de toutes parts, car cette pénétrante inspiration rappelait d'heureux temps à ceux qui avaient aimé.
Ceux qui aimaient étaient jaloux de traduire leurs sensations aussi vivement, et les ignorants en amour sentaient leur cœur palpiter, tant l'étan de cette belle pièce était sincère et rafraîchissant.
Tous les convives se regardaient, groupant pour
ainsi dire leurs connaissances en commun pour inscrire un nom célèbre sous ce cantique amoureux.
— Je ne crois pas me tromper, dit Loubens, mais j'ai rarement entendu un homme dire les vers d'un autre avec un tel accent.
René d'Espipat, frappé de l'émotion de Raymond pendant qu'il récitait sa pièce de poésie, se jeta dans ses bras.
— Et dire, s'écria-t-il, que j'ai failli tuer un tel poëte !
Raymond se refusait à accepter les ovations des convives; toutefois, ému, la flamme dans les yeux, il se défendait faiblement, heureux que l'aveu poétique de sa passion ne fût pas regardé comme trop indigne.
— Pourquoi Raymond n'enverrait-il pas cette pièce au concours des Jeux-Floraux? dit le peintre Lagardélte,
— Oui, aux Jeux-Floraux! s'écrièrent les convives. Mais Gardouch se levant :
— Hé quoi! mes amis, dit-il, vous êtes assez jeunes pour croire que les mainteneurs comprendraient de telles émotions? Envoyez-leur des froideurs académiques, des faussetés poétiques... Comment! vous accepteriez pour juges des vieillards qui conservent daus la galerie des Illustres le portrait d'un inquisiteur qu'ils louent d'avoir fait brûler Vanini ! Mais c'est le musée des formes cérémoniales gothiques, des idées surannées, des abus ! Ils ont raison de s'appeler mainteneurs! Oui, mainteneurs des préjugés, des réactions politiques, des vieux partis, des haines contre tout esprit indépendant! Voilà les hommes à
qui vous voulez envoyer notre ami Raymond... Laissez tranquilles des momies qui n'existent pas plus que Clémence Isaure, pas plus que la pléiade des dames toulousaines dont ces braves gens rappellent sans cesse les fades mièvreries. Vous avez dit des vers ; moi aussi j'en fais des vers, et puisque vous ne paraissez pas savoir ce qu'est l'Académie des Jeux-Floraux, je vais vous l'apprendre.
D'une voix vibrante, le docteur Gardouch récita :
Prenez d'abord quinze verdets * Ajoutez-y douze eadels D'antique et haute noblesse, Dix jésuites, deux bedeaux, Plus un clerc pour servir la messe, Et vous aurez les Jeux-Floraux.
En toute autre occasion, cet épigramme de Tardent libéral eût engendré des querelles parmi les convives; mais le docteur Gardouch ne laissa pas le temps de discuter sa satire.
— Savez-vous, eontinua-t-il, comment on arrive à l'Académie des Jeux-Floraux? Par la sacristie et le confessionnal. Ce n'est pas avec de l'encre qu'il faut écrire, c'est avec de l'eau bénite... Jetez votre plume, prenez un goupillon, faites-vous affilier à quelque pieuse société, sans quoi, nul d'entre vous ne passera le seuil du Capitole. Vous avez composé un beau morceau de poésie, Raymond ; il y manque le signe de la
1 II est bon de rappeler aux lecteurs que le drame se passe entre l^s années 1832-1834, ainsi que le prouve ce mot de verdet, qualification des ultra-royalistes quelques années auparavant. — C-Y.
croix. Pourquoi n'avoir pas fait rimer carmen avec amen?
Le voltairien élait en verve.
— Laissez, reprit-il, les Jeux-Floraux aux vieilles dévotes, aux magistrats de province, aux pédants qui ont appris, dans des traités de rhétorique, comment se fabrique l'inspiration. Si une idée s'empare de vous, si vous êtes dévoré par une flamme, une croyance, une passion, votre pièce ne sera pas couronnée à l'Académie. Les Jeux-Floraux sont faits pour l'intrigue et Ja médiocrité ; les mainteneurs veulent des alliés entichés de vieilles idées, ennemis de toute jeunesse. Ah! mes amis, vous réussirez quand votre tète sera couverte de cheveux grisonnants, quand l'âge aura glacé votre sang, quand les malheurs de la vie auront desséché votre cœur.
Cet emportement de Gardouch plut à la jeunesse. A cette heure, l'incisif docteur avait recruté des alliés; et les libations continuant, plus d un héritier des familles aristocratiques de Toulouse traversa le soir la place du Gapitole, accablant de sarcasmes le palais, siège des Jeux-Floraux.
Cette soirée décida de l'intimité de Raymond avec Lagardeîle et Loubens, touchés du sentiment poétique de l'amoureux.
Loubens et Lagardeîle se mouraient d'ennui à Toulouse. Le peintre arrivait de Rome après ses éludes à Paris, envoyé par le conseil général du département qui avait fait les frais de son instruction artistique; mais la ville ne lui fournit pas les moyens d'exercer son talent.
Dans l'alelier du peintre, le journaliste Loubens, choisi par le ministère pour rédiger VÉtoile de Toulouse, passait la majeure partie de la journée étendu sur un divan.
Ayant habité longtemps Paris, tous deux en avaient conservé un vif souvenir, et les petites questions de la province ne pouvaient les intéresser. Les poésies de Raymond, jointes au rôle qu'ils jouèrent dans le duel,
m LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
firent qu'ils s'éprirent d'une vive amitié pour un jeune homme dont les tendances n'avaient rien de commun avec la vie provinciale.
Le cœur de Raymond était plein de motifs poétiques. Pendant les longues insomnies de sa maladie, la petite chambre de Paule apparaissait comme un cadre d'où se détachait la blonde physionomie de sa voisine : ces souvenirs donnèrent naissance à des poésies claires et transparentes au fond desquelles apparaissait la jeune 611e, prêtant quelque chose de chaste et de rose à cesjuvenilia.
Loubens et Lagardelle, qui avaient reçu confidence delà plupart des pièces, turent touchés de cette fraîcheur de sensations. Ils avaient jadis passé par des émotions semblables, moins pures. 11 est si rare de rencontrer des femmes qui s'enivrent de tels parfum- ! Pourtant les deux amis comprenaient la délicatesse de sentiments de Raymond, et, en l'écoutant, ils se demandaient non sans mélancolie : Pourquoi n'avons-nous pas trouve au début de la vie une femme semblable à celle qui a inspire ces poésies?
Une après-midi Raymond entra dans l'atelier de La* gardelle, étendu dans un hamac et occupé, Suivant son habitude, à fumer de nombreuses cigarettes, en compagnie de Loubens.
— N'êtes-vouS pas fatigués d'une telle existence 1 demanda Raymond, à qui Tomour avait communiqué une activité et des élans particulier-.
— Je travaille, dit Loubens.
— Ah! s'écria Raymond.
— Je travaille à ne pas travailler, reprit Loubens.
Le propre du parfait journaliste en province est de ne jamais toucher à une plume. Je serais perdu si quelqu'un trouvait une bouteille d'encre chez moi. Quand je suis arrivé ici, le préfet m'a dit : « Monsieur, soyez prudent. » J'ai suivi le conseil, et je m'en trouve bien, La prudence consiste à ne pas écrire une ligne.
— Cependant, quand j'étais malade?... dit Raymond.
— Oui, un moment de faiblesse m'a fait donner le bulletin de ta santé... Chaque mot de ces bulletins pouvait me faire pendre... Si le docteur Gardouch ne m'avait pas envoyé ses bulletins, malgré l'amitié que je te porte, du diable si j'aurais imprimé quelques lignes qui pouvaient déplaire à tes parents, à tes adversaires, au procureur du roi, car j'éternisais la mémoire de ce duel... Les élections municipales approchent... T'imagines-tu, Raymond, que je prendrais parti pour on candidat? Chacun imprimera dans les colonnes du journal sa circulaire, qui ne sera précédée ni suivie d'aucune réflexion de ma part... Grand Dieu! que deviendrais-je entre les candidats du gouvernement et ceux de l'opposition? La posteaux lettres reçoit des lettres d'affaires, des lettres d'amour, des lettres d'injures... La poste distribue le tout sans se troubler... Un journal est une boite aux lettres dont je suis le facteur.
— A l'exception, dit Raymond, que les facteurs courent sans cesse et que tu restes étendu sur un divan les deux tiers de la journée.
— 11 a été constaté, reprit Loubens, que les facteurs ne dépassent pas une moyenne de cinquante ans
sans succomber aux fatigues de leur profession. Je ne veux pas m'user à ce jeu-là. Un homme assis est plus heureux qu'un homme debout, et un homme étendu vaul mieux qu'un homme assis.
— Bien parlé, s'écria Lagarde lie. Moi. à qui le conseil général n'a pas dit : « Soyez prudent. » j'affirme que Loubens a parlé en sage, non-seulement pour lui, mais aussi pour moi. Je pourrai peindre ici, à la condition d'entasser mes tableaux dans un coin de l'atelier. A Paris, mes amis les regarderaient ; les gens de Toulouse ont autre chose h se soucier que de peinture. A quoi bon préparer des nids aux araignées? En dissertant de l'art avec Loubens, chacun se dit que je m'occupe de peinture, et cela suffit. Si j'avais le malheur de peindre, tous les bourgeois me traiteraient de paresseux... Je ne fais rien, je passe pour un homme sérieux.
Par ces paradoxes, Lagardelle et Loubens se justifiaient vis-à-vis l'un de l'autre de l'atonie dans laquelle les jetait la vie provinciale; mais Raymond plaignait ses amis de l'affaissement dans lequel ils étaient tombes.
— Pourquoi ne sortirions-nous pas? dit-il.
— Marcher! s'écria Lagardelle se balançant dans le hamac.
— Tu ne marcheras pas.
— La voiture de monsieur Raymond est-elle à la porte? demanda ironiquement Loubens.
— Mieux qu'une voiture.
— Des chevaux? demanda Lagardelle.
— Mieux que des chevaux, dit Raymond.
— Yn ballon? dit Loubens.
— Mieux qu'un ballon. Venez avec moi.
Le peintre et le journaliste se levèrent, se demandant quel était le moyen de locomotion plus agréable que des chevaux et une voiture. Guidés par Raymond, ils descendirent sur le quai, où était amarré un bateau au mât duquel flottait un pavillon.
— Ah ! les bords de la Seine! soupira Loubens.
— Espères-tu, demanda Lagardelle, que nous allons nous fatiguer à ramer?
— Je me charge de tout, dit Raymond.
— Un canot à Toulouse, dit Loubens, c'est d'une galanterie !
En effet, le canot était une prévenance à l'adresse de Paule. Raymond l'avait avertie que l'après-midi il naviguerait sur la Garonne en face du jardin de la Maison de pierre. Un pavillon rouge servirait de signal. Les amants étaient séparés par l'île de Tounis; mais les yeux amoureux ne connaissent pas de distances.
Raymond savait que Paule, accoudée sur la balustrade du jardin, suivrait du regard le pavillon rouge. Au lieu de descendre la Garonne, il imprima au bateau une direction particulière, allant d'un bord delà rive à l'autre bord, revenant, restant en place, tournoyant, et cela avec tant d'opiniâtreté que Loubens en fit la remarque.
— Youdrais-tu apprendre le métier de passeur?
— Peut-être, dit Raymond.
— Nous serions si heureux d'aller à la dérive, sans penser à rien ! s'écriait Lagardelle.
— J'ai fait un pari, reprit Raymond; vous me servirez de témoins.
— Encore! dit Loubens.
— Amère désillusion, s'écria Lagardelle. Je croyais que nous venions en bateau uniquement pour notre plaisir. En quoi consistera notre témoignage?
— Dans le dénombrement des traversées que je ferai d'une rive à l'autre.
— Faudra-t-il que nous prenions la peine de compter ces passades? demanda Loubens.
— Juste, dit Raymond en souriant.
Mais son sourire ne répondait pas à la déconvenue de Loubens. Le regard de Ravmond s'efforçait de traverser les espaces ; par instants une illusion lui faisait croire aux signaux d'un pointblanc, sur la terrasse de la Maison de pierre.
— Un beau tableau que le ciel et la rivière! s'écria Lagardelle. Pas de figures, rien que des nuages se mirant dans l'eau. L'arbre remue, la rivière coule, le nuage flotte. Il faut que j' essaye de rendre cette impression... à mon arrivée à Paris.
— Et tu espères, dit Loubens, rencontrer un homme assez ami de la nature pour ne pas te prier d'ajouter un pécheur au bord de la rivière, et à coté du pécheur un cabaret, et dans le cabaret des canotiers qui chantent, et au fond un troupeau de vaches, et derrière le troupeau le chien du berger qui aboie après le taureau, et à quelques pas du taureau une grosse dame qui frémit, et à coté de la grosse dame...
