XXX V
— 11 faut que Raymond prenne courage, avait dit l'abbé Desinnocends à la veuve.
— Mon fils, prends courage ! s'écria madame Falconnet alors que mille illusions s'ébattaient dans le cœur de l'amoureux.
— Paule ! s'écria Raymond. Il s'agit de Paule! La veuve ne répondait pas.
— Parle, ma mère, je t'en prie.
La veuve prit les mains de son fils.
— Bien des fois, dit elle, j'ai songé aux dangers de P amitié que tu portais à mademoiselle Paule... Un pressentiment m'avertissait que tu te préparais des traverses... Les jeunes gens ne raisonnent pas; ils jurent fidélité pour toujours... Ah! mon enfant, engager sa vie, jeune, tu ne sais pas ce que c'est... J'aurais voulu l'épargner des désillusions...
— Je ne te comprends pas, ma mère.
— M. Negogousse est peut-être à la veille d'être ruiné.
— Tant mieux ! s'écria Raymond.
— Je lis dans ton cœur, mon pauvre enfant... Sans dot, mademoiselle Paule devient ton égale...
— Oui, faisait Raymond plein de joie.
— Mais un négociant qui a joui d'une grande fortune ne consent pas facilement à avouer sa misère en public... Si, par un arrangement, M. Negogousse essayait de rétablir ses affaires, te jetterais-tu à la traverse?
La veuve s'arrêta. Raymond ne la pressait plus de continuer.
— Celui qui a possédé longtemps un riche hôtel n'habite pas sans chagrins une petite maison semblable à la nôtre. Paule a été élevée dans le luxe; son père ne lui refuse rien... Pour rétablir cette fortune chancelante, il se présente quelqu'un qui demande mademoiselle Paule en mariage.
— Elle a refusé?
— Non, dit madame Falconnet.
— Ah ! s'écria Raymond d'une voix altérée, je ne l'aurais pas cru !
En face de ces confidences accablantes, Ravmund ne demanda pas d'autres détails. Il avait foi en sa mère.
Massabrac tomba moins facilement dans le piège, et sans s'inquiéter de la présence de l'abbé Supplici, se laissa aller à un chapelet de jurons qui se termina par un hippobosco plein de rage.
Lui, le roi des félibres, était pris pour un dindon-
Ictto; il ne parlait de rien moins que d'escrabouchinar Negogousse. Et serrant le bras de M. Supplici, il lui donnait un modèle de sa force escrabouchinante.
C'étaient des imprécations en langue félibrige qui s'échappaient de sa bouche avec une profusion méridionale.
— Lou sang de moun cadabre boni etréboui clins moun cor, s'écria le Provençal en regardant le prêtre d'un air terrible.
L'abbé Supplici essaya de démontrer à Massabrac que le sang de son cadavre pouvait bouillir et rebouillir dans son cœur pour une cause plus digne d'un troubadour; mais on n'apaise pas facilement la tempête de langage d'un Avignonnais.
V iro bouroulant si tripo (la colère bouleversant ses tripes), suivant ses propres termes, Massabrac enveloppait Negogousse et le prêtre dans une même colère; il ne parlait rien moins que de brandir l'épée.
— Massabrac Vespasso brandasso ! s'écriait-il. Les duels félibrants sont peu dangereux. On se jette
habituellement à la tète une injure de galoupin, à quoi l'adversaire riposte par coucaro (va-nu-pieds). Le duel est terminé ; cinq minutes après, les adversaires les plus enragés ne s'en souviennent plus.
L'abbé Supplici était résigné à subir toutes les épithètes du dictionnaire provençal populaire avant d'exposer son plan.
— Un Massabrac a raison de brandir son épée, ditil, mais l'épée poétique, la véritable arme qui convienne au roi des félibres... Que vous ai-je dit, cher monsieur, en vous invitant à venir à Toulouse? Qu'un
fauteuil était vacant à l'Académie des Jeux-Floraux, et que j'userais de toute mon influence pour le faire obtenir à celui qui déblaye le sentier où marchaient nos anciens troubadours.
— Nostro-Damo ! vous parlez d'or, monsieur l'abbé.
— Eh bien, continua M. Supplici, le fauteuil qui est du au restaurateur de la langue félibrige sera occupé par celui qui obtiendra la main de la belle Paule, comprenez-vous?
— Cataclan ! s'écria Massabrac, que dites-vous là?
— M.Negogousse était disposé à accepter vos conditions, vous le savez. Au moment de conclure, vous avez souhaité la main de mademoiselle Paule, ce à quoi je n'ai pu répondre de mon propre chef. Or il est arrivé que deux demandes avaient déjà été adressées à M. Negogousse par trois poètes.
— Des francihot sans doute, dit Massabrac, parlant des gens du centre de la France avec le même ton que s'il les avait traités de giaour.
— Oui, des poètes français, dit M. Supplici... Embarrassé de ces demandes et ne pouvant les écarter sur l'heure, M. Negogousse a décidé qu'il accorderait sa fille à celui des concurrents qui obtiendrait un fauteuil au Capitole...
— Doov rire lou ventre me petto, s'écria Massabrac. A moi le fauteuil ! Qui oserait se mesurer avec Massabrac, que YArmana prouvençau appelait dernièrement encore le triounfle d'Avignon ! Tous ces misérables franchimans n'ont pas le sang patriote, et leurs rimes manquent de l'orthographe félibrenco! Massabrac au Capitole! Quel admirable espétacle!
Uenfantounetto est à moi, je vous le garantis. Je te m'en vas l'écrire à l'ami Monlagnagout...
— Montagnagout ? dit le piètre.
— Vous ne connaissez pas Mont >ut, monsieur le curé?
— C'est la première fuis que j'entends son nom.
— Qu'est-ce que vous faites donc au Ca pi tôle? 11 temps que je m'assiste dans le fauteuil... Ah ! vous ne connaissez pas Montagnagout? Et Diouloufet, avezvous entendu parler de Diouloufet ?
— Les devoirs de mon ministère m'empêchent de me rendre un compte exact de ce qui se passe chez nos voisins les Provençaux.
— Ne pas connaître Montagnagout ni Diouloufet me ferait hésiter à entrer dans votre Académie, m Venfa tounetto Paule n'était là pour assurer ma récompens Enfin vos académiciens ne sont pas de première force, puisqu'ils n'ont pas même entendu la renommée proclamer les noms de Montagnagoul et de Diouloufet.. Vous avez certainement eu vent de Reymon<
L'abbé Supplici cherchait un moyen pour échapper à ce déluge de noms.
— Vous ne connaissez pas Pieymoneneq? Lou h
de Dion te cure .' C'est impossible qu'on ignore l'existence de Reymonencq. Un ignorant peut ne jamais avoir mis le nez dans les œuvres de Montagnagout et de Diouloufet: mais Pieymoneneq. après M peut se présenter hardiment.
— Je sui> heureux, dit l'abbé, que vous me révéliez l'existence de Pieymoneneq. J'en ferai mon profit, mais...
— Au moins, s'écria Massabrac, vous connaissez Pompée Ladurance ?.•,
— Attendez que je me recueille, dit l'abbé feignant de se souvenir de Pompée Ladurance.
— Il faudrait être apouthicare pour ne pas connaître Pompée Ladurance...
— Maintenant, en effet, je crois me rappeler M. Pompée Ladurance, dit l'abbé.
— Rappelez-vous sérieusement, monsieur le curé, car mon entrée au Capitule sera suivie de celle de Montagnagout, le berger félibre qui a chanté le rachat odorant.
— Le cachât ! s'écria M. Supplici.
— Froumage si vous aimez mieux, l'odorant froumage. Tout le monde a été d'accord que ce morceau poétique embaumait YÀrmana prouvençau pour lou bel an de Dieu 1853.
— Parfaitement/ dit l'abbé pressé de quitter Massabrac,
— Yn instant, monsieur le curé. Vous me promettez qu'aussitôt que je serai assis dans le fauteuil, après la mort d'un de vos avoucats\ car je me suis laissé dire qu'il y avait trop d'avoucats dans votre Capitule, vous m'aiderez à faire arriver Diouloufet le'pmdarique, l'intrépide Ueymonencq, le facétieux Pompée Ladurance et le sublime auteur du cachât odorant.
— C'est convenu, dit l'abbé.
— Cliquo-claquo ! s'écria \Massabrac, vous aurez là une rude bande de félibres ..
— Oui, dit l'abbé en faisant quelques pas.
— Maledicieure ! Nous riverons les clous de ces
franchimans qui osent cracher dans l'aïoli de la poésie.
— C'est entendu, dit M. Supplici... J'en parlerai à mes collègues.
Massabrac frappa un violent coup de sa large main sur l'épaule de l'abbé.
— Noum de sort ! Il ne s'agit pas de parler. Il faut dire : C'est fait.
— Nous sommes d'accord, dit M. Supplici craignant que la terrible main ne s'abattit de nouveau sur lui.
Il alla vers la porte. Massabrac le tira rudement par le bras.
— Dites-moi voir un peu les noms des félibres.
— Quels noms?
— Sarnipabié! Les noms de tout à l'heure.
— Oui, dit le prêtre se mordant les lèvres, j'entends bien : les noms de l'auteur de l'odorant fromage.
— Cachât si vous voulez... Vous dites froamage ; à Avignon nous disons cachât!... Je vois bien que vous ne vous rappelez plus les noms de notre pléiade ; mais, comme vous avez bonne volonté, je vous laisse aller pour aujourd'hui.
Ayant introduit avec précaution le bout des doigts dans l'étau de la main de Massabrac, M. Supplici descendit l'escalier. Il était à peine à la troisième marche, qu'il entendit la voix du félibre lui crier :
— Souvenez-vous de Montagnagout.
— Oui, dit le prêtre.
— N'oubliez pas Diouloufet.
— C'est convenu, dit M. Supplici hâtant le pas
— Que sans cesse retentisse à vos oreilles le nom de l'intrépide Reymonencq.
— Au diable ! se serait écrié volontiers le prêtre.
Il était descendu lorsque la cage de l'escalier fut remplie du nom de Pompée Ladurance que hurlait Massabrac.
Dans le corridor, M. Supplici se secoua comme un barbet qui sort de l'eau. Il était plus meurtri encore de la façon de discuter du félibre que de ses poignes brutales. Avec sa parole bruyante, Massabrac eût rendu sourds ceux des mainteneurs qui ne l'étaient pas ; avec de telles secousses, le Provençal eût abrégé les jours d'au moins vingt Illustres sur quarante.
On comptait clans l'Académie divers vieux singes, quelques-uns particulièrement remarquables par des poitrines bizarres et des épaules déjetées ; mais ces singes faisaient oublier leur triste mine par un langage choisi. Un homme qui parlait cVescrabouchinar ses rivaux ne pouvait siéger au Capitole.
L'abbé Supplici sourit intérieurement. Le félibre était impossible. Il suffisait de le lâcher sur quelques singes illustres pour le perdre à jamais.
Saturnin regagnait du terrain. Une entrevue avec madame de Parrequeminières devait décider du sort du protégé de M. Supplici.
En entrant dans le salon de la marquise, le prêtre prit un autre ton.
— J'ai rendu visite, madame, selon vos instructions, à Negogousse...
— Ah! s'écria madame de Parrequeminières... Mon neveu peut-il se présenter?
— Certainement, madame la marquise; M. Nego-
gousse s'est montré on ne peut plus flatté de ce projet d'alliance...
— Vous êtes un ange, monsieur l'abbé !
— C'est à vous, madame la marquise, qu'est du le compliment... S'occuper avec tant de zèle d'un jeune* parent, tenter par une alliance de l'enlever aux séductions mondaines, avoir découvert une jeune fille riche, belle et modeste, sont de ces faveurs que la Providence accorde seulement aux êtres qui en sont dignes...
— Avouez, monsieur l'abbé, que dans cette mission dont je vous sais le plus grand gré. vous avez donné la main à la Providence pour la guider?
— Madame la marquise, la Providence a des vues impénétrables que nul humain ne peut se flatter de sonder... Quelquefois elle semble prendre le chrétien sous sa protection et le mène par une route bordée de fleurs, au bout de laquelle se trouve un chemin inextricable plein de dangers.
— >"ous n'en sommes pas là heureusement, s'écria madame de Parrequeminières.
— Non, mais. ..
— Parlez, l'abbé: vous me faites trembler... Y a-t-il quelque obstacle qui empêche René de se présenter?
— Quant à ce qui touche M. d'Espipat personnellement, non... Il jouit des mêmes droits que ses concurrents...
— Ses concurrents! s'écria la marquise. Il y a donc des concurrents... René ne les craint pas... Connaissez-vous dans Toulouse un plus aimable cavalier?
— M.Negogousse, dit le prêtre, me parait tenir plus
aux qualités intellectuelles qu'auxavantages physiques.
— René ne vous semble-t-il pas, monsieur l'abbé, joindre l'esprit aux séductions extérieures?...
— En effet, madame la marquise, M. d'Espipat a beaucoup d'esprit ; vous ne sauriez trop appuyer sur cette corde... J'ai lu et relu son charmant volume de poésies... Le badinage qui convient à la jeunesse s'y mêle à des accents qui montrent ce qu'un jour le public est en droit d'attendre d'une maturité due à la connaissance de la vie ; mais. . .
— Tous êtes terrible avec vos mais, monsieur l'abbé... Savez-vous que ce que vous me dites là est tout à fait bizarre ! Un Xegogousse, un marchand d'huiles, un pitcharrou qui exige d'un gendre noble et titré des facultés intellectuelles, cela renverse toutes mes idées...
— Madame la marquise, accusez-en l'Académie des Jeux-Eloraux qui, jusque dans la bourgeoisie, a semé des graines poétiques...
