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chapitre de la voisine devant la serrante. Quand celle-ci fat sortie

— Madame Falconnet vit seule sans doute? dit-elle.

— Tu t'intéresses k cette dame ? demanda Negograsse.

La question fit frémir Paule et la rendit prudente. Elle vit son secret, son joli secret découvert. Pour le mieux déguiser, elle fit mille cajoleries à son père, caqueta sur les choses les plus diverses, et n'eut de cesse que quand Negogousse lui eut promis de l'emmener le soir même, à l'heure de la retraite , sur la plaee du Capitale.

— J'aime tant les trompettes 1 dit Paule.

Et elle faisait le tour de la table, le poing sur la hanche, sonnant de gaies fanfares qui remplissaient d'épanouissement le cœur du marchand d'huiles. -

Ces fanfares cachaient de secrètes émotions.

Paule dormit mal. Des rêves bizarres et anxieux traversaient son sommeil.

Au matin, vers neuf heures, elle courut à son observatoire. Les rideaux d'en face étaient toujours soigneusement tirés. .

Paule ressentit des sortes de bdtrres dans la poitrine.

Elle descendit au jardin, y cueillit des pensées dont la couleur cadrait avec sa mélancolie, et les disposa dans un verre qu'elle posa sur la fenêtre.

Ce fut une journée de brouillards pour Paule, qui, accoudée sur la balustrade du jardin, la tête levée vers le ciel, s'irritait de l'immobilité des nuages tristes, lourds et paresseux.

La nature semblait s'associer à son dégoût de la vie. Ce jour- là l'existence pesa à la jeune fille.

La cloche de l'église de la Dalbade sonnait un enterrement.

Paule songea combien les êtres qui disparaissent de

la vie sont heureux. Elle aussi eût voulu échapper à ses tristesses.

De quoi souffrait-elle? Elle n*eût pu le dire; jamais pareils soucis ne s'étaient emparés d'elle.

La cloche des morts redoublait de tintements lugubres, appelant les fidèles à prier pour Time du défunt.

L'esprit à l'unisson de cette funèbre sonnerie, Paule monta à sa chambre , d'où elle pouvait voir défiler le cortège.

En ouvrant la porte, elle reçut une telle commotion que ses genoux fléchirent.

A la fenêtre de la maison d'en face s'épanouissaient des roses fraîchement cueillies. *

La cloche de la Dalbade continuait son tintement lugubre. Un gai concert se donnait dans le cœur de Paule.

Les prêtres sortirent de l'église en chantant une sombre psalmodie. Paule écoutait les oiseaux babiller dans les platanes d'un jardin voisin.

Quand le convoi passa au bout de la rue , Paule se retira au fond de sa chambre pour oublier la mort.

— Il est doux de vivre! pensait- elle en ce moment.

Les fleurs de la fenêtre d'en face avaient transformé ses pensées en un clin d'oeil. L'odeur des roses arrivait jusqu'à elle, quoiqu'une rue la séparât du bouquet. Ses sens étaient affinés tout à coup. Les roses avaient un parfum frais et suave plein de mystérieuses promesses.

D'un bond Paule descendit .l'escalier, courut dans le jardin et cueillit des œillets avec une agitation telle que Hamette le remarqua. Paule avait hâte de remplacer le mélancolique bouquet de pensées qui ne répondait plus à l'état de son cœur. Elle n'avait pas soupçon du langage des fleurs; mais la tendre couleur d'oeillets blancs piquetés de joyeux points rouges lui semblait une réponse naturelle aux roses du voisin.

Y a-t-il une intention dans ce bouquet? se demandait Paule sous le coup d'émotions diverses.

Pourtant elle se reprochait d'avoir répondu par les œillets, qui semblaient créer une entente entre elle et le jeune homme. Elle eut peur de sa propre audace. Dans quel embarras la mettrait la présence subite du voisin à la fenêtre! Alors elle redescendit au jardin, où la vieille Mamette faisait des réflexions sur la nature changeante des jeunes filles.

Tout à l'heure Paule, affaissée sur la balustrade, suivait mélancoliquement à l'horizon le cours des nuages; maintenant elle courait, vive et légère, dans le jardin, s' arrêtant, comme un papillon, près de chaque rosier. Elle eût voulu que la rose lui confiât son secret, le secret symbole qui gît au fond du calice; la tendre verdure des feuilles , le doux incarnat de la fleur l'enivraient sans lui répondre.

Au cœur de chaque rose était tapi le souvenir du voisin. Paule osait à peine passer derrière un massif de rosiers, craignant que le jeune homme n'y fût caché.

Tout à coup elle s'arrêta devant Mamette.

—Il y a un enterrement à la Dalbade, dit-elle. Quelqu'un de nos voisins est-il mort?

— Je ne le crois pas, mademoiselle ; nous aurions vu des tentures à la porte.

— ■ 11 m'a semblé, dit Paule revenant sur son premier mensonge, que madame Falconnet était en grand deuil.

— Il est possible, mademoiselle*

— Serait-ce une personne de sa famille ?

Mamette ayant répondu qu'elle l'ignorait, alors Paule fatigua la vieille servante de tant de questions, que celle-ci s'écria :

— Votre père, mademoiselle, m'a défendu de m'oc~ cuper des affaires du quartier. Aussi, quand je sors, je

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baisse les yeux pour ne pas voir ; je ne saurais dire comment sont les gens porte à porte.

L'entretien en resta là, Paule craignant de montrer

Mamette une curiosité trop vive. Elle se résigna h ne rien savoir. Qu'importe! son cœur était plein de souvenirs.

Ce jouMà elle s'endormit le sourire sur les lèvres. Les agitations de la nuit précédente avaient fait place à un sommeil léger et transparent qui permettait à la jeune fille de se voir dormir, aussi heureuse que le plongeur qoi, à travers les profondeurs de Tonde, aperçoit des trésors enfouis.

La chambre à coucher de Paule donnait sur le jardin. Réveillée de grand matin par le chant des oiseaux, la jeune fille fit sa toilette en un clin d'œil, regrettant que son premier regard ne pût s'arrêter sur la fenêtre voisine. Pourtant elle n'osa se rendre tout de suite h sa chambre : il lui semblait que chacun lisait son impatience dans ses yeux.

— Tu deviens matinale 1 dit Negogousse qui la rencontra.

— Il fait si beau I dit-elle.

— • Va respirer l'air du jardin, mon enfant.

Paule profita de la sortie de son père pour l'accompagner jusqu'à la porte. D'un coup d'oeil elle aperçut sur la fenêtre d'en face des roses si fraîches qu'elles avaient été certainement cueillies le matin même.

— Et votre déjeuner, mademoiselle? cria Mamette, qui la voyait grimper l'escalier avec une précipitation inaccoutumée.

Paule ne l'entendit pas.

Devant la fenêtre de la maison voisine était une petite table, devant la table le jeune homme, devant le jeune homme un gros livre.

Paule ressentit une sensation si douce qu'elle crut se trouver mal. Lentement, ses longs cils s'abaissèrent pour voiler l'émotion de ses regards ; ces cils si pudiques semblaient saluer le voisin. Quoiqu'un nuage rosé parti de son cœur empêchât Paule de distinguer les traits du jeune homme, elle ressentait un double émoi. Il lui semblait que de la fenêtre d'en face partait un courant qui lui faisait approcher sa table à toilette, prendre une broderie dans le tiroir et mettait en mouvement ses mains, sans sa volonté.

De doux bourdonnements tintaient dans ses oreilles. La jeune fille n'entendait rien, pas plus qu'elle ne voyait; les mouvements de son aiguille étaient commandés par une force mystérieuse, indépendante d'elle, qui faisait que machinalement les dessins de son patron de brode* rie étaient recouverts de soie comme par une fée qui conduisait sa main.

Paule se sentait touchée par de tendres regards mystérieux. Elle osait k peine respirer, s'efforça nt de contenir le souffle de sa poitrine. Pour n'être pas trahie par son émotion, elle gardait une immobilité absolue.

Ses mains, elle eût voulu les cacher ; mais ce à quoi elle ne pensait pas était peut-être l'endroit le plus délicat de sa beauté, celui sur lequel s'ébattait le regard du jeune homme qui, feignant de lire, détachait ses yeux du volume pour les reporter vers un cou élégant au bas duquel se jouaient de capricieuses boucles de cheveux.

Plus fines que la soie, tendres comme déjeunes pousses au pied d'un arbre, ces boucles changeaient de forme au moindre souffle du vent et formaient par leur blond délicat une opposition à l'ivoire transparent du cou.

Les yeux étaient baissés, les joues à demi cachées par les grappes de cheveux ; mais le joli cou révélait la distinction, la santé, la jeunesse.

Quoi qu'elle fit, Paule ne pouvait masquer entière* meut sa bouche rose et mutine qui semblait se gendarmer que sa maîtresse fût tant regardée.

Par moment une ombre de sourire, qu'eût voulu comprimer la volonté, se dessinait sur ses lèvres, sourire témoin des sensations qui se jouaient au dedans de Paule. L'inquiétude s'y mêlait à uue sorte d'enjouemeut produit par la situation où se trouvait la jeune fille.

Qui l'avait conduite à la fenêtre, sinon une pression mystérieuse dont jusque-là elle n'avait pas éprouvé la force? Fallait-il compter sur cette aide inconnue pour sortir d'embarras?

— U va mal penser de moi ! se disait Paule effrayée de l'audace avec laquelle elle s'exposait à tant de regards.

Un rayon de soleil vint à son secours.

Le ciel, jusque-là voilé par des nuages épais, se montra tout à coup dans sa pureté, et le soleil se précipita dans la petite chambre, forçant Paule à tirer la moitié du rideau pour s'en garantir.

La nature semblait prendre sous sa protection les deux jeunes gens, car à peine Paule fut-elle à demi masquée par le rideau qu'un bruit de serrure, qui partait de la chambre d'en face, fit lever la tête à la jeune fille, quoiqu'elle eût juré intérieurement de ne pas se montrer davantage. Les regards se croisèrent encore une fois; mais ceux du voisin étaient pleins de regrets.

U baissa la tête, en manière de salut; et comme la porte d'en face s'ouvrait, laissant sur la figure du jeune homme des traces non équivoques de contrariété, Paule, penchée sur sa broderie, resta l'aiguille inerte sans s'en apercevoir.

11 l'avait saluée!

Ainsi le hasard seul ne les mettait plus en présence. C'était comme une promesse de se revoir. A l'émotion

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dont le cœur de Paule fut rempli, la jeune fille se dit qu'il y avait maintenant en elle un germe qu'il serait difficile d'arracher.

Quelque chose d'indéfinissable lui avait manqué jusque-là qui avivait ses facultés en teintant de nuances pourpres des horizons un peu gris.

Trois figures se présentèrent à Paule tour à tour : celles de son père, de l'abbé Desinnocends et de Màmette, toutes trois semblant l'interroger.

