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Un jour se répandit dans la ville le bruit de la mort de M. de Castelgaillard, qui n'avait pas reparu à l'Académie depuis le fameux ballottage entre Escanecrabe et Laflitte-Yigordanne.
Le fait n'était que trop vrai. Peu après, le corps du défunt académicien, rapporté de Nice, fut reçu aux portes do Toulouse par une députation de membres des Jeux-Floraux, dont quelques-uns n'assistaient pas au convoi sans inquiétude.
La mort donne rarement un seul coup de faux dans une Académie. Le plus souvent, elle fait coup double. L'immortel qui tombe en entraine volontiers un autre.
Les autres, dans cette circonstance, se regardaient entre eux avec attention, consultaient la coloration de chacun et se demandaient à qui était destiné ce second coup de faux, toujours désagréable.
Les mainteneurs jeunes étaient plus indifférents à la
mort de M. de Castelgaillard. La solidité data charpente, la puissance du suc gastrique, la mobilité des articulations, sont des excellents brevets de longévité: mais le parti des longues houppelandes, des manchons, des douillettes de soie et des grandes lunettes n'assista à l'enterrement qu'avec une sorte de terreur.
On remarquait au convoi madame Douladoure, qui avait fixé son domicile à Toulouse depuis son brevet de maître ès-Jeux-Floraux. Elle tenait une couronne d'immortelles, et ses voiles noirs l'apparentaient avec une Antigone de forte dimension.
A distance marchaient Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe, à qui le siège vacant du défunt rendait l'espoir au cœur.
Escanecrabe était grave, digne, solennel. Un grand col de velours, rembourré de carton, faisait qu'il portait la tète en saint-sacrement. Ses regards se dirigeaient au loin, dans le pays idéal où, entouré d'une auréole, le fauteuil de feu M. de Castelgaillard apparaissait comme un trône.
Plein de certitude en lui, il cherchait à la faire parler aux membres du cortège, espérant que sa haute taille le désignerait, au moins, autant que son mérite. Laffitte-Vigordanne se glissait comme une anguille dans le cortège. Petit et chétif, pour se faire remarquer de chaque académicien, il sautillait d'un rang à l'autre, avait débuté parla queue du cortège et s'était déjà faufilé au milieu, répétant à chacun :
— Quelle perte pour l'Académie ! Quelle perte,
monsieur !
Il ajoutait aussitôt :
— Si la demande de votre voix, monsieur, ne vous semblait pas indiscrète dans un pareil moment, j'aurais l'honneur de la solliciter, en me présentant aux prochaines élections.
Alors Laffitte-Vigordanne, faisant deux enjambées en avant, se trouvait en face de nouveaux académiciens et recommençait :
— Quelle perte pour l'Académie ! Quelle perte,
monsieur !
Tout entier à la douleur en apparence, Eseanecrabe ne demandait rien. Il est vrai que le soir même où la mort de M. de Castelgaillard avait été connue, Escanecrabe ne fit pas moins de sept visites qu'il augmenta de huit autres le lendemain matin avant de boire ni
manger
Aussi regardait-il avec un sourire méprisant le furet, son rival, qui, posant sa candidature au milieu des obsèques, montrait une trop vive convoitise académique.
L'abbé Supplici officiait. Suivant ses instructions, non loin de lui se tenait Saturnin de Poueharraniet, tout à fait dans le ton. Un gros paroissien à la main, il semblait un pleureur à gages, et de temps à autre psalmodiait avec les chantres l'office des morts.
L'académicien Pons de Lunel grelottait, les bras ensevelis dans son manchon.
Tantôt sa lèvre inférieure s'élançait comme à l'assaut de son nez, tantôt il secouait la tète d'une façon immodérée.
Le rapporteur préparait son improvisation, que pour plus de prudence il avait dans sa poche ; mais il
préférait se la rappeler mol pour mot, désireux d'affermir sa réputation d'orateur éloquent.
— Quelle perte pour l'Académie! Quelle porte, monsieur! lui souffla à l'oreille une voix aiguë.
Pons de Lunel tressauta et regarda avec des yeux indignés le candidat qui osait l'interrompre dans ses méditations.
Laffite-Yigordanne , atterré, se tourna du côté de Labastidette, un mainteneur à face réjouie, le teint coloré, les oreilles massives et violettes, se détachant avec peine de gros plis de chair de la nuque.
Il était impossible à Labastidette d'appeler la douleur sur sa physionomie ; même à l'enterrement, il avait la mine d'un gourmand en face d'une dinde truffée.
— Quelle perte pour l'Académie ! Quelle perte, monsieur ! hasarda Laffite-Yigordanne.
Labastidette se pencha d'un air bienveillant vers le candidat.
— M. de Castelgaillard, dit-il, ne mangeait pas assez abondamment.
— Oui, fit Laffitte-Vigordanne, ouvrant une large bouche et faisant un geste de la main comme pour jeter quelque grosse pièce de venaison dans son gosier.
— Précisément, dit Labastidette.
Laffitte-Vigordanne, ayant posé sa candidature,
quitta le mainteneur aux oreilles violettes, se disant qu'avec l'envoi d'un beau poisson il obtiendrait facilement la voix de l'académicien glouton.
Le cortège venait d'entrer au cimetière. Le char qui
contenait les dépouilles de M. de Castelgaillard s'était arrêté non loin du trou béant en face duquel le fossoyeur, bêche en main, s'apprêtait à subir les longs discours de « ces bavards », qu'il avait déjà entendus à diverses reprises.
Pons de Lunel, ayant retiré son bras droit du manchon, se passa la main sur les yeux et l'appuya sur l'arcade sourcilière d'où devait jaillir l'improvisation qu'il avait en poche.
Sur le revers de la fosse, en face de lui, se tenait Escanecrabe, toujours grave, toujours demandant la place du défunt, — non pas dans le cercueil, —mais à l'Académie. Il espérait qu'ayant coulé nombre de compliments pendant sa visite au rapporteur, Pons de Lunel introduirait dans l'oraison funèbre quelques mots sur sa candidature.
En ce moment suprême, Escanecrabe ne regardait
plus l'horizon. Il plongeait dans Pons de Lunel, essayant d'établir entre l'orateur et lui un courant magnétique qui lui crierait: Rappelle-toi?
Pons de Lunel ne se rappelait rien, rien de M. de Castelgaillard, rien de son discours, d'Escanecrabe
rien, rien '
A peine les portes du cimetière franchies, Pons de Lunel pensa, avec une extrême angoisse, qu'il n'avait pas dit un mot dans son discours des œuvres de M. de Castelgaillard. Légèreté impardonnable ! Que pouvait avoir fait le feu marquis pendant sa vie ? Quelle œuvre lui avait valu les suffrages pour son admission aux Jeux-Floraux ?
Ce sont de ces questions dont est friand le public,
qu'on reçoive les académiciens ou qu'on les enterre. Et l'orateur avait été assez léger pour n'y prêter aucune attention ! M. de Castelgaillard était-il poète ou prosateur, ce qui offre quelques nuances? Étaient ce les lettres ou les sciences qui avaient ouvert au mainteneur défunt les bras du fauteuil académique? Pons deLunel l'ignorait absolument. Aussi devenait-il si perplexe qu'en une seconde il oublia son discours laborieusement préparé. La vie, les actes, les œuvres de M. de Castelgaillard se mêlaient et offraient à l'orateur le spectacle désastreux d'un riche vase de porcelaine tombé d'un quatrième étage.
Si encore Pons de Lunel eût été certain que le marquis n'avait pas écrit un traître mot pendant sa vie, il est de ces phrases élastiques, chères aux orateurs officiels qui y entassent :
Vertus,
Loyauté dans les rapports,
Aménité de caractère,
Tenue exquise,
Parfaite sociabilité,
Charmes du foyer domestique.
Termes immuables tirés du Dictionnaire général des académies.
Le mot de Laffitte-Vigordanne : Quelle perte, monsieur! se représenta au souvenir de Pons de Lunel. Un tel regret annonçait un candidat nourri des plus saines traditions.
L'orateur jeta un regard sur la foule et aperçut Laffitte-Vigordanne qui, dressé sur la pointe de ses escarpins, essayait de séduire celui-là même qui avait
manqué à son devoir, le secrétaire des Jeux-Floraux, dont la mission était d'envoyer aux orateurs un tableau détaillé des œuvres du défunt.
11 était impossible d'interroger le secrétaire trop éloigné.
M. Supplici venait d'asperger le cercueil dans lequel volontiers Pons de Lune! eut pris place. — momentanément !
— Messieurs... dit-il.
Il promena un mouchoir sur ses yeux.
— Quelle émotion ! se disaient les assistants.
— Celui que nous avons eu la douleur de perdre, celui que chacun de nous pleure...
Le mouchoir fut chiffonné convulsivement sur les yeux de l'orateur.
— Celui qui fui une des gloires de notre cité avait été marqué à sa naissance par 'le doigt de la Providence... M. de Castelgaillard recul delà nature un heureux don; il était d'essence académique, il naquit académicien... L'Académie reconnut cette intelligence d'élite à ce signe providentiel, et se hâta de l'accueillir dans son sein... J'ai peine à continuer, messieurs, tant ma douleur est grande...
Le manège du mouchoir recommença, ce qui permit à Pons de Lunel de se pincer les paupières.
— Quelle perte pour 1 Académie ! reprit-il après un temps d'arrêt, quelle perte, messieurs !
— Bravo! s'écria Laffitte-Vigordanne, qui ne put retenir un cri d'enthousiasme, en voyant que son mot avait porté.
Dès tors le voile qui s'étendail sur l'improvisation
de Pons de Lunel sembla se dissiper. Il continua :
— Elle est si grande, messieurs, cette perte, qu'on se demande quel caractère pourra remplacer M. de Castelgaillard à l'Académie.
Escanecrabe toussa pour rappeler à l'orateur qu'il élait justement le caractère demandé ; mais Pons de Lunel, l'esprit échauffé par sa riche improvisation, avait tout à fait oublié la candidature d'Escanecrabe.
— Les titres de notre regretté collègue sont nombreux, dit Pons de Lunel, qui jeta un regard sur les académiciens qui l'entouraient, avant de savoir s'il fallait s'engager dans ce défilé inconnu.
— Très-nombreux titres, reprit-il n'ayant rencontré aucun sourire sceptique.
Pour en terminer du coup.
— 11 serait trop long, messieurs, d'énumérer ici les créations de feu M, le marquis de Castelgaillard. i. Académie vous les rappellera dans l'enceinte où, la première douleur passée, vous vous associerez de cœur aux éloges de celui dont les œuvres sont impérissables.
En ce moment Pons de Lunel se serait volontiers frotté les mains de son habileté oratoire. Sa main gauche était enfouie dans le petit manchon. Il l'en tira tout à coup portant un globe de verre qui contenait un vase dans lequel étaient plantées des Heurs d'or et gent frémissant sur leur tige.
— La famille de notre noble collègue, dit-il, m'a confié ce précieux dépôt... Ce sont les prix décernés par l'Académie à M. de Castelgaillard pendant son
stage poétique, aux époques déjà lointaines d'heureuse jeunesse où chaque année le vainqueur de tant de rivaux distingués avait le droit d'accrocher une nouvelle fleur à sa boutonnière.
Pons de Lunel abandonna son manchon suspendu à son cou par une ganse, et de ses deux mains leva en l'air le précieux globe.
— Yoilà donc le jardin de M, de Castelgaillard, le parterre que son imagination ratissa pendant sa jeunesse... 0 fleurs chéries, empreintes d'un parfum intellectuel, vous étiez sans cesse devant les yeux de notre bien-aimé collègue, sous globe sur sa cheminée, protégées par le cristal contre l'intempérie des saisons ! 0 fleurs aux filigranes délicats, vous possédez encore la fraîcheur du premier jour!... Il en est de môme pour les œuvres de M. de Castelgaillard, toujours vivantes en nous, toujours jeunes...
Pons de Lunel était emporté par l'éloquence.
— Une vie honnête, continua-t-il, une existence régulière, font que l'homme, détaché des passions de ce monde, arrive au terme de sa carrière sans avoir perdu de ses qualités. N'en est-il pas de même pour les œuvres élaborées à loisir dans le silence du cabinet? Notre collègue se plaisait, suivant le précepte du divin Boileau, à polir et repolir sans cesse ses ouvrages.
L'académicien agita encore une fois le globe de verre et termina son discours en rentrant le petit meuble dans le manchon.
Après quoi il appela trois fois : il Castelgaillard, Castelgaillard, Castelgaillard ! » Ayant fait remarquer que le défunt ne répondait pas, Pons de Lunel le con-
via à dormir du sommeil des justes et essuya ses yeux, qui étaient secs.
Des applaudissements se firent entendre de toute
part.
Bravo! bien parlé! s'écria Escanecrabe, qui,
d'autorité, avait pris le bras de Pons de Lunel.
Les mains se tendaient vers l'orateur. Escanecrabe saluait la foule au nom de Pons de Lunel, et de sa forte voix se penchait vers l'oreille de l'académicien, l'assourdissant de :
— Admirable ! parfait !
— Quel éloquent discours! parvint à dire Lafûlte- Vigordanne, qui tendait la main à l'orateur.
Escanecrabe saisit dans ses doigts les doigts de son rival et les pressa avec rage.
En ce moment, Escanecrabe s'était emparé de Pons de Lunel. Il devenait son protecteur, son rempart contre la foule, son joueur de flûte, au grand désespoir de Laffitte-Vigordanne qui, sautillant derrière Pons de Lunel, grimaçait du terrible serrement de mains de celui qui, par l'audacieux envahissement de la personne de l'académicien, passa aux yeux de la foule pour le successeur certain de M. de Castelgaillard.