Alors le prêtre développa le prétendu plan deXegogousse, d'accorder la main de sa fille à celui qui obtien irait le siège vacant au Capitole.
— C'est charmant, s'écria la marquise... René sera nommé... Son élection ne fait pas un pli.
— M. d'Espipat, en effet, a de nombreuses chances.
— Il les a toutes... Vous nous aiderez, monsieur l'abbé...
— Même contre ce candidat distingué que, madame, vous vouliez bien appeler le jeune barde.
— M. de Poucharramet ne saurait tenir contre un d'Espipat...
— C'est mon avis, madame; avec ménagement je l'ai fait entendre à ce jeune homme que jusqu'ici je protégeais...
— On lui réservera le prochain fauteuil. Dites-le lui de ma part... Je suis toute dévouée à railleur des Stances du Prêtre mourant: mais mon René passe avant tout.
— Alors, madame la marquise, nous écartonsM. Laffitte-Yigordanne. qui avait promesse absolue du premier fauteuil.
— Il est si facile de promettre, dit madame de Parrequeminières. Une élection dépend absolument des événements... Un protestant, par exemple, qui défendrait le pouvoir temporel du Pape, remporterait naturellement sur tous les candidats... Au moment où il se présentait, M. LaKite-Yigordanne était possible. La candidature de René, que vous-même m'engagez à porter, fera que ce fauteuil qui recule pour M. Laffite-Yigordanne lui semblera plus rayonnant encore... D'ailleurs, M. Laffite-Vigordanne n'aspire point à la main de Paule.
— Qui sait ! Il est célibataire.
7— Monsieur l'abbé, il faut parler franchement. Mon
gentil René n'a pas le sou.
— Ah! dit M. Supplici.
— Ne le saviez-vouspas?
— J'ai tant à faire dans la vie, que je m'occupe rarement des affaires d'autrui.
— Paule se donne le luxe d'un marquis. René s'installe à Toulouse. Il rend aux d'Espipat Péclat que leur avait enlevé la gène. C'a élé Tunique préoccupation de
toute ma vie de trouver une riche héritière pour mon neveu. Nous avons la riche héritière.
Le prêtre secoua la tète et prononça une interjection qui arrêta court la marquise.
— Dans le commerce, dit M. Supplici, il y a des surfaces brillantes sous lesquelles se cachent des gouffres.
— Que me dites-vous là ?
Alors le prêtre conla à la marquise le procès Massabracdans tous ses détails. Il n'épargna à madame de Parrequeminières aucun détail de chicane, choisissant des mots juridiques aussi terribles que ceux d'une maladie nouvelle.
L'abbé ne cacha pas son rôle de médiateur dans cette affaire, laissant croire, toutefois, que Massabrac avait de grandes chances pour arriver aux Jeux-Floraux ; bref, il fit un tableau si sombre de la situation de Ncgogousse, que la marquise répondit:
— Cela ne fait plus notre affaire.
Un éclair de joie traversa le cœur du prêtre ; mais il jugea prudent de ne pas laisser madame de Parrequeminières sous le coup de cet abattement.
— Monsieur d'Espipat n'est-il pas reçu avocat? demanda-t-il.
— Je crois que oui. Ce n'est pas là ce qui enrichira mon gentil neveu. Que peut avoir de commun un d'Espipat avec les tribunaux?
— Peut-être M. le marquis, en vue d'obtenir la main de mademoiselle Paule, consentirait-il à sonder les obscurités de l'affaire pendante entre Negogousse et Massabrac.
— Je garantis que René n'aura pas le courage de lire une feuille de papier timbre.
— Il v en a plus de deux cents, dit froidement
l'abbé.
— René a été élevé pour la vie active... S'il était permis aujourd'hui d'acheter un régiment comme aux glorieuses époques de notre histoire, mon neveu eut été un parfait colonel. Mais songer à faire asseoir René devant un bureau au milieu d'affreux dossiers, il me répondrait avec raison que c'est le lot des hommes d'affaires ou des intendants... D'après ce que vous me dites, je regrette médiocrement cette petite Paule... Sans dot elle redevient une bourgeoise qui a grand besoin d'être déniaisée.
René entra sur la fin de l'entretien. Le prêtre reprit :
— Je suis un peu de votre avis, madame la marquise... A part moi, je pensais que vous marquiez un enthousiasme peut-être excessif pour la tille de Nés gousse, si renthousiasme n'était pas le signe des nobles cœurs...
— Une beauté du diable, dit la marquise,
— Yne ligure ingénue...
— Manque de grand air... Elle n'a pas les signes qui appartiennent seuls à l'aristocratie.
— Éducation bourgeoise, reprit M. Supplici...
— Xous aurions bien du mal à la dresser, continua la marquise.
— .Sans doute; elle a atteint une partie de son développement.
— Souvent je me demandais ce qu'après le mariage on ferait du p< re.
— Là était la difficulté. On ne renie pas irh père.
— Ce Négogousse pue l'huile.
— Nécessairement.
— A un moment, cette petite Paule nous eùtfroispar ses sentiments de fille de marchand.
— De profundis ! s'écria René en embrassant madame de Parrequeminières.
— Tu nous écoutais, mauvais suj^t...
— Chère tante, j'avais entendu dernièrement vos litanies eu l'honneur de mademoiselle Paule; aujourd'hui vous me faites assister à l'enterrement de ses brillantes qualités... Le feu d'artifice est tiré.
— Monsieur l'abbé, dit madame de la Parrequeminières, je me recommande à vous si vous aviez connaissance de quelque riche héritière qui comprenne ce brave cœur.
— Monsieur, ajouta René, prenez votre temps... Je ne suis pas pressé.
Le bruit des conditions apportées à la conquête de Paule se répandit dans la ville. Yn des premiers Raymond l'apprit par les clercs de l'étude, et son amour redoubla; mais quels nombreux soucis s'emparèrent de Raymond! On citait dans Toulouse divers aspirants, et son nom n'était pas même prononcé, lui qui avait clianté les charmes et la beauté de Paule ! C'étaient j âges perdues que ce volume de poésies sur lequel il avait tant fait t'omis.
Un si vif enthousiasme avait été dépensé eu faveui de Raymond qu'il ne rotait plus maintenant de i de protestation à l'opinion publique. Pour ne pas avoir deviné qu'il s'agissait de Paule, les amis eux-mêmes do Raymond étaient à cette heure accusés par l'amoureux de ne pas comprendre son œuvre.
Raymond eut pu nommer Paule, dire en public :
— C'est elle qui m'a inspin
Il avait la pudeur de l'honnête homme, ne voulant livrer ni son secret ni le catalogue des beautés de celle qu'il aimait. Il lui répugnait de mettre le public dans la confidence de la couleur de ses cheveux, de ses yeux.
Peu importait à Raymond que le lecteur comprit qu'il aimait une femme; il eût été blessé que ses poésies désignassent telle femme. Ces délicatesses, comprises par si peu d'artistes, résultaient du sentiment qu'avait Raymond de ne pas profaner une femme en la désignant aux regards de tous.
En apprenant la nouvelle de ce singulier concours, Ravmond fut tenté de briser son amour. Raymond
était surtout profondément ulcéré de trouver un rival dans un ami. La pointe de l'épée de René, lorsqu'elle perça sa poitrine, le fit moins souffrir que ce qu'il regardait comme une traîtrise.
La rivalité d'un ami çst cruelle! Dépose-t-on des trésors d'affection dans le cœur d'un homme pour les reprendre comme des titres à la Banque? H y a dans les attaches de deux cœurs d'homme quelque chose de profondément scellé qui résiste malgré les tiraillements. Cela ne casse pas du premier coup; même quand toute amitié est brisée, il revient des bouffées de souvenirs d'autant plus amers qu'ils étaient plus tendres jadis.
Raymond se jura de ne plus revoir Paule. Il voulut condamner sa fenêtre, tendre de sombres rideaux les vitres au travers desquelles lui était apparue l'image de la jeune fille. Rancunes d'amoureux qui ne tiennent pas! L'homme n'en était pas moins désespéré.
La politique de l'abbé Supplici l'avait conduit à répandre dans Toulouse la nouvelle du concours au fauteuil des Jeux-Floraux que couronnerait la main de Paule. Cette union présentée sous le couvert poétique devenait une de ces légendes chères aux Méridionaux. Battu dans ses plans primitifs, le prêtre compliquait la situation des deux concurrents, Laffite-Yigordane et Escanecrabe, de telle sorte que les quatre prétendants représentaient pour le populaire un appel à tous les poëtes de France.
Quoique jouant cartes sur table, M. Supplici cherchait à lire dans le jeu de ses adversaires, Une nouvelle lecture des poésies de Raymond lui prouva que sous chaque vers se cachait un fait réel, non une idéalisation.
Le voisinage des deux amonts, les fenêtres qui faisaient face, diverses pièces intitulées Contemplations à un balcon, firent qu'il engagea Negogousse à changer sa fille d'appartement, le prêtre étant certain que du boudoir s'échappaient les dangereux regards qui avaient troublé le cœur de Raymond.
Negogousse hésita d'abord à éloigner Paule de la chambrette qu'il avait fait décorer à son intention. Ce séjour était si agréable à sa fille! Mais M. Supplici ayant montré au marchand M. Desinnoeends qui se rendait un soir chez la mère de Raymond, c'en fut assez pour ranimer l'irritation de Negogousse, qui voyait un complot tramé dans la maison de la veuve. Aussi bien M. Supplici tourna la difficulté en proposant devant Paule de déposer dans sa chambre les dossiers de l'affaire Massabrac, afin que Saturnin put les consul-
ter à son aiso sans déranger les habitants de la Maison de pierre.
Paule n'osa refuser, croyant à la parole de l'abbé Supplici, qui priait la jeune fille de permettre qu'on disposât de sa chambre pendant quelques jours seulement; mais Negogousse et le prêtre échangèrent un regard de satisfaction d'avoir élevé une barrière entre les deux amants, sans que Paule pût en être alarmée.
Ainsi fut établie autour de la Maison de pierre une sorte de barricade, qui empêchait toute communication du dehors.
A cette heure le nom de Paule emplissait la ville. Chacun discutait sur l'heureux candidat qui devait obtenir la main de la jeune fille.
La Restauration, qui a déjà rendu compte à l'art du singulier courant d'idées d'où est né le troubadourisme, a laissé son empreinte de Lindor sur la plupart des créations littéraires et artistiques de l'époque.
A la suite de la rénovation grecque que David affirme nettement sous la République, ce courant est tout à coup arrêté par un retour aux panaches blancs de Henri IV, mélangés de bottes à créneaux, de néfastes tuniques abricots, de collants désastreux.
Le grand poëte s'appelle M. de Marchangy, le peintre, Fragonard ; jamais les siècles futurs n'auront assez de railleries pour un tel accouplement artistique : la réaction contre Marie-Joseph Chénier, Méhul et David a produit une école qui entrevoit le moyen âge monarchique sous la forme d'un cas tel.
Le bruit qui se faisait dans la ville à propos du futur concours aux Jeux-Moraux donna naissance à une
romance que quelques Toulousains d'aujourd'hui se rappelleront peut-être avoir entendu accompagner sur la guitare par leurs mères.
Il existait une légende de la belle Paule au seizième siècle. On doit à un galant mainteneur des Jeux-Floraux le pendant composé en 1854, sous l'influence de la poétique de la Restauration :
A Toulouse était une belle, La Belle Paule était son nom.
A l'huis de son charmant giron Cupido faisait sentinelle.
Mais au petit Gascon,
La dame disait : — Non, Non, non!
Qu'il était coupable, l'abbé Supplici, par ses intrigues académiques, d'avoir agité tellement l'opinion qu'un barde du pays put composer ce morceau où, indépendamment de Cupido, de Y huis ^ de l'Amour, surnommé le petit Gascon, il était question de marcband à la riche escarcelle, de pimpants muguets nécessairement aux aguets, soufflant aux oreilles de la jeune fille mignonnes paroles.
L'air cadrait avec la poésie, et la mélodie eût été merveilleusement appropriée à une tabatière à musique. La romance trouva des fanatiques dans une contrée où peuvent se promener en sûreté des gens qui se couvrent de la rime comme d'un bouclier pour appeler une jeune fille une pastouroulette.
Paule s'était emparée de l'imagination toulousaine. Paule renouvelait la légende ; elle était soumise aux commérages des portiers poétiques de son temps.
Seule, isolée clans la Maison de pierre, Paule eut entendu cette romance chantée par les pécheurs de l'île de Tounis, qu'elle n'eût pas compris que sa personne occupât à tel point l'opinion publique.
Raymond s'en montra plus préoccupé. La romance était devenue populaire; les clercs la fredonnaient à l'étude de Mc Trebons. Un succès poétique si considérable lit douter l'amoureux de la valeur de ses poésies. Car les esprits inquiets, à qui manque l'envergure du génie, souffrent vivement du succès des œuvres sans accent, se demandant en vertu de quel principe ils peuvent affirmer qu'eux-mêmes ne sont pas des êtres médiocres.
Si une œuvre vraiment forte réchauffe le cœur, l'anime et sert d'excitant dans les époques de pénurie poétique aux natures qui manquent de ressorts, le déluge de méchantes rimes, l'entassement d'inventions sans art ni conscience, les encouragements accordés à des productions misérables, peuvent accabler les hommes doués de belles facultés qui ne sont pas doublés par la volonté de triompher de pareilles misères.
Raymond se demandait avec amertume : Le public qui répète de tels couplets peut-il être le même que celui qui a souscrit à mes poésies?
Un regard de Paule eut dissipé ces mélancolies.