Paule ferma les yeux pour échapper à ces vision». Elle se retranchait derrière de splendides rayonnements, comparables à ceux d'une rose de vitraux, à travers laquelle passent les pourpres lueurs d'un soleil couchant.

Par instants, Paule sentait s*n corps flotter sur des vagues irisées ; son âme s'envolait sans fatigue, comme l'oiseau, vers des pays inconnus qui n'étaient que bocages et verdure. Enivrée d'une musique suave, en ce moment Paule ne se rendait pas compte de la petite chambre où elle était non plus que de la broderie tenue par ses mains.

Ces dangereuses contemplations devaient être traversées par plus d'un événement.

Raymond Falconnet, te lendemain de ces longs regards, entrait dans l'étude de maître Trebons, l'avoué le plus considérable de Toulouse.

Le condamné politique oublie les chaînes qui le garrottent en voyant sur les murs de son cachot une idéale figure de la Liberté. L'homme de génie, dans une mansarde sans feu, ferme les yeux sur son -estomac affamé en rêvant à la gloire. La figure de Paule apparaissant au fond de l'étude où entra Raymond, lui fit passer courageusement par dessus les premières aridités du droit, dont ne pouvaient le distraire les étudiants ses compagnons, natures abruptes qui, de l'Auvergne et des provinces voisines, venaient k Toulouse comme à la capitale du Midi.

Café, théâtre, grisettes, autant de plaisirs auxquels les clercs mordaient avec leurs dents de montagnards. Raymond ne goûtait pas à ces fruits* Son paradis était ailleurs.

Sur le dos d'un grand cartonnier placé derrière le bureau du maître clerc, brillait comme un nimbe

éblouissant le nom de Negogousse, un des plus importants clients de l'étude. Raymond regardait ce nom quand d'insupportables détails de procédure l'accablaient.

C'est un ami fidèle qu un premier amour. Grâce à cette compagnie, Raymond put supporter les conversations de ceux qui l'entouraient, saus en être choqué. Comme aussi il lui fut permis de garder le silence sans inquiéter ses compagnons, car l'amour qui gisait au fond de son cœur et de ses yeux donnait à chacun de ses regards un charme auquel il était difficile d'échapper.

Tout de suite Raymond gagna la sympathie de ses camarades. 11 parlait rarement; mais le peu de paroles qui s'échappaient de sa bouche étaient franches et cordiales. S'il levait les yeux, un éclair de bonheur illuminait pour ainsi dire la sombre étude, et c'était avec un sourire qu'il entendait parler de Miettou et de Marlril, deux célèbres grisettes de Toulouse qui troublaient les cœurs de tous les clercs.

Un nouvel arrivant vint raffermir les sentiments de cordialité que portaient à Raymond ses camarades.

Un matin, se présenta dans l'étude un prêtre suivi d'un jeune homme qui restèrent près d'unç heure dans le cabinet de M€ Trebons, et bientôt l'avoué annonça aux clercs un nouveau camarade.

Toutes les têtes se relevèrent joyeuses.

— Messieurs, reprit Me Trebous, avec une gravité inaccoutumée, je crois devoir vous inviter à la plus grande réserve dans vos discours. M. Saturnin de Poucharramet, que M. l'abbé Supplici veut bien me confier, appartient à une des plus notables familles du Périgord.

Les figures des clercs s'allongèrent.

— Il faudra donc prendre garde à vos propos, messieurs, continua M* Trebons. H. Saturnin de Poucharramet

ne doit pas être exposé à de choquantes familiarités. Julien , dit l'avoué en s'adressant à son maître clerc, vous veillerez à mes recommandations. Je dois reconnaître la confiance que me témoigne M. l'abbé Supplici en me chargeant de l'éducation juridique d'un des membres de la famille Poucharramet, L'avoué rentra dans son cabinet.

— Quelle solennelle présentation ! dit à voix basse le maître clerc à Raymond, qui lui faisait vis-à-vis, courbé sur le pupitre d'en face.

Raymond, tout entier au souvenir de Paule, avait à peine entendu le discours de l'avoué.

La porte du cabinet s'ouvrit de nouveau ; alors les clercs regardèrent à la dérobée deux hommes qui en sortaient, l'un habillé d'une soutane, l'autre d'une redingote jouant elle-même à la soutane.

— Monsieur de Poucharramet, dit l'avoué, j'ai l'honneur de vous présenter mes clercs.

En ce moment tous baissaient la tête et les plumes faisaient crrrr sur le papier.

— Monsieur l'abbé, voici M. Julien, mon maître clerc, qui initiera aux premières études de droit M. Saturnin de Poucharramet.

Le maître clerc, retranché derrière des liasses de dossiers, les remuait avec les apparences d'un homme très-occupé. L'avoué ne comprit pas tout d'abord que les têtes penchées sur les pupitres, les grincements des plumes et les entassements de dossier masquaient la fâcheuse impression produite par l'arrivée de l'abbé Supplici et de son élève.

Son élève, on n'en pouvait douter. Certainement il sortait d'un séminaire, en ayant gardé l'empreinte. La redingote noire d'un drap commun semblait coupée par un tailleur de sacristie et les cheveux inégaux étaient

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remplis d échelles f qui sont le propre des ciseaux des gouvernantes de curé.

— Maitre Trebons, dit le prêtre, j'ai confiance en vous, confiance en vos soins, confiance en vos lumières, confiance en ces jeunes esprits dont vous avez la direction, et je laisse en vos mains M. Saturnin de Poucharramet.

— Monsieur l'abbé, vous n'aurez pas à regretter une confiance dont je suis fier, dit l'avoué en reconduisant M. Supplici.

Le nouveau venu resta au milieu de l'étude, les yeux baissés, les mains sur sa poitrine, jusqu'au retour de Me Trebons.

— Comment, Julien, dit l'avoué d'un ton de reproche, vous n'avez pas indiqué une place à M. de Poucharramet?

Le maître clerc, pour s'excuser, montra les pupitres occupés.

— Ces messieurs se serreront, dit l'avoué.

En ce moment le crrrrr des plumes sur le papier était au comble de l'accentuation, les clercs feignant une excitation au travail qui n'était pas dans leurs habitudes. Courbés sur le papier timbré, ils expédiaient les grosses avec une ardeur si particulière que Mc Trebons ne put se méprendre sur cet acharnement à la besogne, qui cachait une mauvaise réception au nouveau venu.

— Monsieur Raymond, dit l'avoué, veuillez faire place à Saturnin.

— Saturnin ! s'écria Raymond en regardant alors pour la première fois le nouveau clerc, est-ce bien toi?

Et il se leva pour lui donner la main sans remarquer Tembarras que lui témoignait son compagnon de collège, classe des premières années.

Raymond avait serré cordialement les mains du non* veau venu : ce n'était pas par une vive étreinte que ré^

pondait Saturnin. Sa main se laissait prendre, flasque et inanimée, sans rendre la pression.

— Je suis Raymond, tu me reconnais bien ?

Et ses yeux tentaient en vain de plonger dans les paupières baissées du séminariste) au coin desquelles gisait un regard hybride.

— Il est timide, se dit Raymond, pensant que l'introduction de Saturnin au milieu de nouveaux compagnons le mettait à la gène.

— Viens à côté de moi, dit-il en le prenant par la main et en le conduisant au pupitre désigné par l'avoué.

— N'est-il pas singulier de se retrouver ainsi, après bail ans? s'écriait Raymond.

Saturnin ne répondait pas.

Mais Raymond, prédisposé par l'amour à faire largesse d'affection, ne remarquait pas la réserve de son ancien camarade.

Le cœur de Raymond était plein de vrilles amicales qui, comme celles du chèvrefeuille, cherchent des rameaux pour s'y accrocher. L'amoureux avait des trésors d'expansions qu'il jetait en prodigue, ignorant combien peu d'hommes sont propres à recevoir ces semences.

Ainsi Raymond épargna à Saturnin les désagréables mystifications qui attendent tout nouveau daus une étude d'avoué. Les clercs, par sympathie pour leur camarade, ne soumirent pas le séminariste aux épreuves qui font connaître le caractère et la patience des débutants; et pourtant le patronage de l'abbé Supplici ne pouvait que faire redoubler de rigueur envers un homme si chaudement recommandé. L'amitié témoignée par Raymond à son ancien camarade suffit pour étouffer ces mauvaises dispositions.

Huit jours de stage avaient mis Raymond au courant des débuts d'un clerc. Il s'efforça d'en adoucir les angles,

agissant avec Saturnin comme si l'avoué le lui eût particulièrement recommandé; cependant le protégé de l'abbé Supplici restait vis-à-vis de son ancien ami dans la réserve du premier jour, ne rendant pas confidences pour confidences. Ayant fait ses premières études de dix à douze ans au petit séminaire de Notre-Dame de Consolation, en compagnie de Saturnin, Raymond avait protégé son camarade chétif de corps contre les attaques des « grands * . Tous deux étaient pauvres, et Saturnin ne portait pas alors ce nom de Poucharramet que l'avoué faisait sonner dans l'étude à l'égal des plus grands titres de noblesse. Le bonheur qu'il éprouvait de voir son ami appartenir à une riche famille, Raymond eût voulu le témoigner chaleureusement. Saturnin ne laissait pas prise aux souvenirs de jeunesse.

Ses gestes, qui choquaient toute l'étude, offraient une sorte d'onction qu'un mot de clerc railleur peut rendre.

— M. de Poucharramet, disait le maître clerc, a une tonsure en dedans.

C'est pourquoi Raymond ne put arrêter les railleries pendant l'absence de son camarade. Il disait : Saturnin ; les clercs répondaient : M. de Poucharramet.

Le protégé de l'abbé Supplici ne goûta jamais aux joies de la familiarité entre jeunes gens. Exact à l'heure, occupé de son travail, Saturnin ne donnait pas prise aux reproches du maître clerc; mais à peine sortait-il que l'étude retentissait de sarcasmes sur son compte.

Les étudiants de Foix, de Tarbes, ceux d'Agen, d'Auch et de Montauban faisaient corps avec les Toulousains contre le nouveau. Il avait passé dans l'étude de Me Trebons des jeunes gens d'Aurillac et de Marvejols qui nécessairement subirent les plaisanteries traditionnelles relatives aux Auvergnats; mais le titre de noblesse que l'avoué faisait sonner à tout propos, joint au souvenir

de l'abbé, mettait chacun en suspicion contre le nouveau venu.

Les clercs crurent remarquer que Saturnin, la tétc dans les mains, faisait une prière avant de se mettre au travail; il était certain que chaque jour il entendait une messe basse avant l'heure de l'étude. On le vit sortir de l'église, et un gros paroissien qui s'échappa de sa poche confirma le fait. Tous ces détails excitaient les railleries des clercs, race de mécréants qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, s'inquiètent plus de leur perdition que de leur salut.

C'était un censeur, un dévot, un fanatique, au milieu de l'étude.