— Assez ! ne m'enlève pas mes illusions, s'écria Lagardelle.
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Ainsi dissertaient le journaliste et le peintre, .étendus dans le bateau, pendant que Raymond, tout entier au souvenir de la Maison de pierre, espérait être vu de Paule.
Cependant Loubens poussa Lagardelle du coude et lui montra Raymond qui, oubliant ses amis, faisait des signaux du côté de la berge, saluait de la main, et les yeux pleins de langueur, ne pouvait cacher sa flamme intérieure.
— Raymond! cria le peintre.
Raymond tressaillit, s'aperceront que ses compagnons suivaient la direction de ses regards. Par un brusque mouvement de rames, il fit tourner le bateau qui, pour la première fois, alla à la dérive.
— As-tu gagné ton pari? demanda ironiquement Loubens.
— Ton adversaire, dit Lagardelle, demeure, à ce qu'il parait, dans l'île de Tounis.
Raymond se troublait.
— Tu lui fais des signes qui indiquent sans doute combien de fois tu as traversé la Garonne.
— Rizarre pari ! reprit Lagardelle. Je me trompe fort ou ce prétendu pari cache un rendez-vous avec quelque beauté mystérieuse...
— Qu'un père barbare empêche de sortir, ajouta Loubens.
Raymond souriait malgré son trouble.
— Est-elle jolie? demanda Lagardelle.
— Si elle est jolie, dit Loubens : mais c'est à cette beauté mystérieuse que s'adressent les poésies de Raymond. Et moi qui imprimais dans mon journal ces
déclarations amoureuses, croyant naïvement qu'il s'agissait d'un amour idéal... Raymond est entré parfaitement dans mes idées en prenant VÊtoile de Toulouse pour sa boîte aux lettres !
— C'est une histoire intéressante, reprit le peintre. . . Un pavillon rouge ! Cinquante traversées en face de l'île de Tounis... Raymond se moquait de nous ! Un bateau, deux badauds... Tu seras surveillé, mon cher Raymond, car tu cours des dangers.
— Qui sait, dit Loubens, si le duel avec d'Espipat n'a pas son origine dans cette passion mystérieuse?
— Je vous en prie, disait Raymond qui se sentait deviné.
— Quand le soir, reprit Lagardelle, tu rencontreras aux environs de l'île deux hommes enveloppés dans de larges manteaux...
— Couleur de muraille... ajouta Loubens.
— Songe que tes amis veillent sur toi et qu'ils sont prêts à te donner un coup de main. La vie à Toulouse est d'un ennui; il fallait un Raymond pour en rompre la monotonie.
— Le mot d'ordre sera Amour et Discrétion, ajouta Loubens.
Mais Raymond, de nouveau livré à lui-même, n'entendait plus les railleries de ses amis. Le bateau allait 5 la dérive. Couché près du gouvernail, Raymond suivait les nuages se détachant sur le ciel bleu. Les nuages sont les confidents des amoureux. La nature est discrète. Impalpable comme l'horizon, varié comme la tendresse, le nuage fuit, reparaît, se teinte de riches couleurs auxquelles succèdent de tendres nuances ; sur
cette palette l'amoureux choisit sa couleur préférée. Dans chaque forme vague il retrouve le portrait de celle qu'il aime.
A cette heure, Raymond voyait Paule à travers de blancs moutonnements.
Ses amis pouvaient s'égayer en toute liberté ; Raymond ne les entendait plus. Le soleil se couchait, et dans ses rayonnements irisés de vert et de rouge, le poëte regardait étincelante la figure de la belle Paule.
XYII
Le lendemain du souper offert aux amis de Raymond par d'Espipat, Saturnin en raconta les principaux incidents à l'abbé Supplici, /accusant d'être resté jusqu'à la fin de la soirée en une telle société.
— Cher enfant, dit l'abbé, j'aime à vous entendre exprimer d'aussi bons sentiments; en effet, on ne saurait trop blâmer la conduite de M. d'Espipat, qui se mésallie à un pareil contact. Le cœur de sa parente, madame de Parrequeminières, saignerai! si elle avait connaissance de ces orgies. Quant à ce qui vous touche personnellement, vous aurez tiré plus d'un enseignement de cette soirée, ne fût-ce que de vous ancrer dans les idées vraiment religieuses.
Alors l'abbé Supplici traça un sombre tableau du scepticisme de la bourgeoisie, représentée par le docteur Gardouch.
— Ce sont bien les fils de leurs pères, dit-il; ils continuent avec la plume les dévastations que leurs
aïeux ont commencées avec la hache. Les révolutionnaires faisaient couler le sang ; les bourgeois font couler une encre plus dangereuse encore.
Comme les Jeux-Floraux étaient menacés des attaques du docteur, l'abbé fit part à Saturnin du rôle que l'Académie jouait, sur quels intérêts elle s'appuyait, et de quelle importance elle était dans une société sans croyances.
— Aurais-je accepté un fauteuil de mainteneur, s'écria l'abbé, car ce sont des fonctions délicates et difficiles qui m'enlèvent à mes devoirs religieux, si je n'avais pas jugé qu'il y a une place de phare à prendre, oui de phare destiné à guider les naufragés roulés dans les flots des mauvaises doctrines !
Suivant M. Supplici, l'Académie avait des racines si profondes que les amis de René d'Espipat, malgré leur peu de croyances, reconnaissaient la suprématie des Jeux-Floraux en conseillant à Raymond d'envoyer ses poésies au prochain concours.
— Ainsi, dit l'abbé, l'athée le plus endurci invoque sans le vouloir le nom de Dieu.
A entendre le prêtre, certains membres de la bour^ geoisie n'étaient hostiles à l'Académie qu'à cause des blessures faites à leur vanité.
— Ce Gardouch, dit-il, a usé plus d'une paire de souliers en démarches pour siéger au Capitole ; mais, voyant à l'accueil des membres dont il sollicitait les suffrages combien il avait peu de chances, il se venge aujourd'hui en attaquant la mémoire de notre patronne, qu'on ne peut pas plus nier que les mystères de notre religion.
Saturnin de Poucharramet écoutait attentivement :
— Pourquoi, cher enfant, s'écria l'abbé, le ciel semble-t-il vous avoir refusé le don delà poésie? Sans doute, pendant cette orgie, le sang a du montera votre visage; vous avez peut-être senti la parole s'emparer de vous, vous commandant de répondre h ces blasphémateurs. Et pourtant vous avez sagement agi en refoulant vos impressions et en me demandant conseil. Continuez, Saturnin, à fréquenter ces jeunes gens et ne craignez pas de salir votre robe d'innocence dans leur société : les principes que je vous ai inculques sont une armure qui vous préservera de toute souillure. Écoutez les discours de ces libertins. Jl est bon queje sache à quel degré l'erreur s'est emparée de leurs âmes. Un jour, j'aurai à les guérir. Ces jeunes gens parlent en têtes folles : quand ils connaîtront la vie, ils se diront que l'homme ne peut s'appuyer sur d'abominables sarcasmes.
L'abbé recommandait à Saturnin de noter les principales attaques de ses adversaires, de les peser, de les juger et de se livrer à une sorte de réfutation.
— Quelle gloire pour vous, cher enfant, quand ce Gardouch aura livré à l'impression son scandaleux mémoire, d'arriver, arme de toutes pièces, pour la défense de Clémence Isaure ! Songez qu'après trois prix à l'Académie, un fauteuil attend l'heureux vainqueur.
A la physionomie de Saturnin, l'abbé Supplici s'aperçut que la réfutation qu'il indiquait au jeune homme ne convenait pas à sa nature.
— Oui, dit-il se parlant à lui-même, un érudit se-
rait utile pour prouver combien les négations. de ce Gardouch partent d'une àme basse et vicieuse. L'abbé Supplici se promenait à grands pas.
— C'est une inspiration du ciel, dit-il à Saturnin, qui vous a conduit au milieu de ces jeunes gens... Vous avez entendu les poésies de M. Raymond ; on les a couvertes d'applaudissements... A ce moment, n'avez-vous ressenti aucun tressaillement intérieur?
L'abbé Supplici prit les mains de Saturnin.
— Cher enfant, vous avez peut-être composé en secret quelque morceau de poésie sans me l'avouer?
Saturnin ne répondait pas et baissait les yeux.
— Parlez, je ne puis deviner, disait l'abbé Supplici en pressant les mains de son élève. Vous semblez dire que non.,. Pourtant une flamme a jailli de vos regards quand je vous ai parlé des poésies de votre camarade.
L'abbé tenait toujours les mains de Saturnin comme pour en exprimer la pensée.
Un instant tous deux restèrent silencieux, le prêtre attendant qu'une confidence s'échappât du cœur de Saturnin ; elle ne vint pas de sa bouche, mais de son front et de ses mains.
— Tant mieux, s'écria l'abbé Supplici, les yeux plongeant dans les paupières baissées de son élève, tant mieux si vous êtes froissé de la supériorité de votre compagnon de jeunesse... L'émulation vous manquait... Quand vous sentirez l'aiguillon d'un rival, vous aussi deviendrez poète.
Saturnin était confus de se voir pénétré par le prêtre.
— Il convient tout d'abord, cher enfant, de savoir quel habillement poétique vous revêtirez... Àvez-vous quelquefois songe aux différents modes à l'aide desquels l'homme rend ses s< osâtions ? Vous avez entendu les sonnets cavaliers de M. d'Espipat ; le peu de plaisir que vous y avez pris prouve que le genre de vie qui les a produits vous est heureusement inconnu. La fatuité jointe à l'impertinence ne répend pas à votre nature refléchie. >"on plus la poésie amoureuse de M, Raymond ne saurait être votre idéal. L'églogue et l'idylle sont d'une essence plus délicate : chanter la verdure des bois, les charmes du printemps, le trouai et son berger veulent des natures disting qui
dépasseraient facilement les classiques trop vante? de l'antiquité. Car quel succès attendrait un po lyllique qui ferait intervenir le Créateur dans le vol de l'oiseau, dans l'éclosion de la rose? Dieu esl partout; nos poètes modernes ne le montrent nulle part. Cher enfant, vous n'avez pas assez goûté les charmes de la vie des champs. Laissons donc de côté l'idylle et l'églogue. Élégiaque, vous ne l'êtes pas encore. Votre nature semble se refuser même pour l'avenir à l'élégie. . . Aitachez-vous, Saturnin, à choisir un genre mixte entre l'ode ^t l'epitre. Mo, eur le disait en-
core dernièrement a la seam a Jeux-Floraux : u L'ode s'en va, l'ode est morte il faut un ins-
trument puissant, un tube d'airain pour y souffler des notes de victoire... L'épître est plus modeste.
En ce moment, la servante apporta un billet de deuil cà l'abbé Supplici.
— Ce pauvre chanoine Yafflart qui s'est laisse mou-
rir! s'écria le prêtre en décachetant la lettre. L'Église ne fait pas une perte considérable. C'était une pauvre tête, un esprit faible, que l'abbé Yafllart. Il n'a pas combattu pour faire triompher les principes de la religion. Yn prêtre indifférent, à quoi bon? Le chapitre ne le regrettera pas.
Sans prendre garde que Saturnin l'écoutait, l'abbé Supplici prononça une ironique oraison funèbre du chanoine Yafflart.
— Eh! mais, s'écria-t-il tout à coup, voilà un sujet admirable : La mort du prêtre ! Monseigneur avait quelques bontés pour M. Yafllart... Quelle excellente idée que dépeindre ses derniers moments! Ah! cher enfant, le clergé vous saurait gré de ce pieux souvenir. M, Yaltlart avait des qualités... 11 n'était pas brillant en chaire, mais je me rappelle le cas que j'ai entendu faire de sa diction par des membres du barreau... Saturnin, voilà un thème que, mieux qu'un autre, vous êtes en étal de traiter... L'enterrement se fera avec pompe; n'y manquez pas.... Prenez modèle sur les dis» qui seront prononcés sur la tombe du digne
chanoine Yafllart... Vous recueillerez quelques traits de sa vie intime... C'était une honnête et candide nature que notre regrettable Yafllart. Sa mort a du être bien douce...
m t congédié Saturnin, l'abbé Supplici l'engagea à méditer le sujet et à lui soumettre ses essais pour
sqnels il était prêt à lui donner d'utiles conseils.
Raymond profita de ses premiers jours de sorlie pour rendre visite à Negogousse. Les nouvelles qu'avait envoyé prendre fréquemment le marchand d'huiles par Mamette permettaient à l'amoureux de franchir le seuil de cette Maison de pierre, dans laquelle il n'avait jamais osé rêver d'entrer.
Une émotion singulière fit palpiter le cœur du jeune homme quand il sonna à la porte de l'hôtel.