Paule n'apparaissait plus à la fenêtre.
Et un jour Raymond avait surpris devant une table Saturnin semblant avoir pris possession de la petite chambre, jadis si rayonnante!
A quelque temps de là René rencontra Raymond, se dirigeant du côlé de l'étude. Raymond près pas et baissa la tête pour ne pas apercevoir son rival. Ce manège était si significatif qu'il ne put échapper à René. 11 courut après Raymond, lui prit les mains a\ affection, manifestant son étonnement de cette singulière froideur. Raymond l'assura qu'il n'en était rien, répondit évasivement et prétexta des travaux pi pour prendre congé.
René, avant lait part à Loubens de cette rencontre, remarqua également une certaine réserve sur les traits du journaliste.
— Raymond, dit Loubens, peut-il sauter au cou d'un rival que personne ne s'attendait à voir sui subitement ?
— Un rival ! Explique-toi, dit René qui ne soupçonnait pas l'amour de Raymond pour Paule.
M. Supplici, jugeant Raymond dangereux, l'avait
raye de la liste des concurrents. Chez madame de Parrequeminières on ne regardait comme, aspirants à la main de Paule que Saturnin, Massabrac, Laffitte-Yigordanne et Escanecrabe.
Alors le journaliste apprit à René ce que les amis de Raymond pressentaient seulement à cette heure : que lea tes du clerc s'adressaient à Paule. Ne de-
vait-il pas renier l'ami qui entrait en lutte contre lui?
— Quelle complication est-ce là? s'écria René se demandant dans quel but M. Supplici avait caché les prétentions de Raymond, celui de tous qui, par son amour, avait le plus de droits à la main de Paule.
Ceci ne semblait pas clair au jeune homme, qui marchait droit dans la vie. Pour la première fois il réfléchit, s'entretint longuement de ce sujet avec Loubens et se fit donner, sur le compte des divers concurrents, les quelques détails que le journaliste connaissait.
René se perdait à chercher l'enchaînement de cette intrigue dont il saisissait cà peinequelques fils. Le docteur Gardouch, qu'il consulta à ce propos, s'emporta comme d'habitude contre l'Académie, mais ne put donner de renseignements particuliers sur le prêtre qui mettait enjeu tant d'aspirants à la main de Paule.
— Il faut nous tenir sur nos gardes, dit Gardouch.
— Je vais prévenir Raymond, reprit René.
— Gardez-vous-en, mon cher d'Espipat... Continuez à jouer votre rôle devant l'opinion publique. II est utile que chacun croie que vous aspirez à devenir
l'époux de la fille de Negôgousse... Par là, vous aur un pied dans la maison et connaîtrez le fond de la pende nos adversaires... S'il est possible de sauver Raymond, nous le sauverons; mais épargnez-lui la* connaissance de ces intrigues.
A cette heure, les fils tenus par M. Supplici étaient renoues, offrant une trame régulière. Grâce à d'activés démarches, le prêtre était certain de l'élection de Saturnin.
Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe n'apparaissaient qu'à l'état d'utilité dans cette comédie.
Massai irac s'était désisté de son procès. Sans armes contre Negogousse, il semblait douteux que le représentant delà langue félibrige lit son entrée triomphale au Capitole.
Dn mur séparait Raymond de celle qu'il aimait ; ce mur, il lui était interdit de le franchir.
Chaque nuit, l'amoureux la passait à sa fenêtre, les paupières non pas baignées de larme-, car les douleurs ne sont rien qui coulent avec les pleurs : c'était une mélancolie poignante et sourde. Raymond mplaignait pas. A qui se plaindre? A sa mère? Madan
onnet semblait éloigner un cruel entretien. Un jour elle avait dit à son fils : Pauvre enfant ! d'une voix qui accusait de tels déchirements, que Ra\ ! crai-
it qu'une confidence ne Ht jaillir de- sanglots comprimés.
Il préférai! la résignation muette de sa mère, qui, maintenant, tantôt courbait la tête sur son ouvragi tantôt allait ut venait, pour éviter par cette apparente activité de revenir sur un | sujet.
Et cependant madame Falconnet jetait des regards soucieux sur son fils, inquiète d'un chagrin qui n'avait ni relâche ni détente. Elle craignait que dans ce cœur plein d'amertume une nouvelle goutte ne s'ajoutât; elle craignait une de ces maladies morales qui mettent la raison en danger.
La mère avait senti en elle ces symptômes quand, après le duel, Raymond fut ramené dans un état désespéré. La pauvre femme constata en elle des faiblesses cérébrales dont son fils, qui était sa vivante image, pouvait ressentir les atteintes. Un jour, un trouble particulier s'était emparé de la veuve qui, effrayée, eut assez d'empire sur elle-même pour éviter les rires qui tentaient de se greffer sur sa douleur.
Rire et souffrir ! Posséder une moitié de cerveau
sez saine pour constater que l'autre échappe à la volonté, ce sont d'affreuses tortures pour les natures délicat
Madame Falconnet avait vu de près la folie avec son troublant cortège. Elle craignait que Raymond ne fût visité par la même hideuse hôtesse. C'est pourquoi elle interrogeait les yeux secs de son fils, son visage pâle, son air sombre, cherchant quelle diversion elle pourrait jeter à travers ce profond chagrin.
Si une lueur d'espoir d'obtenir la main de Paule i ut été permise, la mère de Raymond se fût jetée aûî pieds de Negogousse ; elle eût versé des torrents de larmes pour l'attendrir; elle n'eût pas quitte la place sans le consentement du marchand au bonheur <]es deux enfants.
11 ne fallait plus songer à cette union !
M. Desinnocends avait montré l'impossibilité de rêve. Confident naïf de l'abbé Supplici, M. Desinnocends croyait à la ruine de Negogoussc, au mariage de Massabrac et de Paule.
Toute espérance devait donc être bannie, suivant le prêtre, qui, toutefois, recommandait à madame Falconnet de lui amener Raymond. M. Desinnocends, quoiqu'il fût ignorant des remèdes pour guérir un amour traversé, comptait sur son trésor de consolations. De nombreuses douleurs lui avaient été confiées qu'il assoupissait, s'il ne les guérissait pas. Misères, ruines, chagrins domestiques, maladies, mort trouvaient dans le cœur de M. Desinnocends des onguents doux et onclueux dont la vertu étonnait le bon prêtre lui-même.
La charité, cette plante qui pousse si rarement dans le cœur des hommes, donnait des fleurs sans c<^ épanouies d'où M. Desinnocends tirait ces onguents.
Et pourtant Raymond, quoique pressé par sa mère, n'allait pas chercher de consolation auprès du curé de la Dalbade ! Grave sujet d'inquiétude pour madame Falconnet que Raymond aurait pu surprendre la nuit, collée au seuil de sa porte, écoutant les plaintes s'échapper de la poitrine de son fils.
Elles sont immenses les tendresses que déploient les mères pour les nouveau-nés. Le moindre cri les trouve debout. Plus de sommeil pour ces êtres si faibles ! On ne sait dans quelarsenal les femmes puisent ces for< Madame Falconnet était en éveil pour Raymond amoureux comme pour Raymond enfant. Les perceptions de la mère étaient revenues aussi exquises qu'à l'époque
où elle nourrissait celui qui lui faisait oublier le mari qu'elle avait perdu.
Raymond sortait.
Sans savoir où il dirigeait ses pas, la mère suivait d'un regard intérieur son fils par les rues. Elle l'eût vu à deux lieues de là. Raymond n'avait pas besoin de se confier à sa mère; elle entrait en lui, constatait ses brillants chagrins. Il lui suffisait de mettre la main sur ses yeux. Pas un souci de Raymond qui lui échappât. Ses pensées, elle les pensait à la même heure.
— J'ai peur! dit-elle à M. Desinnocends, qui, la ligure soucieuse, songeait à ces durs et admirables privilèges que communique une vie chaste à la maternité.
Mamette allait et venait dans la maison, lorsqu'elle entendit Paule qui chantait : Vole, mou cœur, vole ! mais d'un singulier accent. Ce n'était plus la voix de cristal de la jeune fille ; l'air de la chanson semblait revêtu d'un crêpe. Ceci étonna la vieille servante, qui ouvrit la porte.
Paule était assise devant la fenêtre, les yeux baignés de larmes.
Pour la première fois, Mamette essuya un mouvement de dépit de Paule, qui, voulant rester seule, se gendarmait contre la vieille servante.
— Une autre fois, mademoiselle, je frapperai, dit Mamette confuse... Mais vous chantiez si tristement, que j'ai voulu m'assurer qu'il ne vous était rien arrivé.
— Celle qui chante n'est pas triste, dit Paule. Mamette secoua la tète*
— J'en ai connu plus d'une, dit-elle, qui cherchait à s'étourdir... Et moi-même...
— Toi ! s'écria Paule qui ne pouvait songer qu'une jeune fille avait existé sous les rides de la vieille.
Un instant son chagrin se dissipa, et elle déploya tant de gentillesses que Mamette, heureuse de trouver une confidente, conta comment son cœur avait été brisé lors des guerres de l'empire, par la séparation avec son fiancé, à la suite de la retraite de Russie. Elle aussi longtemps avait chanté : Vole, mon cœur, vole ! Et si elle apprit cette chanson à Paule, c'est que chaque fois qu'elle entendait sa maîtresse redire Pair, elle pensait au pauvre conscrit qui jamais n'avait donné de ses nouvelles.
— C'est comme un appel, dit Mamette, je me figure qu'il m'entend... Mais il faut chanter plus gaiement, mademoiselle.
— Tu as raison, Mamette, en chantant clair on se fait entendre des absents.
La tristesse s'était emparée de nouveau de Paule.
— Vous avez un chagrin, mademoiselle, dit Mamette.
Silencieusement des larmes coulaient des yeux de Paule. Elle aimait et ne craignait plus celle qui avait aimé.
— Un gros chagrin ! reprit Mamette.
Elle s'approcha de sa maîtresse.
— Confiez-moi votre chagrin, mademoiselle, ditelle. C'est comme un fardeau. A deux il est plus commode à porter.
Paule hésita d'abord ; mais les yeux de la vieille
servante étaient si tristes et si suppliants qu'elle s'écria :
— J'ai donné ma foi.
— A un jeune homme? dit Mamette.
— Oui, dit Paule.
— Il doit être beau et bien vous aimer.
— Plus qu'on ne saurait dire, reprit Paule.
Mamette resta un instant sans répondre, parcourant du regard la Maison de pierre sans trouver cet amoureux qu'elle n'avait pas soupçonné jusque-là.
— Et vous l'aimez, mademoiselle?
— Oui, dit Paule.
— Pourquoi vous désoler, mon enfant?
— Je ne le vois plus, reprit Paule.
— Ah ! fit Mamette.
Elle réfléchit :
— Votre père le sait-il ?
— Non, dit Paule.
Après un instant de silence :
— Je t'en ai trop dit pour ne pas t'en confier davantage, ajouta Paule.
Alors elle confia que Raymond était « son ami doux », comme dans les chansons que lui avait apprises Mamette, qu'elle lui avait juré fidélité un an auparavant, que les poésies répondirent aux fleurs jusqu'à ce que survint un échange de lettres, qu'un engagement sérieux existait de part et d'autre; mais à cette heure il se tramait quelque chose contre elle : Paule ne jouissait plus de sa petite chambre sur la rue; la porte en était fermée à double tour la nuit. Il lui était impossible de communiquer avec Raymond; elle en
souffrait tellement que Mamette s'en était aperçue et elle demandait le secret le plus absolu à sa gouvernante, quoi que celle-ci en pensât.
Ce que Mamette en pensait se lisait dans ses yeux ravivés par une dernière flamme. Les vieilles se plaisent à entendre conter des amours. C'est un allegro pour leur cœur. Elles se réchauffent à tisonner les amours des jeunes gens. Les aventures qu'elles entendent semblent leurs propres aventures ; elles se reconnaissent dans les jalousies, les brouilles, les traverses, et elles courraient de grands dangers pour faire triompher une véritable passion.
Paule s'attendait à de sévères conseils de Mamette.
— Que faut-il faire? dit la vieille.
— Trouver le moyen d'envoyer une lettre à Raymond sans que personne s'en doute.
Alors Paule donna des instructions à Mamette sur les heures auxquelles il était facile de rencontrer Raymond. Le soir, après dîner, il retournait à l'étude. Mamette l'attendrait sur le pas de la porte.
— Reste ici, dit Paule, pendant que j'écris ; ce soir même il faut que cette lettre parvienne. Il y a trop longtemps que j'attends.
Mamette était pleine d'émotions. Il est si doux, à la tombée de la nuit, de faire doucement pst ! de surprendre un amoureux et de lui glisser un billet dans la main. Cela rajeunit les vieilles femmes.
Le même soir, Mamette, sur le pas de la porte, chantonnait doucement ; Vole, mon cœur, vole, et remuait d'une main agitée la poche de son tablier, d'où tour à tour elle introduisait et sortait la lettre.
Tout à coup elle poussa un cri de surprise. Devant elle se trouvait l'abbé Supplîci froid, sévère, le regard
fixe, qui disait :
— M. Negogousse est-il à la maison?
La question était simple. Mamette balbutia.
La lettre qu'elle tenait tomba sur le pave, tant était grand son trouble.
Le prêtre ramassa le billet.
— Pour M. Raymond, dit-il.
!1 serra le bras de Mamette.
— Dites à mademoiselle Taule que sa lettre a été remise à qui de droit. Et si vous aviez l'indiscrétion de mêler mon nom à cette affaire, je vous fais chasser à l'instant par votre maître... Maintenant rentrez et faites votre confidence à mademoiselle Paule dans le salon, de façon à ce que je puisse vous voir.