Jusque-là un joyeux scepticisme avait régné parmi les clercs. L'arrivée de Saturnin y mit un terme. Les jeunes gens se sentaient gênés en face de l'ex-séminariste, le maître clerc leur recommandant la prudence, pour avoir été admonesté par M* Trebons de la liberté de langage qui existait dans son étude. On en conclut que Saturnin faisait des rapports au patron, et la délation est le plus grand des crimes pour la jeunesse.

Un passe-droit de l'avoué acheva de miner Saturnin dans l'esprit de ses camarades.

Le maître clerc occupait la moitié d'une table sur laquelle s'élèvent de longs pupitres de bois. Deux de ces pupitres appartenaient au représentant de Mc Trebons : l'un sur lequel il travaillait, l'autre en face duquel s'asseyaient les clients exposant leurs affaires en l'absence de l'avoué.

Du côté opposé de ce bureau se tenaient Raymond et

Saturnin; c'étaient deux places côte à côte, occupées de

fondation par les nouveaux clercs, afin que le principal,

en face d'eux, pût surveiller leur besogne.

Une huitaine après son introduction dans l'étude, Sa-

turnin resta seul maître des deux places. Raymond fut rejeté à une autre table.

Fait médiocre en apparence. Les clercs ne le pensèrent pas. Ils jugèrent que cette position était une sorte de hiérarchie que l'avoué voulait consacrer en faveur de M. de Poucharramet; mais surtout fut peiné de ce changement Raymond, qui perdait de vue le carton sur lequel brillait le nom de Negogoussel

La Fête-Dieu, dans le Midi, est une cérémonie religieuse qui laisse bien en arrière celles du Nord. Marseille, Arles, Montpellier, Toulouse luttent de richesse et d'apparat dans ces fêtes, qui empruntent au printemps ses fleurs renaissantes.

Les jeunes filles aiment ces spectacles, souvenirs d'enfance. Paule avait dépouillé son jardin des plus belles fleurs pour les effeuiller devant la Maison de pierre, où, à quelques pas, un somptueux reposoir devait être béni par l'archevêque.

Raymond profita du passage de la procession pour regarder à son aise Paule, qui tantôt se montrait à la fenêtre de sa chambre, tantôt descendait sur le pas de la porte, avec la conscience d'être suivie par les regards de l'étudiant.

Tout dans la rue était fleur et verdure ; le pavé disparaissait sous le sable, les marguerites et les roses. La nature semblait en fête et les cœurs des deux jeunes gens étaient à l'unisson de la nature.

Raymond pouvait regarder Paule sans que ses regards

fussent interprétés par les voisins, et l'amoureux s'en donnait à cœur joie, ne se lassant pas d'admirer la jeune fille qui allait au reposoir voisin porter quelque ornement, ajoutait une touffe de buis aux tentures de la façade, disparaissait tout à coup, revenait avec une gerbe de fleurs, lançait vers la fenêtre où se tenait Raymond un coup d'oeil furtif, allait, venait, gourmandait Mamette, montait sur une chaise pour piquer de grosses roses aux portières.

Le ciel faisait sa partie dans ce concert de fleurs. Chaque figure qui se montrait aux fenêtres était sou* riante; mais Paule et Raymond étaient les plus heureux du quartier. Les sourires de chacun leur permettaient de se sourire, et leur félicité intime profitait de l'ivresse générale. Maintenant ils pouvaient se regarder et déguiser leurs propres sentiments à la faveur de la Fête- Dieu.

Paule portait ses yeux sur le tapis de fleurs du pavé, les relevait vers Raymond et semblait lui dire : — La fête qui éclate dans mon cœur m*a commandé d'effeuiller les roses et les marguerites du jardin pour saluer le passage de la procession.

Les yeux de Raymond répondaient : — Ces fleurs et ces verdures, pour avoir été cueillies par Paule, me sont chères ; la fête éclate dans mon cœur !

Un langage particulier s'échappait des regards des jeunes geus ; ce qu'avait à dire Raymond pouvait se traduire en quelques mots, et pourtant ces quelques mots n'auraient pas eu de fin sans un roulement de tambours qui annonçait le passage de la procession.

Du bout de la rue de la Dalbade s'échappa un flot de femmes et d'enfants qui couraient, précédant le cortège pour l'admirer à chaque station.

Les tambours se turent. Après le ban solennel succéda

une fanfare de musique militaire; après les instruments, retentirent dans les airs des voix de jeunes filles et d'enfants de chœur.

Bientôt apparurent les baïonnettes des soldats qui for* maient l'avant-garde, et derrière ce premier peloton, des enfants, portant au cou de petites mannes, du fonds desquelles ils tiraient des gerbes de fleurs pour les lancer dans les airs.

Trois suisses majestueux, couverts de broderies d'or et d'argent, la hallebarde sur l'épaule, faisaient sonner bruyamment leurs cannes à pomme d'or sur le pavé, forçant les curieux k se serrer contre les murailles.

Les orphelins de la Miséricorde, ces abandonnés du monde, groupés sous une croix, filles et garçons, tête rase, vêtus de bure uniforme, contrastaient avec les gais enfants aux cheveux flottants que les mères triomphantes portaient dans leurs bras. Les orphelins chantaient des cantiques, levant les yeux vers la croix où était représenté crucifié Celui qu'on leur avait appris à regarder comme un père.

Une même compassion s'empara de Raymond et de Paule ; la pitié que tous deux éprouvaient passa dans un regard tendre et mélancolique à la fois.

Les bannières défilèrent alors. Celles de la première communion paroissiale avec les jeunes filles dans leur costume de communiantes, tenant des cierges qui pâlissaient devant l'azur du ciel : mélange de jeunesse et de dentelles, de rose et de blanc, de satin et de gaze.

Aux communiantes succédèrent les Demoiselles de la Persévérance, entourant la bannière de Notre-Damedes-Tables. Pauvres vieilles filles qui s'étaient entêtées dans le célibat et que la nature avait punies, couperosant le teint, séchant la peau, creusant des rides précoces, pinçant les lèvres, allongeant les mentons, là où auraient

dû se poser des baisers d'époux. La plus persévérante de ces vieilles filles portait la bannière; elle portait également une grosse verrue au menton, et sur la verrue trois longs poils menaçants.

Un sourire s'empara de Paule à la vue d'une matrone porteuse de bannière, dont les mains rougesdébordant sous de larges gants de coton auraient chassé tout galant assez intrépide pour triompher de cette persévérance* Du groupe de ces vieilles filles s' échappaient des chants aigres et discordants.

Paule et Raymond avaient ressenti une vive pitié pour les orphelins de la Miséricorde; ils jetèrent un regard railleur sur la congrégation des vieilles filles.

Tour à tour, à la suite du labarum de la mission» se succédèrent les religieuses des différents couvents de Toulouse, les unes couvertes de vêtements grossiers, certaines faisant porter les queues de leurs robes par des femmes attachées & leur service.

Paule plaignait les cœurs méconnus qui cherchent l'oubli derrière la grille des cloîtres.

Les chants qui retentissaient dans les airs lui firent oublier ces impressions» Dans ce panorama mouvant, l'or et les broderies de l'église se mêlaient au parfum de l'encens et des fleurs.

La croix processionnelle, entourée d'acolytes portant des flambeaux, se détachait brillante dans les rayons du soleil ; vers cette croix montait l'encens fumant traversé par les feuilles de roses que lançaient les enfants de chœur.

Une escouade de soldats suivait la croix processionnelle, et si des fanfares joyeuses répondaient aux cantiques sacrés, joies et tendresses se succédaient dans le cœur de Paule et de Raymond.

Les chantres et les prêtres, enfermés dans leurs mas-

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sives chasubles, suivis de thuriféraires lançant dans les airs les encensoirs brillants, annoncèrent le passage de l'archevêque.

Au loin, avançait lentement, surmonté de panaches blancs, le dais de velours écarta te.

De sa fenêtre, Paule ne pouvait voir le prélat caché par les courtines. Pour recevoir sa part de bénédiction, elle descendit sur le pas de la porte, espérant que la main de l'archevêque, qui semait la bénédiction devant la foule pressée autour du dais, l'amnistierait des légères fautes qu'elle n'osait confier à l'abbé Desinnocends.

Il en est des natures du Midi de la France comme des natures espagnoles. La religion se mêlant à l'amoui donne naissance à de mystiques sensations où s'épure la passion.

Inclinée sous la main de l'archevêque, Paule remerciait Dieu des jouissances de ce jour de fête ; son cœur, quoique ouvert k l'amour, laissait s'échapper vers le ciel des hommages de naïve virginité.

En ce moment défilaient les pénitents, la figure couverte de sombres cagoules.

Du milieu du groupe se détachait le porteur de croix, pieds nus, qui faisait signe à ses confrères de s'arrêter suivant les mouvements de la procession i car les pénitents étaient la dernière digue aux flots de la multitude.

Paûle allait rentrer à l'intérieur de la Maison de pierre. Ces singulières figures l'arrêtèrent; les robes et les cagoules, derniers vêtements du fanatisme, parlaient à sa jeune imagination. Des psalmodies lugubres s'échappaient des cagoules, et plus d'un œil sombre brillait d'une flamme étrange.

Lentement les pénitents défilaient, les uns graves comme des membres de l'Inquisition, d'autres courbés en deux par l'âge, ceux-ci humbles, ceux-là farouches.

La procession s'arrêta et Paule se trouva vis-à-vis d'un pénitent de haute taille qui la regardait fixement.

Derrière la sombre cagoule deux yeux brillaient qui, fixement, regardaient Paule. Inquiète, elle tenta de rentrer à l'intérieur; de noirs regards la clouaient sur le seuil de la porte.

Tout à coup le pénitent se pencba vers Paule et murmura quelques paroles qui la firent pâlir et chanceler, au grand émoi de Raymond.

Descendre de sa chambre, demander raison au pénitent, rompre les rangs de la procession, telles furent les idées qui se présentèrent dans l'esprit de l'étudiant.

Mais la procession avait repris sa marche. Une foule immense se précipitait à sa suite.

Paule était rentrée.

Irrité de ne pouvoir traverser les flots de foule qui le séparaient du mystérieux pénitent, Raymond attendit que Paule reparût à sa fenêtre.

Elle ne revint pas ! La petite chambre resta déserte !

Quelles angoisses agitèrent alors le cœur du jeune homme! Ses mains impatientes se crispaient autour delà barre de la fenêtre ; son esprit anxieux s'efforçait de pé- Délrer dans l'intérieur de la Maison de pierre.

Par une seconde vue que possèdent les amoureux, Raymond suivait Paule dans son jardin, émue, pâle, effrayée, et lui-même marchait à pas saccadés dans la chambre, se demandant quelle étrange confidence le pénitent avait faite à la jeune fille pour rémouvoir de telle sorte.

Le coeur des amoureux s'ouvre plus vite aux angoisses qu'aux félicités.

Il avait suffi d'un instant pour faire oublier à Raymond toute une journée de bonheur, les échanges de longs regards, les communications de pensées pendant la fête. Une sombre cagoule troublait ces joies.