Negogousse était à table, en compagnie de sa fille, à l'heure où Raymond se présenta. Paule rougit, quoique préparée à celte visite. Pour la première fois, elle entendait la voix de celui qui remplissait sa vie, et quand Negogousse présenta sa fille, les deux amants ne sourirent pas de ce père qui croyait que les deux jeunes gens se voyaient pour la première fois.
Un trouble plus considérable encore que celui de Paule s'était emparé de Raymond ; il se repentait de sa
démarche, la pureté de son amour l'empêchant de trouver légitime la tromperie que, de complicité avec Paule, il se permettait vis-à-vis de son père.
Sans passions, Negogousse comprenait à peine les nécessités d'un duel : cela n'avait pas cours dans son commerce, et il avait apporté une médiocre attention à la maladie du fils de sa voisine, quoique cet événement eût rempli la ville. Aussi la conversation futelle froide. Quant à Raymond, il n'osait pas même regarder Paule à la dérobée, craignant un redoublement d'émotions.
Ce fut une de ces visites à la suite desquelles les amoureux timides se retirent le cœur gros, les nerfs irrités, les yeux voyant tout en noir.
Negogousse n'avait pas invité Raymond à revenir. La Maison de pierre plus que jamais était fermée au clerc. Il avait perdu ce jour-là une des rares occasions de se rapprocher de Paule. Raymond souffrait tellement qu'il accumula toutes ses douleurs dans une lettre pour se justifier auprès de Paule, croyant l'avoir blessée par son attitude embarrassée. Lettre brûlante où le feu comprimé dans le cœur de Pamoureux débordait à chaque ligne.
Les regrets de Raymond étaient d'autant plus cuisants que maintenant il fallait rentrer à l'élude de M Trebons et se plonger dans l'examen de fastidieuses procédures.
Par un de ces hasards que les amoureux mettent sur le compte de la Providence, le jour même où Raymond reprenait sa place au milieu de ses compagnons, Negogousse entra peu après lui dans l'étude. Heureuse-
ment Raymond était assis, car son trouble l'eût trahi. A la vue du père de Paule, il avait pâli ; un frémissement s'était emparé de tout son corps, et la plume qu'il tenait dans la main laissait tomber sur la feuille de papier une noire biffure.
Le maître clerc indiqua à Negogousse la porte du cabinet de l'avoué, et le marchand entra, laissant une angoisse profonde au cœur de Raymond.
Son amour pour Paule avait-il été surpris par un père irrité, qui venait se plaindre à Me Trebons de la conduite de son clerc? La lettre qu'il envoyait la veille à Paule, à la suite de sa visite, avait-elle été trouvée par le marchand?
L'imagination des amoureux travaille tellement dans le sens amour qu'elle peut se comparer, quoique l'image soit vulgaire, aux jambes des danseurs, qui prennent de la force aux dépens des autres parties du corps. Ne s'appliquant à aucune autre matière, l'imagination des amoureux devient faible en tous points, dès lors qu'il ne s'agit plus de passion.
Pour les clercs l'entrée de Negogousse dans le cabinet de Me Trebons voulait dire affaire. Raymond ne pensa qu'à ce qui le touchait personnellement. Toutefois, il fut tiré de sa désillusion par le maître clerc qui, appelé par l'avoué, annonça qu'il s'agissait d'un important débat commercial entre Negogousse et un riche négociant d'Avignon.
— Un beau procès ! s'écria en se frottant les mains le maître clerc, déjà assez épris de la procédure pour se féliciter d'une affaire dans laquelle combattaient d'importants capitalistes.
Raymond écoutait attentivement la parole du maître clerc, comme aussi les propos de ses camarades qui, répétant les dictons de la ville, décuplaient la fortune et les opérations du riche Negogousse.
— Quelle dot pour la fille ! s'écria le maître clerc, rêvant à Tachât d'une étude future.
Ce mot fit mal à Raymond. Argent rime mal avec amour.
Le maître clerc ne raisonnait pas de la sorte. Il revenait constamment sur la dot de la jeune fille, qui, à l'entendre, payerait la meilleure charge de Toulouse.
Dure conversation pour un amoureux ! ?s'étaient-ce pas de cruelles réalités que celles qui se cachaient sous ces paroles? A cette heure, Raymond souhaitait la pauvreté à Paule et à son père !
Un homme de condition médiocre fût entré dans le cabinet de l'avoué sans soulever d'observations parmi les clercs. Au contraire, un être riche, par cela s^ul qu'il est riche, semble précédé de laquais invisibles qui font sonner de gros sacs d'écus ; partout où l'homme passe, le son des écus bourdonne aux oreilles des gens et amène des commentaires sans fin.
Raymond n'en était pas arrivé à l'âge où le bref dictionnaire à chaque page duquel sont gravés trois mots; amour, argent, ambition, et autour de ces mots d'autres qui en sont les humbles serviteurs, inquiète tant de irens.
Raymond épelait encore le premier mot, et avant d'arriver à sa parfaite compréhension, plus d'une année devait se passer.
A différents intervalles Negogousse reparut à l'étude, sans remarquer la présence de Raymond parmi les clercs. Le marchand était préoccupé de son affaire, qui elle-même s'empara de toutes les imaginations de l'étude.
Maître Trebons reconduisait Negogousse avec autant de saluts que s'il eût reçu un prince.
Le nom de Negogousse prit dès lors, dans la bouche de l'avoué, une solennelle tournure, qu'imita de son mieux le maître clerc ; mais le secret de cette prononciation semblait réservé àMe Trebons, qui, sortant de son cabinet, s'écriait :
— Et l'affaire-Negogousse ?
Ou:
— S'occupe-t-on de l'affaire-Negogousse ? Ou :
— Pressons l'affaire-Negogousse.
Quand Me Trebons saluait Negogousse, il saluait Y affaire-Negogousse bien plus que l'homme. Le négociant était grand, fort, carré des épaules. L'avoué chétif, maigre, de petite taille. C'était un spectacle divertissant pour les clercs que le moineau saluant l'éléphant; mais l'avoué avait plus de sagacité qu'un moineau, et rien ne démontrait que Negogousse eût l'intelligence d'un éléphant.
Raymond, ayant échappé aux émotions de la première visite du négociant, ne pensa guère plus à ce nuage que le paysan ne songe à la grêle prête à fondre sur son champ, aussitôt que la chassée le vent.
Un jour le maître clerc, d'une voix où se remar-
quait quelque altération, pria Saturnin dépasser dans le cabinet de Me Trebons; la ligure soucieuse, le maître clerc fit confidence aux jeûnes gens placés sous sa direction d'un fait inouï dans les fastes de la procédure.
Me Trebons livrait le dossier Negogousse aux mains de Saturnin de Poucharramet, qui n'avait que six mois de stage. Un patron ingrat enlevait au maître clerc des attributions auxquelles il avait droit par son titre et cinq ans de service. On le dépossédait de ses fonctions pour en investir un sournois, un mauvais camarade !
Cette confidence excita de tels murmures que Raymond fut tiré de ses méditations. La figure ahurie comme celle d'un homme qu'on réveille tout à coup, il ne comprenait rien à l'irritation de ses camarades ; mais quand il entendit accoler le nom de Negogousse à celui de Saturnin, il écouta.
Le maître clerc, en ce moment, détaillait l'importance telle de l'affaire Negogousse, qu'il n'en avait jamais vu de si grave au tribunal civil, depuis son entrée dans l'étude.
Ce devaient être des procès enchevêtrés les uns dans les autres qui dureraient certainement une couple d'années, affaire d'or à la suite de laquelle Me Trebons se retirerait sans doute. Confier la direction de l'affaire à Saturnin, c'était faire reviser le plan d'une bataille par un simple soldat.
— Je suis décidé à ne recevoir ni ordres ni conseils d'un Poucharramet, disait le maître clerc, et $i le patron ne me rend pas justice, je plante là la boutique.
Aucune sympathie n'était résultée vis-à-vis de Saturnin de son séjour dans l'étude. Les regards baissés, l'onction des mains chaudes de l'élève de l'abbé Supplici ne lui avaient pas ouvert les portes de la confiante camaraderie de jeunesse. Malgré les modifications de toilette de Saturnin, ses nouveaux habits semblaient d'emprunt et gênants ; il y avait, dans toute sa personne, du travesti d'un acteur maladroit. Il n'était pas arrivé à ce scepticisme apparent qui distingue les prêtres dans les salons. Tout propos plaisant lui semblait satanique; sa bouche se refusait à un semblant d'approbation complaisante.
Au contraire, Raymond, malgré ses rêveries, attirait la sympathie de tous. Doux et facile compagnon que les clercs plaisantaient sur ses étonnements successifs, Raymond, n'écoutant que des voix intérieures, quand il était rappelé au monde réel par quelque interrogation, souriait lui-même le premier de ses absences et supportait avec bienveillance les malices de camarades.
Si le dépit du maître clerc de se voir supplanté par Saturnin trouva un écho chez les jeunes gens, Raymond fut atteint d'une commotion si rude qu'un coup de brancard de voiture dans la poitrine ne l'eut pas blessé plus fortement.
L'amour rend égoïste.
Tout ce qui touchait à Paule semblait devoir appartenir à Raymond.
Saturnin se trouverait en rapport avec le père de Paule. Le service de l'étude l'amènerait infailliblement dans la Maison de pierre. Il rencontrerait Paule. Peut-
être l'aimerait-il? Qui peut voir Paule sans l'adorer? pensait Raymond.
Les amoureux placent si haut la femme de leur choix et l'entourent de rayons tellement éclatants qu'il est impossible, selon eux, qu'à sa vue tous les hommes n'en deviennent pas ardemment épris. Qui dit amour dit jalousie. Aimer sans jalousie n'est pas aimer, et la jalousie est le plus cruel châtiment que l'homme puisse subir.
Raymond épia la ligure de Saturnin pendant qu'il travaillait et remarqua pour la première fois les lignes hypocrites qui couraient sur le masque de son cama* rade ; il souffrait que celui qu'il appelait son rival fut hypocrite, car il craignait que l'hypocrisie à l'aide de laquelle sont pipés tant d'hommes ne servit Saturnin auprès de Negogousse. L'affaire dont il était chargé au détriment du maître clerc n'avait-elle pas été longtemps sollicitée par Saturnin? Se pouvait-il que Me Trebons confiât à un clerc si nouveau d'étudier un procès compliqué qui commandait l'attention d'un praticien rompu aux affaires? Plus d'une nuit, Raymond la passa à peser les raisons qui militaient en faveur de son rival.
Cependant le maître clerc n'avait pas été sans exprimer ses griefs à l'avoué.
— Vous auriez raison, Julien, dit Me Trebons, si je vous enlevais ma confiance pour la donner tout à coup à un débutant. J'ai communiqué l'affaire Negogousse à M. de Poucharramet afin qu'il pût suivre attentivement le débat d'un procès qui, certainement, en amènera d'autres. M. de Poucharramet m'a été recom-
mandé, vous le savez, par an ecclésiastique à qui je n'ai rien à refuser... Saturnin sera initié à une affaire importante, rien de plus... J'ai voulu éveiller sa curiosité ; aujourd'hui les jeunes gens font du droit sans en comprendre l'intérêt.
Le maître clere, rayonnant de n'avoir pas démérité dans l'esprit de son patron, conta à ses camarades le résultat de sa conversation avec l'avoué ; et s'il resta dans l'esprit de Raymond quelque amertume, l'affaire Ncgogousse eut pour résultat d'enlever Raymond à l'image exclusive de Paule. Lui aussi se surprenait à poser des questions de droit au maître cure. Il voulait sonder les mystères de ce gros procès.
La nomination de l'abbé Supplici en fit un personnage considérable, particulièrement dans le salon de madame de Parrequeminières. On lui savait <*ré d'avoir tourné heureusement une grave difficulté académique ; et si LalfitteYigordanne et Escanecrabe lui gardèrent quelque rancune de les avoir supplantés, les deux rivaux n'en avaient pas moins été faire à la cure une visite de politesse.
A partir du jour de l'élection, le marquis de Peschbusque baissa, ayant été rapporté à demi mort à la suite de la longue séance du Ca pi tôle ; mais l'oncle de madame de Parrequeminières subit l'assaut avec plus de résistance, et il put repartir quelques jours après pour les îles d'ilyères, annonçant toutefois qu'il était inutile désormais de l'appeler en cas d'élections puisqu'une sentinelle vigilante, l'abbé Supplici, était posée au seuil de l'Académie.
Le prêtre n'eût-il pas creusé lui-même le sillon de sa fortune dans cette terre aristocratique, que l'opinion de M. de Castelgaillard eut sulfi à l'implanter profondément dans un salon d'où partaient de mystérieux fds électriques qui traversaient Toulouse pour aboutir aux Jeux-Floraux.