Pendant la soirée, M. Supplici conta les aventures de la jolie marchande de gants de la place du Capitole, l'empressement qui rassemblai! les étudiants sous fenêtres et les tendres poésies que lui envoyait Raymond.
Paule écoutait !
Le bruit se répandit dans Toulouse que l'Académie des Jeux-Floraux devait couronner dans quelques joui s les lauréats ; la douleur de Raymond augmenta.
Loubens vint lui rendre visite; Raymond ne voulut pas le recevoir. Madame Falconnet se plaignit au journaliste des tourments que lui causait la profonde tristesse de son tils.
— Tout espoir n'est pas perdu, dit Loubens.
11 écrivit à Raymond, l'assurant que son triomphe était assuré s'il voulait concourir, que l'opinion publique lui était favorable et que vraisemblablement les Illustres reculeraient à l'idée de donner naissance à un scandale tel que celui du précédent concours.
La lettre était affectueuse et cordiale. Madame Falconnet, pleine d'espoir, la remit à son fils, qui, sans dire un mot, monta à sa chambre
Agenouillée devant la porte, la mère écoutait.
Une vive lueur glissa sous la fente de la porte, el la veuve entendit déchirer de nombreux papiers que Ravmond brûlait.
11 détruisait ses poésies, ne voulant pas concourir!
Brûler des poënies eût été, pour une âme vulgaire, un incident sans signification. Madame Falconnet sentit en elle les tourmentes violentes qui poussaient Raymond à un tel acte. La veuve comprenait maintenant que les mots imprimés dans le volume de son fils n'étaient pas des mots de convention. Ils avaient fait vibrer les cordes de son cœur, parce qu'ils étaient vibrants. La faible traduction que l'imprimerie peut donner de la passion était décalquée nettement dans ces petits poèmes. Pas de pièce qui ne contînt une espérance, un cri du cœur.
Depuis la publication du volume, madame Falconnet avait surpris Raymond composant de nouvelles pièces. Souvent il était sorti dans une excitation fiévreuse, brisé, ne tenant plus en piace, car donner le plus intime de soi-même abat les natures les plus robustes.
Pâle, défait, les yeux brillants d'une flamme maladive, Raymond, à l'issue de ces soirées de travail, avait dit à sa mère : — Je suis content !
Il était content d'avoir exprimé ses sensations les plus pures et il les détruisait tout à coup.
Dans le cœur de madame Falconnet retentit un son sourd et mélancolique. Raymond mettait à sac ses souvenirs !
Voulait-il oublier Paule, effacer le nom de sa mémoire? Ce fut la première pensée de la veuve.
Attentivement elle étudia l'attitude de son fils, qui paraissait plus concentré que d'habitude. Pourtant il se rendit à l'étude, faisant un vif effort sur lui-même pour maîtriser son chagrin ; mais un ruban de soucis violacés encadrait ses paupières.
In changement s'opéra tout à coup dans la physionomie de Raymond, qui affecta de sourire; il redevenait prévenant, s'efforçait de prouver à sa mère son affection, parlait toutefois d'un ton saccadé. Madame Falconnet rendait à son fils ses sourires; mais tous deux sentaient qu'ils avaient pris un masque.
— Que penses-tu, ma mère, de cette proposition? dit Raymond. On ami de Julien, mon maître clerc, lui offre une place dans une des meilleures études de Paris. Julien ne peut s'y rendre; comme il a quelque amitié pour moi, il me pousse h accepter cette situation... Si tu n'y vois pas d'inconvénients, je serais heureux de continuer mon droit à Paris.
La veuve se demanda si la Providence ne voulait pas sauver Raymond en l'éloignant de Toulouse.
— Les appointements sont raisonnables, dit Raymond qui jamais n'avait pensé à l'argent.
— Je ne vois pas d'obstacles à ce départ, reprit la veuve, au contraire...
— Il faudrait que je partisse le plus tôt possible, dit Raymond; la place n'est vacante qu'à cette condition... J'ai déjà presque promis.
— Ah ! dit madame Falconnet.
— Je partirai demain.
— Si tôt! mon enfant; rien ne sera prêt...
— 11 n'y a pas un instant à perdre...
Là-dessus Raymond sortit, alléguant qu'il fallait que le maître clerc répondît le jour même que la proposition était acceptée.
Quand Raymond revint, il trouva le petit salon désordre ; linge et habits couvraient les fauteuils.
— Je pars avec toi, dit madame Falconnet. Raymond devint soucieux.
— C'est impossible, dit-il.
— Impossible ! reprit la mère. Tu veux {n'abandonner, Piaymond... Xous pourrions vivre si heureux dans Paris !
— J'aurai tant à travailler ! dit Raymond.
— Le travail ne dispense pas des soins d'une mère. Raymond refléchissait.
— Je serai logé et nourri par mon patron, dit-il.
— Ah ! dit madame Falconnet : mais de temps en temps il te restera bien une heure... Je me logerai aux environs de ton étude ; je ne suis pas une femme gênante.... On a besoin d'affection dans ce grand Paris : laisse-moi f accompagner...
— Plus tard, nous verrons... D'ailleurs, je dois partir ce soir.
— Ce soir! s'écria la veuve.
— A neuf heures.
— Ce matin tu me disais demain.
— Le maître clerc craint qu'on ne dispose de la place en faveur de quelqu'un.
— Tues eruel, Raymond... Pense donc! N'avoir plus qu'une heure à passer avec toi...
— Il le faut, dit Raymond d'une voix sourde.
— Ah ! les enfants sont durs ! s'écria la veuve. Par-
LA COMÉhIE ACADEMIQUE. 51 1
tir, ce n'est rien pour eux. Us ne pensent pas à ceux qui restent... Ton trousseau ne sera pas prêt... J'étais si lière de f avoir auprès de moi... Tu n'as même pas le temps de rendre visite à M. Desinnocends... Lui aussi trouvera que tu pars trop vite... Enfin ! Si tu te tais une position, penseras-tu à moi?... Tu m'écriras tes pensées, n'est-ce pas?... Je te comprends si bien ! Non, tu ne te doutes pas combien je t'aime... Ah ! tu le mérites bien... J'aurais tant désiré te voir heureux!
— Manière, dit Raymond, l'heure s'écoule. Madame Falconnet allait et venait par la chambre,
jetant à la dérobée un coup d'œil h son fils, entassant linges et habits dans une petite valise.
Raymond laissait faire sa mère, qui pleurait à la dérobée. Lui avait les yeux secs. La valise se remplissait.
— Adieu! ma mère, dit-il d'une voix sourde.
— Est-ce ainsi que nous nous quittons? s'écria la pauvre femme qui fondait en larmes et pressait Raymond sur sou cœur... Laisse-moi t'embrasser, mon enfant. Dans la cour des messageries, je pourrai à peine te parler. Est-il possible que tu partes? Je ne le crois pas encore.
Raymond avait pris la valise.
— Il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas à la diligence, ma mère, dit-il.
— Ne pourrais-tu remettre ton départ à demain, Raymond? Sans doute, il vaut mieux que tu quittes la ville; tu as peut-être raison ; mais cela est dur pour une pauvre femme qui n'a qu'un bonheur au monde.
son enfant... D'ici à demain j'aurais disposé tout ce qu'il te faut... Et tu pars !...
— Dans cinq minutes, dit Raymond montrant la pendule.
— Tu ne me dis seulement pas que tu m'aimes, que tu ne m'oublieras pas.
— Adieu, dit Raymond d'une voix brisée. Il ouvrit h\ porte du corridor.
Madame Falconnet était affaissée dans un fauteuil. D'un bond elle se leva, et retenant Raymond sur le seuil de la porte :
— M'écriras-tu? s'écria-t-elle en sanglotant.
— Adieu, manière, lit Raymond.
D'un mouvement rapide il avait ouvert la porte de la rue. La veuve entendit au dehors les pas de son fils.
Raymond était parti !
Quelques jours avant le départ de Raymond, Laf- (itte-Vigordanne promenait ses pensées dans l'île de Tounis, réfléchissant à une boutade de René d'Espipat, qui lui avait dit : — Un quatrain seul ne valut jamais rien.
Ce mot ironique d'un neveu cher à madame de Parrequeminières troubla les nuits de Laffitte-Yigordanne, qui songea à donner un pendant à son œuvre.
Il s'agissait cette fois (renfoncer la porte des Jeux- Floraux ; un nouveau quatrain semblait le meilleur engin en pareille circonstance.
Les sceptiques qui auraient rencontré Laffitte-Vigor* danne, la barbe longue, les habits en désordre, une ficelle noire au cou, le teint blême et les souliers non cirés, fait bizarre chez un homme chaussé habituellement d'escarpins vernis, n'eussent pu nier les tourmentes apportées par la composition d'un quatrain dans I esprit d'un poète qui respecte sa pensée.
Depuis un an déjà Laffitte-Vigordanne s'appliquait à répondre aux exigences du titre du quatrain suivant :
Sur un président, qui, pendant les vacances, avait laissé croître sa barbe.
Au premier abord l'idée s'était présentée claire et riante ; Laffitte-Vigordanne crut facile de poser un grain de sel sur la queue de son quatrain, sans déplaire au président Cornebarrieu, que le poète avait rencontré faisant ses vendanges à la campagne, les lèvres ornées de moustaches bleuissantes.
Maintes fois Apollon fut appelé par le poète à son secours. Apollon ne répondit pas à eette invitation. Laffitte-Vigordanne se retrancha derrière Bacchus et Pomone, se demandant lequel du dieu ou de la dées cadrerait mieux avec un grave magistrat. Bacchus et Pomone n'envoyèrent aucuns fruits à Laffitte-Vigordanne, qui songea dès lors à se passer de la mvtho-
ie.
Ayant consulté M. Valcabrère, l'émule d'Homère, pour savoir si les avocats romains portaient moustaches, pendant huit heures M. Valcabrère parla des célèbres orateurs Fuseus Saliuator et Ummidius Quadratus, de leur voix mâle, de la délicatesse de leur discernement, de leur probité « surprenante » : le mainteneur conclut que l'introduction des deux avocats dans un quatrain devait certainement, rien que par ce
iu venir antique , être regardée d'un «ril favorable par l'Académie.
C'est en pensante la difficulté de faire tenir dans la petite boite du quatrain tant de rares lacnltés que
Laffitte-Yigordanne se rongeait les ongles, car l'époque du concours approchait, et les bruils auxquels donnait naissance le doux enjeu de la belle Paule annonçaient une réunion encore plus intéressante que de coutume.
Ayant jeté les yeux au ciel pour le supplier de collaborer à son quatrain, Lafiîtte-Vigordanne aperçut de l'autre enté du petit bras qui sépare la Maison de pierre de la Garonne un homme qui escaladait les rochers sur lesquels est appuyée la propriété de Negogousse.
L'homme arrivé au sommet s'essuya le front; alors Laffitte-Yigordanne reconnut avec surprise Escanecrabc qui, avec précaution, détachait dos roches quelques lichens qu'il introduisait dans une boîte de fer-blanc pendue à son col.
Laffitte-Yigordanne fronça un terrible sourcil à la vue de son rival, la composition d'un quatrain ayant pour résultat de mettre les humeurs en mouvement. Le système nerveux excité par Fuscus Salinator et Ummidius Quadratus, qui combattaient pour présenter leurs hommages au premier président, Laffitte-Yigordanne eût sans remords poussé du haut de la roche son rival dans le ruisseau contournant de l'île.
Escanecrabe faisait habituellement grand bruit de ses découvertes en botanique; les lichens, qu'après avoir recueillis il regardait avec les yeux d'un amoureux, devaient offrir quelque particularité.
Blotti dans un saule, Laffitte-Yigordanne attendit que son rival descen Jit du rocher. Alors lui aussi tenta l'escalade de la roche, non sans difficultés toutefois, car sa faiblesse naturelle, aggravée par le culte de la
poésie, ne lui avait pas donné la souple musculature du botaniste.
Quand, essoufflé, le front trempé de sueur, Laffitte- Vigordanne jeta un coup d'oeil sur la plate-forme dû rocher, il frémit d'horreur.
Ces roches stériles étaient envahies par de noirs lichens poilus, qui ressemblaient à des cheveux. Des sauvages qui eussent scalpé les tètes de leurs ennemis n'eussent pas laissé des traces plus horribles.
Ce fut avec de vifs efforts intérieurs qu'en détournant la tète Laffitte-Yigordanne se décida à arracher une touffe de ces lichens pileux.
De retour à Toulouse, le poète courut chez le pharmacien Francazal-Sanitas et lui montra sa trouvaille, que non sans frissons il avait enveloppée dans du papier.
M. Francazal, qui avait ajouté Sanitas à son nom pour se distinguer dedivers autres Francazal, ses concitoyens, faisait également partie de l'académie des Jeux-Floraux.
— Est-ce que vous avez trouvé quelque part un pendu ? dit au poète Francazal-Sanitas.
Laffitte-Yigordanne tressaillit.
— Je m'étonne qu'un homme de votre caractère, continua le pharmacien, puisse conserver dans sa poche une mousse recueillie sur le crâne d'un homme accroché depuis longtemps à une potence.
■ — Ah ! fit le poète, retournant convulsivement la poche de son habit pour en enlever les affreux poils qui auraient pu s'échapper du papier.
— Vous soumettez à mes lumières, continua Fran-
\.\ GOMÈME ACADÉMIQUE. 511
cazal-Sanitas, le lichen scatilis dont les botanistes ne parlent qu'avec une horreur profonde.
— Tant mieux! s'écria Laffitte-Vigordanne.