Quelles relations pouvaient exister entre Paule et le

mystérieux pénitent? L'attention que prêtait la jeune fille aux regards de Raymond avait-elle été découverte par le sombre personnage?

11 fallait que Paule eût été vivement influencée par quelques paroles pour qu'elle ne revint pas. Sans doute elle obéissait à l'ordre de ne plus se montrer.

Une barrière semblait se dresser tout à coup entre les deux amants.

Les amoureux enfantent ainsi de ces questions qui, sous le marteau de la pensée, s'amincissent, se développent et torturent le cœur du forgeron solitaire.

La téteen feu, la poitrine oppressée, Raymond était en proie à des tourments inconnus. Sa chambre lui semblait une prison. Raymond manquait d'air. Il eût voulu sortir, marcher à travers champs, et il fallait rester !

Si Paule reparaissait à sa fenêtre !

La nuit vint. Paule ne se montra pas.

Raymond sortit en courant. Il avait soif de respirer la fraîcheur du quai; mais toujours le souvenir du pénitent lui revenait à l'esprit, apportant d'amères inductions/ Un fanatique avait terrifié la jeune fille. Quel était ce fanatique?

Les pénitents du Midi sont des croyants au milieu desquels se glissent des ambitieux : cela se voit dans toute corporation, qu'elle soit civile ou religieuse.

Vers! 832, la société des pénitents de Toulouse déclinait, amoindrie par la création des sociétés de Saint- Vincent-de-Paul. Les anciens meneurs de l'ordre des pénitents trouvaient dans la nouvelle fondation religieuse un élément hiérarchique qui manquait sous les cagoules égalitaires. L'ouvrier, reçu pénitent, était trop l'égal du noble et du bourgeois : pauvres et riches portaient la même robe, égrenaient le même chapelet. Pas un signe de distinction, pas un cordon, pas une broderie qui

indiquassent la fortune ou la noblesse de l'homme.

II est peu d'associations qui puissent se maintenir dans une telle égalité. Les gens du peuple, au contraire, étaient restés fidèles à la corporation, fiers de ne compter que des égaux par le costume; cette organisation répondait à leurs instincts démocratiques.

En pensant à la classe dans laquelle se recrutaieut plus particulièrement les pénitents, Raymond se demanda quelle préoccupation pouvait avoir un homme du peuple de l'avenir de Paule.

Paule avait-elle des secrets? Raymond ne parvenait pas à les découvrir.

Inquiet, il revint sur ses pas. La Maison de pierre l'attirait.

En passant dans la rue Croix-Baragnon, Raymond entendit des éclats de rire mêlés à des trainements de cannes sur le pavé.

Trois étudiants, autant qu'on en pouvait juger par leur conversation, rôdaient dans l'obscurité.

— Ce sera drôle, disait l'un, de réveiller le pénitent. Le mot arrêta court Raymond, qui se blottit sous une

porte cochère.

L'un des étudiants disait, allant de maison en maison :

— Où demeure le vieux Casftiajou?

— C'est un tailleur en chambre, répondit un des (rois compagnons; il doit y avoir une enseigne au premier.

— Pajon, dit une voix, ne vois-tu pas l'enseigne de C asm a j ou?

Un homme de hanta taille s'avança près d'une maison.

— Parlons bas, dit-il, je crois que c'est ici. Raymond, blotti dans l'embrasure de la porte, écoulait.

— Ohé, Casmajou! ohé! cria un étudiant.

— Tu vas faire manquer notre coup, d'Espipat, dit

une voix impérieuse qui semblait habituée au commandement.

— Alors, Fajon, dépêche-toi de trouver la maison de ce Casmajou.

— Silence ! la voilà, répondit-il, laissez-moi faire. D'une voix prudente il appela :

— Monsieur Casmajou ! monsieur Casmajou ! Personne ne répondit.

— Il ne se montrera pas, puisqu'il est malade, dit un des étudiants.

— Je le ferai bien sortir de son lit, reprit Fajon.

Les trois étudiants se concertèrent. La fenêtre du premier étage n'était pas élevée. Fajon, d'une haute stature, atteignait presque l'enseigne du tailleur; son ami d'Espipat grimperait sur ses épaules, frapperait discrètement aux vitres.

— Alors, reprit Fajon, vous me passerez la robe.

La curiosité de Raymond était en éveil. Les rires des jeunes gens indiquaient une plaisanterie d'étudiants; mais cette robe de pénitent, qui revenait à tout instant dans la conversation, faisait qu'il restait immobile, se demandant quelle serait l'issue de l'aventure.

La conspiration s'exécuta telle qu'elle avait été conçue. Fajon, s'étant accoudé contre la devanture, donna ses derniers avis à ses camarades.

— En cas de poursuites, dit-il, nous nous retrouverons au café de la Comédie.

Après ces instructions, d'Ëspipat grimpa sur les épaules de Fajon, et ayant frappé trois coups aux carreaux, appela Casmajou.

— Quelque chose remue à l'intérieur, dit-il.

— Si Casmajou ouvre la fenêtre, reprit Fajon, tu te laisseras couler à terre en te collant contre la muraille. Appelle encore le tailleur.

— Monsieur Casmajou ! cria de nouveau d'Espipat. Une lueur éclaira la fenêtre du premier étage.

— Casmajou est réveillé... II se lève, dit d'Espipat.

— Bon, descends maintenant. Passe-moi la robe, reprit Fajon en s'adressant à un autre étudiant qui, appuyé contre la muraille, tenait un paquet.

Encore une fois Fajon , adoucissant sa voix , appela le tailleur.

La fenêtre s'ouvrit. Un homme parut une lumière à la main:

— Que me voulez- vous? demanda-t-il .

/ — Tiens! s'écria Fajon en lançant le paquet qui éteignit la lumière que portait le tailleur et lui fit pousser un cri de frayeur.

Après cette équipée, la rue retentit de formidables : c Ohé, Casmajou! » qui durent faire croire aux. habitants voisins que le feu était à la maison du tailleur.

Alors les étudiants prirent la fuite sans se douter qu'un témoin caché avait suivi le complot, et s'enfuyait également par les rues de traverse comme s'il craignait d'être pris pour leur complice.

YII

En peu de temps Raymond arriva au café de la Comédie. D'abord il s'assura que les trois étudiants n'avaient pas encore paru. S'étant placé près de la porte, il prit un journal, le déploya et s'arrangea de façon à n'être pas aperçu.

Raymond voulait voir de près les héros de la rue Croix- Baragnon.

Quoique le théâtre fût ouvert, le café était rempli d'étudiants qui jouaient et buvaient.

Tout à coup la porte près de laquelle se tenait Raymond fut ouverte bruyamment, et un cri courut tout le café.

— Voilà Fajon !

Un colosse entrait suivi de deux jeunes gens.

Les joueurs de billard déposèrent leurs queues; les dés qui sonnaient dans les boites de tric-trac restèrent muets, et les joueurs de domiuos perdirent le fil de leurs combinaisons.

Fajon ! tel était le nom qui circulait dans les différentes salles pendant que l'homme arrêté sur le seuil du café recueillait ces hommages.

Un sourire pointa sur les lèvres de la dame de comptoir; les garçons cessèrent de servir ; lui-même, le maître du café, la serviette sous le bras, se dirigea vers la porte comme un maire qui apporte les clefs d'une ville à un conquérant.

Fajon traversa la salle, donnant de petits saluts protecteurs à la foule, et, s'arrétant près d'une table :

— Un coup de torchon, dit-il d'une voix à faire trembler les vitres.

Aussitôt cinq garçons se précipitèrent pleins de zèle, essuyant la table avec leurs serviettes.

— Un bol punch! commanda le colosse.

— Un bol punch pour M. Fajon, reprit le maître du café.

Comme une série d'échos, les garçons répétèrent :

— Bol punch pour M. Fajon.

Le colosse était à peine attablé, que la plupart des étudiants s'empressèrent d'apporter leurs tabourets autour de la table.

Fajon les regarda, ouvrit la bouche et se laissa aller à un rire formidable.

A ce rire, qui semblait un commandement, tous les habitués répondirent par un rire général. La dame du comptoir, qui bâillait, changea ce bâillement en un sourire; lui-même, le maître du café, quoique d'un maintien grave, rit également, non pas qu'il semblât en avoir une forte envie.

Un garçon de café s'était approché du groupe et riait de confiance.

— De quoi te mêles- tu, imbécile? dit Fajon. Donnemoi des cigares.

Le maître de la maison reprit son air officiel, la dame de comptoir son bâillement, et les habitués se repion-

44 LA BELLE PACLE

gèrent dans la lecture des Nouvelles locales qu'ils avaient abandonnée.

Un second éclat de rire de Fajon, encore plus bruyant que le premier, mit de nouveau en gaieté toutes les physionomies. Aux embrasures des portes se profilaient les favoris des garçons de café, qui, craiguant la brutalité du colosse, n'osaient apparaître dans la salle, et pourtant voulaient entendre un récit qu'ils jugeaient plein d'intérêt.

Pour s'assurer l'attention des auditeurs et les appeler autour de lui, Fajon procédait par'trois séries de rires en manière de bans. Cette comédie, quoique connue depuis longtemps, obtenait toujours le même succès, Fajon étant un de ces tyrans d'estaminet qui en imposent « à la galerie *.

Ayant avalé deux grands verres de punch :

— Il est faible aujourd'hui, dit Fajon ; mais j'ai fait, en compagnie de ces messieurs, un tour qui ne l'est pas...

Un murmure approbateur accueillit cet exorde.

— La petite Miettou avait à ravauder la robe d'un pénitent, et elle ne se pressait guère, vu que ce pénitent pincé par la goutte ne réclamait pas son froc. Comme cette robe était pendue dans un coin de l'atelier où Miettou veut bien me recevoir, je m'en emparai, quoi que dit la petite... Cette après-midi, je suis sorti de chez moi sous les habits du pénitent pour me mêler à la procession.

Raymond respirait à peine en écoutant ce récit, interrompu par les acclamations des étudiants.

— Se promener en cagoule pendant quatre heures, continua Fajon, n'est pal d'une gaieté folle; j'ose dire que les psalmodies de ces gens m'ennuyaient considérablement. En chemin, je quittai les rangs pour prendre la queue delà colonne et m' esquiver lorsque dans la rue de la

Dalbade, sous la porte de la Maison de pierre, une charmante fille m'attira tout h coup.

— Encore une conquête! dit un étudiant.

Fajon retroussa sa moustache en lançant un coup d'oeil conquérant à la dame de comptoir.

— Ça en prend la tournure, dit-il.

Les poings crispés, Raymond tremblait de tout son corps. Il s'était levé à demi : la réflexion le retint à sa place.

— Je n'ai jamais vu plus jolie créature ! dit Fajon en vidant son verre.

Les mains de Raymond s'accrochèrent à la table de marbre ; il craignait de ne pouvoir contenir son indignation.