Dès lors, l'abbé Supplici dressa ses batteries afin de préparer le succès de Saturnin. Comment le jeune homme se tirerait-il des Stances du Prêtre mourant? L'abbé parfois croyait à l'impossibilité de la réalisation ; mais ayant cité le nom de Saturnin de Poucharramet comme celui d'un poète d'avenir, sur lequel l'Académie devait jeter les yeux, cette annonce produisit une certaine sensation parmi les invités de madame de Parrequeminières.
Profitant d'un inslant où les invités étaient divisés en petits groupes, l'abbé Supplici dénonçait à madame de Parrequeminières la conduite de son neveu, qui scandalisait les natures pieuses.
— René ! s'écria madame de Parrequeminières.
— Oui, madame la marquise, M. d*Espipat, qui compromet son nom par des fréquentations avec nos ennemis, applaudit à leurs sacrilèges et fait cause commune avec les ennemis de l'Eglise.
Madame de Parrequeminières sourit, et ce fut au tour de l'abbé Supplici de subir la même leçon qu'il avait infligée à Saturnin, alors qu'il l'engageait a montrer au besoin quelque scepticisme.
Le duel avec Raymond avait posé tout à fait René d'Espipat dans Toulouse.
Si René eût été pris de l'amour des succès vulgaires,
il fût devenu le roi des étudiants ; mais d'Espipat était une nature aristocratique, qui ne le portait pas à accepter le rôle d'un Fajon parmi la jeunesse. 11 se mêlait rarement aux étudiants, préférant à leurs plaisirs Péquitation, le jeu, la salle d'armes; et il eût été taxé de mauvais camarade à l'École de droit si sa bravoure, son audace, ses prodigalités, sa mine fière n'en eussent imposé.
La moustache rousse en croc, l'œil petit mais perçant, le menton fin et en saillie, d'Espipat n'était pas sans rapport avec les infants d'Espagne, qu'un Velasquez a représentés dans leur suprême dédain.
René était un cavalier accompli : toutefois, les plaisirs du monde, les orgies, les folles amours n'avaient pas prise sur son intelligence. Un volume ayant pour titre Fumée de cigare, qu'il publia pendant un précédent séjour à Paris, lit son trou par la jeunesse et l'impertinence, quoique ces cràneries fussent découpées sur le patron d'Alfred de Musset ; mais parmi les étudiants de Toulouse, ces spirituelles poésies suffisaient à la réputation d'un gentilhomme qui, aux exercices du corps, joignait une certaine culture de l'esprit.
Les Toulousaines, grandes dames et grisettes, étaient affolées de ce René triomphant qui ne donnait pas son cœur à la première venue. Il était jeune, il avait grand air, beaucoup de distinction, plus encore de dettes ; sa parente, madame de Parrequeminières, le défendait chaudement en toute occasion, et si quelques nobles dames se plaignaient des désordres de ce « mauvais sujet, » elles lui faisaient mille avances quand il entrait dans un salon.
Ce fut une leçon pour l'abbé Supplici, qui se mordit les lèvres de sa maladresse. Ne reste-t-il pas dans l'esprit de la noblesse ennuyée nn fonds d'intérêt pour les jolis garçons porteurs d'un beau nom, assez fiers de leurs titres pour ne pas se mésallier, et qui jouent galamment de l'épée comme sous la Régence"?
René, c'était la disfraction du quartier de la noblesse. A-t-on vu René? Que fait René? Telles étaient les questions que les femmes se posaient quand le jeune homme restait une huitaine sans se montrer chez la marquise.
— Je crains que vous ne connaissiez pas mon neveu, monsieur l'abbé, dit madame de Parre jueminières. Il est jeune et s'amuse; loin de se poser en ennemi de l'Église, il vous séduirait tellement par sa conversation que, certainement, vous le défendriez en toute occasion.
Le même soir, René vint rendre ses devoirs à sa tante. A l'accueil qui fut fait au jeune homme par les douairières, l'abbé Supplici se promit de réparer sa faute.
— Chère tante, dit René en baisant la main de madame de Parrequeminières, excusez-moi d'être resté si longtemps sans vous embrasser; mais vous me pardonnerez quand je vus dirai qu'il fallait faire oublier à un charmant . a un abominable coup d'épée de ma façon. Mon adversaire est devenu mon ami, et je
iiis demande la faveur de vous le présenter. -- Est-il noble? demanda la marquise.
— Il est poète, madame.
— Vraiment ! s'écria madame de Parrequeminières
Les cours d'amour vont-elles rouvrir leurs séances? Il n'est question que de poésie à Toulouse... Tout à l'heure M. l'abbé nous parlait d'un jeune barde de grande espérance, l'auteur des Stances du Prêtre mourant.
René regarda l'abbé Supplici, qui s'inclinait en signe de remerciement du souvenir de la marquise pour son protégé.
— L'auteur du Prêtre mourant, connais pas ! dit René sur un ton parisien qu'à lui seul on passait chez la marquise.
— Monsieur d'Espipat, dit l'abbé, le jeune poëte, placé sous ma direction par sa famille, m'a dit quelle heureuse impression vous aviez produite sur lui dans le banquet offert si noblement à votre adversaire.
— Comment se nomme ce jeune barde, monsieur l'abbé? demanda madame de Parrequeminières.
— Saturnin de Poucharramet, madame la marquise.
— Je ne me rappelle pas, dit René, avoir entendu prononcer ce nom pendant le dîner.
— Il était tout oreilles à vos spirituelles poésies, monsieur le marquis. Saturnin est devenu jaloux de votre génie... Chaque vers, me disait-il, est une merveille de grâce et d'élégance... Et s'il n'y avait pas d'indiscrétion, monsieur le marquis, à vous demander communication de votre volume de poésies, je serais trop heureux de l'occasion que m'a fournie la bienveillante madame de Parrequeminières, en me mettant à môme de faire votre connaissance.
René s'inclina. Toutefois la physionomie de l'abbé Supplici ne lui était pas sympathique.
— Monsieur l'abbé, dit-il, j'aurai l'honneur de vous envoyer le volume qu'il vous plaît de me demander... Ce sont de purs caprices qu'il me paraît inutile de communiquer à l'auteur du Prêtre mourant: il les goûterait médiocrement.
— Pourquoi, monsieur le marquis?
— Il y avait, en effet, à notre table un convive qui ne s'associait pas à notre gaieté...
— Le bon Saturnin est si timide ! reprit l'abbé.
— Nous n'y avons pas pris garde, du reste, étant trop occupés de folies.
— J'espère, monsieur le marquis, dit M. Supplici, que l'auteur des Stances du Prêtre mourant se fera connaître à vous sous un meilleur jour, s'il a l'honneur d'entrer en plus intime connaissance avec un poète aussi distingué que le neveu de madame de Parrequeminières.
Ainsi se termina la présentation entre d'Espipat et l'abbé. Ils se retrouvèrent à une des soirées suivantes où René avait obtenu de sa tante l'autorisation de présenter Raymond.
D'abord madame de Parrequeminières reçut froidement le nouveau venu. 11 n'avait pas de titres, et son nom sentait la roture; mais René s'était mis en tète de faire prendre pied à Raymond dans un salon dont il n'ignorait pas 1 influence
Alors régnait dans le cénacle aristocratique une demoiselle de la Couroude, oracle de la maison. En compagnie de madame de Parrequeminières, elle jouait un rôle considérable dans les élections académiques. Les deux dames, pour ne point se jalouser.
s'étaient réservé des tâches différentes, et la marquise parlait sans cesse des éminentes qualités poétiques !le mademoiselle de la Couroude, qu'un académicien galant avait comparée à un timbre délicat sans cesse
en vibration. . ,,
Cette exquise sensibilité avait pris naissance au détriment de la matière. Longue, maigre, sèche, mademoiselle de la Couroude n'offrait, du menton a la poitrine, qu'une succession de cavernes reliées par des nerfs bleuâtres tranchant sur le parchemin de la
PC!!." Souffrez, monsieur, que je vous présente à la Muse de notre salon, dit madame de farrequenm-
nières à Raymond.
Ravmond resta anéanti devant de longues dents a J'anglaise, qui s'avançaient comme pour dévorer une proie Le sourire attaché à ces défenses senta.t 1 o-
gresse
Ma chère enfant (on appelait ainsi mademoiselle de la Couroude, quoiqu'elle eût dépassé la cinquantaine), voulez-vous me permettre de présenter a notre dixième Muse M. Raymond, qui va tout àl heure nous donner un échantillon de ses essais poétiques.
Mademoiselle de la Couroude tendit sa maigre main à Raymond, qui crut serrer un clavier de piano
avec les cordes.
Du courage, dit René, venant au secours de Ravmond. Lis ta dernière pièce de vers, chacun brûle
(Vimpaticnce. i . ,
Quoiqu'il s'en défendît, Raymond fut oblige de réciter le morceau que souhaitait d'Espipat.
— Bravo, monsieur, dit mademoiselle de la Couroude, c'est de la véritable poasie que vous venez de nous faire entendre; vous êtes poate, monsieur.
— Je vous laisse, dit la marquise, en compagnie de l'arbitre le plus délicat de Toulouse.
Raymond n'était pas sans émotions. Les longues dents de l'arbitre, deux larges narines en forme d'accents circonflexes, la façon mystagogique dont elle prononçait poasie, ne donnaient pas au jeune homme l'assurance nécessaire dans ce salon académique.
Assis sur une étroite causeuse à côté de mademoiselle de la Couroude, il voyait circuler aux alentours de grands abat-jour verts sous lesquels disparaissaient les yeux, des bonnets de soie noire protégeant oreilles et crânes, de hauts collets d'habits formant bourrelets à des nuques chenues, d'énormes lunettes à grands verres brillants. Sous ces engins préservatifs de la vue, de l'ouïe, s'agitaient fantastiquement les mainteneurs des Jeux-Floraux.
Derrière mademoiselle de la Couroude se tenait un énorme perroquet sur son perchoir. Use dodelinait de droite et de gauche, penchait la tète, fermait l'œil à demi comme pour mieux écouter, et semblait luimême un académicien. Si ses interjections troublaient Raymond, mademoiselle de la Couroude le troublait encore plus. Chacune des questions de la dixième Muse avait trait à quelque chose d'intime. Raymond sentait une vrille cherchant à pénétrer ses secrets.
— 11 faut avoir profondément souffert, disait mademoiselle de la Couroude, pour que s'allume le feu
sacré de la poasie... Confiez-moi, jeune poate, vos souffrances sans crainte.
Comme Raymond ne répondait pas, l'arbitre entama une longue dissertation sur la souffrance, envisagée comme un des plus actifs excitants des facultés intellectuelles.
Cette fontaine de paroles qui coulaient monotones et incessantes, sur un ton de convention, rappela, au souvenir de Raymond, Paule, une image si absorbante, qu'il n'entendit plus dès lors les variations verbeuses de la Muse.
— Vous êtes bien jeune pour avoir tant souffert, disait mademoiselle de la Couroude.
Raymond ne répondait pas. Visiblement sa pensée flottait ailleurs.
— Vous avez des distractions, monsieur, reprit mademoiselle de la Couroude d'un ton sec.
Se levant de l'étroite causeuse où elle était prête à entendre les confidences de Raymond, elle rencontra madame de Parrequeminières.
— Avez-vousbien confessé M. Raymond? demanda la marquise. Ce jeune barde annonce-t-il quelque avenir?
— Manque de sentiments élevés, dit mademoiselle de la Couroude.
— Vraiment!
— Nature commune, sans horizons.
— Comment mon gentil René nous amène-t-il de tels gens?
— Conversation terre-à-terre, continua mademoi-
selle de la Couroude. La croûte de vulgarité est trop épaisse pour cpie l'idéal puisse la traverser.
— Quel excellent juge vous êtes en ces matières, chère entant! s'écria la marquise, et comme je remercie le ciel que mon salon soit éclairé par un tel Bambeau !
— Voyez ! dit mademoiselle de la Couroude, en montrant à la marquise Raymond.
Resté sur la causeuse, le poète semblait fasciné par le perroquet qui, faisant des frais de politesse, était descendu au dernier degré de son perchoir, se rapprochait du jeune homme et lui parlait une langue aus<i étrange que son plumage.
Les natures méditatives sont frappées par le gro- ! -pie. Devant les paupières ridées du perroquet sans crâne, Raymond restait étonné. Le bec en demi-cercle, la langue noire comme un parchemin brûlé, les plumes écarquillées de l'oiseau le remplissaient d'i-
■< bizarres, et il ne fut rappelé à la réalité que par une servante qui. ayant soufflé les bougies, enleva le perchoir.
La soirée terminée, les invités étaient partis sans que Raymond .s'en fût aperçu.
L'époque du concours aux Jeux-Floraux approchait. Pressé par Loubens et Lagardelle d'y prendre part, Raymond maintenant recula t.
Détail de ces poètes qui, ayant jeté leurs impressions sur le papier, ne s'inquiètent plus des inspirations passées. Toujours fermente ie cerveau de ces natures qui croient n'avoir rien fait quand quelque chose reste ta faire.