Le pharrnacien-mainteneur parut démesurément étonné de cette conclusion.
— Ce n'est pas moi qui ai fait cette horrible découverte ! s'écria Laffitte-Vigordanne, c'est Escanecrabe.
— J'aurais dû m'en douter, dit Francazal-Sanitas ; cette mousse est tout à fait du ressort de M. Escanecrabe... Il n'a d'affection que pour les monstruosités.
Cependant Laffitte-Vigordanne, qui tenait à se disculper de toute fréquentation avec les pendus, fit connaître au pharmacien l'endroit où il avait recueilli ces lichens.
— Qu'importe! dit Francazal-Sanitas, il n'est pas mal de faire croire que M. Escanecrabe a des relations avec les potences.
— Oui, s'écriait Laffitte-Vigordanne, je pense comme vous.
— L'an passé, dit le pharmacien, je n'ai pas peu contribué à empêcher l'Académie d'entendre la leciure de l'odieux mémoire de M. Escanecrabe sur le Phallus impudicus des bois Puibusque.
— Comment dites-vous, s'il vous plaît?
— Phallus impudicus , ou morille impudique, à votre choix.
— Bon, dit Laffitte-Vigordanne prenant note de ces détails.
— Est-ce là de la science? reprit Francazal-Samtas. Xous avons tant de plantes aimables, le tragopngon pratense, par exemple. Tenez...
Le pharmacien ouvrit un bocal.
— Voilà de jolies fleurs jaunes, agréables à l'œil. Nos patres connaissent tous la barbouquine des prés dont les racines peuvent être mangées au printemps avec délice, car elles sont désobstruantes.
— Un moment! s'écria Laffitte-Yigordanne, continuant d'écrire... C'est vraiment plaisir de causer avec un académicien de votre science. Nous disons désobstruantes.
— Au lieu de chanter ces plantes qui joignent l'utilité à l'agrément, M. Escanecrabe passe son temps à s'occuper du putrilage ou putréfaction des champignons... Il est ravi quand il flaire quelque abominable odeur nauséeuse.
— Bravo! s'écria Laffitte-Yigordanne. Putrilage, désobstruante, odeur nauséeuse... Je tiens mon quatrain.
— M. Escanecrabe a empêché, dit le pharmacien, nos gourmets de manger des morilles par ses dissertations dans les salons. M. Labastidette, qui se connaît en fins morceaux, lui a retiré sa voix pour l'avoir dégoûté de la morille. A quoi bon disserter sur des plantes fétides quand les coteaux de Puech-David, les prairies de Touch offrent des endroits propices à d'aimables herborisations?
L'indignation fait le poëte. Le résultat que n'avait pu amener la barbe du premier président jointe à l'art oratoire de Fuscus Salinator et d'Ummidius Quadratus, le lichen scatilis le produisit et un satirique quatrain fut improvisé par Laiïïtte-Yigordannc le jour où son rival Escanecrabe publia sur ces épouvantables pro-
duits pileux un Mémoire qu'il osait dédier à la belle Paule.
Ainsi se rattachaient au groupe des prétendants à la main de la fille de Negogousse le botaniste et le poëte, qui tentaient de faire oublier leur âge par de séduisants travaux.
Toutefois Laffitte-Vigordanne continuait le- cours de ses visites, cherchant à s'insinuer dans les bonnes grâces des académiciens.
Le plus difficile des mainteneurs était M. de Pompertuzat, qui avait dit à la sortie du cimetière à Laffitte-Vigordanne :
— Hé quoi ! monsieur, vous osez troubler la cendre encore chaude du défunt en demandant son fauteuil !.. C'est de la profanation et de l'impiété.
Pourtant à ce même enterrement M. de Pompertuzat avait promis sa voix à Escanecrabe.
Laffitte-Vigordanne, connaissant la vanité des paroles académiques, n'en tenta pas moins le siège de M. de Pompertuzat.
Le mainteneur recevait habituellement les candidats dans son salon, ses enfants, le jeune Thémistocle et la petite Urbainie, groupés autour de lui. Admis auprès de M. de Pompertuzat, Laffitte-Vigordanne exposa l'extrême jouissance qu'il éprouverait à faire partie du corps des Illustres, quoiqu'il s'en jugeât indigne.
Pendant qu'il plaidait sa cause, Laffitte-Vigordanne aperçut dans la glace le petit Thémistocle qui faisait part à sa sœur d'une découverte importante, à savoir le chapeau neuf du candidat acheté le matin même et dont les rayonnements attiraient les enfants. Ils tour-
liaient autour du feutre, le touchaient du bout des doigts et semblaient pleins de convoitise.
— Vos enfants sont vraiment charmants, dit Laffitte- Yigordanne en reprenant le chapeau pour le me! en sûreté entre ses jambes.
— La demande que vous avez l'honneur de me faire mérite considération, repondit M. de Pômpertuzat avec solennité : cependant je dois fous prévenir qu'attaché par les liens d'une étroite amitié avec M. Bellegarrigue, je vote suivant ses désirs. Ayez la voix de M. Bellegarrigue et je vous garantis la mienne.
En langage anti-académique, c'est ce qu'on appelle « balancer un candidat » .
Nécessairement, M. Bellegarrigue, à qui Laffitte- Vigordanne alla rendre visite, lui tint ce langage :
— Monsieur, une affection de longue date, de la sympathie dans l'esprit m'unissent à M. de Pômpertuzat. Nous votons ensemble depuis notre entrée à l'académie... Ayez la voix de M. de Pômpertuzat, je vous garantis la mienne.
Laffitte-Vigordanne vit bien que. renvoyé comme un volant à la porte de l'Académie par ces deux vieil raquettes, il courait grand risque de n'entrer jamais au Capitole.
Laffitte-Vigordanne ne se tint pas pour battu.
M. de Pômpertuzat était connu dans Toulouse pour 1 h imme le plus avare des Jeux-Floraux.
L'extrême attention que les enfants de M. de Pômpertuzat avaient portée a son chapeau inspira une idée au poëte, qui sentit l'esprit de Machiavel rayonner en lui.
haffitte-Yigordanne retourna chez l'académicien, vêtu irréprochablement, sauf le chapeau numéro trois de sa irde-robe. qui ne comptait pas moins de treiz ans d'existence, et, par sa forme insensée, avait droit d'entrée dans un musée archéologique.
Comme d'habitude, M. de Pompertuzat était entouré de ses enfant-.
Laffitte-Yigordanue posa sa chapellerie sur le plancher, à quelque distance de lui, en manière d'amoi souhaitant que la relique fût sans respect bourrée de coups de pied.
En effet, un instant après, Thémistocle Pompertuzat s'emparait du vieux chapeau, et suivi d'un corps d'armée représenté par sa sœur Urbainie, se dirigeait vers le jardin eh imitant le son du tambour.
Pendant que Lafiitte-Yigordanne exposait au mainteneur ses soucis d'être renvové encore une fois en solli-
citation auprès de lui par M. Bellegarigue, les enfants, promenant le chapeau, chantaient solennellement une sorte d'antienne.
— Assez de chansons, cria M. de Pompertuzat par la fenêtre.
— Ali! monsieur, dit Laffitte-Vigordanne, vous devez vous estimer bien heureux d'avoir une petite famille si gaie!
Les enfants, sans s'inquiéter des recommandations de leur père, étaient occupés à remplir le chapeau de terre.
Un fine, qui se lit entendre tout à coup, annonça à M. Laffitte-Vigordanne que son chapeau avait définitivement disparu dans un puits au fond du jardin. Pour
se créer un alibi, les enfants étaient rentrés, caressaient leur père, et comme de jeunes chats grimpaient après son fauteuil, inondant de caresses la perruque du mainteneur.
— Monsieur, dit M. de Pompertuzat en se levant, car les visites de Laffitte-Yigordanne le fatiguaient, je regrette de vous dire que ma voix est promise pour les prochaines élections... Sans doute vos titres sont nombreux, mais ceux de votre concurrent me paraissent d'un ordre supérieur.
Laffitte-Yigordanne se levant alors, salua le mainteneur, tourna dans l'appartement, et s'écria :
— Où est donc mon chapeau?
M, de Pompertuzat, d'un coup d'œil d'aigle, embrassa les angles du salon.
— C'est singulier, dit-il, personne n'est entré
Dans un coin, les enfants, gravement assis, regardaient du coin de l'œil les mouvements physionomiques d'un homme privé tout à coup de sa coiffure.
— On chapeau ne peut disparaître dans mon logis! -écria Pompertuzat.
— Je suis vraiment désolé de causer tant de troubles ici, monsieur, disait Laffitte-Yigordanne...
— Thémistocle! s'écria le mainteneur, tu n'aurais pas aperçu le chapeau de monsieur?
— Non, père, dit l'enfant.
— Menteur et déprédateur, pensa Laffitte-Yigordanne. Que de vices dans une si jeune intelligence!
Mais, loin de témoigner la certitude qu'il avait du crime des enfants, Laffitte-Yigordanne cherchait bous
les meubles, tournait avec des inquiétudes exagérées autour de l'appartement.
— Étrange événement ! s'écria M. dePompertuzat. 11 faut que ma petite famille ait caché ce chapeau.
— Ces enfants ont l'air si sages.
— Voyons, Urbainie, sois franche, dit M. de Pompertuzat, tu n'aurais pas touché par mégarde à un chapeau ?
Urbainie, inoins enfoncée dans le crime que Thémistocle, rougit et baissa les yeux sans répondre.
— Non, père, reprit Thémistocle craignant que son complice ne se trahît par son émotion.
— Je ne vous parle pas, monsieur; vous répondrez quand je vous ferai l'honneur de vous interroger.
M. de Pompertuzat ayant de nouveau questionné sa fille, Urbainie fondit en larmes.
— Je vous en prie, monsieur, disait Laffitte-Yigordanne, ne faites pas couler les pleurs de cette charmante enfant pour un chapeau.
M. de Pompertuzat ayant réfléchi :
— Vous êtes bien certain, monsieur Laffitte-Vigordanne, d'être venu dans la maison avec un chapeau?
— Oh! s'écria le candidat indigné, oserais-je me présenter chez M. de Pompertuzat le chef dépouillé de son ornement naturel?
— Quelle forme affectait donc ce chapeau? demanda le mainteneur.
— Tout neuf, répondit avec assurance Lafiitte-Vigordanne ; je me suis fait habiller entièrement des pieds à la tête, ne croyant p sez faire pour honorer les membres dont j'allais solliciter les voix... Ma tournée
académique représente trois cents francs d'effets, et
le chapeau entre dans ce coût pour une somme de treize francs, que j'ai soldés hier chez notre premier chapelier, rue des Minimes.
— Treize francs! Il faut retrouver le chapeau, secria M. de Pompertuzat consterné... C'est une somme.
— Pas pour vous, monsieur, mais pour moi... Le désir d'entrer tà l'Académie me coûte déjà bien des privations... Je ne suis pas riche...
Laflîtte-Yigordanne était arrivé à l'accent d'un pauvre qui demande l'aumône h la porte d'une église.
— En tout cas, dit M. de Pompertuzat, si vous étiez pressé, monsieur, voici mon chapeau avec lequel vous pourriez sortir.
Le candidat essaya le chapeau à larges ailes du mainteneur, qui lui descendit jusqu'au milieu de la poitrine.
— Il n'y faut pas penser, monsieur, dit-il, vous a\ez un crâne olympien.
— Il est certain, reprit M. de Pompertuzat, que votre boîte osseuse doit contenir de iines épiées. . .
— Pour vous servir, monsieur, riposta Lal'fitte-Vigordanne.
— Thémistocle, s'écria de nouveau M. de Pompertuzat. que faisiez-vous tout à l'heure dans le jardin, en compagnie de votre sœur9
— Je jouais
Tout ceci n'est pas clair, dit M. de Pompertuzat entrant dans le jardin, où s'apercevait un trou fraîchement creusé.
Les enfants suivaient muets, dans l'attitude de en-
minels se rendant sur le théâtre du crime, sous la conduite des gendarmes.
— Ce trou n'indique rien de bon, s'écria M. de Pompertuzat. Des enfants qui commettent dételles déprédations dans un jardin, malgré mes défenses, pourraient bien avoir caché un chapeau...
Laffitte-Vigordanne n'ayant garde d'accuser luimême les enfants, laissait l'instruction se dérouler sans y prendre part.
M. de Pompertuzat regardait le théâtre du crime avec des yeux de commissaire de police.
— Qu'est-ce que cela ? dit-il tout à coup en ramassant un ruban noir graisseux.
— C'est la ganse de mon chapeau ! répondit Laffitte-Vigordanne.
— Est-il possible de faire passer un père de famille par de si vives émotions ! s'écriait M. de Pompertuzat. Ces petits malheureux ont maculé un chapeau neuf...
— De treize francs, répondait d'un ton lamentable Laffitte-Vigordanne.
— Thémistocle, ici! s'écria M. de Pompertuzat empoignant son fils par l'oreille. Jusqu'à ce que tu aies avoué ton crime, je ne te lâche pas.
— Grâce pour lui ! dit M; Laffitte-Vigordanne.
^ — Non, pas de pitié pour les coupables... Qu'as-tu fait du chapeau, Thémistocle?
— Père, s'écria Thémistocle fondant en larmes, Urbainie a rempli le chapeau de grosses pierres et Ta jeté dans le puits.
^ Laffitte-Vigordanne pleurait d'un œil et riait de l'autre.
— Comment réparer un tel désastre? se disait M. dePompertuzat, quoique la réflexion lui vint qu'à l'aide de treize francs il lui serait possible de satisfaire le candidat décoiffé.