Qu'il est heureux le poète qui, dans toute la force de l'illusion, se voit imprimé pour la première fois! Son âme, son cœur, ses aspirations sont enfin fixés dans ces pages, que lui-même croit à peine avoir remplies.
Raymond passa par ces pelits bonheurs, quoiqu'il y apportât moins de vanité personnelle que les écrivains de profession. Le volume appartenait plus àPaule qu'à lui-même; c'était elle qui en avait dicté les pages les plus émues. Sans elle, le poète n'existait pas.
Aussi le premier exemplaire lui fut-il adressé, le nom de Negogousse sur la liste de souscription permettant cet envoi.
En embrassant sa mère, Raymond lui remit le second exemplaire. Ce fut avec un vif sentiment de cor. diahté que Raymond écrivit sur la première page de son livre les noms du docteur Gardouch, de Loubens
de René d'Espipat, de Lagardelle et de l'abbé Desinnocends, groupe d'amis qui faisait oublier au poëte les injustices commises à son égard.
Le volume sortait de la meilleure imprimerie de Toulouse. Loubens y avait apporté tous ses soins.
— A belle poésie belle enveloppe, dit-il à l'imprimeur qui se surpassa.
Le jour de la mise en vente, cent exemplaires furent enlevés dans les diverses librairies. La jeunesse des écoles se fit remarquer particulièrement par son enthousiasme ; car les jeunes gens, malgré leurs modiques ressources, savent se priver pour souscrire aux livres.
Raymond osait à peine lever la tête dans les rues. Le volume, événement du mois, faisait que chacun s'intéressait maintenant au jeune homme dont le front était marqué du sceau de la poésie.
Les clercs de l'étude savaient par cœur les principaux morceaux du volume et les récitaient pour faire pièce à Saturnin de Poucharramet. Tel était son châtiment. 11 payait l'injustice des Jeux-Floraux.
La jeunesse se plaît à ces représailles. Courageuse, libre et sans entraves, elle prête son aide aux lutteurs et témoigne ouvertement de son mépris pour les gens arrivés par le canal de la faveur.
Raymond le vaincu avait aux yeux des étudiants une auréole qui manquait à Saturnin le vainqueur. Méprisé par la gent officielle, le poëte était porté tout à coup aux cimes de la réputation par ceux en qui la conscience vibrait encore.
Ces sympathies, Raymond sentait qu'elles Jui fai-
saient cortège; il eût voulu que l'humanité n'eût qu'une tète pour l'embrasser.
Ne rencontrant que ligures souriantes à son approche, Raymond fut surpris de trouver sa mère plus mélancolique que de coutume. Si parfois un rayon traversait les yeux de cette austère physionomie, aussitôt la bouche devenait pensive. Il y avait à la fois de l'expansion et de l'inquiétude chez la mère de Raymond; on eût dit qu'elle voulait parler et se taire.
— Je t'ai lu, mon enfant, dit-elle en l'embrassant. Je n'ai pas terminé... Je lis lentement pour faire durer mon bonheur plus longtemps.
Ces paroles d'une mère à son fils valent mieux que tous les éloges.
— Ainsi, dit Raymond, mon livre ne le déplaît pas?
— Me déplaire? Tu me prêtes une mauvaise pensée pour me faire dire que je suis hère de toi.
— Vrai! s'écria Raymond.
La veuve se jeta dans les bras de son fils pour dissimuler une larme.
Dans cette larme entraient tout à la fois orgueil, regrets, jalousie.
D'une vie chaste comme celle d'une sœur de charité, la mère de Raymond n'avait pas approfondi d'autre passion que l'union conjugale. Aussi ces poésies la troublaient. Quelles profondes sensations avait dû ressentir son fils pour les exprimer de la sorte! Il y avait là des notes de pénétrante tendresse (pie toute femme comprend sans les avoir jamais entendues. I n cœur d'homme débordait plein de félicités. C'était bon et doux. Mais quelle était la femme à qui s'adressaient
ces poésies? En était- elle digne! N'accaparerait-elle pas l'affection de Raymond?
Voilà ce à quoi rêvait la pauvre mère, ce qui teintait sa joie de tristesse.
Elle en arrivait à étudier chaque vers pour se rendre visible à elle-même la femme à qui de tels hommages s'adressaient. Sans doute la mère de Raymond respirait le chaste parfum qui s'exhalait des poésies ; mais trop souvent on doit aux délicatesses de l'homme le mirage de la pureté de celle qu'il aime.
De ce côté les femmes sont impitoyables à déchirer les voiles de visions charmantes et à montrer quels vices sont cachés derrière de pures et diaphanes apparences.
Une femme jugée par un tribunal de femmes serait condamnée aux supplices les plus durs.
Envahie par ces réflexions, madame Falconnet, une broderie à la main, le volume dans son panier à ouvrage, lisait, posait le livre pour méditer, reprenait sa broderie, ne faisant pas un point d'aiguille sans rêver à cette femme qu'elle eut souhaité exister idéalement dans le cerveau de Raymond.
Alors elle rouvrait le volume. Il n'y avait pas à douter que le portrait existât ! La veuve fermait le livre avec découragement. Des détails de physionomie trop positifs, la couleur des cheveux, la transparence de la peau, de mignonnes oreilles, indiquaient que Raymond n'avait pas pris dans son imagination un modèle représenté -nus tant de formes.
Yn matin, la mère de Raymond se leva de meilleure heure que d'habitude. N'ayant pas reposé de la nuit,
elle cherchait un adoucissement à ses inquiétudes dans les soins du ménage.
Elle s'occupa d'abord à mettre de l'ordre dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue.
Le bruit d'une fenêtre ouverte au premier étage de la Maison de pierre lui fit involontairement lever la tête.
Paule, souriante, s'accoudait sur le balcon. Madame Falconnet admira cette gentillesse et cette fraîcheur comme elle eût respiré un bouquet de fleurs.
Presque au même instant la mère entendit son fils ouvrir sa fenêtre.
Une rougeur subite envahit la figure de Paule. Cela étonna la veuve, qui regarda avec plus d'attention.
Paule venait de s'asseoir, un volume à la main, le volume de Raymond.
— Serait-ce elle? pensa la mère... C'est elle!
Madame Falconnet se le dit immédiatement. Le portrait était trop ressemblant. Peintre et modèle avaient trahi leur secret.
Paule lisait lentement et interrompait chaque strophe par de vagues regards d'émotion, de reconnaissance et de tendresse.
La mère de Raymond poussa un soupir de bonheur. Son fils aimait une femme qui le méritait !
L'émotion de la veuve fut si grande qu'elle se retira. Les deux enfants s'aimaient. 11 fallait les laisser à leur amour.
Une mère confidente se sent quelquefois gênante.
Pourtant elle fit de telle sorte qu'elle rencontra Raymond qui sortait.
La veuve voulait étudier la passion inscrite sur les traits de son fils. Jusqu'où l'amour avait pénétré, c'est ce qui l'inquiétait.
— Adieu, mère! je vais travailler, dit Raymond.
— Bon courage, mon enfant ! répondit-elle en lui serrant les mains avec une vivace étreinte qui signifiait :
— Aime-moi toujours comme je t'aime !
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Quoique les salons aristocratiques de Toulouse restassent étrangers aux mouvements de la ville, le bruit des succès de Raymond y avait pénétré, grâce à René d'Espipat, qui se donnait la maligne joie de réciter les pièces de son ami et d'en parler au monde académique fréquentant l'hôtel de sa tante.
De la part de tout autre cet enthousiasme eût été mal vu; mais que ne permettaient pas les douairières à ce a charmant jeune homme? »
Les académiciens acceptent difficilement qu'il se produise quelque événement littéraire en dehors de leurs colories. Toute intelligence qui les dépasse, ils la traitent volontiers de subversive. Aussi les articles de journaux, les acclamations des étudiants, la réputation faite à Raymond par la bourgeoisie sonnaient taux aux oreilles des membres des Jeux-Floraux.
Vn être pouvait-il exister sans le patronage de VA-
cadémie? Le corps des Illustres ne l'admettait pas. Tout par L'Académie, tout pour l'Académie était la de- , vise de ces vieillards.
Pour eux, quelle portée avaient les journaux ! Ils ne les lisaient pas. Les étudiants pouvaient faire des ovations à Raymond, les bourgeois souscrire à son poëme. Les académiciens ne reconnaissaient pas « ces gens. »
L'abbé Supplici ne jugeait pas ainsi la situation, surtout dans la circonstance actuelle ; il craignait l'opinion publique, car Saturnin s'était plaint à lui des railleries de ses collègues de Tétude. Comme M. Supplici avait résolu de faire triompher Saturnin aux prochaines élections, il l'engagea à rendre visite aux principaux académiciens, sous couleur de leur demander des renseignements biographiques touchant feu M. de Castelgaillard.
— Vous mettrez en avant, dit-il, un travail que vous préparez à la mémoire du défunt ; ainsi vous vous serez ouvert nombre de portes pour le jour où vous poserez officiellement votre candidature au siège de mainteneur. Écoutez ces messieurs avec déférence, ajouta-t-il, soyez toujours de leur avis; à un moment donné ils ne manqueront pas d'être du votre.
La première visite de Saturnin fut pour M. Castelnau- Picampau, un des plus notables personnages des Jeux- Floraux.
Les murs de son antichambre étaient couverts de parchemins ornés de cachets de cire rouge, au-dessus desquels lit en gros caractères le nom de Cas-
telnau-Picampau.
En montant l'escalier, Saturnin put lire, encadrés
sous verre, les brevets de diverses académies accordés à l'homme considérable qui faisait partie :
De la Société des Intrepidi de la très-ancienne ville de Cori ;
De la Société des Sauveteurs du Midi;
De la Société de la Fhrimontana deg ilnviolatide Montèleone :
De l'Académie flosalpine de Gap ;
De la Société des Âffaticati de Tropea;
De la Société académique de Poligny :
Et de bien d'autres illustres assemblées savantes de province et de l'étranger.
A M. Castelnau-Picampau, l'un des hommes les plus décorés, les plus brevetés de France, il ne manquait qu'un fauteuil à l'Académie française; mais il se rattrapait sur la quantité d'autres sièges non moins officiels et passait rarement trois mois sans recevoir un brevet nouveau qu'il adjoignait à ses anciens cadres.
Saturnin lui ayant exposé le motif de sa visite:
— Vous me voyez dans la douleur, s'écria Castelnau-Picampau, l'Académie de Loches vient de se dissoudre... Cet événement m'a porté un coup au cœur! Les messieurs de Loches étaient de véritables travailleurs ; leur bulletin contenait des morceaux hardis et profonds. L'an passé, monseigneur le ministre de l'Instruction publique avait encouragé ces éruditspar une allocation honorable, et voilà (pie je reste, pleurant sur l'Académie de Loches, sans autre consolât on que de reporter les yeux sur le brevet que ces messieurs m'avaient octroyé... Je vois à votre physionomie,
jeune homme, que vous partagez mes regrets sur ce flambeau intellectuel que la Touraine ingrate a laissé éteindre. L'Académie de Loches était un acheminement aux Jeux-Floraux... Les penseurs lochois nous épargnaient bien des refus inutiles, car le brevet d'académicien de Loches était déjà un titre à mes yeux comme à ceux de mes collègues... Où trouver maintenant une pépinière de jeunes intelligences déjà éprouvées! Qui élèvera, pour teter le sein des Muses, des nourrissons comme ces messieurs de Loches? Il y a des instants où je cherche à oublier mes chagrins, en écrivant une élégie sur l'Académie de Loches. J'attends, je mets un frein à ma pensée au lieu de lui faire sentir les éperons... Loches d'ailleurs n'est pas facile à rimer... La rime, jeune homme! Comme ces messieurs de Loches comprenaient la rime ! Tenez, voilà ce que m'écrivait il y a un peu plus de huit jours le président de l'Académie de Loches.
Ici M. Castelnau-Picampau mit trêve à son discours pour feuilleter une énorme liasse de lettres.
Quant à Saturnin, il n'avait pu placer un mot; un bourdonnement emplissait sa tète comme si Loches eut été cloche.
L'académicien, ayant trouvé ce qu'il cherchait, lut une demi-douzaine de lettres auxquelles il attachait un intérêt considérable. C'était un arpenteur de Loches qui, convoitant une Violette d'argent aux Jeux-Floraux, annonçait Tenvoi d'une barrique de vin de Saint-Avei tin.
— Les coteaux de ce pays fournissent des produits véritablement excellents, dit M. Castelnau-Picampau en claquant de la langue.
Une autre lettre accompagnait une cargaison de rillettes de Tours et des compliments sur le beau génie de l'académicien .
— Je cherche, dit-il, la dernière lettre qui m'est doublement précieuse... In candidat, que l'Académie a couronné, me faisait passer, avec ses sentiments de gratitude, une demi-douzaine de pots de raisiné.
Castelnau-Picarhpau regarda tout à coup Saturnin de la tête aux pieds.
— Jeune homme qui arrivez de Loches, dit-il, ne vous a-t-on pas chargé de quelque chose pour adoucir mes reurets ?
D'un coup d'œil de douanier, l'académicien sondait les poches de Saturnin.
— Pardonnez-moi, monsieur, dit celui-ci, je n'arrive pas de Loches.
— Et alors ? s'écria Castelnau-Pieampau d'un ton qui signifiait: Que venez-vous faire ici, puisque vous irapportez aucune victuaille?
— Je souhaitais, monsieur, vous demander quelques notes sur la vie et les ouvrages de M. de ùi-telgaillard.
Castelnau-Pieampau se leva.
— H. de Castelgaillard, dit-il sèchement, n'entretenait aucun rapport avec l'Académie de Loches, voilà t<»ut ce que je peux tous apprendre sur son compte.