— Tai coulé dans l'oreille de la demoiselle, continua Fajon, quelques tendresses.

— La petite n'a-t-elle pas paru étonnée de recevoir nne déclaration d'un pénitent? demanda un étudiant.

— Oui, dit Fajon ; mais je n'en ai pas moins obtenu un rendez-vous.

Un rendez-vous! Ce mot fit saigner le cœur de Raymond. Encore une fois il se leva.

— Vous en avez menti ! . . telle était la réponse que criait chaque goutte de son sang.

Raymond avait soif de châtier publiquement celui qui osait ainsi profaner Paule ; il eut assez de puissance pour ne pas compromettre la fille de Negogousse.

En ce moment, il se rappela l'émotion de Paule à la suite des quelques mots du pénitent. Raymond était convaincu, que celle qu'il aimait n'avait pas accordé de rendez-vous'; pâle et émue, Paule s'était retirée aussitôt à l'intérieur de la maison sous le coup des paroles de Fajon.

L'étudiant vantard continuait à raconter la suite de l'histoire en embellissant l'aventure de la rue Croix-

Baragnon. Raymond n'écoutait plus; mais sa colère avait fait place à une froide indignation. Maître de lui-même, il raisonnait à cette heure l'instant propice à la vengeance. 11 fallait que ce Fajon fût désormais dans l'impossibilité de troubler la tranquillité des habitants de la Maison de pierre.

Raymond sortit et se promena à grands pas sur la place du Capitole, sans quitter de vue le café.

La porte du café s'ouvrit. Fajon parut, suivi d'un groupe d'étudiants.

Raymond eût voulu lui sauter à la gorge et en faire sortir l'aveu d'un mensonge odieux ; mais les témoins eussent compris qu'une agression subite avait quelques rapports avec les aventures de la journée, et Paule ne devait pas être mêlée à un scandale public.

Raymond suivit le groupe qui se dirigeait vers la salle de spectacle. Fajon entra fièrement au contrôle, saluant d'un air protecteur les gens de service.

Raymond entra à sa suite.

Fajon suivit le corridor qui conduit à l'orchestre. Raymond prit une stalle d'orchestre.

Fajon allasse placer au ceulre. A ses côtés s'assit Raymond.

Ce Fajon, la terreur des étudiants, était un homme de haute taille, aux épaules carrées. Une sorte de sombrero à larges bords recouvrait une figure olivâtre sur laquelle tranchaient d'épaisses et noires moustaches. On pouvait prendre l'homme pour un adjudant militaire en bourgeois; il en avait les pantalons étoffés. Pour avoir passé quelques années à Paris, Fajon était l'épouvantait des étudiants de première année.

Fajon étudiait particulièrement la confection de l'absinthe; son trône habituel était au café du théâtre. Il y entrait h midi, en sortait à minuit, ayant sous la main

la belCe paule 47

tous ses sujets : étudiants, chanteurs, grikettes qui passaient sur la place.

Il est peu de villes du Midi qui ne possèdent une feuille dramatique, destinée à tyranniser les chanteurs. Chaque année le journal de théâtre de Toulouse mourait avec les vacances dramatiques ; chaque année reparaissait une nouvelle feuille, entreprise par Fajon, qui recru» tait quelque étudiant aspirant à la poésie, assez avide de gloire pour payer les frais d'impression du journal.

Ainsi s'était acquis une réputation Fajon , meneur obligé de toute manifestation aux* cours publics ou au théâtre.

L'arrivée d'un nouveau professeur, les débuts d'un ténor ou d'une cantatrice faisaient dire aux étudiants :

— Il faut savoir ce que pense Fajon.

Chaque génération qui disparaissait pour faire place à une nouvelle laissait à l'École de droit un Fajonianq, corps de légendes fabuleuses dans lesquelles Fajon avait accompli des travaux semblables à ceux d'Hercule ; toutefois personne ne l'avait vu, comme il était dit dans la légende, traverser dix fois la Garonne à la nage, emporter un garde national dans sa guérite, fendre en deux, d'un coup de sabre, la tête d'un officier de cavalerie.

Raymond, en voyant l'homme de près, ne conçut aucune crainte. L'amour de Paule lui donnait des forces inconnues, et il ne s'inquiéta guère de la stature non plus que du cou de taureau du personnage.

Assis à côté de lui, Raymond cherchait un prétexte h une affaire, et Fajon, qui surprit un instant ces regards ardents, ne comprit pas la colère frémissante qui frôlait sa tranquillité.

II applaudissait bruyamment ceux des comédiens qui, soumis à ses lois, reconnaissaient le pouvoir de la feuille de théâtre ; et les étudiants, tenant Fajon pour l'arbitre

du goût suprême, aussitôt que sa grosse canne donnait le signal, éclataient en applaudissements.

Au théâtre, Fajon était chez lui. A lui s'adressaient saluts empressés du directeur, serrements de mains des acteurs dans les couloirs, sourires des actrices, regards d'intelligence du chef d'orchestre, qui, lançant de terribles regards à ses musiciens, les adoucissait pour se retourner vers l'autocrate et semblait lui dire : Nous jouons pour vous, cher monsieur Fajon!

Toutes ces prévenances ne pouvaieut cahier l'irritation de Raymond. Au contraire, ce personnage brutal, qui s'imposait aux gens de théâtre, aux étudiants et aux bourgeois de Toulouse, blessait Raymond par son attitude, car Fajon occupait deux fauteuils, étendu avec le sans-façon d'un Américain sur un bateau à vapeur, parlant haut, tour à tour chantant et sifflant.

Raymond serrait les poings, attendant l'occasion.

Non content d'accaparer deux places, Fajon étendait les jambes, de telle sorte qu'elles anticipaient sur l'espace de l'étroit fauteuil de son voisin.

D'un brusque mouvement, Raymond repoussa les jambes de Fajon , qui , profondément surpris , regarda l'audacieux.

— Il y a à côté de moi, dit le colosse aux étudiants qui l'accompagnaient, un petit monsieur qui se prépare un quart d'heure désagréable.

Raymond comprit la menace plutôt qu'il ne l'entendit. Les lèvres pincées, l'œil glacial, il affectait l'indifférence.

Une seconde fois le géant, que ses bras embarrassaient, s'appuya familièrement sur l'épaule de son voisin. D'un violent soubresaut, Raymond rejeta Fajon à sa place.

Le géant parut étonné ; mais comme Raymond affectait de baisser les yeux :

— Vous m'avez dérangé plusieurs fois, mon petit, dit Fajon. Savez-vous qu'on ne secoue pas de la sorte un homme tel que moi ?

Raymond ne répondait pas.

— Vous allez me faire des excuses, s'écria Fajon. — Des excuses ! reprit Raymond d'une pâleur effrayante,

à vous des excuses !

— Oui, à moi; tout de suite ou je vous enlève! Raymond haussa les épaules.

Jusqu'alors l'altercation avait eu lieu à mi-voix; elle prit un caractère public quand les étudiants qui entouraient Fajon s'écrièrent :

— Monsieur a tort; il doit des excuses à Fajon.

— Allons, dépêchez- vous, immédiatement, des excuses! s'écria Fajon, qui, se dressant, déploya tout h coup devant son adversaire une carrure redoutable.

Tout le public s'était levé. Le parterre offrait des fluctuations semblables à celles d'une mer irritée. De ces flots partait un immense cri :

— Des excuses!

Le public des loges et des galeries supérieures offrait à Raymond le spectacle de dix mille bouches qui toutes criaient :

— Des excuses !

— Des excuses ! hurlaient les étudiants qui entouraient Fajon.

Raymond tremblait de rage. Toute une salle le condamnait, attendant que Fajon se laissât tomber sur lui pour l'écraser.

La foule est sans pitié.

Fajon, se sentant fort, prit dédaigneusement le menton de Raymond. Alors seulement le géant frémit de son imprudence.

Raymond s'étant levé sauta à la gorge du colosse.

— Sais-tu que je suis Fajon? dit le géant pour effrayer «on adversaire.

Tordant la cravate, Raymond lui souffla à l'oreille :

— Tu es un misérable !

Et de son gant il le souffletait, disant à mi-voix :

— Rappelle-toi la rue de la Dalbade.

Le colosse, cloué sous la poigne et le regard de Raymond, roulait de gros yeux effarés.

— La police! où est la police? criaient les amis de Fajon, qui invoquaient la force après avoir tant de fois gêné son cours.

— A la porte ! s'écriaient les étudiants battus dans la personne de leur chef.

Raymond lâcha Fajon, et froidement s'adressant à tout l'orchestre :

— Qu'ils viennent me chercher, ceux qui parlent de me mettre à la porte!

Cependant le directeur, pour empêcher la prolongation du tumulte, avait donné ordre au chef d'orchestre de continuer.

— Ce petit misérable, rugissait Fajon la figure cra moisto, compte bien que je n'ose employer ma force 1. .. J'en mangerais vingt comme lui !

Les cris et les huées montaient du parterre au cintre.

— Il faut enlever ce tapageur, dit un de ceux qui semblaient remplir l'emploi d'aide de camp auprès de Fajon.

Alors un étudiant fluet, la figure en lame de couteau, se précipita sur Raymond.

Ce fut une mêlée générale, à la suite de laquelle apparurent soldats, gardes de ville et commissaire, qui, suivant l'habitude, se montrèrent au moment où le combat allait cesser.

Raymond ne pouvait résister au groupe des amis de

LA BELLE PAULE 5i

Fajon, qui, s'étant rués sur lui, le colletaient dans le corridor et enfonçaient les portes des loges.

Deux hommes se tenaient à la gorge, tombaient, se relevaient, ne se lâchaient pas :. Raymond et l'étudiant qui avait pris la défense de Fajon.

Le commissaire de police parvint à fendre le groupe qui entourait les combattants et se jeta entre eux.

— Je vous retrouverai, monsieur, dit Raymond h son adversaire.

— Ce ne sera pas difficile; toute la ville connaît René d'Espipal. Voici ma carte.

— A demain, monsieur! s'écria Raymond, qui put enfin s'éloigner.

Le lendemain, Raymond alla frapper de grand matin à la porte du journaliste Loubens, avec lequel il avait ébauché connaissance alors qu'il portait à l'imprimerie les annonces judiciaires de l'étude.

— Monsieur, dit Raymond, j'ai eu hier une fâcheuse affaire au théâtre.

— C'était vous? s'écria Loubens; je vous fais mon compliment! Du balcon, j'ai suivi la scène; vous avez donné une bonne leçon à ce Fajon, et, pour ma part, j'en suis fort aise.

— Ne connaissant personne dans la ville, j'ose à peine vous demander...

— D'être votre témoin dans l'affaire... Savez-vous vous battre au sabre?

— Je ne connais qu'un peu d'escrime.

— Ah !... Fajon ne se bat qu'au sabre.

— Je n'ai pas d'affaire avec M. Fajon.

— Avec qui vous battez-vous?

Raymond présenta la carte de son adversaire.