— Monsieur, dit-il, je vais envoyer quérir des sauveteurs qui repêcheront ce chapeau. Un homme qui fait l'honneur à un académicien devenir solliciter sa voix ne doit pas être traité de la sorte.
— Les frais pour le sauvetage de ce chapeau, disait Laffitte-Yigordanne, ne doivent pas dépasser le coût du chapeau neuf, un chiffre, après tout, modeste.
— Treize francs! s'écria M. de Pompertuzat.
— Ne vous tracassez pas, monsieur, disait Laffitte- Vigordanne, j'ai encore à la maison un chapeau, le numéro deux, que je ferai durer un peu plus longtemps, si vous me garantissiez qu'au sein de l' Académie vos honorables collègues ne seraient pas offensés de me voir avec un chapeau qui n'est pas absolument
neuf.
Comment donc, cher monsieur! Le chapeau ne
fait pas l'homme... Certainement de fortes raisons militaient en faveur de votre compétiteur... Mais la façon dont vous supportez les malheurs de la vie annoncent un de ces caractères fortement trempés, qui sont nécessaires à soutenir l'édifice des Jeux-Floraux. Vous pouvez compter sur ma voix, et s'il y avait ballotta, je m'engage à décider mon ami Bel igue en voire
faveur, de" [elle sorte que votre nom sorte des urnes triomphant.
Une heure après que Raymond eut quitté sa mère, alors que la rue de la Dalbade était plongée dans le silence et l'obscurité, une ombre, glissant avec précaution contre les maisons, s'arrêta devant la Maison de pierre aux fenêtres de laquelle nulle lueur n'apparaissait.
L'ombre remuait à peine et n'eût pas révélé un être humain , si un fallot porté par un domestique accompagnant ses maîtres à la suite d'une soirée, n'eût projeté quelque lueur dans l'angle où se cachait Raymond.
Une dernière fois il voulait revoir la fenêtre de Paule.
Raymond ne serait pas parti s'il eût pu surprendre Paule en proie à la jalousie, relisant les vers de l'amoureux et se disant qu'une autre, M. Supplici l'avait affirmé, recevait les mêmes hommages.
La jeune fille ne pouvait le croire ; cependant, pour-
quoi Raymond ne donnait-il pas signe de son existence? Paule se sentait capable de mille audaces pour avoir des nouvelles de Raymond. Lui, la laissait seule, isolée. Paule pleurait, se sentant oubliée !
En face de la Maison de pierre, c'étaient d'autres douleurs.
La veuve, dans la chambre de son fils, assise devant le bureau de son fils, évoquait les tristes pensées qui fatalement la séparaient de lui,
Raymond envoya un long regard aux deux fenêtres et s'éloigna.
A une demi-heure de marche de la ville, au port de l'Embouchure, se trouvent les ponts Jumeaux qui relient le canal de Brienne à la Garonne. Les arches, se réfléchissant dans l'eau, troublent seules la tranquillité d'une nappe large et limpide.
Si les rues de Toulouse sont calmes le soir, les quais sont déserts à onze heures, et le pont n'est traversé que de grand matin par les jardiniers qui apportent leurs provisions à la ville.
Ce soir-là soufflait le vent marin. Peu de Toulousains eussent affronté le passage du pont dont s'était emparée une noire brise.
A la lueur d'un réverbère apparut Raymond, une valise à la main. Lentement il traversa le pont, regardant les rares feux allumés encore dans la ville ; sur l'autre rive aucune lumière n'apparaissait.
A mi-chemin du pont, Raymond s'accouda sur le parapet qui fait face à la ville. Au loin se détachaient des masses confuses et grises. De petits points de lumière piquetaient de lourdes ombres. Ces ombres,
Raymond s'efforçait de les pénétrer par le regard.
Là, dans ce groupe de maisons, reposait Paule.
Le vent pouvait siffler en toute liberté, la pluie tomber, l'orage éclater ! 11 n'est point de tempêtes pour les êtres envahis par la passion. Chagrins, ambition, amour, autant de préservatifs contre le froid et l'orage.
Du parapet du pont l'œil ne pouvait rien distinguer. Tout était ombre profonde, silence glacial. Lentement de gros nuages gris disparaissaient sous d'épais nuages noirs, semblables à des rêves chargés de tristesse.
Le ciel était en harmonie avec le cœur ulcéré de Raymond qui ne pouvait se rassasier de suivre ces lourds bataillons nuageux.
Au loin apparaissait une lune pâle que masquaient par instants de sinistres balayures. On eut dit que l'astre nocturne souffrait des voiles de deuil qui cachaient sa face morne.
Sombre nuit qui cadrait avec les lugubres sensations de l'amoureux.
Raymond passa longtemps à contempler la ville, l'eau, les nuages.
Après quoi il franchit le parapet.
De chaque côté du pont sont des assises de pierre assez larges pour donner asile à un homme. Debout, on n'y saurait tenir sans être vu ; un être étendu disparaît pour les passants.
Tel était l'endroit qu'avait choisi l'amoureux. Une idée fixe l'appelait au fond de la rivière.
Il est de ces chagrins qui s'emparent du cœur et ne laissent à l'homme ni trêve ni merci qu'il n'ait obéi
à une voix sourde sans cosse criant : Il faut mourir! Les esprits fermes luttent et tentent de ne pas se laisser renverser. Plus sombres que les ou ces
troubles montent du cœur au cerveau, garrottent la résistance, s'emparent de la volonté et placent en sentinelle des sensations désespérées, qui répètent le cri :
— Il faut mourir !
Si l'amour, tentant d'échapper à ces conjurés, fait ilotter au loin sa bannière de vertes espérances, des pensées troublantes la dérobent à la vue du malheureux, et du milieu de ces ombres l'écho répète :
— Il faut mourir!
Tout poussait Raymond au suicide. Pourtant deux figures de femmes se détachaient sur l'horizon des pensées du malheureux ; mais Raymond se croyait quitte pour avoir dit adieu à sa mère, adieu à Paule. El la même pensée malsaine sonnait sans cesse le glas funèbre :
— Il faut mourir!
De çais souvenirs d'enfance se dessinaient roses et souriants, auxquels répondait la voix de la Fatalité :
— Il faut mourir !
La verdure des platanes et des oliviers ne pouvait lutter contre les nuages noirs qui commandaient :
— 11 faut mourir!
Si la petite source auprès de laquelle Ravn it senti pointer son talent poétique reparaissait, de li\ides reptiles, passant leur tète dans la mousse, sifflaient :
— Il faut mourir!
Le cœur sec criait :
— Il faut mourir !
Les paupières arides :
— Il faut mourir !
La main glacée :
— Il faut mourir !
Les dents claquetantes :
— Il faut mourir !
La poitrine oppressée :
— Il faut mourir!
Les soucis des nuits sans sommeil :
— Il faut mourir!
Le vent soufflait :
— Il faut mourir !
L'eau :
— Il faut mourir !
Chœur lamentable et désespéré, où chaque voix se fondait dans un funèbre unisson.
Raymond prit la valise et la jeta dans le canal.
Un son sourd se fit entendre. La valise creusa un trou. Autour de l'endroit où elle avait disparu, un cercle donna naissance à d'autres cercles toujours s'allongeant jusqu'à ce que la nappe d'eau reprît son calme.
L'endroit était bon. Le canal savait conserver un secret.
Lentement Raymond se leva, considérant l'endroit où avait disparu la valise.
En ce moment, un cri arrêta Raymond :
— Malheureux !
Une main s'était emparée de lui, le serrait convul-
sivement. La voix, plutôt un sanglot qu'une voix, s'écriait :
— Méchant enfant!
Un voile passa sur les yeux de Raymond ! De l'autre côté du parapet, madame Falconnet, les bras passés au cou de son fils, disait :
— Faut-il mourir avec toi ?
Il est de ces événements qui frappent les esprits les plus déterminés.
La mort n'effrayait pas Raymond. En face de sa mère, il perdait tout sentiment, toute volonté.
XIJI
Quand Raymond reprit ses esprits, son corps éprouvait un singulier balancement ; mais il ressentit une douce chaleur à la poitrine.
— Courage, Raymond! disait une voix d'homme que le jeune homme cherchait à reconnaître.
La chaleur que l'amoureux ressentait à la poitrine était produite par l'étreinte de la veuve, qui, en ce moment, se sentant doublement mère, ne quittait plus ce i\h ingrat.
Une voiture dans laquelle Raymond était assis auprès de sa mère causait ce singulier balancement.
La voix que le jeune homme cherchait à reconnaîlre était celle du docteur Gardouch.
En vertu de l'amour maternel, madame Falconnet plongeait dans les pensées de son lils. Quand Raymond cul quitté brusquement la demeure de la veuve pour se rendre aux inessngeries, madame Falconnet
tomba dans un profond abattement. Un coup de massue que ce départ !
Une heure la veuve resta sans penser, sans réfléchir. Certains chagrins sont composés d'effets tellement poignants qu'ils émoussent les pointes aiguës de la douleur. C'est un abattement sourd, une sorte de paralysie du cerveau, où les causes du chagrin se fondent en troubles morbides.
Cet accablement dissipé, madame Falconnet monta à la chambre de son fils. Elle avait soif de toucher aux objets qui lui appartenaient. D'habitude la petite table où s'asseyait Raymond, en face la fenêtre de Paule, était chargée de papiers. Les papiers avaient été brûlés la nuit précédente.
La veuve s'assit sur la chaise où s'asseyait Raymond. Elle posa les coudes sur la table, la tète dans les mains, dans l'attitude où souvent elle avait surpris son fils, et alors se passa un phénomène connu des hommes dont le rôle au barreau, au théâtre, en chaire, est, d'émouvoir le public. Leur âme s'incarnant dans l'esprit de ceux qu'ils ont à représenter, ils savent ce qu'ont pensé en de certaines circonstances les natures les plus diverses, car ils ont endossé masques, passions, vices de ces diverses natures.
Si ces intelligences arrivent à de tels résultats par la volonté d'émouvoir le public, une mère puise en elle des facultés naturelles plus vivaces encore.
Papiers brûlés, départ précipité, douleur profonde de l'amoureux furent des indices qui, à cette heure, firent tressaillir madame Falconnet.
Raymond refusait de la laisser venir à Paris !
11 n'avait pas voulu que sa mère l'accompagnât au bureau des messageries !
11 était parti tout à coup avec une mince valise, dans laquelle il lui semblait indifférent que le linge entrât
Ces mille détails se présentèrent à la veuve comme des témoignages accablants.
Alors, les vifs chagrins qui s'étaient emparés d'elle se dissipèrent pour faire place à une étude plus attentive des souffrances de son fils. Peu à peu la mère arriva à la certitude que la perte assurée de Paule devait conduire Raymond à quelque drame.
Il couvait une sombre idée au départ. Il fallait le retrouver sans perdre un instant, tout de suite.
Sans savoir où elle dirigeait ses pas, madame Falconnet sortit, résolue, l'œil aux aguets.
Comme un animal qui cherche son maître, la mère suivit le chemin par lequel Raymond avait passé. Elle ne se trompait pas, elle n'hésitait pas. On eût dit que des jalons étaient posés au coin de chaque rue pour la guider dans ses recherches. Que ceux qui ne s'étonnent pas qu'un agent de police trouve un voleur audelà des mers nient la seconde vue donnée à la maternité.
Tout être qui aime profondément un autre être le voit, le suit, le touche, lui parle à travers les distances.
Ainsi la mère put arriver à temps pour empêcher le suicide de Raymond. Elle se sentait une force considérable. Si son (ils eût résisté à ses prières, elle se fût jetée à l'eau pour le sauver.
Le courage avait abandonné Raymond. Dans tout suicide, il entre une part d'aliénation. L'homme n'a plus son libre arbitre: terrassé par le malheur, la seule force qui lui reste est de prêter aide à son ennemi triomphant, dont il craint de nouveaux coups.
C'était l'avis du docteur Gardouch, qui, revenant de consultation d'un village voisin, avait trouvé au milieu du pont madame Falconnet, au moment où elle s'efforçaii d'arracher son fils à l'abîme.
Sauter à bas de sa voiture, voler au secours de la pauvre femme dont les forces ne suffisaient pas pour enlever Raymond de la plate-forme du parapet, fut pour le docteur l'affaire d'un instant. Aide de la veuve, il transporta dans sa voiture Raymond évanoui, et ramena dans sa propre maison le fils et la mère.
Le reste de la nuit, tous deux la passèrent au chevet du jeune homme qui, brisé par l'émotion, s'était laisse aller au sommeil.
Trop d'âmes succomberaient aux secousses de la vie, si le sommeil ne commandait aux émotions d'arrêter leur cours.
A l'aube, le docteur dit à la veuve en lui montrant Raymond, dont le souille s'échappait paisible:
— Votre fils est sauvé, madame ; maintenant le voilà propre à supporter la vie... J'ai quelques ordres
lonner, ajouta-t-il... Pour ne pas quitter Raymond, étendez-vous sur ce fauteuil qui est dans le cabinet de toilette. Vous aussi avez besoin de repos. D'ici vous entendrez le moindre mouvement de votre tils.
il est de ces regards auprès desquels pâlit toute parole. La mère ne remerciait pas 1 : mais de
— yeux s'échappa un ineffable remercîment miiet qui remua Gardouch. Le vieux voltairien voilait ses émotions par le sarcasme. Les vices, les passions et les bassesses de l'humanité le révoltaient; un regard de mère lui faisait oublier ces misères.
— S'il vient quelqu'un, dit-il, ne vous montre/ pas; il faut que Raymond se réveille le soleil dans la chambre, le soleil dans le cœur.
Madame Falconnet suivit les instructions de Gardouch. Elle avait foi en lui ; il avait déjà sauvé son fils.