Saturnin, confus de cette réception, salua l'académicien et rencontra au lias de l'escalier Laffitte-Vigordanne sautillant pour oublier le temps qu'il passait à faire antichambre.
De là, Saturnin alla rendre visite à M. Yalcahrère.
que l'abbé Supplici avait désigné à son élève comme un des membres qu'il était important de se rendre favorable.
Sec, maigre, les cheveux blancs ébouriffés, la figure couleur d'apoplexie :
— Que voulez-vous? Qui demandez-vous? dit Val* cabrère d'un ton impérieux.
Effrayé, Saturnin se retrancha derrière le patronage de l'abbé Supplici.
— Encore un fameux choix de l'Académie! s'écria l'académicien. Qu'a fait M. Supplici pour entrer aux Jeux-Floraux? Moi, monsieur, j'ai composé une épopée en vingt-quatre chants avec les mêmes développements que l'Iliade... Eh bien! je ne trouve pas d imprimeur, et je peux mourir sans faire jouir la France du fruit de mes veilles.
N'ayant pas réussi avec le nom de l'abbé Supplici, Saturnin mit en avant celui de M. Castelgaillard, et il expliqua comment il entendait peindre la vie et les actes du défunt.
— Les actes de Castelgaillard! s'écria Valcabrère qui devint bleu. LU pingre qui n'a rien fait pour protéger les lettre.-. Si ce Castelgaillard avait voulu avec sa fortune, à quoi lui sert-elle aujourd'hui? m'avaneer les fonds suffisants pour imprimer mes observations sur les comparaisons de l'Iliade ! Car vous saurez que la partie la plus brillante d'Homère gît dans les comparaisons;.. Après des travaux énormes, j'ai pu convaincre Castelgaillard que, non content d'avoir constaté le chiffre de ces comparaisons, je les avais classées par catégorie en signalant dans une colonne
spéciale d'observations les répétitions et les longueurs dont elles ne sont pas exemptes... Le Castelgaillard dont vous m'entretenez ne m'apas prêté un liard, monsieur. Pièces en rnains je lui prouvais que les vingts quatre chants de l'Iliade comportent deux cent dixneuf comparaisons, ce qui fait une moyenne de neuf par chant... Castelgaillard a fermé l'oreille... J'avais établi cinq registres que voici. L'un contient les comparaisons prises aux météores, l'autre celles relatives aux dieux. Voilà un cahier rempli de comparaisons tirées du règne végétal ; en voici un autre tiré de la nature; les fleuves et les montagnes entre autres fournissent force comparaisons. Castelgaillard ne dénoua pas les cordons de sa bourse... Cependantil savait que la publication de mon épopée, contenant un tiers de comparaisons de plus qu'Homère, constituerait en librairie un de ces succès qui, en même temps qu'il ouvre une nouvelle voie au poëme épique trop délaissé, eut enrichi mes derniers jours. Et vous me demandez des renseignements sur ce Castelgaillard inepte dont je n'ai pas suivi le convoi ! Non, monsieur, je n'étais pas au cimetière. Mon absence a été remarquée, tant mieux ! 11 ne sera pas dit que l'auteur de la plus vaste épopée de la France a rendu les derniers hommages à un homme qui eut refusé une obole au vieil Homère lui-même.
Là-dessus Saturnin crut devoir se retirer, l'irascible Valcabrère s'étant plongé la tète dans les mains, sans se douter qu'après la visite de Saturnin, il fallait recommencer le même discours furibond pour Escanecrabe, qui venait d'entrer.
Désappointé sur l'issue de ces visites, Saturnin confia ses doléances à l'abbé Supplici.
— Cher enfant, dit l'abbé, ne vous effrayez pas de l'aridité des réceptions quesubissent ceux qui sollicitent la voix des académiciens. Sans doute nous comptons au sein des Jeux-Floraux de bienveillants mainteneurs, quoiqu'ils soient rares. Votre première visite sera pour M. Fadas, un homme tout miel. En comparant M. YalcabrèrecàM.Fadas, vous vous direz quelle distance sépare un homme de formes excellentes de cet enragé avec son poëme épique... M. Fadas vous complimentera, vous promettra tout ce que vous souhaitez. Ne comptez ni sur ses louanges, ni sur ses promesses... A peine serez-vous sorti de chez lui que M. Fadas vous aura oublié... Tandis que la bile de M. Yalcabrère calmée, il peut devenir serviable... En le renvoyant, amenez-le à vous donner lecture d'un chant de son épopée; témoignez un vif enthousiasme. J! \ sera sensible. Les compliments que vous adresseriez à M. Fadas n'auraient pas plus de solidité qu'un clou enfoncé dans du coton. En général, méfiez-vous des hommes trop aimables à la première entrevue ; attachez-vous, au contraire, à amollir la couche de rudesse de certains autres... Ce sont les plus maniables.
Par de tels conseils, l'abbé Supplici dressait Saturnin et lui faisait entrevoir à quel prix est obtenu un fauteuil aux Jeux-Floraux, et quelles délices attendaient à l'Académie le candidat, son temps d'épreuves pass
Un matin, l'abbé Supplici entra dans les magasins qu'occupait Negogousse, rue du Chapeau-Rouge.
Le négociant, plongé dans l'étude de son grand livre, jetait un coup d'œil de satisfaction sur le mariage du Doit et Avoir, car à l'Avoir, où étaient alignées de nombreuses phalanges de chiffres, le père lisait à chaque ligne le nom de Paule.
Sous les intérêts matériels se cache quelquefois la poésie.
Negogousse regarda avec surprise le prêtre, qu'il voyait pour la première fois. Évidemment, ce n'était pas là un commettant.
M. Supplici, ayant décliné son nom et son titre :
— Je désirerais, monsieur, si vous aviez un instant, vous entretenir du procès que vous intente M. Massabrac d'Avignon.
A ce mot, Negogousse devint tout oreilles, le procès Massabrac étant la seule pierre qui gènàt sa route.
— Monsieur, dit l'abbé, je suis chargé de diriger un jeune homme d'une de nos meilleures familles, M. Saturnin de Poucharramet, dont la compréhension en affaires est telle que W Trebons lui a confié les pièces de la procédure qui vous touche.
Negogousse secoua la tète, indiquant qu'il se rappelait cette circonstance.
— Ayant reçu mission par l'honorable famille de Poucharramet, de surveiller tous les actes de cet intelligent jeune homme, il m'a été permis d'étudier la grave affaire qui vous concerne.
Negogousse parut étonné.
— Vous êtes surpris, monsieur, qu'un prêtre s'occupe d'affaires litigieuses... En effet, pour la première fois, j'aborde au terrain de la procédure et cela parce que M. de Poucharramet m'en a prié, tant il a pris à cœur vos intérêts.
— Ah ! dit Negogousse.
— Saturnin y apporte l'heureux enthousiasme de la jeunesse, ne voit dans la vie que Massabrac et m'en parle sans cesse avec indignation.
— Vraiment! s'écria le négociant.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Au début, je dois vous l'avouer, j'y prêtai mince attention, n'ayant pas le plaisir de vous connaître; mais l'insistance de cet excellent jeune homme me frappa, et moi-même, un jour, je fus surpris de prendre un vif intérêt à la défense d'un compatriote contre les demandes illégitimes de ce Massabrac.
— iS?est-il pas vrai que j'ai raison? s'écria Nego-
gousse
— Parfaitement, monsieur: vous avez agi en commerçant honorable, laissant votre adversaire se servir des armes de la mauvaise foi.
— Yoilà qui est bien parlé, dit Negogousse en se frottant les mains.
— Les prêtres lisent dans les consciences, reprit l'abbé ; et, si les affaires civiles pouvaient se dénouer parles ministres de lÉulise. on obtiendrait des arrangements contre lesquels échoue trop souvent la justice des hommes. J'ai donc discuté votre affaire en compagnie de M. dePoucharramet, pour exciter son imagination, je me servais des arguments de Massabrac... Il est même arrivé quelquefois que j'ai battu Saturnin, le légiste.
— Sans doute, dit Negogousse, un jeune clerc...
— Ne vous méprenez pas, mon cher monsieur, sur la jeunesse de M. dePoucharramet; elle n'empêche pas de profondes connaissances en droit, et, si j'ai triomphé parfois de mon adversaire, c'est que Massabrac a la partie belle...
— Tout à l'heure, monsieur l'abbé, vous trouviez ma cause excellente.
— Sans doute. A mes yeux, vous ave/ raison, mais aux yeux de la justice !... Votre procès offrira de nombreuses difficultés, par la raison que votre loyauté n'a pas prévu un Massabrac retors el rompu à toutes les malices de la chicane Vpivs avoir côtoyé les sentiers de la friponnerie, il s'est enfermé dans la forteresse du droit strict, d'où il sera difficile de le délogei
Aussi est-ce une bonne fortune, pour vous, que M. Saturnin de Poucharramet ait été choisi pour suivre la marche de votre affaire.
L'abbé, ayant baissé la voix, s'approcha de Nego-
gou-
— Entre nous, M. de Poucharramet vous sera plus utile que Me Trebons, quoique cet officier ministériel jouisse, dans le pays, d'une réputation légitimement
acquise.
Bah ! s'écria Negogousse, qui écoutait l'abbé avec
une vive attention.
— Pour bien me faire comprendre, continua M. Supplici, supposez une âiriè souffrante se confiant à un ecclésiastique, déjà chargé de mettre en paix de nombreuses consciences. Quel que soit son zèle, ce prêtre ne pourra soulager la pauvre came avec autant de zèle qu'un directeur voué à une personne seule, qui. pénétrant dans son cœur, s'y loge, pour ainsi dire, afin d'en étudier les secrets mouvements. De même, MeTrebons nepeut voir aussi clair que M. de Poucharramet dans l'affaire Massabrac, par la raison que l'avoué a cinquante affaires liligieuseà en tête, auxquelles il ne peut prêter que quelques minutes d'attention. Le dévoué Saturnin, enthousiaste de son premier procès, est tout à votre affaire. Il a pris possession de vous, il est devenu l'honorable Negogousse, épouse votre loyauté, s'indigne contre la mauvaise foi de Massabrac, et j'ose dire que votre procès le préoccupe plus que vousmême.
— Vraiment ! s'écria Negogousse.
— 11 eu esl ainsi, cher monsieur. À table, M. de
Poucharramet me parle constamment d sabra c. \ eus ai-je dit que nous nous occupions de votre affaire
même à la promenade? Enfin, Massabrac est une
telle obsession pour le bon Saturnin, qu'il t'ii parle sans
— J'en parlerais l»ien aussi, dit Negogousse : mai L'abbé Supplici interrogea du regard le marchand
d'huile.
— Il ne faut pas attrister ma fille de pareils détails.
— Vous avez une Bile, monsieur? dit l'abbé.
In sourire passa sur les traits de Pi tusse et les
embellit momentanément: car trois choses illuminent les physionomies les jdus vulgaires : l'amour, la naissance d'un enfant, la mort.
— Mademoiselle votre fille doit s'estimer heur
de posséder un père animé de ^i généreux sentiments. A»>u> ne devez pas croire au mal, monsieur? demanda l'abbé.
— Je travaille pour Paule, >ans nf inquiéter comment agissent les autres.
— Loyal et simple cœur! s'écria l'abbé en serrant affectueusement la main de Negogousî rda dans les sienn
Cette pression de mains fit éprouver à N isse
une sensation qu'il n'avait jamais ressentie. La n ain de l'abbé était fine et insinuante comme celle d'une femme; si moiteur pénétrait à lia1 rude enve-
loppe du marchand d'huile.
La figure «le M. Supplici était mince et sèche, son regard t dur: mais l'onction de sa main était si
particulière que Ni sse, sous le charme d'une
telle pression, se sentait prêt à mille confidences.
— Quel est le directeur de mademoiselle votre fille? demanda l'abbé.
— Elle n'en a pas, dit Negogouss
Le prêtre, s'étant enquis de l'âge dePaule :
— La religion, dit-il, est un grand appui pour la femme dans toutes les circonstances de la vie.
— Paule va à l'église, reprit Negogousse, et voit, une fois par semaine, cà la maison, M. Desinnocends.
— Un pauvre homme! s'écria l'abbé avec dédain.
— Il est estime dans notre quartier, dit Nego-
gou
— Sans doute; mais petite intelligence, Negogousse ne disait mot, se sentant sous le joug
d'un esprit dominateur.
— Cerveau étroit, ajouta l'abbé, esprit à courte vue que M. Desinnocends. Connaît-il l'affaire Massabrac?
— Il a dû m'en entendre parler.
— Quel conseil vousa-t-il donné?
— Aucun, dit Negogousse.
— Que vous disais-je des aptitudes de M. Desinnoo'i!<!>? Nulles... Yn prêtre doit s'inquiéter autant du temporel que du spirituel.
Ayant questionné Negogousse sur l'emploi des journées de Paule, M. Supplici blâma son collègue de ne pas avoir prêté plus d'appui à cette jeune conscience, qui, selon lui, ne devait pas rester inoccupée, en coninie de ses pensé*
Comme il se levait pour prendre congé, Negoisse accompagna le prêtre dans la cour, le reconduisit à la porte de la rue et l'eût suivi jusqu'à sou
domicile, tant l'impression produite sur lui par M. Supplici était vive.
Ayant manifesté le désir de revoir le prêtre :
— Mon ministère, dit L'abbé, m'ordonne de donner mon temps à ceux qui ont recours à mon assistance.
Là-dessus, M. Supplici sortit; toutefois, étant revenu sur ses pas, il trouva Xcgogousse sur le seuii de son magasin, regardant avec enthousiasme celui qui prenait si vivement ses intérêts.