Défiants vis-à-vis d'eux-mêmes, de tels hommes sentent palpiter en eux d'immenses joies pendant l'exécution d'une œuvre qui leur apparaît rayonnante. A peine cette œuvre a-t-elle pris corps qu'elle se dissipe comme les brumes du matin. Le poète a tiré son feu d'artifices de sensations. La nuit succède au jour, la fatigue à l'activité.
Véritable tonneau des Danaïdes que celui de la poé-
sie, où l'artiste accumule joies, douleurs, plaisirs, chagrins, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il n'y peut plus rien jeter.
Raymond n'en était pas réduit à cette cruelle extrémité. Chaque jour lui fournissait une somme d'inspirations, chaque événement faisait vibrer les cordes de son cœur.
Tout devenait pour Raymond prétexte à poésie, jusqu'à l'étude de l'avoué, qui lui faisait paraître plus vert le feuillage des arbres, plus bleu l'horizon.
Alors ce qui entoure les amoureux se pare des couleurs de l'amour. La nature elle-même porte les couleurs de la bien-aimée. Un rayon de soleil inattendu semble envoyé par l'amour. Si l'oiseau chante, ce sont des chansons amoureuses. L'eau qui coule d'une fontaine est moins pure que leur amour.
Les amoureux vivent dans des pays féeriques où ne se murmurent que tendres paroles. Tout commerce avec le vulgaire se transforme pour eux. Le pavé sur lequel ils marchent devient un tapi> de fleurs; d'arides besognes leur apparaissent riantes.
Le cœur s'ouvre assez grand pour contenir un inonde. Les yeux, devenus bienveillants, se détournent des laideurs de la vie. Il n'existe plus de méchants. Toute basse pas-ion reste avec les scories au fond du creuset chauffé à la flamme de l'amour. Les choses les plus communes se teintent des couleurs de Tare-en ciel. Ce sont de vivifiantes senteurs qu'aspirent les poumons. Les sens deviennent exquis et prennent des qualités particulières. L'homme devient plus qu'homme. Une paupière de femme qui s'abaisse contient un monde.
On affronterait la mer en courroux. Une larme de celle qu'on aime semble plus menaçante qu'une vague de quarante pieds. La guerre civile peut éclater, les citoyens se déchirer entre eux. Ce n'est rien à côté d'un reproche de femme. Celui qui a bravé l'épidémie décimant une ville se trouble en face du plus léger malaise de celle qu'il aime.
Quand l'homme peut traduire une telle absorption de son être, il est deux fois poëte, car ce sont déjà des poètes que les amoureux.
Raymond se laissait aller à la source de sensations assez grande pour qu'il put y puiser sans cesse.
Il eut rempli dix volumes de semblables incidents :
Un matin qu'elle ouvrait la fenêtre ;
Le ruban qui flottait dans ses cheveux ;
Bouquet de fleurs blondes;
Délicatesses de sa nid in :
Profondeurs d'un regard bleu ;
Etoile du matin :
Les blés moins blonds que sa chevelure.
Pai ces titres on jugera des sentiments du poëte dont les mots, éclairés par d'intimes lueurs, devenaient pour ainsi dire transparents.
De ces morceaux, Raymond en avait détruit un certain nombre, ne se contentant pas de sensations superficielles. Il fallait qu'elles fussent profondes, qu'il y reconnût le fond de son cœur, ou, sans pitié, il les déchirait comme n'étant pas ressemblantes.
Les joies intérieures devaient illuminer le papier, l'embraser. Un seul cran au-dessous de ses impressions les condamnait.
Dans ce jury, d'ailleurs, entrait un autre juge, Paule elle-même.
Chaque nouvelle pièce, Raymond la lui faisait parvenir. Des nuances imperceptibles dans la physionomie indiquaient au poète celle de ses pièces qui agitait plus vivement le cœur de la jeune fille.
C'étaient une rougeur, un abaissement de paupières, une agitation des cils impénétrable pour tout autre.
Il ne se trompait pas sur la valeur de certaines pièces. Ce jour-là Paule y avait répondu par des regards d'une expression (elle, que l'amoureux ne pouvait s'y méprendre.
Cependant Raymond hésitait à concourir aux Jeux- Floraux. Rendre publiques de si délicates intimités lui semblait une profanation.
Pour juge, il ne reconnaissait quelle.
Sans les amicales importunités de Loubens, Raymond n'eût pas songé aux Jeux-Floraux.
Pourtant il avait l'orgueil d'obtenir une récompense publique en présence de celle qu'il aimait Paule, à la séance officielle, entendrait répéter le nom du triomphateur. Le bruit en parviendrait peut-être aux oreilles de Negogousse.
Qui sait où mènent les applaudissements de la foule? Raymond les entendait quelquefois la nuit. Des lauriers couronnaient son front, et il détachait sa couronne pour la poser sur la tète de Paule.
Cette année-là, les Jeux-Floraux furent célébrés avec une solennité inaccoutumée. L'Eglise voyait entrer avec joie un de ses membres parmi les mainteneurs qui siègent au Capitole.
Toutefois, la ville était partagée en deux camps : l'aristocratie applaud^sait à la nomination de l'abbé Supplici, la bourgeoisie se montrait hostile.
Le maire de Toulouse n'était pas sans crainte sur l'issue (Tune séance qui s'annonçait menaçante, car tous les jours s'augmentait le groupe de négateurs qui sapaient l'édifice par sa base, disant qu'il était d'utilité publique de détruire, ou tout au moins de transformer une caste imbue de préjugés gothiques, hostile aux idées modernes, taquine quoique endormie, agressive quoique peureuse, faisant une mesquine opposition d'égratignures.
Membre des Jeux-Floraux avec le préfet, titre qu'im-
posaient des fonctions officielles, le maire avait pris pour la première fois des mesures d'ordre.
On voit dans la salle des Illustres, au milieu des. bustes des personnages toulousains qui ont occupé le monde de leurs exploits, deux portraits contre lesquels protestent journellement les libres penseurs.
Le premier est celui d'Antoine de Tolosan, général de Tordre de Saint-Antoine-de-Vienne, signalé à l'admiration de la postérité comme « vengeur insigne du crime de Calvin. »
Calviniani sceleris ultor insignis es! l'inscription gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre.
Le second buste, signalé à diverses reprises par le docteur Gardouch à l'indignation des libéraux, est celui de Guillaume de Gatel, conseiller au Parlement de Toulouse à la fin du seizième siècle. Son titre principal est d'avoir fait brûler le philosophe Vanini.
Qui sait si les amis du médecin ne profiteraient pas de la séance pour briser la tablette où sont inscrites ces paroles :
« Ce fut sur le rapport et les conclusions de Guillaume de Catel, ad unanimement par les juges que le fam mx athée Vu ni m fut condamné à périr dans les flammes? »
La municipalité commanda un peloton de gardes nationaux pour escorter les commissaires qui ail lient chercher à l'églisede la Daurade les (leurs d'or etd'argent exposées dès le matin sur le maître-autel, avant de passer dans les mains des vainqueurs du tournoi poétique; mai- le préfet et le maire échangèrent un regard de satisfaction en voyant derrière les tambours
la foule accompagner le cortéae précédé de bedeaux tandis que le chevalier de la Tremblaye, M. de Pomperluzat, M. Pons de Lunel, M. Resplaîidv et M. Limoges cadet rapportaient triomphalement :
L'Amarante d'or,
Le Souci d'argent,
La Violette,
La Primevère d'argent,
Et PÉglantine d'or.
Quand le tambour battit aux champs, un murmure d'enthousiasme éclata dans la salle. Imposant spectacle que celui des mainteneurs, debout et découverts pour saluer l'arrivée des commissaires portant les fleurs I
En tête, derrière les bedeaux, s'avançait le chevalier de la Tremblaye, coiffé à l'oiseau royal avec une petite queue qui frétillait sur le grand col de son habit. D'une main tremblante, il tenait LAmaranthe d or, et un éclair d'orgueil animait encore son regard
M. dePompertuzat le suivait, les cheveux en coup de-vent, portant triomphalement l'Églantine d'or qu'il faisait miroiter au-dessus de sa tête.
Souriant et narquois, se présentait ensuite M. Pons de Lunel, avec le Souci d'argent.
Derrière lui marchait M. Resplandy, coiffé d'une calotte noire, sur laquelle se détachaient d agréables houppettes de coton débordant des oreilles D'une main, il tenait un petit manchon ; de l'autre la Primevère que, de temps à antre, il introduisait clans le manchon, comme pour la réchauffer.
Lecortége était terminé par Limoges cadet, à qui
,62 LA COMÉDlï ACADÉMIQUE.
l'Académie avait tenu compte du passage dans son sein de ses aïeux les Limons, qui quoique n'ayant pas jeté un lustre considérable sur la compagnie, avaient contribué à maintenir la tradition. Limoges cadet portait la Violette d'argent.
Tout le public se pressait pour admirer ce spectacle, cl l'aristocratie n'avait pas assez de reconnaissance pour le chevalier de la Tremblaye d'avoir une lois de plus témoigné de son zèle, en allant, malgré son grand âge. cueillir ces Heurs poétiques à l'église de la
Daurade.
Les dames admiraient généralement la tournure
triomphante de M. de Pompertuzat .
lu fond de la salle, autour d'une grande table, étaient assis, suivant leur grade: mainteneurs. modérateurs, sous-modérateurs, censeurs et dispensateurs, qui sont les titres affectés à diverses fonctions de l'Académie.
Véritablement ces titres honorifiques étaient bien portés La plupart dos académiciens qui. dans la vie privée, manquent quelquefois d'éclat, prenaient un aspect rayonnant en corps, au jour solennel delà fetc des Fleurs. Assis autour du bureau circulaire au tond delà salle des Illustres, entourés des bustes de poètes, de jurisconsultes, d'anciens capitouls, ces vieillards sentaient une nouvelle vie circuler dans leurs
me. et n'avaient pas de peine à se noire illustres
eux-meue
Tout concourait à leur donner du prestige, jusqu a
la haute pendule en forme de lyre placée derrière le bureau.
Les envois prouvaient d'ailleurs que les Jeux-Floraux n'avaient point perdu de leur influence.' Dans le rapport du concours par le secrétaire perpétuel, M. Pons de Lunel, il était mentionné comme arrivant de divers points de la France:
Cent et une odes;
Trente-six poèmes :
Vingt-quatre épîtres :
Quatre discours en prose;
Soixante-dix-sept élégies;
Trente-quatre idylles ;
Quatre églogues;
Vingt-sept ballades ;
Cinquante-trois hymnes et sonnets à la Vierge;
Treize discours en\e:>.
En somme trois cent soixante-quinze envois pour /> Heurs !
D'un coin de lasalleRaymond échangeait detendres
garda avec Paule, accompagnée de l'abbé Desinnocends. Quoique tremblant sur l'issue du concours, Raymond avait prié Paule de venir aux Jeux-Floraux; mais la jeune ti lie ne put décider son père à se rendre au Capitule. Negogousse, n'étant pas initié à l'intérêt particulier qui appelait Paule h cette séance, n'eût rien compris h la curiosité de rassemblée, ix son émoi et à son impatience pour les longueurs qui précédaient l'ouverture du tournoi.
D'abord le président prononça l'éloge du mainteneur que la mort avait enlevé avec autant de brutalité qu'un manant. Feu Mon tas truc éta il un vieillard depuis longtemps tombé en enfance.
— Le compagnon de nos travaux, dit le président, le regretté Montastruc, avait été préservé des misères de la vieillesse par le culte des Muses. Le flambeau poétique, il put le tenir allumé jusqu'à sa dernière heure.
Montastruc vivait au fond d'un faubourg sous le joug d'une cuisinière acariâtre qui fit déshériter la famille de l'académicien et empêcha ses enfants d'assister à sa dernière heure.
— Notre regrettable collègue, dit le président, connut les joies intimes du foyer. Ses fils et ses petitsfils, s'ils étaient dans cette enceinte, témoigneraient par leurs larmes du souvenir touchant qu'ils ont conservé de leur père et de leur grand -père dont ils eurent la consolation de fermer les yeux.
L'abbé Supplici, reçu en remplacement de feu Montastruc, reprit l'éloge du défunt, égrena ses qualités une à une, et se jugea indigne nécessairement de succéder à cet esprit ingénieux qui, parvenu à la maturité, avait fait profiler les lettres de ses découvertes et était occupé à corriger une nouvelle édition du poëme de VArt du Tour, lorsque la mort le surprit.
— Notre honorable confrère, dit l'abbé Supplici, était croyant. A cette heure, au comble des félicités, il suit nos travaux, avec le regret, toutefois, comme me l'a confié le Père Requédat qui l'a assisté à son lit de mort, de n'avoir pas marqué plus directement l'intervention divine dans ses œuvres.