— L'affaire est plus grave ! s'écria Loubens. D'Espipat passe pour la meilleure lame de Toulouse.

— Qu'importe , dit Raymond , je suis fort de mon droit.

— Mauvaise raison dans un duel... Enfin, vous me paraissez plein de confiance. Vous n'avez pas d'amis dans Toulouse ?

— Je n'y vis que depuis trois mois.

—Il ne sera pas dit, s'écria Loubens en tendant la main à Raymond, que la plume aura reculé devant l'épée; je serai votre second. Connaissez-vous Lagardelle?

— Non, dit Raymond.

— C'est un peintre de mes amis. Je me charge de l'amener demain. Si d'ici-là vous aviez quelques petites affaires à mettre en ordre, occupez-vous-en. Je verrai à midi d'Espipat au cercle, pour m'entendre avec ses témoins. Demain matin, à six heures présises, veuillez, je vous prie, venir me prendre.

Raymond saisit les mains de Loubens et le remercia de l'aide qu'il voulait bien lui prêter. *

— Vous me remercierez plus tard, dit le journaliste... Soyez tranquille d'ici là... D'Espipat est un galant homme ; vous avez du courage. L'affaire se passera bien.

Loubens ne croyait pas à une rencontre ; l'adversaire de Raymond le détrompa. Fajon s'était conduit lâchement en face du public, quoiqu'il jurât le soir au café qu'il avait voulu épargner un « moucheron » ; mais les étudiants né se trompaient pas sur cette prétendue générosité. La couardise du géant envenimait l'affaire, et, malgré le caractère conciliant de Loubens, René d'Espipat voulait venger l'honneur des étudiants.

Rendez-vous exact ayant été pris à l'heure dite, Raymond entrait chez Loubens,et lui remettait un paquet cacheté.

— Promettez-moi, dit-il, de ne faire passer ces papiers

à la personne dont vous trouverez l'adresse sous l'enveloppe qu'en cas de ifiort.

— Fi donc ! parler de mort en ce moment, dit Loubens. Avez-vous perdu les fibres résolutions d'hier?

— Regardez-moi en face , reprit Raymond , et cherchez dans mes yeux l'ombre d'une crainte.

— Bien, dit Loubens; maintenant, allons chez Lagardelle.

Le peintre Lagardelle était un joyeux compagnon, qui n'avait jamais su ce que c'était que la mélancolie. Jusqu'au bois de Frères, où tous trois se rendaient à pied, il ne fut plus question du duel.

Dans la direction de Montaudran est un petit bois sur la lisière duquel attendaient René d'Espipat et ses seconds.

Les quatre témoins tinrent un dernier conciliabule, Loubens espérant encore que sa présence sur le terrain pourrait inspirer quelque conciliation ; mais le corps tout entier des étudiants se croyait engagé, et d'Espipat n'était pas homme à reculer.

Lagardelle ayant découvert un sentier assez ombragé pour que ni l'un ni l'autre des combattants ne fût exposé aux rayons du soleil, Loubens mit les épéés aux mains des adversaires.

— Vous êtes, dit-il, deux galants hommes, messieurs; une blessure, si légère qu'elle soit, réparera les griefs réciproques de la soirée d'hier. Je vous donne la main k tous deux, certain que vous aurez assez d'empire sur vous-même pour ne pas vous laisser emporter.

Les épées et les yeux des deux adversaires se croisèrent; René d'Espipat, froid, dédaigneux, hardiment campé. Pour Raymond, il attendait sans crainte comme ' sans impatience, avec le seul regret de ne pas trouver au bout de son épée celui qui avait insulté Paule.

Dès la première passe René d'Espipat comprit que son adversaire voulait seulement se défendre ; et, comme Raymond avait reçu d'excellentes leçons d'escrime, il semblait difficile de le forcer dans ses retranchements.

Cette façon de combattre est de celles qui irritent les épées impétueuses. D'une nature froide en apparence, d'Espipat s'emportait en raison de la résistance qu'on lui opposait. Plusieurs fois il feignit de se mettre à découvert, espérant attirer son adversaire dans le piège ; mais Raymond se tenait toujours sur la défensive.

Ce ferraillement dura près de cinq minutes, une éternité pour les témoins d'un duel.

— Messieurs, reposez-vous, dit Loubens interposant sa canne entre les deux jeunes gens.

— Allons donc, dit d'Espipat en repoussant vivement la canne de son épée.

Ce mot rendit Loubens soucieux. 11 voyait poindre la colère sur les traits de d'Espipat, et à la ferme résistance qu'opposait Raymond, il était à craindre que son bouillant adversaire ne s'enferrât lui-même en voulant écarter cette épée, plutôt un bouclier qu'une arme agressive.

— Répondez-moi donc, monsieur, s'écriait René irrité qui, avançant d'un pas, força son adversaire à reculer.

Acteur dans le drame, il semblait que Raymond y assistât comme témoin, tant était grand son calme.

René d'Espipat, cependant, communiquait de nerveux éclairs à son fleuret. Par un coup que ne pouvait prévoir Raymond, il lui fit sauter l'épée des mains.

—•Voilà dix minutes que vous combattez, dit Loubens, l'honneur est satisfait, messieurs ?

Les témoins de l'étudiant semblaient acquiescer à cette proposition.

— Continuons, dit Raymond.

86 LA BELLE PAULB

— Parfaitement, dit René.

Celte fois les combattants changèrent de jeu. La fougue de d'Espipat semblait avoir passé dans le bras de Raymond qui, maintenant, forçait son adversaire à la défensive.

L'arme enlevée de ses mains avait piqué l'amourpropre de Raymond. Alternances dangereuses où l'impétuosité faisait place au calme, la modération à l'attaque passionnée.

Les fers ployaient comme des fouets ; les regards des adversaires lançaient des flammes.

Loubens veillait, plein d'anxiété, craignant un mouvement qui mît en danger la vie de l'un ou de l'autre combattant.

Tout à coup, un cri s'échappa de la bouche des témoins.

Plus rapide que l'éclair, l'épée de d'Espipat était entrée profondément dans la poitrine de Raymond qui tomba sur lui-même !

— Malheureux! s'écria d'Espipat aussi pâle que le blessé.

Un genou en terre, prenant la main de Raymond, Loubens se pencha sur la poitrine du blessé :

— J'ai peur, dit-il d'une voix altérée.

Les acteurs du drame, éperdus, osaient à peine se regarder.

— Je cours au village, dit La gar délie, chercher un médecin.

Pendant la demi-heure qui suivit, ce fut un morne silence troublé seulement par quelques exclamations.

Raymond ne reprenait pas ses sens. Rien- n'était plus poignant pour les témoins que ces lèvres pâles et cette chemise ensanglantée.

Pour échapper à cet accablant spectacle, d'Espipat

s'éloigna et revint bientôt, son chapeau rempli d'eau. Avec des soins fraternels il étancha lui-même un sang qui l'accusait.

Les yeux de Raymond étaient fermés, les battements du cœur faibles. Et le médecin n'arrivait pas ! Enfin, Lagardelle reparut, suivi de paysans qui portaient un brancard.

— Il n'y a pas de médecin dans le village, dit-il.

— Partons pour Toulouse, dit Loubens.

Le sinistre cortège se remit en route, d'Espipat tenaut exhaussée la tête de Raymond, qu'il ne pouvait regarder sans que les larmes lui vinssent aux yeux.

Les quatre témoins, en proie à des remords, se disaient que sans eux ce duel n'eût pu avoir lieu, et intérieurement se condamnaient. •

À pas lents, le groupe arriva aux portes de la ville.

— Vous ne pouvez rester avec nous, dit Loubens à d'Espipat. Qui sait si nous ne ramenons pps un fils mort ï sa mère ? La foule vous accuserait...

D'Espipat prit la main de Loubens.

— Mes amis et moi allons courir chez différents médecins, afin d'en envoyer un immédiatement k la Dalbade.

Ce qu'avait prévu Loubens arriva.

Les gens du faubourg, voyant ce cortège, furent frappés de l'air soucieux du journaliste et du peintre, non pas que le peuple s'arrêtât à l'idée d'un duel, les rencoutres étant rares entre étudiants; mais cette figure décolorée qui apparaissait à travers les voiles du brancard, inspirait la pitié.

À chaque pas grossissait la foule de femmes et de jeunes filles, émues et curieuses d'apprendre quelques détails sur l'événement.

Ce triste dénouaient fut bientôt connu de Paule, qui en ressentit une douleur profonde*

On avait ramené Raymond mourant. La rumeur pu-* blique ne donnait pas deux jours de. vie au blessé.

Paule monta plus d'une fois k sa chambre. Elle sanglotait en voyant fermées les persiennes de la fenêtre que jadis ornaient de si gais bouquets de fleurs. Mainte* nant c'était un lombeau.

Il semblait à la jeune fille qu'à travers les persiennes glissait la sourde lueur de grands cierges placés autour d'un lit où s'écoulait la vie de Raymond par l'ouverture d'une plaie béante.

Si elle l'eût osé, Paule eût pris des vêtements de deuik L'imagination des jeunes filles va si loin !

Aucune parole n'avait été échangée entre les deux jeunes gens. Presque par hasard, des bouquets furent placés l'un en face de l'autre. La foi de Paule était engagée ; aucun homme ne pouvait trouver place dans le cœur qu'intérieurement elle avait donné.

Cette fois la jeune fille s'entendit avec Mamelle., qui ne

tarissait pas sur l'événement, car elle avait vu l'arrivée du sinistre cortège, et rémotion de la vieille servante en contant ces détails permettait à Paule de laisser couler ses larmes.

Tous les habitants de la rue allèrent s'inscrire chez madame Falconnet. Paule poussa son père à la même démarche. H était trop proche voisin pour ne pas rompre avec ses habitudes réservées ; mais une vieille femme de ménage ne put donner que des nouvelles alarmantes sur létat de Raymond.

Les médecins désespéraient de l'état du malade. Une consultation avait eu lieu, et le fameux docteur Gardouch secouait la tête à chaque visite.

Tels étaieut les renseignements sur l'état du malade*

Un incident permit toutefois à Paule d'avoir des nouvelles plus directes de Raymond.

Dès le premier jour, l'abbé Desinnocends fut appelé par la mère du malade. Il n'y avait pas un instant h perdre. La religion suivit la science au lit du moribond.

Pendant huit jours l'abbé ne quitta madame Falconnet que pour vaquer à ses devoirs religieux. La veuve avait reçu une telle secousse, qu'on craignait pour sa raison.

H. Desinnocends, quoiqu'il ne connût pas Raymond, se sentait plein de pitié pour cette famille éprouvée par le malheur. Tel était son rôle que de prêter son assistance à ceux qui avaient besoin de lui. Le prêtre, ne faisant marcher la religion qu'en second, s'était constitué garde-malade du jeune homme, dont la vie semblait s'échapper à chaque souffle.