— Inutile, cher monsieur, dit l'abbé, de parler à Me Trebons du zèle si particulier que déploie M. de Poucharramet dans votre affaire... L'avoué pourrait se montrer jaloux de son clerc.
— J'entends, monsieur l'abbé, dit Xegogousse.
— Et moi-même, ne pourrais-je pas essuyer quelque blâme de prendre trop à cœur des intérêts privés au détriment de ceux de l'Église?
^egogousse jura le secret, et encore une fois s'empara des mains de l'abbé, qui se retira, heureux de cette confidence. Il était venu rendre visite à un individu, s'at tendant à une réception banale; il sortait plein d'espérances.
Le système de M. Supplici consistait, ayant aperçu un bout de fil dénoué, à le suivre jusqu'à son peloton. Toute relation qui s'ouvrait par voie indirecte, il la creusait. Pas d'être qui lui fût indifférent. En quoi un homme pouvait être utile à ses intérêts ou à ceux des êtres qu'il protégeait, voilà ce que demandait le prêtre.
Esprit plein de méthode.
Quoique son ministère le mit avec nombre de ^cns sans portée, qui eussenlfatigué tout autre, l'abbé Sup-
plici, ayant classé ces gens, savait purger son cerveau de faits inutiles. La méthode était sa faculté dominante, car elle est la principale loi sociale, qui fait que tant d'intelligences insouciantes n'aboutissent pas pour avoir négligé de classer hommes et choses.
Quelques jours auparavant, l'abbé Supplici avait rencontré Saturnin portant sous le bras le dossier Negogousse. Par habitude, le prêtre interrogea le jeune homme sur la nature du débat, les adversaires qui en faisaient les frais, et, sans se rendre compte du parti à tirer de Negogousse, M. Supplici lui rendit visite. Cette démarche pouvait ne pas aboutir. Qu'importe? L'abbé obéissait à son système.
L'entrevue avec le marchand d'huile donna raison au prêtre, qui exagéra à dessein Penthousiame de Saturnin.
Le clerc était loin de déployer une telle activité dans les affaires; lui-même, l'abbé Supplici, à peine avait-il parcouru d'un coup d'œil le dossier; mais c'en était assez pour faire preuve, dans le cas actuel, de connaissances juridiques auxquelles crut Negogousse.
Le même soir, M. Desinnocends dînait à la Maison de pierre. Pour la première fois, Negogousse, devenu observateur de rencontre, regarda attentivement le vieux curé, ses deux étages de menton, ses gros yeux bleus, aussi clairs que son âme, sa lèvre inférieure, pendante et charnue. La bonté peinte sur les traits du prêtre charitable n'empêcha pas Negogousse de se rap peler qu'il se trouvait en face de celui que M. Supplici appelait un pauvre homme.
M. Desinnocends souriait des gaietés de Paule.
tlù LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
— Petite intelligence ! répéta machinalement Ne-
go^ousse.
Sétant levé pour regarder dans la glace sa large encolure et sa grosse tête, Negogousse la compara avec le front de M. Desinnocends, et, comme un physioguomoniste, à part lui il s'écria :
— Cerveau élroit! Connaissez-vous M. l'abbé
Supplici? demanda-t-il tout à coup au prêtre.
— J'en ai entendu parler comme d'un ecclésiastique remarquable.
— J'espère que, la semaine prochaine, nous l'aurons à dîner.
— Monsieur le curé, dit Paule, ne manquez pas surtout.
M. Desinnocends balbutia quelques mots d'excuse.
— J'ai si peu de temps! je néglige, mes pauvres, disait-il.
— Si M. Desinnocends a des affaires graves? reprit Negogousse.
Paule insistait près du vieillard.
— Mon enfant, disait le curé, au nom des malheureux, accordez-moi un congé d'une huitaine.
— Sans doute, reprit Negogousse, qui abondait dans le sens de M. Desinnocends, espérant que son hôte habituel le priverait, cette fois, de ses inaptitudes intellectuelles.
M. Desinnocends, pour se tirer d'embarras, promit de venir, le lendemain, rendre réponse. Quand il fut parti :
— Je préfère, dit Negogousse, que l'abbé Supplici ne se rencontre pas avec un esprit à courte vue.
Paule regarda son père avec étonnement.
— Tu sauras pourquoi, ma fille... Nous avons une grave affaire à traiter pendant le dîner.
— Une affaire grave! pensa Paule soucieuse.
Huit jours plus tard eut lieu le dîner auquel manqua M. Desinnocends : sa timidité était telle qu'il craignait de se rencontrer avec un collègue de la réputation de M. Supplici. Sa place était occupée par Saturnin de Poucliarramet, que Negogousse avait invité en compagnie de son directeur.
On devait surtout parler de l'affaire Massabrac. L'abbé Supplici s'occupa exclusivement de Paule, ne tarissant pas en compliments sur sa beauté.
Paule se sentait gênée. Dans les poésies personnelles que lui consacrait Piaymond, il y avait quelque chose de plus délicat et de plus voilé.
Saturnin ne disait mot. Negogousse, s'imaginant que la préoccupation des affaires rendait le clerc silencieux et concentré, n'en admirait pas moins celui que l'abbé Supplici avait appelé « le flambeau du droit ».
De temps en temps l'abbé Supplici rappelait les titres de son élève, la Fleur qu'il avait obtenue aux Jeux- Floraux, faisant remarquer toutefois que le culte de la poésie ne détournait pas Saturnin des études judiciaires. Suivant l'abbé, la pièce qui le sacrait poète n'offrait rien de commun avec les folles rimes et les vaniteuses légèretés auxquelles un public désœuvré accordait trop d'attention.
— Le prêtre mourant, dit-il, était un hommage rendu à l'Église, un accident dans la vie d'un jeune homme que l'exercice de ses devoirs religieux avait entraîné dans les sentiers de la poésie.
228 Li COMÉDIE ACADÉMIQUE.
Son succès, il le devait au mouvement irrésistible
d'un cœur pieux. Hors de là. Saturnin était tout entier au droit. D'ailleurs, eût-il eu d'autres idé< l'affaire Massabrac, qui emplissait son cerveau, lui rendait impossible d'aligner des rimes.
Là-dessus l'abbé prit congé de Nego gousse, alléguant que Saturnin devait se plonger le soir dans une nouvelle étude du dossier.
— Nous ne vous quittons pas. lui dit-il : nous allons vous retrouver dans les pièces de la procédure.
Xegogousse était ravi de l'heureux hasard qui l'avait mis en relations avec le piètre.
Non moins ravi, M. Supplici pensait en route à ceci: Vue belle lille. une belle dot. une belle charg
— Saturnin, écoutez-moi attentivement, dit-il à son protégé; M' Trebons commence à se fatiguer. A partir d'aujourd'hui qu'une idée tixe s'empare de vous : remplacer votre patron. L'étude est excellente et chère; mais la jeune lille que vous venez de voir est belle et riche. Sérieusement, mon cher Saturnin, en rentrant nous allons lire les pièces de l'affaire Massabrac.
Paule ressentait maintenant de vagues inquiétudes : Negogousse se tenait sur la réserve avec M. Desinnoccnds. D'un autre côté, les visites fréquentes de l'abbé Supplici à la Maison de pierre gênaient la jeune fille, qui n'éprouvait aucune sympathie pour le prêtre.
A l'intérieur, Xegogousse ne parlait que de M. SuppHci et de Saturnin. De Raymond, il n'en était pas question; Paule pressentait qu'il faisait partie de ceux que l'abbé Supplici englobait dans une commune réprobation.
Plus d'une fois, Paule, entraînée par le prêtre sur le chapitre de la religion, avait senti que cette religion n'était pas la même que M. Desinnocends montrait douce, charitable, facile à pratiquer.
Quelque chose de vague et de triste s'étendait sur les pensées jadis si riantes de Paule. Elle devenait anxieuse* livrée à des réflexions sans cadre, semblables à des
amoncellements d'épais nuages qui, menaçants, s'avançaient vers elle.
Les souvenirs de vif bonheur lui apparaissaient déjà loin et comme prêts à s'engloutir dans un précipice,
Raymond, lui aussi, subissait sa part de tourmentes.
L'enthousiasme toulousain avait cessé pour lui, comme tout s'efface dans ces pays, brièvement. Soutenu d'abord par l'opinion , Raymond avait trop compté sur l'appui du public.
Ce l'ut grâce à 1 intervention de Loubens que le public prit parti pour le poëte, pendant une quinzaine. Quinze jours dans le Midi représentent quinze ans dans le Xord. Une variation sensible s'était produite dans l'esprit bourgeois, dont l'admiration a les racines dévorées par le ver de la critique.
Le journal rempli du bruit des succès de Raymond, la peinture, l'album de musique d'après des poésies étaient oubliés ; le ver dressait la tète et les Heurs enthousiastes étaient fanées, ce que sentait le poète peu préparé à ces haut et bas de l'opinion.
Pourtant un regard de Paule le réconfortait. Chaque jour les deux amants puisaient dans leurs yeux la force nécessaire pour échapper aux tourments de la journée.
Un matin, Paule se tenait à sa fenêtre, plus triste que d'habitude. La veille, elle n'avait pu échapper à M. Supplici qui, en attendant l'arrivée de Negogousse, posa nettement sa candidature de directeur. La jeune lille devait se confesser à lui. Paule n'osa refuser. Elle avait le nom de M. Pesinnocends sur les lèvres et ne put le prononcer.
Timide, sans défense, la jeune fille n'avait jamais
manifesté de volontés devant un père qui allait audevant de ses désirs. L'aspect de M. Supplici la glaçait, comme l'effrayaient les devoirs indiqués par le prêtre : direction, confession.
Jusque-là Paule s'était laissée aller à la vie comme va le papillon à la fleur. Elle pressentait un joug dans cette direction. Ses péchés, l'abbé Desinnocends les amnistiait d'un mot, et les rares fois que Paule allait au confessional étaient une joie, car elle s'y entretenait avec le vieux prêtre comme avec un second père.
L'abbé Supplici n'avait rien de paternel. Quoiqu'il essayât de se montrer caressant, quelque chose de froid et de dur perçait à travers ses flatteries. Ses compliments sentaient l'àpreté. La voix n'était pas en harmonie avec la bouche. Quand Paule comparait les deux prêtres, elle se trouvait prête à ouvrir son cœur à l'abbé Desinnocends, à le fermer à l'abbé Supplici.
Plus d'une fois elle fut tentée de confier à M. Desinnocends l'amour qui l'entraînait vers Raymond. Yis-àvis de l'abbé Supplici, elle cadenassait son cœur.
Ce fut dans cette situation d'esprit qu'elle aperçut la mère de Raymond travaillant près de la fenêtre du rez-de-chaussée. Longtemps Paule contempla cette pâle figure. Dans les lignes du visage de la veuve, elle cherchait les traits de Raymond; le jeune homme était souriant, la mère grave. Chez tous deux brillaient les mêmes yeux bienveillants, chez tous deux une exquise pureté.
Par hasard, les regards de la mère de Raymond rencontrèrent ceux de Paule ; la jeune fille envoya un si aimable sourire que la mère répondit par un sourire
'2~r2 LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
gageant. Ce fut tout à fait instinctif. Vn sentiment spontané poussa la mère à l'aire une avance à celle qui aimait son fils.
— Mamette, cria Paule, prépare mon mantelet. nous allons sortir.
C'était la première fois que Paule entrait dans la maison qu'habitait Raymond. En descendant le pas de la porte qui mène au corridor, le cœur de Paule bondit. Rien de plus naturel que cette visite à une voisine. Rien ne sembla plus hardi à la jeune iille. Cependant elle ne cherchait pas à voiler son sentiment.
Yn vers d'une ancienne chanson qui lui revint à la mémoire : Vole, mon r<rur, mie! lit qu'en entrant Paule donna congé à son cœur, lui permettant de faire l'école buissonnière dans la maison, de s'élancer dans le petit jardin, dans les corridors, partout où Raymond avait passé.
Déchargée de son cœur, Paule entra souriante el se trouva vis-à-vis de la mère de Raymond, qui d'abord l'embrassa. Ce baiser de bienvenue encouragea la jeune Iille. 11 lui sembla que depuis longtemps elle connaissait la veuve.
L'appartement était de dimension moyenne, haut et clair, lue exquise propreté en faisait le luxe principal : le parquet brillait comme une glace. Des lambris gris recouvraient les murs. Pour tout ornement des Deurs sur la cheminée : cet intérieur respirait la tranquillité.
Elle-même, la mère de Raymond était en harmonie avec l'ameublement. Des habits simples -ans coloration- voyantes : un teint pâle, mais clair ; des yeux (Tune excessive pureté dont le regard était bon à rencontrer.
La conversation s'engagea bientôt, la mère de Raymond se mettant ta l'unisson des sentiments de la jeune lille qui, heureuse comme une pensionnaire sortie du couvent, faisait entendre un joyeux ramage.
Les yeux sur son travail, madame Falconnet se sentait distraite comme par une tendre chanson. Elle eût voulu que Paule parlât sans cesse, non pour scruter le sens de ses paroles ; chaque mot de la jeune fille était comme une note de cristal qui vibrait à ses oreilles.
lue autre eut sollicité des confidences; la mère de Raymond, au contraire, les repoussait. Comme son aiguille courait alerte sur sa broderie :
— Me permettrez-vous, madame, dit Paule, de venir quelquefois travailler avec vous?
La vieille gouvernante regarda sa maîtresse en souriant.
— Oui, Mamette, travailler...
— Capricieuse, dit Mamette.
— Mon père ne demandera pas mieux, n'est-ce pas, Mamette?
— Monsieur fait toutes les volontés de mademoiselle, dit la servante.