— Feu Montastruc, reprit l'abbé Supplici, en entreprenant le poëme sur VArt du Tour, était guidé par
la Providence. Les descriptions ingénieuses qui abondent dans l'ouvrage de notre collègue, en même temps qu'elles donnent le goût du travail, inspirent la honte du désœuvrement. Le regrettable Montastruc, à son lit de mort, souhaitait cependant qu'une main délicate ajoutât une pieuse conclusion au poëme. Tranquillement il rendit le dernier soupir, quand le Père Requédat lui eut annoncé que, parmi les heureux triomphateurs de cette année, se présentait un jeune candidat qui réunissait les rares qualités chrétiennes sans lesquelles toute œuvre n'est que malsain badinage et prétexte à dangereuses frivolités.
Après ce discours couvert d'applaudissements, M. Pons de Lunel se leva, tenant en main les rapports sur le concours.
Là gisait l'intérêt de la séance. Six triomphateurs choisis dans une mêlée de trois cent soixante-quinze combattants !
Le cœur de Raymond se serra. En ce moment, il se jugeait indigne de faire partie des six triompbateurs. Ce qu'il venait d'entendre ne répondait guère à ses aspirations. Tour à tour l'espoir et la crainte se succédaient sur son visage et il osait à peine regarder Paule, craignant de l'associer à sa défaite.
D'abord, M. Pons de Lunel montra le rôle de l'Académie :
— Sous l'impulsion que lui ont donnée les sept mainteneurs de l'année 1525, date, disait-il, inscrite en lettres d'or dans vos fastes domestiques, Toulouse apparaît aujourd'hui comme le séjour des lettres et l'arbitre des intelligences.
L'Académie tout entière applaudit à cet agréable exorde. De tels compliments, quoique faits par les membres d'une corporation , n'en sont pas moins agréables à la corporation tout entière.
— . Toute la France, continua l'orateur, est attentive à nos travaux et demande à y prendre part. Je voudrais, messieurs, qu'il me fût permis de soumettre à l'assemblée le tableau des aspirations intellectuelles tournées vers nous, qui ont lieu dans la France entière,
Pons de Lunel ayant jeté un coup d'œil sur le bureau, fut invité par le Président à soumettre sa statistique,
— Peu de pays qui ne soient représentés à l'Académie des Jeux-Floraux depuis sa fondation. Le concours actuel nous offre une ode envoyée par un poëte d'Aiily-sur-Noye , un bourg du département de la Somme qui compte h peine neuf cents habitants. Il est admirable que sur neuf cents âmes, il en surgisse une assez robuste pour se mesurer avec l'ode. L'ode en question n'est pas de premier ordre , et nous regrettons de ne pouvoir couronner son auteur ; mais le poëte d'Ailly-sur-Noye fera certainement de nouveaux efforts en voyant combien l'Académie est préoccupée de son envoi.
M. Pons de Lunel ayant humecté ses lèvres de quelques larmes d'eau sucrée, continua :
— D'Aparjon i! nous est arrivé deux pièces de nature différente...
Ici l'orateur prit un ton plus doux :
— Une idylle.
D'une voix mourante, il soupira :
— Une élégie.
Un murmure de satisfaction prouva au rapporteur combien le public était sensible aux délicates variations de ses cordes vocales.
— Ainsi, dit M. Pons de Lunel, il existe deux rivaux poétiques dans Arpajon. N'est-ce pas un fait curieux qu'une ville de quinze cents âmes puisse donner naissance à des concurrents dans des genres si opposés?... L'idylle (l'orateur imita la flûte) manque de délicatesse, et l'élégie (Ah ! l'élégie ! soupira le rapporteur) manque de mélancolie... Le poète d'Arpajon n'est peutêtre pas doué par la nature des dons que réclame la culture de l'élégie... Une bouteille cassée dont le vin s'est répandu sert de trame à l'élégie qui nous est envoyée d'Arpajon. Je n'aurais pas mentionné cette affabulation si elle ne m'engageait à répéter une fois déplus que l'Académie proscrit le genre bachique, de même que sont rayés depuis longtemps dans son code les ouvrages satiriques ou burlesques. Eloignons de nos yeux ces tableaux vulgaires... Les deux concurrents n'ont pas compris notre programme... Cependant, il ne faut pas les décourager... A l'œuvre donc, émules d'Arpajon ! L'Académie me charge de vous engager à continuer... Évitez les ornières où Pégase ne peut que trébucher.
Quelques applaudissements se firent entendre toutefois avec modération, la citation de la bouteille ayant choqué les esprits délicats.
— Lyon, continua Pons de Lunel, a envoyé au concours trois sonnets à la Vierge et deux hymnes pieuses. Si la croyance suffisait à la poésie, nous au-
rions été heureux d'appeler dans cette enceinte les auteurs de ces pièces: niais l'art n'a pas étendu son manteau de pourpre sur ces compositions. Que Les auteurs se erampo ment davantage à la prosodie : elle esl la rame qui, sans tempête, les conduira jusqu'à nous sur les flots poétiques.
M. Pons de Lunel tira encore de sa carte intellectuelle les noms de Montargis, Aubenas, Bagnolles, la Capelle, Villedieu-les-P< ë es, Thourotte, Elbeuf, Rivede-Gier, Fontaine-Ghâlon, Pontarlier, Grisolles, Pontà-Mousson, Nonancourt et autres villes dont les habitants sollicitaient l'honneur d'accrocher des fleurs académiques à leurs boutonnières.
Lue double salve d applaudissements permit à l'orateur de s'arrêter pour prendre un nouvel élan. Jusquelà. il n'avait accompli que la tâche la plus faible. M. Ton., de Lunel voulait taire toucher à l'assemblée la plaie du jour.
Alors, comme dans une tempête, turent évoqués :
L Invasion du matérialisme dans les
L Agiotage devenu la cupatû iusive
esprits ,
L Amoindrissement moral,
L Affaiblissement des carm
L Arrêt de développement du mouvement intellectuel.
Pons de Lunel pleurait sur V Idéal chas* u Temple, et montrait le poing au fangeux réalisme.
^eule, l'Académie des Jeux-Floraux, tenant d'une main la hampe du drapeau de l'idéal, appelait a elle les consciences et tentait de les raffermir
Le docteur Gardouch recevait en passant une décharge en pleine poitrine. Sous le titre générique d iconoclastes, Pons de Lunel engageait les négateurs à entrer dans la salle des séances et à se confirmer par leurs propres yeux des hommages que chacun rendait à Clémence Isaure.
— Le niveau poétique s'abaisse de toute part, s'écria Pons de Lunel pour conclure, c'est à l'Académie à lui prêter son appui.
Pour relever ce niveau, fut alors proclamée membre de l'Académie madame Douladoure qui, ayant déjà remporté deux prix, venait de conquérir glorieusement une troisième fleur, ce qui lui donnait le droit de porter le titre de maître ès-Jeux-Floraux.
— Veuillez approcher, madame Douladoure, dit le président.
Du milieu de l'assemblée se leva une sorte de grosse pivoine qui, soufflant, gesticulant et jouant des coudes, parvint non sans peine à se frayer un passage à travers rassemblée.
La pivoine avait composé une élégie, le Chien de V Aveugle, qu'elle jappa sur un ton de fausset.
11 est d'usage que le président donne Faccolade aux nouveaux membres des Jeux-Floraux. Madame Douladoure ouvrit de gros bras et l'assemblée put craindre que le président, mince et chétif, ne sortit écrasé de cette étreinte. Ce fut avec un noble orgueil que madame Douladoure s'arrêta sur les degrés du bureau, secouant en l'air la fleur qui venait de lui ouvrir les portes de l'Académie. Peu s'en fallut qu'elle n'accrochât à son chapeau l'Amarante d'or qu'elle tenait
comme une palme, avec le regret de ne pouvoir l'agrandir de dix coudées.
Madame Douladoure était venue de Bergerac pour cueillir l'Amarante d'or ; mais combien un tel voyage était payé par l'accolade du président, les applaudissements de la foule et un fauteuil au bureau !
M. de la Tremblaye, pour montrer l'heureux choix de l'Académie, lut la pièce couronnée, en analysa les beautés vers par vers et termina en laissant tomber deux larmes, une pour le chien, une pour l'aveugle.
Paule ne partageait pas l'enthousiasme général ; déjà elle avait fait remarquer à l'abbé Desinnocends les gros bras et la face empourprée de madame Douladoure. Paule eut voulu associer Raymond à des malices innocentes qui prenaient leur naissance dans l'extrême longueur de la séance.
C'était par un sourire triste que le poëte, blotti dans un coin, répondait auxfurtifs coups d'œil de Paule.
En ce moment, Raymond était pris de vives impatiences qui lui permettaient à peine d'entendre la réponse à la fameuse question proposée par l'Académie :
D'oà vient que de nos joins la haute comédie a disparu delà scène pour céder la place à des compositions dramatiques oit la morale n est pas moins offusquée que Fart?
Pons de Lunel , heureusement pour rassemblée, constatait que le concours d'une extrême faiblesse ne permettait de donner lecture d'aucun mémoire sur ce sujet. S'adressant à TÉglantine d'argent , qu'il fit briller aux yeux de tous, le rapporteur s'écriait:
— Tu resteras dans notre sein, pauvre fleur ; nous t'y réchaufferons jusqu'au concours prochain !
Alors le président se leva.
— Nous allons couronner, dit-il, un jeune débutant dont le front est marqué au sceau de la poésie.
Paule rougit, Raymond pâlit.
— L'Académie des Jeux-Floraux, continua le président, est fière de voir de jeunes néophytes faire leurs premiers pas sous l'égide de Clémence Isaure.
Un regard rapprocha Paule et Raymond.
— Veuillez approcher, monsieur Saturnin de Poucharramet, dit le président.
A ce nom, un même coup frappa les deux amants.
— Messieurs, disait le président, le jeune lauréat a interprété avec un rare talent des sentences latines en l'honneur du regrettable chanoine Vafflart, et M. l'abbé Supplici veut bien nous faire entendre, comme un écho, les principaux motifs qui ont heureusement inspiré le poète.
Saturnin de Poucharramet, monté sur les gradins, commença :
— J'ai franchi le sentier sans retour de la vie.
— Brèves anni transeunt, et semitam per quam non rev&rtar ambnlo, répondit l'abbé Supplici.
— Oui, mon cœur et ma chair tressaillent d'allégresse, lisait Saturnin.
A haute voix, l'abbé Supplici disait :
— Cor meum et caro mea exultaverunt in Dominum.
Ce duo poétique et religieux étonna d'abord l'assemblée ; mais l'abbé Supplici emporta bientôt les
suffrages par sa pure accentuation latine. Au contraire, son élève prononçait d'une voix étranglée par l'émotion :
— Je vais donc habiter la maison du Seigneur. Tout en lui lançant un coup d'oeil pour lui rendre
courage, l'abbé Supplici, s'aflermissant dans son débit, prononçait à voix haute :
— In domum tuam, Domine, ibimus. Ut inhabitem in domum Domini omnibus diebus vitœmeœ.
De nombreux applaudissements éclatèrent, qui s'adressaient particulièrement au prêtre.
L'abbé Desinnocends ouvrait de grands yeux. Cet appareil théâtral le froissait.
— Le voyant tel qu'il est et l'adorant sans cesse, reprit Saturnin.
D'une voix éclatante, comme s'il eût été en chaire, M. Supplici répondit :
— Videbimus eum sicuti est, facie ad faciem.
— Salut, ô bonne Croix! Salut, mon Espérance, continua Saturnin.
— Messieurs, pardonnez l'émotion du jeune poëte, dit l'abbé Supplici. Sur ce thème : O bona Crux ! il a trouvé le vers enthousiaste : « Salut, ô bonne Croix ! Salut mon Espérance ! » Mais l'imposante réunion qui nous entoure l'empêche de continuer.
En effet, Saturnin était pâle et tremblant. Le maître avait eu tort de compter sur son élève.
M. Supplici craignit que cette émotion ne laissât deviner que Saturnin de Poucharramet n'avait pas écrit un seul vers de son poëme. Pour le tirer de cette
fausse situation, l'abbé lut à la fois vers latins et français, et termina par :
— Oh ! ce m'est un gain de mourir ! Mihi mori lucrum !
En ce moment, Paule jeta un regard sur Raymond. Un secret avertissement lui apprenait que celui qu'elle aimait était en proie à une vive angoisse.
Ta figure de Raymond était pâle. Un glas résonnait dans son cœur à la suite de ce dernier vers : Mihi moin hicruml
Paule ne pouvait comprendre les déchirements du poëte. Il l'avait pressée de venir à la séance des Jeux- Floraux. Était-ce pour constater sa maladive pâleur, l'affaissement subit qui, en un instant, creusait les yeux de Raymond?
Tout ce que le cœur de la jeune fille contenait d'affection passa dans son regard; mais Raymond avait disparu.
La séance était close. La foule se répandait dans la salle, discutant le mérite des diverses pièces que l'Académie venait de couronner.