Une lésion profonde avait atteint Raymond dans les organes essentiels à l'existence, et le docteur Gardouch s étonnait qu'un homme eût pu résister k un tel coup d'épée.

— J'ai soigné > disait-il, bien des blessés en duel

(Gardoucb avait débuté par exercer la médecine dans un régiment); je n'ai jamais guéri une perforation du poumon.

A chaque auscultation répondait un sifflement interne que le médecin faisait remarquer au prêtre. Raymond manquait d'air et ne répondait que par de sinistres râles.

L'émotion soulevée par ce duel dans la ville fut profonde. Les journaux du pays en donnèrent les moindres détails, publiant chaque jour un bulletin de la santé du malade; mais l'imagination populaire, en quête de Tinconnu, n'accepta pas la querelle à l'orchestre du théâtre comme suffisant à mettre la vie d'un homme en danger, et quoiqu'il s'en défendit, René d'Espipat fut regardé comme un rival de Raymond. On supposait qu'il s'agissait de quelque amour.

Pour Fajon, qui aurait pu donner la clef du duel, il ne se montrait pas, ayant conscience de sa lâcheté.

Les mots de Raymond relatifs à la procession de la Dalbade pendant la discussion au théâtre lui étaient entrés dans l'oreille comme du plomb fondu. Il avait été reconnu, châtié tout à coup par un jeune homme. Pour la première fois, depuis dix ans qu'il tenait le sceptre de la royauté parmi les étudiants, Fajon manqua de se rendre au café de la Comédie, à « l'heure de l'absinthe » .

On ne s'en inquiéta pas d'abord, le corps des étudiants tout entier étant ému de l'instruction qui se poursuivait contre d'Espipat et les témoins de l'affaire; mais la fâcheuse issue du duel fut modifiée dans le public par l'intérêt que la jeunesse témoignait à Raymond.

Des listes, couvertes de signatures, furent portées par d'Espipat lui-même à la maison de madame Falconnet, pour témoigner combien le corps répudiait l'agression dont Raymoud avait été victime en plein théâtre.

L'abbé Desinnocends, sans s'en douter, mettait du

baume sur la plaie de Paule, lui rapportant les moindres détails de cette affaire.

Pour la première fois, Paule lut des journaux.

Voir imprimer chaque jour l'état de Raymond, ses faits et gestes avant et après l'affaire, donnait au blessé un caractère héroïque particulier. La maladie éleva audessus des autres hommes Raymond, dont la mort sans cesse pronostiquée annonçait un deuil public.

Paule pourrait suivre le convoi en habits de deuil, qu'elle ne quitterait plus, ayant décidé qu'elle entrerait au couvent.

Elle s'était fait indiquer par l'abbé Desinnocends la situation du blessé, la place que son lit occupait dans la chambre. Comme elle avait quelque teinture de dessin, Paule traça d'après les indications du prêtre un croquis tel que l'abbé Desinnocends, à qui elle demandait des conseils pour rendre la scène plus réelle, fut étonné de cette divination. Les renseignements du prêtre étaient convertis en traits si exacts qu'une reproduction mécanique n'eût pu rendre l'intérieur de l'appartement avec plus de réalité.

Mais Paule ne montra pas le dessin à son confesseur quand il fut terminé.

La figure de Raymond était trop ressemblante. Au profil amaigri du malade se joignait le souvenir d'un Christ sculpté dans rentre-couronnement d'un autel de la Dalbade, que Paule avait sous les yeux aux offices et qui semblait un symbole de la situation de Raymond. C'est l'instant où Nicodème et Joseph d'Àrimathie apportent des parfums pour en oindre le corps du Christ, pendant que la Vierge prie agenouillée près du tombeau.

Combien Paule souffrait, moins heureuse que la Vierge, de ne pouvoir assister le jeune homme mourant 1

62 LA BELLE l'AULE

Un matin, l'abbé Desinnocends entra dans la Maison de pierre.

— Une lueur d'espoir ! s'écria-t-il.

Paule pâlit et s'appuya contre un meuble. La catastrophe l'avait trouvée courageuse; un rayon d'espérance la rendait faible. Elle eût voulu embrasser le prêtre qui, répondant à ses vœux les plus chers, lui apportait la bonne nouvelle.

L'abbé Desinnocends ayant passé la nuit auprès du malade qui, pour la première fois, sortait de sa longue torpeur, Raymond fit entendre quelques sons, les premiers depuis qu'il était tombé sous l'épée de son adversaire.

Dans la matinée, survint le docteur Gardouch.

— Je n'ose encore répondre de la guérison, dit-il ï madame Falconnet, mais c'est là un heureux symptôme.

Toutefois il recommandait un silence absolu dans la chambre du malade, permettant h peine à la mère de Raymond de s'y montrer.

Comme il arrive en pareil cas, cette nouvelle, répandue dans Toulouse, parut aussi favorable que les premières consultations étaient désespérées.

Chacun fut heureux que Raymond eût échappé à un si grave danger, et Loubens annonça à ses lecteurs cette guérison inespérée dans des termes affectueux, qui prenaient leur chaleur de ce qu'ayant été mêlé, à ce drame, le journaliste se regardait comme le complice de la mort d'un homme.

Paule buvait ces articles.

Elle se les faisait lire à haute voix par son père, les relisait elle-même à la vieille Mamette et s'enfermait dans sa chambre avec le journal comme en face de caractères magiques.

C'étaient des reliques que ces nouvelles. Paule s'in-

génia % en faire un cahier, dont chaque page contenait le bulletin de la maladie inséré dans le journal, depuis la première annonce du duel.

L'amour n'est pas sans parenté avec la dévotion.

Il est une librairie de piété, dans la rue duTaur, où se vendent des images religieuses entourées d'ornements finement découpés à jour, pieuses estampes que les dévotes emploient en manière de signets dans les Paroissiens.

Paule acheta une certaine quantité de ces images, remplaça les portraits de martyrs par les articles de journaux et coloria elle-même les ornements qui servaient de cadre, suivant la nuance favorable ou défavorable des bulletins quotidiens.

Il lui restait un sachet de sa mère, une poche de satin brodée en cannetille d'argent, quelle conservait comme le plus précieux des souvenirs. Dans ce sachet, elle inséra les bulletins qu'elle lisait et relisait sans cesse.

Maintenant, de sa fenêtre, elle guettait la sortie de l'abbé Desinnocends, qui ne se doutait pas qu'en quittant le malade, un cœur blessé l'attendait, cherchant dans ses yeux un reflet du jeune homme qu'il venait de quitter.

Paule eût voulu tomber malade afin d'être soignée par le docteur Gardouch qui la toucherait de la même main qui avait touché Raymond. Son imagination travaillait, passait d'un bonheur idéal à de profondes souffrances. Raymond pouvait avoir une rechute.. C'étaient des alternances de carillons joyeux et de cloches lugubres, de fêtes et de deuil.

Toute la conduite de Paule se ressentait de ces imaginations, ce qui étonnait profondément Negogousse. Si une mère ne lit pas toujours dans le cœur de sa fille, quelle énigme n'offre-t-il pas à un père !

Negogousse attribuait ces variations de caractère au caprice, un des mots les plus fantasques de la langue française.

Les caprices de Paule se changèrent en une tendresse filiale inaccoutumée quand Negogousse apporta la nouvelle que le « jeune homme » était sauvé.

Paule sauta au cou de son père sans craindre de rétonner. Toute la ville prenait un tel intérêt au sort de Raymond, que Negogousse trouva naturel le cri de sa fille lorsqu'elle apprit la nouvelle de la guérison.

A partir de ce moment la félicité, chassée par des images funèbres, reparut dans la Maison de pierre.

Madame Falconnet ne vivait plus depuis la maladie de son fils.

A demi anéantie dans un fauteuil, ce fut dans cet état qu'un matin la trouva le docteur Gardouch, qui s'écria :

— J'espère sauver voire fils, madame.

Un sourire illumina les yeux de la veuve.

— Est-ce possible? s'écria- t-elle.

— Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé, osa dire le docteur.

A Toulouse, une telle affirmation est un blasphème.

Cependant Gardouch sortit plein de joyeuses pensées. Une fois de plus, en plein quartier de la Dalbade, à quelques pas de l'église où était adorée l'idole, il avait pu manifester sa libre opinion sur la patronne des Jeux- Floraux.

Ainsi, grâce à sa science médicale, il était permis au docteur de détruire par ses rudes affirmations la réputation de Celle qu'on invoquait comme la Vierge, aux séances solennelles du Capitole.

Ce sont de ces joies sarcastiques, savourées par cer-

taines natures délicates, que les hommes se repentent d'avoir dédaignées.

A deux reprises différentes , dix ans auparavant, Gardouch , déjà célèbre par ses recherches physiologiques , s'était présenté comme candidat à un fauteuil vacant aux Jeux-Floraux. Ses opinions libérales l'avaient fait repousser, et dès lors l'Académie se créa un adversaire redoutable. Plus tard, il est vrai, certains académiciens firent des avances au docteur; mais il était trop tard.

Gardouch, dans la force de l'âge, eût été heureux de s'associer aux travaux de l'Académie. A cinquante ans, le docteur, plongé dans l'étude, comprenant la brièveté du temps et ne croyant pas que ses connaissances pussent être de quelque utilité dans une société entichée des ' doctrines du passé, s'isola dans sa bibliothèque, se prit de passion pour la bibliophilie et resta le célèbre Gardouch, qu'on appelait en consultation dans tout le département; mais quoique sa réputation médicale fût solidement ancrée et que la fortune eût répondu à sa vie de travail, il était resté dans l'esprit du docteur un levain de rancune sans cesse en fermentation.

De mille traits satiriques qui s'attaquaient à la compagnie et aux hommes à la tête des Jeux-Floraux, se forma pour le médecin l'idée que Clémence Isaure était une fiction.

Deux lignes d'un de ces pamphlétaires qui faisaient gémir les presses de la Hollande an dix-septième siècle furent les grains de sable à l'aide desquels Gardouch tenta d'élever une montagne d'où il accablerait désormais Clémence Isaure.

Dès lors la vie du docteur fut partagée en deux parts : l'une à rendre la santé à ses malades, l'autre à détruire la réputation de la patronne des Jeux-Floraux. Entravé dans ses aspirations légitimes, Gardouch recueillit tout ce

qui, de loin ou de près, avait trait h celle qu'il appelait « l'aventurière ».

L'aventurière devint une « ennemie >, une ennemie dangereuse comme les plantes de rivière qui enlacent les jambes des nageurs et paralysent leurs mouvements. Clémence Isaare s'empara de la pensée du docteur qui se réveillait avec son souvenir en tête. Ce fut une obsession qui ne quittait pas Gardouch, une sorte de démon que le docteur tenta d'exorciser par ces paroles qu'il répétait sans cesse : « Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé » .

Sculptures; estampes, peintures, livres imprimés, affiches et brochures qui avaient trait à V ennemie, le docteur les collectionna aussi pieusement qu'un enthoujsiaste, et créa dans son cabinet un musée à propos de Clémence Isaure, sans cesse amassant des matériaux pour démontrer la fausseté de son existence.