Paule avant interrogé la mère de Raymond sur Fouvrage qu'elle tenait en main :
— Cesontdes rideaux pour les fenêtres de Raymond. Paule ne répondit pas. L'association de Raymond
et de fenêtre fit qu'elle s'écria pour détourner la conversation :
— Le charmant tabouret !
Et elle tint avec insistance ses yeux baissés vers le tabouret sur lequel reposait son pied.
Au son de voix de la jeune fille, madame Falconnet jugea imprudent de continuer la conversation sur ce sujet délicat. Ayant surpris le secret de Paule, elle lisait clairement dans ce jeune cœur, et en ce moment elle se repentait d'avoir ouvert sa porte à la jeune fille.
Il valait mieux ne pas encourager Paule à revenir. La distance de fortune qui séparait Raymond de l'héritière était trop grande.
Pourtant madame Falconnet pensait au mot de Mamette, qui avait traité Paule de capricieuse. N'était-ce pas caprices habituels aux jeunes filles que ces regards à la fenêtre, ingénues amourettes que, dans le Midi, les parents favorisent plutôt qu'ils ne s'y opposent?
Quatre heures sonnèrent à la pendule.
La mère de Raymond se leva, alléguant des occupations dans une autre partie de la maison.
Madame Falconnet agissait ainsi pour que Paule ne pût rencontrer son fils ; pourtant Paule, qui aurait bien voulu voir Raymond, ayant demandé la permission de venir visiter la veuve :
— Habituellement de une heure à trois, ma chère enfant, je suis à la maison, dit madame Falconnet en embrassant la jeune fille.
Dans le corridor, Paule retrouva son cœur qui, ayant battu la maison, revenait chargé de confidences.
Tout, dès lors, dans le modeste intérieur de la veuve, prit une couleur poétique, les marches de l'escalier, la couleur des murailles, la chambre de Raymond, dans laquelle le cœur de Paule s'était introduit, y faisant une ample et riche moisson.
L'abbé Supplici étudiait le procès Massabrac en compagnie de Saturnin, aux yeux duquel il faisait luire incessamment la dot et l'étude, pour corriger l'aridité de cette procédure ; mais l'examen approfondi des dossiers n'empêchait pas l'abbé de fréquenter Negogousse et Paule, dans les bonnes grâces de laquelle il cherchait à s'insinuer.
Negogousse, voyant un honyne si dévoué à ses intérêts, n'ouvrait la bouche que pour parler du prêtre à sa fille. Sans cesse il répétait, croyant sa cause mauvaise, qu'il ne pouvait gagner ce procès qu'à l'aide de Saturnin et de M. Supplici.
Paule se résignait, n'osant avouer le peu de sympathie qu'elle ressentait pour le prêtre et son élève. Comment s'opposer, d'ailleurs, à l'action de M. Supplici, qui s'entremettait obligeamment dans une
si grave affaire el ne répondait aux froideurs de la jeune fille que par des paroles mielleuses?
Un jour, madame de Parrequeminières franchît le
seuil de la Maison de pierre. Une marquise chez un marchand d'huile! Ce sont de ces visites qui caressent la vanité des plus enragés partisans de l'égalité.
Madame de Parrequeminières venait visiter la Maison de pierre, en compagnie de M. Supplici.
Tout d'abord la marquise s'enthousiasma sur la beauté de Pau le. Toulouse possédait une si belle enfant, et sa réputation n'était pas venue jusqu'à elle !
Le cœur de Negogousse bondissait de joie : celui de Paule sautillait gaiement, tant les femmes du inonde ont une puissance l'aseinatriee.
Pressée par le prêtre, qui avait négocié cette visite pour servir ses projets, madame de Parrequeminières était venue, croyant trouver une petite bourgeoise douée d'une beauté de rencontre.
— Vous êtes un fin connaisseur, monsieur l'abbé, dit-elle.
Le même jour, la marquise emmena Paule dans sa voilure et fut ravie de la naïveté de sentiments de celle qu'elle appelait « charmante enfant ».
Le lendemain, elle obtint de Negogousse la permission de- garder Paule à dîner. 11 y avait, au fond de l'esprit de la marquise, quelque malice dans la présentation de la jeune fille aux habitué- de son salon.
A peine entrée. Paule éclipsa la beauté des Toulousaines à la mode. Les dix-sept ans de l'entant étaient un soleil devant lequel s'éteignaient lès artifices de toilette de- autres femmes. Paule iit sensation parmi
les hommes, éblouis de tant de jeunesse, de candeur et de charme.
Ces sentiments sont ceux que perçoit spontanément une jeune fille, quoiqu'elle ne les analyse pas. Paule ressentit le contre-coup de ces admirations; dans le salon de la marquise, elle marchait sur un terrain enthousiaste. Les femmes restaient muettes et consternées, les hommes s'approchaient de la jeune fille pour la respirer comme une fleur.
D'abord Paule fut gênée des compliments que chacun lui adressait et du rôle qu'il lui fallait jouer, assise entre la marquise et l'abbé Supplici. .
D'un regard, le prêtre fit signe à Saturnin de s'approcher.
— M. de Poucharramet, votre admirateur, dit-il à Paule, désire vous présenter ses hommages.
En même temps l'abbé approchait près du fauteuil de la jeune fille une chaise basse sur laquelle Saturnin s'assit sans dire mot ; mais il était soutenu par M. Supplici, qui, abdiquant toute initiative, racontait à la marquise le rôle que l'avoué avait confié à son clerc dans le procès ftegogousse.
Chaque mot du prêtre avait sa portée comme chacun de ses actes. Ce n'était pas sans intention que M. Supplici avançait une chaise basse. Il voulait que Saturnin, presque aux genoux de Paule, parût dans une sorte d'intimité avec la jeune fille.
D'un mouvement à la fois spontané et réfléchi, le prêtre fit rouler la chaise de telle sorte qu'elle servit de barrière autour de Paule et qu'elle empêchât d'autres hommes de venir la complimenter.
Les batteries de M. Supplici avaient été dispos de telle sorte qu'à la suite de quelques entrevues dans le salon de madame de Pafrequeminières, les habit devaient répandre la série de propos dont est avide la province :
— M. Saturnin de Poucharramet a passé la soir< s'entretenir avec mademoiselle Paule.
Observation à laquelle les chroniqueurs du dehors ajouteraient certainement :
— M. Saturnin fait la cour à mademoiselle Paule. Ce qui amènerait la terminaison inévitable:
— M. de Poucharramet épouse mademoiselle Paule. Malheureusement. Saturnin, quoiqu'il fut stylé par
M. Supplici, répondait peu à ces plans. L'élève faisait un mince honneur au maître . De nature solitaire, effrayé à la vue d'une femme, Saturnin n'avait pas de dehors qui prévinssent en sa faveur.
D'habitude, Saturnin se dissimulait dans un coin du salon, et le prêtre constatait à regret que ce n'était pas pour observer. Le clerc se cachait comme s'il eut la conscience de sa misère d'esprit. De petits yeux que la nature avait ouverts comme avec une vrille, un long nez embarrassé de sa tenue, un Iront fuyant, de^ cheveux gras et plats, une physionomie enlaidie par defeux malsains, formaient un ensemble trop disparate avec la belle Paule.
L'homme succombait sous le poidsque lui imposait son directeur. Aussi faisait-il aux pieds de Paule la ligure d'un ver prêt à salir un beau fruit.
La jeune bile, ne soupçonnant pas la trame qu'ourdissait l'abbé, témoignait à Saturnin une bienveillance
égale à celle qu'elle accordait à tous ceux qui s'approchaient d'elle ; même elle s'efforçait de faire germer intérieurement quelques sympathies pour celui qui, selon le témoignage de M. Supplici, s'occupait si vivement des intérêts de son père.
— M. Saturnin sera un de nos profonds légistes, dit à la marquise le prêtre d'un ton assez haut pour qu'on l'entendit dans le salon.
Un de nos profonds légistes est une qualification qui commande le respect.
Saturnin pouvait s'habiller disgracieusement, aller au rebours des usages du monde, se montrer incivil. 11 était posé comme un de nos profonds légistes. Un prêtre lui décernait ce brevet.
Le clerc possédait déjà la cravate blanche du profond légiste; ce symbole suffisait aux yeux de tous.
Cependant M. Supplici, dont la nature n'avait pas garrotté l'esprit par de vaines illusions, s'inquiétait de l'attitude de son élève, qui ne relevait pas un extérieur disgracieux par la profondeur de ses connaissances en matière de droit.
Lui, prêtre, s'efforçait de devenir légiste ; mais les connaissances qu'il acquérait par un labeur opiniâtre n'entraient pour rien dans le fonds de Saturnin. M. Supplici ne parvenait pas à faire naître l'ardeur nécessaire à un homme qui, débutant au barreau par l'a (Taire Negogousse, devait être assuré de la gagner.
Negogousse refuserait-il la main de sa fille à celui qui défendait sa fortune?
Malheureusement, M. Supplici avait basé l'espérance d'une belle récolte sur un sol ingrat. L'esprit de Sa-
turnin ne s'ouvrait pas : l'extérieur du protégé était d'accord avec les aridités de l'intérieur.
Avec amertume, M. Supplici revint de la soirée de madame de Parrequeminières. Une occasion s'offrait à Saturnin de se montrer aux yeux de tous aspirant à la main de Paule, et il était resté embarrassé, froid, contraint, renfrogné, réalisant trop vivement l'idéal du profond légiste.
Tout autre que l'abbé eût abandonné un tel élève ; mais M. Supplici doué d'une ténacité sans bornes, s'entêtait à une éducation si laborieuse. Saturnin devenait une statue à animer.
Sans avoir pénétré dans les mystères de la physiologie, que l'enseignement clérical voit d'un mauvais œil, l'abbé, ayant scruté longuement la nature de Saturnin, n'y trouvait rien qui s'opposât à une éducation juridique. Le cerveau était sain, l'intelligence ne pouvait sans cesse regimber ; M. Supplici en attendait l'épanouissement avec la perplexité d'un inventeur.
Cependant le temps s'écoulait. Tout prologue de procès, si long qu'il soit, a son terme. Les juges, quoique accusés de lenteur, n'en arrivent pas moin> à siéger à l'audience. M. Supplici redoublait d'efforts.
Un jour, il avertit Saturnin de préparer sous huitaine son plaidoyer, contre lequel, lui, prêtre, jouerait le rôle de la partie adverse. Une soirée tout entière devait être consacrée à débattre charges et décharges pour ou contre les deux adversaires.
Ce combat oratoire eut lieu sans témoins. Toutefois une lumière cruelle luit pour M. Supplici: Saturnin n'avait aucun don naturel, aucune qualité acquise. Il
était sans voix comme sans réplique. L'argument le plus faible le renversait. L'abbé enfonçait les éperons d'une dialectique serrée dans les flancs de son adversaire et cherchait à l'exciter. Saturnin restait froid. Alors M. Supplici s'aperçut que celui à qui il avait consacré cinq ans de soins était une absolue incapacité.
Quelle déconvenue! Quelle humiliation pour Pâme orgueilleuse du prêtre ! Pendant cinq ans il avait cherché à dégrossir un morceau de marbre, en réalité un vil morceau de bois. Il n'est si grande humiliation que celle qui résulte d'une œuvre longuement élaborée dont l'auteur lui-même est forcé de reconnaître l'imperfection radicale. Ce sont de béantes blessures par lesquelles s'échappe la volonté des natures sans ressorts.
L'abbé imita le naturaliste anglais qui, ayant passé dix ans en Amérique à faire des collections d'histoire naturelle, les perdit dans un naufrage, et courageusement retourna dans les forêts amasser de nouvelles collections.
M. Supplici, changeant de batteries, se rendit seul chez Negogousse et posa nettement la question.
Le procèscontreMassabracétait mauvais. Negogousse devait le perdre.
Telle fut la thèse brutale et inattendue qui, comme un coup de foudre, frappa le marchand. Le premier assaut passé, Negogousse s'enquit pourtant comment sa cause avait pu se modifier si subitement, le prêtre l'ayant assuré jadis d'un succès certain.
— Ce sont les discussions contradictoires de toute espèce que nous avons eues avec M. de Poueharramet,
dit M. Supplici, qui m'amènent à vous armer contre cette dure réalité.
— J'y perdrai trois cent mille francs... Ma pauvre enfant ! s'écria Negogôusse, cpii poussa un cri de désespoir en pensant à sa fille.
— Mademoiselle Paule peut être sauvée, dit M. Supplici en prenant la main de Xegogousse.
Dans cette pression passèrent une fermeté, une espérance, une volonté.
— Mademoiselle Paule est en cage d'être mariée, reprit l'abbé.
— L'enfant n'y songe guère, dit Xegogousse.
— J'ai un secret à vous révéler. A un homme de votre intelligence on peut tout dire.
Alors le prêtre confia au négociant l'amour de Saturnin pour Paule. Yn brillant avenir était réservé aux deux jeunes gens, s'il était permis de compter sur cette union.
— Et mon procès ! s'écria Negogôusse.
— Le mariage de mademoiselle Paule avec M. Saturnin de Poucharramet faciliterait les moyens énergiques qui doivent mettre un terme à ce différend ruineux.
— Si Paule y consentait! s'écria Xegogousse.
— Xe parlez de rien à mademoiselle votre lille. dit l'abbé pressentant que Paule ne donnerait pas de prime abord son consentement.
— Mais le moyen? demanda Xegogousse.
— Vous le saurez, à une condition, c'est que vous ne mettrez pas obstacle à l'union projetée si je réussis à éteindre le procès Massabrac.
Negogousse accepta sans hésiter. Ce procès- assombrissait trop sa vie pour qu'un terme de conciliation ne lui parût pas très-heureux.