Comme au commencement de la cérémonie, une fanfare se fit entendre; les pompiers se rangèrent en haie, au milieu de laquelle entraient les lauréats, tenant leursFleurs.
En tète, Saturnin de Poucharramet portait LÉglantine d'or. A côté de lui, madame Douladoure agitait son Amarante. Un notaire de Lons-le-Saulnier avait accroché la Violette d'argent à sa boutonnière ; l'avocat Pamard était venu de Soissons chercher un Œillet. Derrièreles lauréats, les mainteneurs donnaient les
dernières instructions sur Je port des Fleurs pendant le défilé.
Qu'était devenu Raymond? Paule le cherchait avec anxiété.
Le tambour battait aux champs. Le groupe académique s'ébranla et défila sur la place du Capitule, où le peuple admirait les lauréats reconduits triomphalement au son de la musique.
Sceptiques et négateurs pouvaient sourire de ce spectacle. La foule n'était pas moins frappée à la vue des vainqueurs du Capitole. Car il faut qu'il soit d'essence supérieure le porteur de fleurs, précédé de clairons et de tambours.
Ce jour-là, les grisettes abandonnaient leurs ateliers; les cours publics étaient fermés; peu de barques circulaient sur la Garonne ; tous les gamins de Toulouse s'étaient donné rendez-vous sur la pince. C'étaient d'immenses curiosités, des yeux grands comme des fenêtres, des bouches larges comme des portes, des discussions bruyantes sur l'attitude des candidats. leur tournure et leur mérite.
Saturnin de Poucharramet ne fut pas remarqué. Il baissait la tète.
L'avocat Pamard était goutteux, le notaire de Lonsle-Saulnier grotesque. On n'y prit pas garde.
Mais les curieux n'avaient pas trop de leurs yeux pour madame Douladoure, qui semblait un coq triomphant.
La figure humide de joie, l'œil brillant, elle saluait les gens sur son passage, et, jusqu'à son hôtel, ce fut, pour elle, un parcours de reine, que l'opinion publique justifia par le mot :
— Madame Douladoure a bien porté sa fleur.
Ce n'était pas sans intention que Paule était restée
en arrière* accompagnée de l'abbé Desinnocends. Et pourtant Raymond avait disparu, murmurant
cette parole de son heureux rival : Mihi mori lucrum!
Ce m'est un gain de mourir !
Le soir même de la séance des Jeux-Floraux, Loubens publia, dans son journal, les deux morceaux de poésies que Raymond avait envoyés au concours. A la suite de ces pièces, il mit en regard deux des œuvres couronnées par l'Académie.
Cela d'abord passa inaperçu. Toutefois Loubens ayant eu affaire avec le préfet, le baron de Yandœuvre, celui-ci lui dit :
— A'ous avez imprimé, dans votre dernier numéro, des poésies, que madame de Vandœuvre trouve charmantes.
— Ces pièces, répondit Loubens, m'ont paru, en effet, fraicbes et délicates.
Il n'en dit pas plus, se conformant aux recommandations officielles, qui lui enjoignaient d'éviter toute polémique.
En sortant de la préfecture, Loubens passa chez M' Trebons, et annonça la nouvelle à Raymond.
— Voilà ce que pense de toi le préfet, dit-il. Tristement Raymond secoua la tète. Que lui importait à cette heure l'opinion préfectorale !
— Tu te rallies un protecteur pour le prochain concours, dit Loubens.
— Je ne concourrai jamais, s'écria Raymond.
— Ne perds pas courage, dit Loubens en le quittant.
Dans le numéro suivant de sa gazette, Loubens inséra une nouvelle poésie de Raymond, et, à la suite, l'épître en vers qui avait valu une Fleur d'argent au notaire de Lons-le-Saulnier.
— Si je n'étais pas abruti par la flânerie, dit Lagardelle, il y a, dans la pièce de Raymond, un joli motif de tableau... Au premier plan je placerais...
Loubens mit la main sur la bouche du peintre.
— Situ racontes ton tableau, jamais il ne sera exécuté Comme il faut faire oublier à Ravmond son
chagrin, dès aujourd'hui, tu te mettras h la besogne.
— Aujourd'hui ! s'écria Lagardelle avec terreur.
— Travaille, ou j'imprime que tes facultés sont perdues pour l'art !
— Et ma pension?
— Choisis entre le tableau et ta pension.
— Dans une huitaine, j'aurai fait une esquisse.
— Demain, dit Loubens.
— Quelle mouche te pique?
— Un journaliste, dit Loubens, doit éclairer les citoyens sur leurs intérêts. . . Le département t'entretient
depuis tantôt sept ans... Si tu voles l'argent que t'alloue le conseil général, à mon grand regret, je me verrai forcé d'en instruire nos compatriotes.
— Homme terrible ! Tu seras admis, demain, à contempler l'esquisse.
Dans le troisième numéro qui suivit la fête des Fleurs, en regard d'une nouvelle poésie de Raymond, Loubens imprima V Aveugle et ton Chien, de madame Rouladoure.
Le secrétaire du préfet, qui apportait des impressions au bureau du journal, dit à Loubens :
— On s'occupe beaucoup à la préfecture des poésies que vous publiez. En imprimerez-vous d'autres?
— J'en ai un volume inédit.
— Toutes les pièces ont-elles la même valeur?
— J'ai commencé par les plus faibles.
— 1/ auteur est jeune, dit-on?
— Vingt-quatre ans.
Le même soir René d'Espipat rencontra Loubens.
— L'Académie, s'écria-t-il. a manqué à sa mission en ne récompensant pas Raymond. Je l'ai dil hier à la soirée de madame de Parrequeminières. Ma tante m'a répondu que Raymond eut emporté une fleur si - g poésies ne manquaient d'un certain idéal.
— Idéal! dit Loubens.
— C'est un mot élastique, je le sais, lit René. On bourre l'idéal de toutes sortes de niaiseries. Cependant j'ai cru comprendre que, dans le cas actuel, manque d'idéal sous-entendait manque de sentiments religieux.
— En eifet, dit Loubens, l'idéal ainsi compris fait défaut à toutes les poésies de Raymond.
— Si j'étais musicien! s'écria René. Plus blonde que les blés est une pièce qui appelle la mélodie.
— Lagardelle a justement choisi celle-là pour motif de son tableau.
— Une peinture de Lagardelle, dit René, ce sera un événement! Raymond doit être plein de joie.
— Il est triste à mourir.
— Simagine-t-il qu'on ne soit pas poëte sans un brevet des Jeux-Floraux?
— Je ne sais, dit Loubens. Raymond est plus affaissé que pendant sa maladie.
— Je comprends, reprit René, qu'il éprouve quelque désappointement à se voir préférer un Saturnin de Poucharramet. Mais l'abbé Supplici a empaumé tous les mainteneurs... Je veux voir Raymond pour lui rendre courage. Il faut lutter.
— Je suis lié, continua-t-il, avec Bridge, un compositeur qui plusieurs fois m'a offert de mettre en musique divers caprices de ma façon. Je vais passer la belle saison à Paris ; je pars demain et j'emporterai les pièces de Raymond publiées dans le journal... Les musiciens manquent de poètes. Des huit morceaux imprimés, il y en aura certainement un qui plaira à Bridge.
— Excellente idée, dit Loubens en serrant la main de René.
Deux jours après, Gardouch entra comme une trombe au bureau de la rédaction.
— Après mon Mémoire sur Clémence Isaure, s'écria le docteur, on n'a pas porté de plus violent coup à l'Académie. Ces vieillards n'ont donc plus de sang?... Chaque poésie de Raymond m'a réchaulfé le cœur.
Les Ibis de l'ancienne Egypte seraient plus accessibles à l'émotion que les mainteneurs... 11 m'a semblé que je retrouvais mes sensations de dix-huit ans... Podagres et invalides que ces académiciens!... Savez-vous, Loubens, que je suis lier d'avoir contribué à la guérison d'un tel poète?
— Il est plus malade qu'après son coup d'épée.
— Et vous ne me faites pas prévenir... Quéprouve-l-il?
— Son échec aux Jeux-Floraux.
— Comment? il se repentirait de ne pas appartenir à une coterie?... Raymond ignore donc que la moindre fleur coùtî quinze jours de fiacre, mille bassesses, cini] mille hypocrisies, dix mille servilités? On ne s'occupe que de Raymond dans la ville. Son triomphe est plus grand encore par le refus de cette vieille Académie.
Loubens confia au docteur que Lagardelle faisait une esquisse d'après une poésie de Raymond et que sans doute un compositeur recouvrirait de mélodie une des pièces publiées.
— Bravo ! s'écria Gardouch rayonnant. Mieux encore. Raymond n'est pas riche. Si le journal veut ouvrir une souscription pour publier son volume, je souscris pour cent francs.
— Ah! docteur, dit Loubens, vous êtes un homme.
— Bah ! un homme comme les autres, avec un fonds de défauts qui étouffent trop souvent les qualités. Parlons affaires. Combien coûterait un volume soigneusement imprimé?
— Mille francs.
— J'en trouverai cinq cents dans ma clientèle, dit Gardouch.
LA COMÉDIE ACADÉMIQUE. jSl
— Le journal amènera le reste, dit Loubens. Toutefois, je n'ouvrirai pas la souscription avant quelques jours... Il faut préparer les esprits par de nouvelles poésies.
A partir de ce moment, le nom de Ravmond devint une protestation.
La lutte qui trempe les hommes les rend plus grands que les honneurs officiels.
Raymond avait recouvré la tranquillité, quoique sa modestie souffrit du parallèle satirique que faisaient chaque jour entre lui et Saturnin les clercs de l'étude
Tous les matins il était réveillé par une bonne nouvelle.
A différents intervalles, Loubens avait annoncé a ses lecteurs :
Le tableau de Lagardellc . d'après un sonnet dp Raymond ;
Le prochain album de Bridge, qui ne se contentant pas d'une seule pièce, mettait en musique douze poésies de Raymond pour la tin de l'année.
René d Espipat, à Paris, s'était souvenu de sa promesse.
L'Académie des Jeux-Floraux, aux abois, crut devoir répondre et faire savoir au public que deux pièces seulement de Raymond avaient été envoyées au concours, et que, malgré les dispositions poétiques de laideur, ces morceaux n'avaient pas offert aux mainteneurs les qualités exigées par le programme. ^ Sans répondre à la communication du secrétaire de l'Académie, Loubens imprima sans commentaires les quelques lignes suivantes :
« Le préfet de la Haute-Garonne s'est fait présenter, à sa dernière soirée, M. Raymond Falconnet, dont nos lecteurs ont apprécié le talent poétique. » La lutte entreprise par Loubens était menée avec tant de tact que l'autorité ne s'en inquiéta pas. Le journaliste, sans attaquer les concurrents couronnes, apportait des faits, choisissant dans les pièces couronnées par l'Académie de niaises et solennelles epitres, des fables platement enfantines, des odes à dormir debout; et toujours en regard apparaissaient les poétiques tendresses de Raymond.
Mais un éclat considérable résulta de la souscription. L'offrande de Gardouch fit merveille. La bourgeoisie, quoiqu'elle ne se fasse pas remarquer habituellement par de vives aspirations lyriques souscrivit pour faire pièce aux Jeux-Floraux. De nombreux éléments se fondaient dans cette liste. René d Espipat avait envoyé de Paris son offrande. Les étudiants repondirent à son appel. Pas un jeune homme qui ne tînt à honneur de signer la feuille de souscription.
Loubens demandait douze cents francs. Huit jours après, il fut obligé d'en appeler à la modération des souscripteurs. Il n'y avait plus qu'une liste à publier. Loubens remerciait ses abonnés, faisant savoir qu'ayant trop d'argent en caisse, il engageait ceux des souscripteurs dont le nom ne serait pas imprime dans un prochain numéro à reprendre les sommes versées
^'mX ce qui toucha Raymond au cœur fut la modeste souscription de l'abbé Desinnocends et surtout la signature qui terminait la liste, celle de iNegogousse !
Negogousse avait l'habitude de se faire lire chaque soir le journal par Paule, quoiqu'il ne suivît les événements qu'au point de vue de son commerce- Dans les changements de ministères, Negogousse ne voyait que la hausse ou la baisse des huiles. C'est ce qu'il appelait « s'occuper de politique. » Quand, au début d'un article, Negogousse sentait poindre quelque discussion :
— Passe, disait-il à Paule.
La première fois qu'il fut question des Jeux-Floraux :
— Passe, dit Negogousse.
— Ce sont des poésies.
— Passe, passe.
— Chacun son tour, père, dit Paule. Je lis tous les soirs de la politique qui ne m'intéresse guère, permets-moi de lire ces poésies.
Negogousse haussa les épaules.
18 i LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
— Sont-ils bien longs ces vers?