Etendue dans le fauteuil, la mère écoutait la respiration de Raymond, et à tout instant, par la portière du cabinet de toilette, jetait un coup d'œil sur le fils qui lui avait causé de si vives émotions.
Sur le matin, la porte s'ouvrit doucement. Gardouch parut avec René d'Espipat, qu'il conduisit près du lit de Raymond. Caché derrière les rideaux du lit, le docteur attendit.
René avait pris la main de Raymond, qui fit un léger mouvement, ouvrit les yeux.
— René ! s'écria-t-il.
— Oui, René que tu accuses à tort... Pauvre ami ! as4u pu penser qu'une fois de plus je serais ton adversaire? Pouvais-je prévoir que tu aimais cette jeune fille?... Ah! Raymond, aime Paule et rappelle-toi que j'ai mis mon cœur et mon épée à ton service.
Des larmes de joie coulaient des yeux de Ravmond. Il embrassait René et ne pouvait répondre.
Le soleil qui inondait la chambre de ses rajons fit passer une ombre sur les traits de Raymond. 11 ne re-
connaissait pas la chambre où il était couche et se regardait comme le jouet d'une vision.
— Ma mère ! s'éeria-t-il tout à coup.
Le songe se dissipait. Il se rappelait la scène nocturne des Ponts-Jumeaux. Au même moment madame Falconnet se jetait dans les bras de son fils, rie cherchant pas à arrêter ses larmes qui baignaient le front de Raymond.
Tous se taisaient: l'ami, la mère, le docteur. Los joies les plus vives sont celles qui ne laissent pas place à la parole.
Pour Raymond, il eût été complètement heureux si l'image de Paule eût apparu au-dessus de ce groupe d'amitiés, qui, après tant d'angoisses, cherchaient à le réconforter.
Toulouse conservera longtemps, avec le nom de la belle Paule, le souvenir du lundi qui précéda dune huitaine la fête des fleurs annuelle.
L'abbé Supplici avait réussi dans ses projets.
Paule, blessée de l'oubli de Raymond, acceptait le concours avec ses conséquences. Elle soumettait son cœur et sa main au jugement de l'Académie !
Les candidats ayant été admis à lui présenter leurs hommages, tous passèrent par le seuil de la Maison de pierre, h l'exception de Raymond.
Le complot de l'abbé Supplici, Negogousse qui en avait reçu confidence, l'approuvait ; il avait horreur de Massabrac, se disait que Laffitte-Yigordanne et Escanecrabe étaient des futurs impossibles, et voyait sans trop de déplaisir sa fille devenir la femme de Saturnin, en tant que successeur de Me Trebons.
La ville était aussi divisée que les salons. Ces candi-
dalures engendraient des discussions comme s'il se fût
de politique.
Remporter une fleur du Gapitole était déjà un événement, mais une jeune Bile! Jl y avait là de quoi' troubler toutes les imaginations.
Le rayonnement poétique qui illumine les figures du passé s'attachait à la fille de Negogousse, que peu de personnes connaissaient dans Toulouse. A ses charmes naturels, Paule joignait le mirage de beauté dont les siècles passés ont enveloppé sa patronne.
La beauté, telle que l'entrevoyait l'imagination populaire, était appliquée à la jeune fille avec des tons mystiques qui rendaient plus grotesques encore Lafiiite-Vigordanne et Escanecrabe.
M issabrac et Saturnin étant à peu près inconnus dans la ville, l'opinion publique concluait à l'union de Paule et de René d'Espipat. Le renom de ce dernier parmi les étudiants, sa bravoure en faisaient un de
- types chers aux masses, toujours prêtes à applaudir les otres en éviden
Si quelques espritsd'élitese rattachaient à Raymond, ils formaient un petit groupe et n'inspiraient aucune inquiétude à M. Suppliei. qui. à part lui. souriait du rôle de triomphateur que le peuple décernait à René.
Maintenant il préparait la cérémonie, recrutant, de
icert avec madame de Parrequeminières, des voix en laveur de Saturnin.
Cet événement communiquait la vie à l'Académie ; aussi les mainteneurs avaient-ils décidé qu'une éclatante manifestation publique précéderait leur décision «
Une députation des Jeux-Floraux devait partir à
midi du Capitule pour aller chercher Paule a sa demeure, l'escorter et lui rendre les hommages publics que jadis les capitouls exigeaient de décerner à sa patronne. A quelque opinion que les habitants appartinssent, à cette heure ils se ralliaient à la cérémonie qui devait couronner l'heureux aspirant à la main de Paule.
Une telle union, préparée par l'Académie, offrait quelque chose de particulièrement poétique, que ne représentent en pareille circonstance ni le mariage civil, ni le mariage religieux.
Le secret avait été par hasard si bien gardé par les mainteneurs, que la plupart d'entre eux ignoraient le nom du triomphateur qui sortirait de ruine.
Toutefois, l'abbé Supplici fit part de ses projets à madame de Parrequeminières, lui cachant le résultat de ses transactions avec Massabrac. Et cependant le prêtre, malgré le profond empire qu'il exerçait sur lui-même, en était arrivé à un état fébrile, craignant qu'au dernier moment un grain de sable ne l'arrêtât dans sa marche.
Massabrac fut présenté par lui à tous les mainteneurs qui tenaientpour Saturnin. Massabrac avait trop parlé de son génie, trop vanté la langue félibre, trop juré d'annihiler ce forfantaïre de Victor Hugo, l énguïssous de Lamartine.
Dans l'humanité, Massabrac ne reconnaissait que Massabrac. Opinion choquante pour les mainteneurs, qui, eux aussi, se croyaient des satellites poétiques d'un certain éclat.
Enfin le soleil d'un grand jour illumina la place du Capitole.
Un à un arrivaient les mainteneurs, qui avaient demandé quelques rajeunissements à l'art de la toilette.
M. de Pompertuzat, un pouce dans l'entournure de son gilet, la poitrine bombée, regardait de haut le populaire.
Madame de Parrequeminières, entourée de l'élite de la noblesse féminine, attendait que le signal fut donné de prendre dans le cortège le rang attribué à celles qui devaient recevoir Paule de la main de son père.
Pons dç Lunel avait fait couper sa perruque en présence de quelques Illustres, qui, parla, devaient constater que lemainteneur jouissait encore de sa chevelure. C'était un sacrifice de vingt-sept francs ; mais Pons de Lunel ne reculait pas, aux jours de grande cérémonie, devant cette excessive dépense.
Le crâne de M. Resplandy, rond et brillant comme une bille de billard, fut, le matin même, savonné, lavé à grande eau, puis épousseté délicatement par une servante dressée à cet exercice.
Les Labastide -Beauvoir et leurs alliés formaient groupe autour d'Escanecrabe, tous portant à leur boutonnière une feuille des horribles plantes chantées par le botaniste.
Laffitte-Visordanne se hissait sur la pointe de ses escarpins pour complimenter madame Douladoure, habillée des couleurs de rarc-en-ciel.
L'abbé Supplici, penché vers la portière de la chaise du marquis de Peschbusque, lui recommandait une dernière fois de tenir ferme pour Saturnin.
Un roulement de tambours coupa court à ces en-
tretiens, et le cortège se mit en marche vers la rue de laDalbade.
Cinq mille personnes suivaient le cortège. Les équipages conservaient difficilement leur rang au milieu du concours de cette populace qui n'avait pas assez d'yeux pour contempler les quatre candidats marchant derrière les dames patronnesses.
Massabrac obtenait un succès complet parmi le peuple, car à haute voix, sans morgue ni fierté, il parlait à ceux qui le coudoyaient, s'écriant avec une persuasion communicative :
— A moi la gentille bachelette !
Saturnin, les yeux baissés vers la terre pour se donner une contenance, se massait les mains.
En tète du cortège la musique jouait l'air de la Belle Pende, populaire depuis un mois.
Les académiciens étaient triomphants; sous le beau ciel provençal où brillent annuellement des fleurs d'or et d'argent, par une heureuse innovation, on opposait une fleur délicate, une jeune fillle.
A cette idée, les cœurs des plus vieux mainteneurs s'épanouissaient. C'était une belle plume arrachée par les Illustres à l'aile de la jeunesse. Une suave odeur d'anciens troubadours chassait l'aigre et le rance académiques.
Le cortège arriva à la rue de la Dalbade, et l'émotion populaire, qui se traduisait par des paroles bruyantes, augmenta encore pendant que le cortège se rangeait aux environs de la Maison de pierre, dans l'ordre suivant :
En tète, M. de Pompertuzat.
A droite, madame de Parrequeminières, qui, entourée des dames des plus nobles familles, devait recevoir Paulc à l'ouverture de la porte.
A gauche, les aspirants à la main de la jeune fille.
En l'ace, l'Académie formant corps.
Sur les côtés, peuple et curieux.
Le grand maître de la cérémonie, M. de Pompertuzat, fit signe alors aux musiciens de donner une aubade à celle qu'on venait chercher avec tant de pompe.
Après quoi, la tète haute, pénétré de sa mission, M. de Pompertuzat s'avança vers la porte de l'hôtel.
Suivant le cérémonial qui avait été réglé entre Negogousse et l'abbé Supplici, il lit résonner d'un coup sonore le gros marteau de fer.
À l'intérieur de la Maison de pierre, aucun bruit ne répondit.
Au second coup de marteau l'émotion populaire redoubla. Encore un instant, la jeune fille allait sortir de l'hôtel.
Il avait été réglé qu'au troisième coup seulement Pau le apparaîtrait.
Les Toulousains de toute qualité, qui se pressaient dans la foule, admiraient par avance le brillant costume sous lequel se montrerait cette beauté que tant d'incidents avaient posée comme merveilleuse.
Au troisième coup tous les cœurs palpitaient.
Rien ne répondit au troisième coup !
Quelques secondes se passèrent dans une muette indécision. M. de Pompertuzat, inquiet, regardait les jalousies du premier étage ; de la foule s'échappaient des murmures.
— La toilette de Paule n'est sans doute pas terminée, dit madame de Parrequeminières.
Le bruit se répandit parmi les curieux que la belle Paule était encore aux mains des couturières.
Cependant M. de Pompertuzat semblait scandalisé que Negogousse qui, lui, n'avait rien à voir avec les couturières, n'ouvrît pas les portes de la Maison de pierre.
Curieux et fluet, Laffitte-Yigordanne s'était avancé, appliquant l'œil à la serrure de la porte.
In pan ! terrible, que cbacun crut lui avoir fracassé le crâne, (it pousser au candidat un cri aigu.
Sans remarquer la présence de Laffitte-Yigordanne, M. de Pompertuzat avait frappé violemment le marteau de la porte, pendant que, courbé près de la serrure, le candidat recevait un énorme contre-coup.
— Un instant! dit Massabrac à M. de Pompertuzat qui se préparait à secouer de nouveau le marteau retentissant.
Le félibre s'étant avancé sous le balcon, la foule fit silence.
Alors Massabrac récita une prière en l'honneur de Paule, où le vent se montrait gingoulo, la foule gin* goulo, le cœur du poète gingoulo, le soleil gingoulo, l'Académie gingoulo. Et à la suite de cette divino musiquétOj la poulcto ne sortait pas de sa chambretto !
Ce morceau pathétique se terminait par un cri des entrailles, que si rarement les poètes modernes ajoutent aux beautés des chefs-d'œuvre du passé.
— Gingoulo! gingoulo! s'écria Massabrac, par un retour en manière de ballade.
Du fond du cœur de tous les assistants s'échappa un
murmure : Gingoulo ! gingoulo !
Ce nouvel appel étant resté sans résultat, le peuple cria :
— Paule !
— Pan ! répondit le marteau secoué par II. de Pompertuzat.
— Paule ! la belle Paule ! reprirent nombre de voix.
— Pan ! pan ! pan ! faisait le lourd marteau sous la main du mainteneur.
— Noun de sort ! s'écriait Massabrac.
Un bruit d'espagnolette se fit entendre au premier étage.
— La voilà ! voilà Paule ! cria la foule.
La fenêtre s'ouvrit, donnant passage à Gardouch qui, railleur, attendit que les murmures produits par son apparition fussent dissipés.
Avant salue à trois reprises les Illustres, les dames de la noblesse, les candidats :
— 11 est regrettable, dit Gardouch avec un sourire sarcastique, que tant de personnes érainentes <e soient dérangées en vain. L'Académie des Jeux-Floraux ne pourra malheureusement couronner aucun des aspirants à la main de mademoiselle Paule.
Un rire formidable de la foule accueillit cette singulière révélation.
Gardouch avant fait signe qu'il avait encore à parler :
— Pour échapper, dit le docteur, à un concours qui ne répondait pas à son libre sentiment, madem selle Paule s'es! dérobée à toute recherche.
— Malédicieure ! s'écria Massabrac.
Ayant ainsi parlé, le docteur salua l'Académie ferma la fenêtre, laissant à leur déconvenue les nobles dames, les Illustres, les candidats qui baissaient la tète devant les huées de la foule.
Tristement, les mainteneurs songeaient à se disperser, lorsque le cri de gingoulo fut poussé tout à coup par un groupe d'étudiants avec un singulier accent.
— Gingoulo! reprit la foule.
Alors se forma une immense farandole, sautant, criant, appréhendant au passage avec Francazal-Sanitas M. de Pompertuzat, aux cris de Gingoulo! Gingoulo .'
Quoi qu'elle fit, madame Douladoure entra dan- la danse. Gingoulo! Gingoulo!
Pons de Lunel y perdit son chapeau numéro deux. Gingoulo! Gingoulo!