— Ne vous étonnez pas, cher monsieur, dit le prêtre, de ne point me voir d'ici à huit jours. L'excellent et judicieux Saturnin a une idée admirable... Nous empêcherons Massabrac de venir à l'audience.
— Cojnment ? s'écria Negogousse.
— Demain nous partons pour Avignon, et si les arguments de M. de Poucharramet ne suffisaient pas à convaincre notre adversaire, alors j'emploierais les grands moyens.
L'abbé Desinnocends avait plus d'une fois songé à l'amour de Paule et de Raymond; celte union future le remplissait de félicité. Il est de certains hommes que l'alliance de lajeuncsse et de la beauté rend aussi heureux que s'ils ressentaient eux-mêmes les sensations de l'amour chaste. M. Desinnocends savourait le bonheur dans le cœur des autres.
L'abbé ne demandait qu'une faveur, d'appeler la bénédiction du ciel sur la tète des jeunes amants. Bénir cette union était le souhait du bon prêtre qui n'avait rien souhaité dans sa vie.
Après avoir longuement réfléchi aux confidences de la mère de Raymond, réflexions qui ne durèrent pas moins de trois semaines, M. Desinnocends, d'un pas alerte, se rendit chez Negogousse, après son audience du matin où les malheureux qu'il assistait le trouvèrent plus rayonnant que de coutume. Il restait vingt
francs à l'abbé; il les distribua sans penser au lendemain, faisant des largesses comme un roi nouveau reçu par les acclamations de son peuple. Neçogousse allait sortir.
— Voulez-vous me permettre de vous accompagner? dit M. Desinnocends. J'ai une confidence à vous faire.
— Une confidence ! Parlez, l'abbé.
M. Desinnocends se recueillit. Tendant trois semaines de réflexions, il n'avait pas songé à la façon dont il parlerait de Raymond. Toutes sortes de rêves roses s'ébattaient dans son esprit; le côté matériel des précédents d'un mariage, il ne s'en était pas inquiété.
— Eh bien, cette confidence? dit Negogousse.
— Il s'agit de Paule.
— Ali ! fit Negogousse.
Après un nouveau temps, l'abbé faisant un vif effort :
— Ne vous semble-t il pas que la chère enfant soit en âge de se marier?
— Peut-être, dit Negogousse, pour qui cette idée devenait familière.
— Paule a toutes les qualités, continua l'abbé... Bienheureux celui qui possédera un tel trésor... Que penseriez-vous,monsieurNegogous*e, d'un mari jeune?
— La jeunesse n'est pas un crime en ménage, au contraire.
— Vous êtes bon père, monsieur Negogousse, dit le prêtre.
— L'abbé, seriez-vous chargé d'une demande?
La figure de M. Desinnocends s'épanouit. D'un air mystérieux :
— Oui, souffla-t-il, en avançant ses lèvres charnues.
— Je vous écoute.
M- Desinnocends posa sa main sur le bras de Negogousse et parlant à mi-voix :
— Un jeune homme, qui depuis longtemps aime Paule, veut aujourd'hui révéler son secret à celui dont le consentement est nécessaire.
— Que votre jeune homme s'expliqne en toute liberté.
— Vraiment! dit l'abbé. Vous me faites du bien, monsieur Negogousse... Je craignais, j'avais peur...
— Je ne suis pourtant pas un père barbare.
— Le jeune homme n'a pas de fortune... Il est travailleur, tous ceux qui le connaissent l'estiment; certainement il occupera un jour une position au barreau...
— Votre jeune homme, dit Negogousse est un clerc de Me Trebons.
— Comment savez-vous? s'écria l'abbé.
— Qu'importe! L'affaire n'est pas impossible.
M. Desinnocends poussa un soupir plein d'allégresse ; de l'épaule droite il frotta son oreille comme un chat qui se caresse.
— Alors vous me permettez de dire à Raymond d'espérer.*
— S'appelle-t il Raymond? demanda Negogousse... Je l'ai entendu nommer Saturnin...
— Saturnin! s'écria M. Desinnocends.
— Sans doute, Saturnin, clerc chez M° Trebons.
— Je ne sache pas que jamais Raymond ait porté le prénom de Saturnin.
— 11 ne peut en exister un autre... L'abbé Supplici le protège.
— Ah! dit M. Desinnocends étonné.
— Il est chargé de défendre mes intérêts dans mon affaire...
— Quelle affaire? demanda M. Desinnocends.
— D'où sortez-vous, l'abbé?... Il est impossible que le jeune homme ne vous ait pas parlé des prétentions de Massabrac... Voyons, dit ^egogousse remarquant Tétonnement de M. Desinnocends, avouez que vous m'êtes envoyé par M. Supplici?
— Je ne connais pas l'abbé Supplici.
— Monsieur Desinnocends, pas de mystères?... Vous venez remplacer votre collègue pendant son absence... Il est à Avignon, vous le savez, et il a emmené le jeune homme que vous me recommandez.
— Raymond est à Toulouse, j'en suis certain.
— De quel futur me parlez-vous? reprit Negogousse.
Alors l'abbé conta l'histoire des amours de Raymond, les rendez-vous aux fenêtres, les poésies adressées à Paule, les confidences de madame Falconnet.
Negogousse écoutait sans répondre. Tout à coup :
— Monsieur, vous faites un singulier métier pour un prêtre! dit-il en éclatant.
L'homme violent frappait avec brutalité sur les illusions de M. Desinnocends, et les détruisait avec une colère que l'abbé n'avait pas soupçonnée chez Negogousse.
Invectives, menaces se pressaient sur les lèvres du
2iR LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.
marchand, qui s'emportait d'autant plus que M. Desinnocends voulait l'apaiser, craignant un scandale public.
Si l'abbé eût fait sa confidence dans le cabinet de Negogousse, certainement celui-ci l'en eût chassé.
Comme un cheval emporté qui, écumant, s'arrête devant un obstacle, Negogousse ayant vidé sa colère, rougit sans doute de son emportement, et quitta tout à coup M. Desinnocends, laissant le prêtre accablé.
Madame de Parrequeminières avait voué à Paule une réelle amitié. La jalousie qu'excitait, dans son salon, la beauté de la jeune fille faisait qu'elle portait d'autant plus d'affection à celle dont les mérites étaient vivement discutés.
La marquise sentait l'isolement de la vieillesse. René lui manquait. Une pensée traversa madame de Parrequeminières, garder Paule près d'elle. À quel titre, sinon à celui d'épouser son neveu? Tout d'abord la marquise rejeta cette idée, qui semblait irréalisable; cependant n'était-ce pas une bonne fortune pour René, dont une telle union pouvait arrêter les folies?
Les vacances approchaient. Par une lettre pleine de lendresse, René fut invité à venir les passer à Toulouse, et le jeune homme obéit à l'invitation de sa parente.
Avant de pousser plus avant ce projet de mariage,
la marquise voulait voir l'effet qui résulterait de a rencontre des deux jeunes gens.
Le lendemain de son arrivée, René lut placé à table à coté de Pau le, Et lui, qui d'habitude animait le repas par ses saillies, semblait avoir perdu le meilleur de son esprit.
Après le dîner, madame de Parrequeminières emmena ses invités dans le parc. René donnait le bras à Paille. Le jeune homme fut frappé delà gaucherie qui s'emparait de lui; auprès de la jeune tille, il perdait son assurance parisienne.
— René, lui dit, le soir, la marquise, que pensestu de Paule?
— Elle est bien belle.
— Elle est aussi bonne que belle.
— Ah!
— Aussi riche que bonne.
— Que m'importe, ma tante?
Madame de Parrequeminières, ayant posé ses pre miers jalons, attendit pour en voir reflet. Tout en insistant sur l'importance de la fortune, elle se demandait s'il fallait brusquer la question.
— La femme, dit la marquise décidée, qui portera le nom desEspipat, doit avoir une riche dot.
— Une future! s'écria René. Mais je ne pas encore au mariage, chère tante.
— Tu as tort...
— Plu^ tard...
— Pins tard' iî sera trop tard, mon cher René... Ne te sens-tu pas homme à rendre cette jeune fille heureuse ?
LA COMEDIE ACADEMIQUE. iM
— Sans doute, mais...
— Pas de mais, si tu as quelque affection pour moi.
— En doutez-vous, ma bonne tante?
— J'en douterai tant que tu ne diras pas oui.
— Oui dépend plus d'elle que de moi.
— Dans les alliances de nos maisons, a-t-on jamais demandé le consentement aux filles ?. . . Paule sera trop
fière de porter le nom des Espipat Le père est un
honnête commerçant, qui continuera à vous enrichir; j'ai pensé à tout...
Comme la marquise pressait René.
— Laissez-moi réfléchir, chère tante.
— Jusqu'à demain, mon beau neveu.
Ainsi se termina une conversation qui ne troubla guère le sommeil de René. Demain, pour les jeunes gens, vaut un siècle. René envisageait ce mariage comme une fantaisie de la marquise, contre laquelle il serait facile de dresser une barricade.
Le lendemain ne se passa pas sans que René eut prononcé le oui qu'attendait avec impatience madame de Parrequeminières ; mais ce ne fut pas sans émotions, sans luttes, sans regards en arrière sur Paris que le jeune homme venait de quitter.
Aussitôt la marquise se fit conduire eliezXegogousse. Non pas qu'elle apportât, dans ce projet d'union, Pàpreté particulière aux chercheuses de dots. Madame de, Parrequeminières était poussée par la persuasion que ce mariage ferait rougir René de son inaction, et que, retenu à Toulouse, sa fortune lui permettrait d'y jouer un rôle éclatant.
Sans hésiter, elle fit sa demande à Negogousse, et s'étonna que sa proposition ne fut pas reçue avec enthousiasme par le marchand d'huile.
Negogousse ne savait que répondre, embarrassé par la parole qu'il avait donnée à l'abbé Supplici.
Trois demandes en mariage en unehuitaine effrayent particulièrement les pères. Ils n'ont pas préparé de loin, comme les femmes, de telles séparations. Pour Negogousse, sa fille était encore une enfant qu'il avait h peine vue grandir.
Sans doute, la demande de l'abbé Supplici étonna le marchand ; mais Paule ne se détachait pas aussi complètement de lui par cette union. En épousant Saturnin de Poucharramet, elle devenait la femme d'un homme qui avait pour mission de défendre la fortune et les intérêts de la maison.
(Juand madame de Parrequcminières l'eut quitté, plein de perplexité Negogousse appela Paule, décidé à lui poser la question. Il se souvenait à peine des confidences de l'abbé Desinnocends, et le souvenir de Raymond n'ayant pas pénétré dans son esprit, il parla de René et de Saturnin d'une façon vague de telle sorte que, sans dire à sa fille les demandes qui lui avaient été faites, il l'étonna par des demi-mots que d'abord Paule ne chercha pas à approfondir.
Pourtant elle pressentait un danger. Le même jour, P.iiile écrivit à Raymond une lettre empreinte de tristesse. Les entrevues avec l'abbé Supplici et son élève, la soudaine amitié de madame de Parrequeminières, la promenade dans le parc, au bras de René, faisaient que la jeune lille. entrant dans une vie nouvelle, sen-
tait son indépendance se briser avec ses derniers jours d'enfance.
Elle alla rendre visite à M. Desinnocends, auprès duquel, d'habitude, elle trouvait la tranquillité d'esprit.
L'abbé n'était pas encore remis du coup que lui avait porté son entrevue avec Negogousse. Quoiqu'il se montrât aussi affectueux que d'habitude, ses yeux élaient chargés de mélancolie, et, toutes les fois qu'ils rencontraient ceux de Paule, le prêtre se gendarmait intérieurement, pour ne pas dire à la jeune fdle le secret qui lui pesait.
Chose singulière, pourPaule, que cet embarras chez tous ceux qui, jusque-là, lui avaient ouvert leur cœur! On ne lui parlait plus, maintenant, qu'à voix basse et les yeux baissés.
C'étaient jadis des joies que Paule éprouvait, quand elle entrait quelque part; c'étaient aujourd'hui des attitudes embarrassées, des confidences qui s'arrêtaient brusquement, des ligures contraintes qui la gênaient, elle, dont le cœur n'aspirait qu'à faire fleurir l'épanouissement.
Enunmomentse fondaient amitiés, affections, cordial accueil, dont avait tant besoin la jeune fille, qui ne soupçonnait rien des luttes de la vie.
Raymond lui-même sô montrait plus réservé. A quelques mots de sa mère, il comprit que son secret n'appartenait plus à lui seul; maintenant, le jeune homme ouvrait sa fenêtre à la dérobée, craignant (prune explication ne lui enlevât le mirage de bonheur qui remplissait sa vie de félicités.
Les amoureux vivent d'illusions. Raymond ne se doutait pas qu'à cette heure même un de ses amis allait entrer clans la Maison de pierre, présenté par sa tante, afin que Negogousse fut séduit par les charmes de l'élégant René d'Espipat.
L'abbé Supplici était alors à Avignon, sans se douter des drames qui se jouaient à Toulouse pendant son absence. Reçu par un de ses collègues des Jeux-Floraux, il lui fut facile d'entrer en rapport avec Massabrac.
Massabrac était un des célèbres félibi es de la contrée.
Tout le Midi est entouré par une cliaîne poétique, non sans rapport avec le fil conducteur qui reliait jadis les adeptes autour du baquet de Mesmer.
Membre de l'association des Fëlibres, innocents troubadours, voués au patois, enfourchant, leurs travaux terminés, une sorte de Pégase qui, dans leur pensée, les conduit droit au Parnasse, Massabrac partageait sa réputation avec un perruquier, un berger et un compagnon boulanger. A eux quatre, ils étaient des « lélibres félibrants, » qui ne reconnaissaient dé-
gaux ni en Provence, ni en Languedoc, ni en Europe, et chantaient, chaque année, leurs propres louanges dans Y Armana prouvetiçau.