Sans lui répondre, Paule récita à mi-voix les poésies de Raymond. Son émotion était si vive qu'elle osait à peine ouvrir les lèvres. C'était un doux murmure semblable à la chanson d'un oiseau qui se réveille.
A mesure qu'elle lisait, Paule se repentait d'avoir commencé, car elle craignait que son père ne reconnût son portrait dans chaque vers. Sa voix baissait, et pourtant de délicates inflexions s'échappaient de son
gosier.
— C'est une musique, pensa Negogousse, qui écoutait le gazouillement de sa fille sans suivre la pensée du poète.
Le lendemain, Paule reprit sa lecture quotidienne. Arrivée à la séance des Jeux-Floraux :
— Passe, dit Negogousse.
— Oh ! les poésies de notre voisin ?
— Quel voisin? demanda le négociant.
— M. Raymond qui est venu te rendre visite... après son duel ; tu ne te rappelles pas?
Effrayée de son imprudence, Paule, sans attendre la réponse de son père, lut avec un sentiment exquis la pièce : Plus blonde que les blés.
— Plus blonde que les blés, s'écria Negogousse avec ironie.
Le négociant pensait au temps perdu en pareilles sornettes par les jeunes gens. Toutefois, il était étonné des vibrations particulières que la lecture de Paule éveillait en lui.
Un autre jour, Negogousse dit :
- Est-ce que le journal remplira toute l'année ses colonnes avec les Jeux-Floraux?
- Si tu veux, reprit Paule, je vais passer...
- Bah. dit Negogousse, du ton d'un homme résigne a avaler une médecine, lis toujours.
- Il s'agit de la pièce couronnée de M. Saturnin 'Je Poucharramet.
- Serait-ce, dit Negogousse, le même queM'Trehons a chargé démon affaire?
Fal7,°Ui're 'ai VU danS le C0Hé^ Port™t une tglantine d or.
- Ce monsieur Saturnin ferait mieux de m'apporter des nouvelles de mon procès.
Une idée malicieuse traversa l'esprit de Paule qui « ait entendu réciter au Capitole les stances sur le Prêtre mourant. De l'enfance, elle conservait l'instinct de commue .nntation, charmant chez les jeunes filles D une voix aiguë, elle lut les vers français et prit un
Negogousse étonné dressait l'oreille.
— Qu'est-ce cela? dit-il.
Paule imitait la mine embarrassée de Saturnin et Parodiait les gestes de l'abbé.
gouTseAh! V°ilà qUi n'GSt PaS gai! s'écri^'ego-
Paule forçait encore l'aigu du lauréat et le grave du
précepteur. e «>cuu
Flo7auvS-er aSSeZ' f'^3 NeW>usse, assez de Jeux-
?V r°mment Un aV°Ué ^ J'e ™1™ sérieux peut-,1 confier mon affaire à un tel personnage? Au
moins, quoique depuis deux jours je ne comprenais pis grandiose à tes poésies, il y avait un je ne sa1S
qU!^'Les premières pièces sont de M. Raymond, qu'il ne faut pas confondre avec M. de Poucharramet.
Ils se valent, dit Negogousse.
Faut-il continuer la lecture du journal, petit
Negogousse ayant fait un signe aftirmatif, Paule
° L Suite de la séance des Jeux-Floraux.
Sur ce titre, Negogousse se leva brusquement, prit «on chapeau et ouvrit la porte.
Sans' paraître s'inquiéter du départ de son père Paule lisait la nouvelle pièce de Raymond Toute son Lue, elle essaya de la faire passer dans les premiers
^ Negogousse Ma son chapeau. Instinctivement il se découvrait devant la poésie.
Au second morceau, il avança à pas lents pour ne pas troubler la lectrice, s'approcha d'elle, et passa son
hras autour de sa taille.
Ce ™ homme buvait pour ainsi dire la poésie qui s'échappait des lèvres de son enfant. 11 eût voulu que Mecfure n'eût pas de fin. Le négociant avait oublie
ses affaires. . . -. c
Quand Paule eut terminé, Negogousse la prit dan
ses bras; des yeux, il la remerciait de lui avoir fait
goûter des sensations si pures.
Tout à coup, sortant comme d'un rêve : - Deux heures! s'écria-t-il.
Et il s'enfuit ; mais Paulc avait remarqué les émotions de son regard. C'était pour les cacher que Negogousse s'enfuyait.
Le soir il revint avec un collier qu'il passa au cou de Paule.
— Voilà pour la lectrice, dit-il.
Paule sauta au cou de son père,
— Tu es bon, dit-elle; mais je ne peux songer sans tristesse que si, par ce cadeau, tu me payes de t'avoir lu des poésies de M. Raymond, on n'a pas récompensé à l'Académie celui qui les a composées.
Negogousse tenait ces paroles pour de simples caprices et y prêtait une médiocre attention. Cependant Paule continuait ses lectures, insistant à chaque fois sur le talent du poëte, car elle avait remarqué que son père s'intéressait plus à l'interprétation de la poésie qu'à la poésie elle-même.
Pour le négociant, Paule était le véritable poëte.
11 admirait l'instrument et ne songeait pas au musicien qui en faisait vibrer les cordes.
Ainsi Negogousse fut amené insensiblement à comprendre l'appel de Loubens lorsque la souscription fut ouverte.
La répétition constante, force du journalisme, clou enfoncé dans l'esprit du public, (it que Negogousse ne se gendarma point contre la souscription, lui qui n'avait jamais souscrit qu'au tombeau des sergents de la Rochelle.
Dans son esprit roulait pourtant quelque vague inquiétude. Souscrire publiquement pour un jeune homme embarrassé, timide, un voisin qui, reçu chez
lui, n'avait pas dit vingt paroles, cela semblait singulier au négociant ; mais au dîner que partageait habituellement le jeudi l'abbé Desinnocends, le prêtre, qui avait recueilli divers propos de la ville, parla longuement de l'œuvre de Raymond.
Quoique lui-même, l'abbé Desinnocends, fut peu initié aux charmes de la poésie, il avait été frappé à la lecture du journal en comparant les pièces couronnées aux pièces refusées.
— Je me connais médiocrement en semblables matières, dit-il à Negogousse. Cependant j'admire le caractère élevé de ces compositions. On n'a pas rendu justice à M. Raymond, je le crois... Les honnêtes gens doivent le récompenser de ses efforts... Si faible que soit mon obole, je souscris pour l'impression du volume.
— Bien ! s'écria Paule en serrant affectueusement les mains du vieux prêtre.
A la façon dont Paule regardait M. Desinnocends, Negogousse sentit une pointe de jalousie. Il voulait à lui seul les caresses de sa fille.
— N'ai-je pas également le droit de souscrire? dit-il.
— Sans doute, père! s'écria Paule.
Ce fut ainsi que sur la dernière liste de souscription parut le nom de Negogousse qui avait fait bondir le cœur de Ravmond.
Un matin, à l'heure où l'abbé Desinnocends recevait les pauvres de son quartier, madame Falconnet entra dans l'endroit où le prêtre distribuait ses aumônes, une sorte de salle longue et étroite, un corridor plutôt qu'une antichambre.
Sur deux banquettes se pressaient des gens infirmes , des enfants sans pain, des femmes sans ou-
vrage.
Le plancher était composé de briques désunies, usées, formant trous par endroits, tant un grand nombre de malheureux avaient passé par ce corridor.
L'abbé ne vit pas d'abord la veuve. S'adressant 5 ses clients un à un, il les attirait dans l'embrasure de la fenêtre, leur parlait à mi-voix, de telle sorte que ceux qui attendaient ne pouvaient entendre ; mais les gens qui tristement s'étaient levés, sor-
taient de cet entretien, un rayonnement sur la physionomie.
Des enfants craintifs qui s'accrochaient aux jupes de leur mère avec de grands yeux inquiets devenaient confiants aux premières caresses de M. Desinnocends. Des infirmes qui se traînaient à peine retrouvaient quelque vitalité à la suite de l'entretien du prêtre, dont les mouvements sobres comme ceux d un charmeur d'oiseaux, appelaient la bénédiction sur chaque
lête.
Pas un mot bruyant dans ce corridor, où se pressaient des gens du peuple. Eux-mêmes, les remerciments avaient quelque chose d'aussi discret que le don; mais ce qui valait mieux que des paroles bruyantes, c'étaient des yeux humides de joie, des épanouissements sur les physionomies, des douleurs et des chagrins assoupis par ce digne ministre de la charité.
L'abbé, ayant aperçu madame Falconnet, vint à elle, la priant de l'excuser.
— J'ai, dit-il, à parler à deux braves gens ; veuillez, je vous prie, madame, entrer un instant dans ma chambre.
Un lit de fer avec une mince paillasse, deux chaises, un crucifix d'ivoire au mur, en formaient l'ameublement et l'ornementation.
La grande cheminée laissait voir un réchaud ; sur le réchaud, une marmite déterre.
Au porte-manteau était accrochée une soutane. Sur une planchette, près du porte-manteau, s'étalaient quelques in-quarto, la Vie des Pères de V Eglise : une autre planche, moins en évidence, portait un pot à eau.
Pas d'autre mobilier.
Les banquettes de cuir, sur lesquelles s'asseyaient les pauvres dans le corridor, étaient le seul luxe de la maison.
M. Desinnocends entra, la figure calme ; il avait ouvert la matinée par de bonnes actions.
— Vous ici, madame? s'écria-t-il.
— Je viens au pasteur, puisque le pasteur ne vient plus à moi.
Confus, M. Desinnocends cherchait à se justifier, en parlant de ses nombreuses occupations. Il ne disait pas tout à fait la vérité.
La fortune chez les autres gênait ce prêtre candide, qui se sentait de plain-pied seulement avec les malheureux. Ses amis, qu'il savait heureux, il les voyait à peine. Entendait-il parler d'une infortune, il accourait avec des trésors de consolation.
Le bruit de la réputation de Raymondfaisait souvent songer au prêtre combien sa mère devait être fière de son fils. Depuis les derniers événements, M. Desinnocends n'avait pas paru chez madame Falconnet.
Il s'attendaità voir une femme triomphante; la gravité de la veuve Tétonna.
— Monsieur l'abbé, dit-elle, est-ce une indiscrétion que de vous demander quelques minutes?
— Ma besogne du matin est terminée, madame, je suis tout à vous.
— Je voudrais, monsieur l'abbé, vous parler de
Ravmond.
— Un triomphateur ! s'écria M. Desinnocends.
— Justement; ce bruit autour de son nom me fait presque autant de mal qu'une affliction.
— Je ne vous comprends pas, madame. Le cher enfant vous aime.
— Aussi, n'est-ce pas de sa tendresse que je me plains. Raymond est bon, dévoué, comme d'habitude; mais où le mènera cette réputation? Voilà ma pensée de toutes les nuits. Je suis heureuse de son succès, quoique je ne crusse pas posséder un enfant appelé à figurer dans le monde. Souvent, en rêve, je cherche qui a mis de pareilles choses dans la tète de Raymond. Il y a deux ans, rien n'indiquait en lui une de ces natures qui dominent les autres hommes. Son nom, à l'heure qu'il est, toutes les bouches le prononcent.
— Oui, dit M. Desinnocends, chacun parle de Raymond avec éloge.
— Comment, monsieur l'abbé, ces idées se sontelles produites tout à coup?
M. Desinnocends secoua la tète. Une semblable question l'embarrassait autant que s'il lui avait fallu expliquer les mystères. Pour lui, la poésie était une sorte de mystère.
— Vous comprenez, madame... dit-il.
L'abbé avança le bras pour donner une explication, cligna des yeux et balbutia quelques paroles en réponse à la troublante question. De ses paroles, il résultait qu'il avait répété sur différents tons un certain nombre de fois :
— La poésie !
— Croyez-vous, monsieur l'abbé, qu'en présence
des succès de Raymond je me sente prise parfois de senliments d'orgueil?
— Ils sont bien légitimes, madame.
— Etre la mère d'un enfant sur qui tout le monde a les yeux! Avant-hier, dans la soirée, j'ai éprouvé une sensation singulière... Mes tempes battaient, le sang se portait à la tète... C'était une jouissance inexprimable et violente... Cet état ne dura que quelques
secondes... Je me serais évanouie de bonheur V
cette heure-là, monsieur l'abbé, Raymond était salué par les applaudissements de toute une salle... N'est-ce pas un phénomène qu'à la même minute, ignorant que mon fils fût au théâtre, je ressentais les sensations par lesquelles lui-même m'a dit avoir passé, car je n'ai pas voulu me coucher sans le voir! Pourquoi me doutais-je que l'émotion que j'avais ressentie dépendait d'un événement qui l'atteignait directement?
L'abbé Desinnocends écoutait, attentif.
Ce qu'il entendait là était nouveau pour lui, absolument nouveau.
— Vous êtes une sainte, madame, dit-il en la reconduisant. Les saintes ont de ces privilèges.