Madame de Parrequeminières, comme la feuille enlevée par le vent, tournoya, prise de vertiges. Gin* goulo! Gingoulo!
La farandole obligea Escanecrabe cà donner la main à Laffitte-Yigordanne, son rival. Gingoulo! Gingoulo!
Toute l'Académie tressautait ainsi que dans une danse macabre ! La farandole sans pitié, comme la mort, ne reconnaissait ni rangs ni titi •
L'abbé Supplici faisait vis-à-vis à Saturnin. Gingoulo! Gingoulo !
La farandole prenait les proportions d'une trombe!
Dans une embrasure de porte avait été déposée la
du marquis de Peschbusque qui, quoique
n'ayant guère plus de sang qu'une allumette, avait
voulu assister à cette cérémonie. Deux hommes vigoureux s'emparèrent des brancards de la chaise à porteurs et la firent entrer dans la farandole, secouant comme une salade le malheureux marquis aux cris de Gingoulo ! Gingoulo !
A la tête d'une bande d'étudiants, Fajon criait le plus fort. Il reparaissait au bout de deux ans d'absence et, après sa fâcheuse affaire avec Raymond, avait besoin de se refaire une popularité. Sa barbe était plus longue que de coutume, les ailes de son chapeau calabrais plus larges, et le soleil du Languedoc avait bronzé son teint.
Se sentant soutenu par la population, il criait : Gingoulo! Gingoulo! d'une voix de tonnerre.
Massabrac, qui, par son allure de taureau, avait échappé à cette farandole excessive, murmura :
— Voilà un escourpionk qui je donnerais bien une girouflada sur la faça.
Fajon n'entendit pas cette menace.
Massabrac passa près de lui et, lui marchant sur les pieds :
— Prends garde, andoulha (andouille), dit-il. Fajon regarda Massabrac, qui se posait en face de
lui.
— As-tubientot fini, dit le félibre, de tambourinât de la tangua?
— Gingoulo! criaient les étudiants.
— Gingoulo! répéta Fajon.
— Potet! souffla Massabrac à l'oreille de Fajon. Fajon sourit.
— Droga! continua Massabrac.
Fajon eut le tort de reculer.
— Méchant lèbre (lièvre) ! reprit Massabrac.
Les étudiants, tout à la farandole, ne prêtaient pas attention aux injures du félibre.
— Punaisa ! dit Massabrac.
Fajon tourna le dos.
— Chin (chien) ! s'écria Massabrac.
Fajon haussa les épaules.
— Vielli naveou (vieux navet) ! fit Massabrac. Fajon, pour rompre avec le fâcheux, fit de nouveau
chorus avec les étudiants.
— Je te m'en vas graver, dit Massabrac, un gingoulo sur le nas.
Fajon devint soucieux et tenta d'échapper au félibre. Mais Massabrac l'avait saisi au collet et, un genou contre le ventre, disait :
— J'ai bien envie de t' enlever une peirade \&boiifiga (une pierre de la vessie).
Cela devenait sérieux.
— Grande patraca, je suis un bouffetiaire, s'écriait Massabrac hors de lui.
— Un fabricant de soufflets, pensa Fajon, qui se sentit perdu.
— Répète donc gingoulo, si tu l'oses, poultroiuu dit Massabrac, certain de la lâcheté de son adversaire.
Fajon ne soufflait mot. Et à côté de lui tournoyait la bruyante farandole qui ne lui permettait pas d'appeler de défenseur.
— Tiens, grand coïonne, dit Massabrac en donnant un soufflet terrible à Fajon, voilà un bouffet!
— Monsieur! s'écria Fajon.
— Et voilà un viragant (revers de main), continua Massabrac.
— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Fajon.
— Voici un bouffetoun, dit Massabrac continuant sa distribution, et voilà un sou ffletoun...
— Monsieur, reprenait Fajon consterné, nous nous reverrons.,.
— En attendant, voilà un bon fj et de maçon, continua Massabrac.
— Est-ce une affaire que vous cherchez? disait Fajon tremblant.
— Si tu ne connais pas un bouff et de quincailhier, tiens, reprit Massabrac en bourrant Fajon.
— Vos armes, monsieur, dit le roi des étudiants.
— Mes armes sont un bouffet de tambour, s'écria Massabrac qui ne voulait pas laisser une place vide suite pourtrat de son adversaire.
— C'en est trop, galipian! dit Fajon.
— Ah ! tu oses m'appeler galipian , voilà un bouffet de charroun.
Fajon poussa un cri de rage.
— Et maintenant, merdaïoun, dit le félibre, secouant Fajon et le jetant par terre, tu sauras ce que c'est qu'un coup de pied dans la marmita.
Un hurlement de Fajon, abattu par le coup de la lin, amena autour de lui des défenseurs; mais Massabrac était entré dans une telle fureur que les étudiants osaient à peine s'attaquer à l'Avignonnais, aussi terrible qu'un cheval emporté.
Après maintes gourmades échangées pour la défense de Fajon, que Massabrac jurait de emer, les
combattants se dispersèrent, remplissant la ville du bruit causé par ces événements.
— Les buveurs de sang, sous la Terreur, dit M. de Pompertuzat quand il fut remis des secousses d'une telle journée, n'ont pas commis de pareils excès.
Ayant souscrit aux désirs de son père, Paule s'apprêtait, la veille de ce scandale, à marcher auCapitole, le cœur brisé. Des conciliabules secrets qu'elle avait surpris entre Negogousse, l'abbé Supplici et son protégé, indiquaient une entente à laquelle Raymond n'avait aucune part.
Cliaque être en proie à la tristesse est doublé d'un inquisiteur qui recueille mille indices, les classg, et, à un instant, apporte une vive lumière dans ces troubles accumulés. Paule, maintenant, épiait l'abbé Supplici dans ses paroles, ses gestes. Le prêtre faisait un clignement d'yeux à Negogousse, Paule le voyait. Une poignée de main donnée par M. Supplici à Negogousse devenait un indice. Jusqu'à la façon dont l'abbé entrait ou sortait était commentée par la jeune fille, souriante en apparence; mais seules les lèvres obéissaient à la volonté intérieure.
Saturnin, ni Massabrac, ni Laffitta-Vigordahne, ni Escanecrabe, ni le prêtre n'avaient conscience de cette transformation déjeune fille en femme réfléchie.
Le seul qui comprît Paule fut René d'Espipat.
Chaque prétendant avait le droit d'entretenir le soir, dans le salon de la Maison de pierre, celle à la main de laquelle il aspirait. Paule jouissait de toute liberté à cet égard. M. Supplici, ne craignant plus René, le regardait parader comme un brillant officier d'ordonnance.
Cependant René avait surpris le secret du jeu de l'abbé Supplici. S'il eut pu voir Raymond, il eût épargné à son ami les angoisses de la nuit des Ponts-Jumeaux.
En apprenant par le docteur Gardouch la nouvelle du désespoir de Raymond, l'indignation de René fut vive.
La connaissance de ces intrigues, qui causaient le malheur de Paule et de Raymond, révolta l'âme droite du jeune homme.
Lui-même, d'ailleurs, ainsi que la marquise, avait été,dupe du prêtre. Certain d'obtenir le pardon de sa tante, au cas où le dénouement de son entreprise aurait besoin d'être poussé à l'extrême, René n'hésita plus. Reprenant le masque de soupirant, il alla, comme ses rivaux, faire sa cour à la belle Paule.
— Je viens de la part de Raymond, lui dit-il à voix basse.
Paule regarda René avec inquiétude. Elle se sentait environnée d'embûches et n'osait se confier à personne.
— Mademoiselle, dit René qui comprit les doutes de la jeune fille, je suis l'ami de Raymond.
Le courage et la loyauté se lisaient dans les veux
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du jeune homme.
— Avez confiance malgré vos ennemis, mademoiselle ; je viens vous rendre courage.
— Du courage, oui, j'en ai bien besoin.
Alors Paule se plaignit de l'ingratitude et de l'abandon de Raymond.
— Lui vous abandonner! s'écria René... Qui a pu vous faire croire? L'abbé Supplici sans doute... Toutes ces perfidies m'effrayent pour vous, mademoiselle, continua René. Vous êtes perdue pour Raymond si vous ne prenez un grand parti.
Paule regarda le jeune homme avec inquiétude. Alors René raconta à la jeune fille les projets de suicide de Raymond, comment il était gardé dans la maison deGardouch; il insista particulièrement sur la crainte que ceux qui l'aimaient éprouvaient de le voir retomber dans son chagrin si la main de Paule lui était enlevée.
Il n'y avait pas à hésiter à cette heure. Il fallait que Paule mil les aspirants dans l'impossibilité d'accepter sa main.
La fuite était le seul moyen d'imposer Raymond à Negogousse.
La fuite ! Ce mot fit froid «à la jeune fille et la remplit de trouble. René s'aperçut, à L'alternance de pâleurs et de rougeurs de Paule. de l'émoi que produisait son conseil: san -\ arrêter il revint sur cette idée, car il fallait brusquer l'aventure, ne pas laisser la jeune
fille réfléchir, l'entraîner dans un coup de tète pour son bonheur.
Tout était déjà prêt pour la fuite.
Ce plan, René l'avait contié à madame de Parrequeminières, qui, si elle ne s'intéressait pas absolument aux amours du poëte, gardait une vive rancune à l'abbé Supplici du scandale public auquel elle avait été mêlée.
René pressait sa tante avec tant de chaleur, il parlait si éloquemment en faveur de son ami, que la marquise s'en inquiéta.
— Un enlèvement ! dit-elle d'un air sévère. René ne lâchait pas pied, affirmant qu'un grand malheur résulterait du tissu d'intiïguesde M. Supplici, qui faisait servir l'Académie à la réussite d'un Saturnin, présenté faussement à tous sous le nom de Poucharramet. René ajoutait qu'il était en mesure de prouver la parenté trop proche du clerc avec le prêtre.
— Son fils ! s'écria la marquise...
— J'en suis certain.
— Voilà qui va discréditer l'Académie, reprit madame de Parrequeminières.
— Et quel coup pour le clergé ! ajouta René. Heureusement, vous, ma tante, et moi. sommes seuls à connaître ce secret.
— Rien, René; je reconnais là la loyauté et la prudence des d'Espipat.
Alors René, profitant de la situation, revint sur le projet de fuite de Paule avec Raymond.
Dans une chambre retirée où madame deParreque-
5jG la COMÉDIE académique.
minières n'admettait personne, était un grand portrait représentant la marquise en costume du Directoire, habillée d'une robe à la grecque d'une, transparence qui ne protégeait guère plus le modèle que les gouttes d'eau sur le corps de la Vénus sortant de l'onde. Dans cette peinture il était difficile de trouver la noble dame défendant le trône et l'autel dans son salon académique. La marquise âgée n'avait plus souvenir de sa légèreté sous le Directoire. Le mauvais sujet René y retrouvait la même femme.
L'amour qui ne connaît pas d'obstacle, l'amour qui mène le monde, l'amour dont chaque être conserve le parfum, René en fit le sujet d'une thèse si tendre que madame de Parrequeminières se souvint de ses vingt ans. La cause de Paule était plaidée avec une telle persuasion que la marquise sourit :
— Ce siècle est d'un bourgeois ! On ne connaît plus l'art de l'enlèvement.
— Aussi, ma chère tante, je m'adresse à vous, sachant qu'avec votre esprit vous donnerez quelque tour licite à l'aventure.
— Paule est-elle consentante? demanda la marquise. Elle est bien jeune? Vous vous êtes laissé imposer dans ce siècle des lois d'un rigorisme ! . . . Les tribunaux sont très-sévères pour les majeurs qui enlèvent des mineures... Le scandale sera considérable.
— Tant mieux, dit René. Il faut que ce scandale dévoile le système d'intrigues de l'abbé Supplici.
— Ne me parle plus de cet homme abominable, dit In marquise. Jl s'est conduit indignement avec moi,
et je lui montrerai qu'on ne se joue pas d'une Parrcqueminières.
Encore une fois René supplia tellement sa tante, qu'elle entra dans le complot. Il s'agissait d'avoir la libre disposition d'une maison de campagne appartenant à la marquise.
Pour échapper aux conséquences judiciaires d'un enlèvement, madame de Parrequeminières recevrait elle-même Paule des mains de Raymond. La marquise ne quitterait pas Paule jusqu'à l'arrivée de Negogousse.
La connaissance de la fuite de la jeune fille, répandue dans Toulouse, ferait que le père ne pourrait refuser son consentement à Raymond.
Ce plan, madame de Parrequeminières finit par y souscrire, et René alla trouver Paule.
— Si vous aimez Raymond, si vous ne voulez pas appartenir à un Saturnin, demain soir à la nuit nous vous attendrons à la porte de derrière qui donne dans Pile de Tounis.
Paule ne répondait pas.
— Songez, mademoiselle, qu'après-demain il serait trop tard.
Le devoir , l'affection pour son père arrêtaient Paule.
— Chargez-moi, mademoiselle, déporter quelques bonnes paroles au pauvre Raymond.
— Je l'aime! s'écria Paule.
A un mois de là fut célébrée l'union de Paule et de Raymond, en présence de la noblesse ralliée autour des époux par madame de Parrequeminières.
Ce fut le dernier coup porté à Pi ,,ie des Jeux- Floraux, qui y perdit son maiuteneur le pli lié, l'abbé Supplj
L'archevêque, ayant eu vent des troubles apport
dans les deux familles par les intrigues du prêt] l'envoya dans une cure médiocre d'un département éloign
— Quand je te disais, ria Loubens signant au
contrat de Raymond, que tu aurais besoin, par une mbre nuit, de l'aide d'amis dévoués, enveloppés de
manteaux couleur de muraille !
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