Gens un peu rustauds que ces félibres, n'adorant que deux divinités : l'ail et le patois ; mais ils étaient naïfs, prompts à happer l'hameçon de la louante, et M. Supplici avait apporté toutes sortes d'amorces, à l'aide desquelles il semblait facile de prendre Massabrac.
Après avoir subi maints assauts de patois, le prêtre parla négligemment de son ami Negogousse, que Massabrac ne manqua pas d'injurier avec tout le luxe du dictionnaire d'Avignon.
Negogousse devenait un péïerot, un goulamas et un rascassot, c'est-à-dire un chiffonnier, un homme sans ordre, un teigneux.
M. Supplici laissa éclater la première bordée; mois il insista sur les qualités privées de Negogousse et fit entendre combien il était dangereux pour un félibre de se laisser aller à des rancunes qui devaient fatalement le détourner du culte de la poésie. Les injures de Massabrac n'en tombaient pas moins dru comme grêle avec autant de facilité que les vers qu'il improvisait. L'abbé Supplici ne se tint pas pour battu. Avec une extrême patience, il écouta le récit du procès tel que le comprenait Massabrac, d où il résultait que le féiibre le plus naïf, quoiqu'il semble particulièrement occupé à chanter les roussignols amourous, peut être fort madré en affaires.
Évidemment Massabrac avait trompé Negogousse. — Cher monsieur, dit le prêtre, tous vos conci-
toyens vous tiennent pour le roi des félibres et moimême je suis heureux que le hasard m'ait mis à même d'entendre de votre bouche ces trésors de poésie; mais j'ai peur que votre procès ne ternisse une couronne si brillante !
Pour prouver sa loyauté, de nouveau Massabrac invectiva Negogousse.
— Malavalisco! s'écriait le félibre, ce Negogousse est un berdufaillo, je lui ferais mourre-bourdoun (mordre la poussière).
— Sans doute, dit M. Supplici, vous terrasseriez facilement votre adversaire devant un tribunal poétique; mais les juges, gens froids, partageront-ils votre indignation?
Alors le prêtre démonta Massabrac par une série d'arguments : « Si votre adversaire vous disait, » ou : « Votre adversaire pourrait vous répondre... »
Arguments dont Massabrac comprenait bien la valeur. Aussi dès lors injuria-t-il Negogousse plus mollement. L'Avignonnais, démonté par l'habile attaque de M. Supplici, commençait à craindre que sa cause ne fut pas si excellente qu'il se l'imaginait.
— Eh bel que feriez-vous à ma place ? demandat-il au prêtre.
C'est la question qu'attendait M. Supplici.
— Je m'arrangerais à l'amiable ; et si vous jugiez mon entremise de quelque utilité, j'agirais en votre faveur auprès de M. Negogousse. Vos œuvres poétiques m'inspirent une telle admiration, que je n'aurai de cesse qu'en éteignant le flambeau de discorde dont la flamme empestée pourrait gêner plus tard la candida-
turc d'un homme que je serais fier d'appeler mon collègue à l'Académie des Jeux-Floraux.
— Boudiou! Massabrac mainteaeur !
— Sans doute. Plus d'un concurrent est sur les rangs ; mais les portes du Capitole ne doivent-elles pas s'ouvrir toutes grandes pour laisser passer Massabrac le félibre?
— C'est que je ne réclame pas une petite somme à ce galipian, disait Massabrac, qui, quoique félibre, ne dédaignait pas l'argent.
Alors M. Supplici posa les bases d'une transaction dont il devait soumettre les termes à Negogousse ; mais Massabrac était assez fin pour ne pas se compromettre par des avances écrites dont son adversaire pourrait tirer parti plus tard.
— Faisons mieux, "dit le prêtre ; accompagnez-moi à Toulouse.
— Noun de sort! Oui payera les frais de déplacement si mon voyage n'aboutit pas? dit Massabrac.
— Ne faut-il pas que vous veniez un jour soutenir votre procès à Toulouse? D'ailleurs, je garantis Farrangement, à moins que vous n'y mettiez obstacle.
— Ah boutas ! je vous accompagne, monsieur l'abbé.
— Voilà une bonne parole! s'écria M. Supplici. Vous êtes un homme de conciliation et de progrès.
A cette époque on venait de mettre en circulation le progrès, un mot dont les sots sont particulièrement friands.
— L'Académie, continua le prêtre, aime les hommes de conciliation et de progrès... Je témoignerai a\
grande joie de vos sentiments loyaux dans cette affaire.
Ce fut sur ces bases que Massabrac et M. Supplici quittèrent Avignon.
Ayant laissé son compagnon dans une auberge du faubourg Saint-Cyprien, l'abbé courut chez Negogousse.
— Victoire ! s'écria-t-il, victoire ! Le procès est à moitié gagné.
Negogousse ouvrit de grands yeux.
— L'excellent Saturnin m'avait donné des notes si judicieuses que je n'ai pas eu de peine à amener ici votre adversaire... Il vient à vous plein d'intentions pacifiques...
— Quel service, monsieur l'abbé !
— Ne remerciez pas l'humble instrument, mais bien la main qui a conduit l'instrument. Si la Providence daigne parfois me prêter son appui, M. de Poucbarram et m'avait insufflé sa logique puissante... Ce soir il me parait convenable d'inviter à dîner ce Massabrac... Au cas où l'Avignonnais serait tenté d'ergoter, vous verrez avec quelle domination le judicieux Saturnin ruinera ses prétentions.
— Comment pourrais-je m'acquitter envers vous de tels efforts, monsieur l'abbé ?
— Ne parlons pas de moi ; songez à M. de Poueharramet qui, du fond de son cabinet, a tissé la toile qui servira de linceul à votre adversaire.
Là-dessus M. Supplici revint de nouveau sur les finalités de Saturnin qui, dévoré par l'étude du droit, ne pouvait montrer ses sentiments à l'extérieur. Suivant le prêtre, c'était une belle Ame fuyant les rayons
du miroir de la société qui la pouvait ternir. Qualités de famille, qualités d'intelligence et de travail, qualités de futur époux, Saturnin les possédait toutes à un degré développé.
'Naïvement Negogousse écoulait le chapelet que M. Supplici égrenait pour le père, s'appliquant toutefois à en faire partager la croyance à Paule; mais la jeune fille écoutait ces récits sans en conserver d'impression. L'amour qu elle avait voué à Raymond était une armure que ne pouvaient traverser ses éloges, et si les séductions habituelles qu'inspirait à toutes les femmes la présence de René d'Espipat n'avaient pas prise sur Paule, les connaissances judiciaires d'un Saturnin ne lui causaient aucune sympathie.
Paule fut à peine sensible à une pièce en patois, Ma Flourèta, que Massabrac improvisa en son honneur le jour même où il mit les pieds chez Negogousse. Et pourtant Massabrac accumulait épithètes sur épithètes, poulidèta sur amistousa, tourtouro sur tourtourello, l'exagération de la langue d'oc lui permettant des louanges qui dépassaient de beaucoup celles que, jusque-là, Raymond s'était permises.
Après le dîner, Massabrac, fatigué de son voyage, ayant prononcé quelques paroles tendant à une conciliation, laissa Negogousse, l'abbé et Saturnin.
Un acte, esquissé d'après les conversations entre M. Supplici et Massabrac, fut lu par Saturnin. Si les droits de Negogousse étaientun peu écornés, Massabrac consentait h rompre le traité qui lui donnait le droit d'exiger à bas prix des fournitures d'huiles dont le cours avait haussé considérablement.
LA COMÉDIE âCADÉMIQUK. 261
L'abbé fit entendre à Negogousse qu'il valait mieux faire quelques sacrifices que de jeter son argent dans l'étude d'un avoué.
— Saturnin, dit le prêtre, tirera poil et plumes des plaideurs quand il aura acheté la charge de Me Trebons, mais il ne peut pas dévorer la fortune d'un ami, d'un beau-père.
Ce soir-là, la demande en mariage de Paule fut posée et agréée. 11 était convenu que Saturnin reprendrait l'étude que la dot de Paule servirait à payer. Celte dernière clause était sous-entendue. Aussi, le lendemain matin, l'abbé Supplici se rendit chez Me Trebons et lui expliqua la situation.
— Cela semble une proposition, dit l'avoué.
— Cela est une proposition, reprit M. Supplici.
— J'y réfléchirai, dit Me Trebons.
Il ne s'agissait guère de réfléchir pour l'abbé. Il pressa de telle sorte l'avoué que celui-ci donna sa parole-de ne céder son étude qu'à Saturnin, au jour de sa retraite.
Plein de joie, M. Supplici alla, comme il était convenu, terminer avec Massabrac le différend dont la parfaite combinaison favoriserait l'union projetée.
Massabrac écouta les propositions consenties la veille par Xeg°gousse- A chacun des articles il poussait des zingue et langue d'assentiment.
— Et maintenant, cher monsieur, dit le prêtre en poussant l'écritoire devant Massabrac, il ne reste plus que votre signature à donner.
Tranquillement, Massabrac repoussa l'encrier.
— Un instant, monsieur le curé, dit-il.
L'abbé Supplici devint froid. Un insta un
mot terrible en affaires.
— J'accepte volontiers les propositions de ce rampHur de Negogousse, reprit Massabrac.
— Très -bien ! dit l'abbé.
— Le papier est signé Negogousse ; mais il y manque la signature de la fillette.
— La fillette? s'écria le prêtre surpris.
— Oui, te poulif.U'ta h qui j'ai adressé hier ma flourèta.
— Mademoiselle Paule?
— Précisément.
— Elle n'a pas qualité, dit M. Supplici, pour signer un arrangement amiable.
— Boudiou ! Pardonnez-moi, monsieur le curé... J'ai quarante ans et jeme fatigue de la vie de garçon... La fillette ne me déplaît pas... C'est avec le beaupère que je souhaite traiter aujourd'hui l'affaire.
— Tous avez des vues sur mademoiselle Paule, vous, monsieur Massabrac ?
— Eh bc? Pourquoi pas ? J'ai le cœur sur la main... Voilà comment nous traitons les affaires en Avignon.
Un architecte qui, d'un œil inquiet, suit les fissures d'un monument qu'il a mis vingt ans à élever, n'eut pas offert plus piteuse ligure que le prêtre en entendant la déclaration de Massabrac.
Et c'était lui qui avait été chercher un rival si dangereux !
— La maison N usse est bonne, le commerce Massabrac n'est pas mauvais, continua lefélibre. Nous
nous associons avec le beau-père pour jeter un pont commercial entre Toulouse et Avignon... Si pair hasard Yenfantaunetto n'était pas portée pour le négoce, la poésie me relèverait à ses yeux... Moi, lou pocto à qui Y Armana provençale disait il n'y a pas six mois encore: Lève-te, nouvel Troubadour ! Voilà qui est glorieux pour une fillette... D'ailleurs vous avez promis de me patroner aux Jeux-Floraux... Eh bel monsieur le curé, vous ne me répondez pas?
En effet, M. Supplici n'écoutait plus Massabrac. Les poutres de son monument chancelaient, et il ne voyait nul moyen de les consolider.
— Monsieur le curé? reprit Massabrac, d'une voix qui commandait l'attention.
Le prêtre releva la tète.
— Ah boutas ! je te m'en vais parler moi-même au père de la fillette.
— Tout serait compromis. Gardez-vous-en bien...
— Sarnipadié! c'est le nœud de l'affaire.
— Patientez, cher monsieur Massabrac... il faut préparer le père... Demain je verrai.
— A demain sans manque, dit le félibre. D'ici là j'aurai préparé pour la fillette quelque pièce à laquelle il lui sera impossible de résister. Que pensez-vous d'un roussignol qui suspendrait soun ramadge?
— Excellent moyen ! dit le prêtre.
Aussitôt, d'un pas alerte il se rendit chez madame de Parrequeminières, qui, suivant lui, pouvait seule arranger cette affaire.
René était auprès de sa tante. Après les premiers compliments :
204 l\ COMÉDIE ACADÉMIQUE.
— Que je suis aise de votre retour, monsieur l'abbé ! dit la marquise.
— Chère madame, ma première visite est pour vous... J'ai une grave affaire à vous communiquer.
— Il parait que c'est le jour des affaires graves, l'abbé... Mon neveu aussi vient de me confier des affaires graves... Et d'abord, je vous remercie de m'avoir mise en relations avec mademoiselle Paule, si aimable et si charmante qu'elle me manque quand je ne la vois pas.
— Justement, madame la marquise, c'est de mademoiselle Paule que j'avais à vous entretenir.
— N'est-il pas vrai, l'abbé, que mes éloges n'ont rien d'exagéré?
— Madame la marquise, on ne saurait trop appuyer sur les qualités de cette jeune fille.
— Elle est d'une douceur ! s'écria madame de Parrequeminières.
— Modeste, dit le prêtre.
— Bien élevée...
— Bonne, reprit M. Supplici.
— Un caractère d'une égalité...
— Et elle pratique ! s'écria le prêtre.
— Tous ceux qui l'approchent tombent d'admiration devant sa beauté.
— Mademoiselle Paule m'a fait espérer qu'elle me prendrait pour directeur.
• — Elle a conservé tout le charme de l'enfance, continua la marquise.
— Mademoiselle Paule doit qu'il ter l'église de la Dalbade pour la paroisse de Kyrie Eleison.
— Sa voix est d'une douceur, dit madame de Parrequeminières.
— Ce sera une précieuse conquête pour les pauvres de ma paroisse.
— La chère enfant porterait la toilette comme une duchesse, si elle le voulait.
-— Je crains, dit le prêtre, qu'elle ne fasse mourir de jalousie nos dames quêteuses.
— Eh bien, René ! s'écria la marquise.
— Ma chère tante, vous avez improvisé, en compagnie de M. l'abbé, une merveilleuse litanie.
— Qui t'a convaincu?
— A peu près, dit René, si toutefois ce merveilleux portrait ne pâlit pas hors du cadre de vos paroles.
— Monsieur l'abbé, reprit la marquise, j'ai l'honneur de solliciter voire aide et protection pour mon neveu qui demande mademoiselle Paule en mariage...
La dernière poutre de l'édifice tomba sur la tète de M. Supplici.
— René hésitait, dit la marquise, vous Pavez convaincu. Merci, monsieur l'abbé.
Le prêtre ne put contenir un profond soupir.
— Excellent homme! s'écria madame de Parrequcminières. Vous êtes ému du bonheur de ces jeunes gens... Et maintenant il serait utile, monsieur l'abbé, que vous tàtiez le terrain ?
— Mademoiselle Paule, dit M. Supplici, me semble encore bien jeune.
— Les meilleures unions sont celles des jeunes gens, répliqua la marquise, en engageant l'abbé à voir Negojwisse le lendemain et à lui rendre compte de sa visite.
M. Supplici descendit l'escalier sans se rendre compte s'il posait les pieds sur les marches.
Jamais homme ne fut plus atteint dans son orgueil. En un clin d'œil, le prêtre sentait le néant des meilleures combinaisons. Ses terrassements si laborieux se dissipaient comme le sable du rivage, etl'abbé se prit à admirer la volonté d'un fétu de paille qui, dans la rue, voltigeait au gré du vent.
Lui, renard, avait découvert un poulailler et on croquait la poule devant lui ! Tout ce labeur de combinaisons était détruit subitement par des adversaires avec lesquels il semblait impossible de lutter.
Ruser avec le nouveau prétendant, il n'y fallait pas songer. Madame de Parrequeminières, si elle restait sans réponse, était femme à s'adresser à Paule ellemême.
Un instant l'abbé pensa à souffler sur le feu mal éteint du procès, à mettre Massabrac en opposition avec Negogousse. C'était s'exposer à dévoiler aux yeux de tous la nullité de Saturnin ; c'était peut-être faire connaître à M° Trebons le rôle singulier de conseil judiciaire que lui, prêtre, avait joué dans le drame.
Un scandale profond en résulterait dans la ville. Le caractère religieux de M. Supplici s'en ressentirait ; le bruit de ces machinations arriverait certainement à l'archevêché !
Il existe pour les esprits voués aux intrigues des châtiments qui, pour n'être pas de même nature que ceux inlligés aux criminels, n'en sont pas moins poignants.
M. Supplici subit ces tortures. Toute la nuit se
passa en agitations pour le prêtre, qui, tantôt debout, tantôt assis, marchant à grands pas, attristé, les oreilles bourdonnantes, les nerfs à la débandade, ne pouvait tenir dans sa chambre, manquait d'air, maudissait le jour où il s'était embarrassé de Saturnin, et cependant tenait à son œuvre comme une mère à un enfant mal venu.
Rarement homme fut plus étonné que II. Desinnocendsen ouvrant la porte à l'abbé Supplici, quijama.s n'était entré chez lui.
A peine introduit : . ,
Je viens vous parler d'une affaire qui vous interesse, mon cher collègue, dit M. Supplici ; je sais l'intérêt que vous portez à la famille Xegogousse.
Alors le prêtre exposa le nombre des concurrents qui s'étaient mis sur les rangs pour obtenir la main de Paule. En même tempsM. Supplici peignit sous de sombres couleurs la cause Kegogousse et montra 1 embarras que ces sollicitations diverses devaient causer au
négociant.
A cette heure, toutes les pièces qui s agitaient sur cet échiquier du mariage étaient bouleversées dansl esprit du prêtre. Une trop grande contention d esprit avait amené la fatigue ; il avait besoin d'exposer ver-
balement les diverses phases du procès, et M. Desinnocends, par sa naïveté et sa surprise de voir tous ces fils emmêlés, lui parut réunir les qualités d'un parfait confident.
En effet, à diverses reprises, M. Desinnocends leva les mains au ciel et poussa des exclamations. Jamais il n'avait vu se réunir dans un même but tant de personnages divers.
— Quel est votre avis? demanda l'abbé Supplici. à son collègue.
— Grand Dieu ! s'écria M. Desinnocends.
Ce mutisme inquiétait peu M. Supplici. En questionnantson interlocuteur, il sequestionnaitlui-même.
Il en est de la parole comme de la marche ; si celle-ci active les idées, l'autre les décroche du cerveau. Parler longtemps du mèmethèmeàun être vivant, fut-il muet, amène quelque clarté dans l'esprit. Il y a communication par le jeu de physionomie; M. Desinnocends, passant par toute la gamme de la stupeur, éclairait M. Supplici, car les divers étonnements que ressentait M. Desinnocends montraient la portée de son œuvre. Des événements imprévus, il est vrai, renversèrent les combinaisons du prêtre ; il n'en avait pas moins posé les premières pierres, et malgré les fortes rivalités qui se ruaient sur son ouvrage, il n'avait pas encore abandonné toute croyance.
— Que feriez-vous, cher collègue, dit M. Supplici, si vous étiez le père de la jeune fille?
Encore une fois M. Desinnocends sembla prendre le ciel à témoin qu'il était entré dans les ordres pour échapper aux soucis de la vie de famille.
Tout autre que M. Supplici eût abandonné ce confident dont on ne pouvait rien tirer ; l'abbé s'entêta et lit résonner une nouvelle corde.
— Ce M. Raymond, dont j'ai parcouru les poésies, demanda le prêtre, est-il digne d'obtenir la main de la fille de M. Negogousse?
— Oui, vraiment digne, s'écria M. Desinnocends, qui pour la première fois laissait échapper une nette réponse.
— Et la jeune fille, demanda M. Supplici, répondelle à ce désir?
— Paule ne m'a rien confié ; mais je le crois.
— M. Raymond n'a pas de fortune?
— Malheureusement non, dit M. Desinnocends.
— La fortune de M. Negogousse sera sensiblement diminuée s'il n'adhère pas aux propositions de ce Massabrac. Ne jugez-vous pas qu'il y aurait une certaine délicatesse de la part de M. Raymond à se retirer?
— La digne madame Falconnet le pensait ainsi, s'écria M. Desinnocends.
— Je me sentais cependant plein de sympathies pour ce jeune homme, dit M. Supplici... Mais la ruine d'une famille change bien les idées... L'alliance que souhaite madame de Parrequeminières sera sans doute elle-même modifiée par un procès qui enlèverait à M. Negogousse une fortune dont a tant besoin le jeune d'Espipat! Qu'en pensez-vous?
M. Desinnocends ne répondait pas, songeant à Raymond, nullement à René.
— Parlez avec sincérité, dit M. Supplici, feignant de croire que son collègue ne voulait pas s'expliquer.
En ce moment, une idée vint à luire dnns l'esprit de M. Supplici, qui vit dans le naïf curé de la Dalbade l'homme sur la tèîe duquel il était facile d'appeler l'attention. Derrière M. Desinnocends se cacherait l'abbé Supplici.
— Vous pourriez, cher collègue, dit-il, prévenir If. Raymond de ces graves incidents, sans lui faire savoir toutefois que l'avis vient de moi. Si par la suite je puis être utile à votre protégé, croyez que j'y emploierai tout mon crédit.
De là l'abbé Supplici se rendit avec plus d'assurance chez Negogousse, Cette conversation l'avait remis dans son assiette.
Il lui restait deux heures avant de revoir Massabrac, cinq heures avant de se présenter chez madame de Parrequeminières, temps immense quand un plan est clairement dessiné.
Plein de confiance extérieurement, M. Supplici aborda Negogousse.
— Cher monsieur, dit-il, à un homme de votre trempe on ne doit rien cacher... Tout accommodement pour votre procès est rompu.
— Que me dites-vous là? monsieur l'abbé.
— Ma douleur est extrême, mais vous serez obligé de plaider.
— Hier soir ce Massabrac était si accommodant !
— Trop accommodant ! s'écria Supplici.
— Je ne vous comprends pas.
— Pour parler net, cher monsieur, Massabrac ne consent à abandonner son action qu'à la condition d'épouser votre fille.
iule à Massabrac. jamais
— Donner Paule à Massabrac, jamais! s'écria gogousse.
— C'est bien ce que je pensais, dit le prêtre. Il prit les mains de Ne go gousse.
— Brave cœur d'or! Un autre eut sacrifié sa fille à ses intérêts. . . Tous aimez mieux perdre votre procès. Voilà de ces vertus domestiques ignorées qui valent plus d'un fait que l'histoire honore. En effet, M. Massabrac rêve une union impossible.
— Ma pauvre enfant! disait Negogousse ; lui faire épouser cet Avignonnais !
— Il est certain que seule une nature exquise peut comprendre mademoiselle Paule ; c'est pourquoi vous avez accueilli la demande du bon Saturnin... Mais ce Massabrac !
— Si je perds la moitié de ma fortune, c'est pour Paule seulement que je la regrette.
Negogousse se recueillit.
— Enfin, hier soir Massabrac était décidé à traiter.
— Accusez-en le charme que répand mademoiselle Paule et qui a enflammé un esprit sérieux, tel que M. de Poucharramet, au point de lui faire passer deux ans à étudier votre affaire... Massabrac a vu votre fille, il était pris. NVt-il pas improvisé aussitôt une assez méchante poésie en patois? Le jeune fou qu'on appelle Raymond est dans le même cas... L'amour Ta rendu indiscret, et mademoiselle Paule a servi de modèle dans ce compromettant volume de vers dont les gens qui ne s'y connaissent pas ont exagéré la valeur. Enfin, la marquise de Parrequeminières, tombée sou< le même charme, vous demande la main de made-
moiselle votre fille pour son neveu, M. René d'Espipat, un de nos jeunes élégants qui ne ferait qu'une bouchée de la dot de sa future.
— Que me dites-vous là? demanda Negogousse.
— La vérité. Et maintenant j'ai rempli la mission de madame de Parrequeminières.
— Qu'une fille est difficile à conduire! s'écria Negogousse. Et que me font à moi tous ces poètes ! Ah ! j'en avais le pressentiment quand je disais à Paule de ne pas me fatiguer la tête avec leurs vers !
— Cependant, dit M. Supplici, qui sait si la poésie ne peut guérir le mal qu'elle a causé?
— Parlons d'autre chose, monsieur l'abbé, reprit Negogousse accablé.
— Voilà donc, poursuivit M. Supplici, quatre concurrents : M. Saturnin de Poucharramet, M. Raymond, M. Massabrac et M. René d'Espipat... Sans doute, quand il connaîtra la tournure des événements, M. de Poucharramet retirera sa demande, quoiqu'il ait la priorité... Il a beaucoup travaillé pour sauvegarder ses intérêts ; mais, moi qui connais sa loyauté, je me fais fort de son désintéressement dans cette affaire... Il se retirera le cœur navré, sans vous fatiguer de ses demandes... Moi-même j'ai applaudi à son courage et à sa force de caractère; mais M. Massabrac ne reste pas moins en face de deux aspirants.
— Que m'importent Massabrac et ses concurrents !
— Prenez garde, cher monsieur, dit l'abbé; entre ces rivaux, il en est de sérieux. On ne blesse pas impunément la famille des Parrequeminières.
— Je n'ai rien à démêlei avec madame de Parrequeminières.
— Sans doute ; mais Massabrac reste toujours avec son procès pendant.
Negogousse était en proie a un affaissement que le prêtre jugea à propos de laisser se développer quelques instants.
— Il faut pourtant, dit-il. parer à ces dangereux coups.
Negogousse ne répondait rien, tant était grand son accablement. L'abbé fit mine d'être pris d'une vive pitié.
— Je crois avoir trouvé un moyen, s'écria-t-il.
pousse releva la tète.
— 11 s'agit de poésie.
La tête de gousse retomba inerte.
— Prétez-moi toute votre attention, cber monsieur. Notre seul adversaire dangereux est Massabrac. et il est important qu'il se désiste... Ce Massabrac a une vanité considérable. Nous jouerons de sa vanité comme d'un instrument. Il existe une place vacante de mainteneur aux Jeux-Floraux; avec mon aide Massabrac l'obtiendrait sans contredit. Faites savoir que vous donnerez la main de mademoiselle Paule à celui qui obtiendra le fauteuil. Cette condition, les concurrents l'admettront... Massabrac consentira à abandonner le procès et à transiger si je lui fais avoir la voix de n collègues... Me laissez-yous carte blanche?
— Paule consentira-t-elle? dit Negogousse.
— Trois jeunes gens -ont sur les rangs : s iturnin, M. Raymond et M. d'Espipat... .le ferai croire à Mas-
sabrac qu'il triomphera d'eux facilement. Ce petit Raymond n'a aucune chance à l'Académie; madame de Parrequeminières dispose d'une trop forte influence. Restent donc deux choix honorables : ou une alliance avec la maison des Parrequeminières, ou un mariage avec M. de Poucharramet.
— Ne disiez-vous pas , reprit Negogousse, que M. d'Espipat était homme à croquer la dot?
— Sans doute.
— Je ne vois pas dans cette alliance un avenir pour Paule.
— Est-ce que mon influence n'est pas telle que je ne vous débarrasse de ce futur? M. de Poueharramet a tous les titres qui le recommandent au suffrage des membres de l'Académie. Lui seul sera nommé.
— Alors, dit Negogousse, tout va bien.
— Parfaitement. Et maintenant, dit F abbé avec un singulier sourire, je vais porter de bonnes paroles à Massabrac.