Ses consultations se ressentaient parfois de cette obsession, et un pharmacien a conservé une ordonnance de Gardouch, qui s'était oublié h signer Clémence Isaure Heureusement il y avait des temps d'arrêt dans ces préoccupations qui eussent pu conduire le docteur h la monomanie, si l'exercice de son art n'avait fait diversion à cette idée fixe.

Un matin que Gardouch entrait pour s'assurer de l'état de Raymond :

— Tout va bien, dit- il, l'œil est bon, le pouls meilleur... Encore une quinzaine, et je réponds de votre convalescence... Vous ne pouvez encore lire ni parler, mais je vais vous faire part d'une découverte du plus grand intérêt.

Ayant déroulé une estampe :

— Voilà, dit-il, cette fameuse Clémence Isaure dont nos mainteneurs vantent la grâce et les charmes. Est-*

68 U BELLE PAUU

elle assez déplaisante ? Certainement je serais accusé d'avoir fait dessiner une telle poupée, si l'artiste n'avait pas signé de son nom. Regardez et ne parlez pas... Voici maintenant une autre gravure, absolument contraire à la première... La première estampe nous la montre brune; celle-ci blonde. Ce sont deux personnes de tempérament tout à fait opposé. Que dites-vous de cela, mon cher Raymond? Ne parlez pas... Raymond souriait malgré ses souffrances.

— Et voilà, continua Gardouch, comment on écrit l'histoire!... J'ai rassemblé deux cent soixante-quatre portraits de l'héroïne; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre... C'est une fiction des époques barbares... On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, même par le fameux H. de Pompertuzat, que Clémence Isaure n'a jamais existé... Ah! je ménage un bon tour à ce Pompertuzat. .

U faudrait pouvoir noter la façon solennelle dont le docteur prononçait le nom du président des Jeux-Floraux.

— Quand vous irez mieux, mon ami, ajouta Gardouch, je vous mettrai de moitié dans ma confidence.

Raymond commençait à avoir l'usage de ses bras, il lui était toujours interdit de parler. Pour « divertir » son malade, le docteur lui apporta un énortae dossier concernant Clémence Isaure.

— Singulier divertissement, pensa Raymond.

C'était un fouillis de notes, de documents, de commentaires, d'indications d'ouvrages qui concernaient la patronne des Jeux-Floraux : dans ce dossier étaient accumulés des crayonnages d'idées que le docteur avait ruminées contre l'ennemie, en pleine rue, en voyage. Il y en avait de tracées sur des enveloppes de lettre, des cartes 5 jouer, du papier à chandelles, suivant l'endroit où Gardouch s'était trouvé.

— Ah ! monsieur de Pomperluzat, s'écria pompeusement Gardouch, quand j'aurai le temps de mettre ces notes en ordre ! .. . Pensez un peu, Raymond, à mon titre : Comme quoi Clémence haute n'a jamais existé.

Ces mots étaient écrits en gros caractères sur une des feuilles du dossier. Gardouch accrocha le feuillet au mur.

— Voyez-vous ce travail mis en vente chez tous les libraires... 11 y a de quoi révolutionner la ville !

Et Gardouch dansa, malgré ses soixante ans, autour de l'affiche manuscrite.

— Que répondra à cela H. de Pompertuzat? car il faut sauver l'honneur de la congrégation, et c'est à M. de Pompertuzat qu'échoira l'honneur de me réfuter. Il se mettra en quatre pour imprimer une misérable brochurette en réponse à mon in-quarto. Pauvre Pompertuzat!... Mon cher Raymond, le plus grand secret sur cette affaire. Je frémis de penser qu'elle ne soit éventée. Gardez ces papiers précieusement; vous m'en répondez.

Là-dessus, Gardouch s'en alla en chantant ironiquement : Pompertuzat! Pompertuzat!

Depuis que la nouvelle de la convalescence de Raymond s'était répandue dans la ville, la maison de madame Falcnnnet avait peine à recevoir les visiteurs.

Une des visites qui fut le plus sensible au malade fut celle de Saturnin de Poucharrainet, peu après la sortie du docteur.

Malgré l'antipathie qu'essayaient de lui faire partager contre le nouveau venu les clercs de Me Trebons , Raymond n'avait pas oublié sa jeunesse passée au collège, sur les mêmes bancs que Saturnin.

Raymond regardait son ancien camarade avec des yeux de quinze ans, et dans ces yeux ne se reflétaient ni l'austérité du nouveau clerc, ni ses regards inquiets, ni la livrée de sacristie dont Saturnin n'avait pu se débarrasser.

Depuis le duel de son ami d'enfance, c'était la première fois qu'il rendait visite au malade, et k cette heure, s'il venait prendre des nouvelles de Raymond, c'était sur l'invitation de Me Trebons.

Il y a d'heureuses natures qui se fient aux apparences

extérieures, ne sondant jamais les hypocrisies dont sont bourrés tant d'êtres vulgaires. Raymond n'avait pas encore été griffé par la société. Il était bon, chacun lui paraissait bon. Tout sentiment d'hostilité et d'envie lui était inconnu; il ne supposait pas qu'il y eût des hommes hostiles et envieux. Son âme était fermée aux bas* sesses d' autrui.

Aussi fut-il heureux de la visite de Saturnin, quoique sur les traits de l'ancien séminariste un observateur eût pu lire : bassesse, envie, hypocrisie.

Pendant une heure qui fut une des meilleures de la convalescence de Raymond, il égrena un à un tous ses souvenirs d'enfance. '

Gardouch avait défendu au malade de parler. Raymond ne pouvait se taire, rappelé à la vie par la présence d'un ami dans les regards duquel pourtant ses regards ne pouvaient plonger. Il est si doux d'évoquer les souvenirs de jeunesse ! Les trois mois que Raymond avait passés couché rendaient à cette heure plus sensible l'image des vertes prairies et des oliviers aumilieu desquels il avait joué tout jeune en compagnie de Saturnin.

Un sourire de commande passait momentanément sur les lèvres minces de Saturnin, qui semblait vouloir prolonger ces confidences, quoiqu'il les écoutât a peine.

Toute sbn attention était portée vers la glace du fond de l'alcôve.

Sur le lit de Raymond étaient éparpillées les notes du docteur Gardouch, les unes s* échappant de volumineux dossiers, les autres en tas, certaines écrites sur l'envers de papiers de couleur, celles-ci à demi effacées eeiles-là griffonnées et jaunies par le temps et la poussière.

Lentement les paupières de Saturnin se levaient et allaient de la glace du lit aux manuscrits; mais il baissait

aussitôt les yeux, semblant commander à une ardente curiosité intérieure.

Raymond s étant interrompu dans ses affectueux U rappelle$-lu de jeunesse, Saturnin avança la main vers les dossiers. Raymond, tout au passé, ne put remarquer ce geste. Pris d'un certain accablement :

— Je me sens fatigué, dit-il.

Il était plus pâle qu'à l'arrivée de Saturnin, et le timbre de sa voix était moins vibrant.

Saturnin de nouveau avança le bras vers les papiers.

— Vous avez tort de trop travailler, Raymond, dit-il.

Raymond le regarda avec des yeux abattus qui ré- ' pondaient : Travailler !

^ — N'est-il pas dangereux dans une convalescence de s'acharner à d'aussi volumineux dossiers î '

— Ces papiers, dit Raymond, appartiennent au docteur Gardouch, qui me quitte à l'instant.

L'être le moins défiant eût remarqué le singulier tressaillement des paupières de Saturnin. Encore une fois il regarda la glace du fond de l'alcôve, étudiant tour à tour les papiers et la figure du malade.

— Cet amas de dossiers doit vous gêner, dit-il à Raymond... Vous avez besoin de repos ; je vais ranger les manuscrits sur la commode.

— Merci, dit Raymond d'une voix faible. 11 se retourna du côté de la ruelle.

— Le jour vous fatigue, ajouta Saturnin. A quoi bon ces rideaux ouverts ?

Raymond ne répondait plus.

Saturnin ferma les rideaux de la fenêtre, débarrassa le ht des papiers; et comme ils étaient en désordre, il passa quelques minutes, non sans émotion, à les ranger.

Après quoi il se retira sur la pointe du pied.

A peine dans la rue, Saturnin hâta le pas. Lui qui d'habitude marchait posément, aurait étonné parla précipitation de sa démarche ceux qui le connaissaient.

Oo eût dit un voleur poursuivi.

Ce fut ainsi qu'il arriva à l'hôtel du Petit-Raisin, occupé par l'abbé Supplici, qui lui avait donné une chambre dans son appartement.

Un curieux se fût arrêté dans la jolie cour au coin de laquelle une tour élégante attire les regards par un escalier à jour délicatement sculpté ; Saturnin n'avait guère d'yeux pour ces détails d'architecture. Il leur préférait une sombre porte brune piquée des vers, sur laquelle une image pieuse, collée, portait ces paroles en exergue :

Sainte Vierge, Ayez pitié des pauvres pécheurs.

Cette porte donnait entrée dans l'appartement de l'abbé Supplici.

Plusieurs fois, Saturnin tira le cordon de fer rouillé, ce fameux cordon formé d'anneaux dont les gens du peuple ont fait un proverbe :

c Froid comme le cordon de sonnette de V abbé Supplici », disent les Toulousains, en parlant d'un homme réservé.

L'abbé n'étant pas rentré, Saturnin arpenta plusieurs fois un long corridor peint à la chaux, avec une large bordure noire.

Comme l'abbé ne rentrait pas, Saturnin grimpa à l'étage supérieur de la tourelle, en poivrière, au haut de laquelle M. Supplici l'avait logé, et il attendit.

Alors il pensa aux conseils de son directeur, et en comprit seulement ce jour-là 1'importauce.

En accueillant à la fin de ses études le jeune homme, M. Supplici fut certain que l'ancien élève qu'il avait eu dans sa classe au séminaire, alors que le prêtre était professeur de seconde, était resté dans la bonne voie. Tout l'indiquait, physionomie, coupe d'habits. Cependant, le prêtre sonda Saturnin, cherchant quelle part se réservait la nature dans la pousse de ce jeune

arbre.

Un mois il le laissa libre dans son développement, afin d'étudier si les premières greffes tiendraient, et quels rejetons pousseraient tout k conp.

Il n'y eut rien à émonder dans la nature de Saturnin, qui conserva la sauvagerie du séminaire au milieu de Toulouse la civilisée.

Ses mains le gênaient ; il marchait habituellement les bras croisés, la tête plus inclinée vers la terre que vers le ciel; ou} décroisant les bras, il prenait ses mains Tune dans l'autre comme un homme qui ne sait qu'en faire. La soutane lui manquait. Un gendarme qui l'eût rencontré en voyage l'eût pris certainement pour un prêtre déguisé qui a enlevé les marques de tonsure en laissant repousser ses cheveux.

— Réfléchissez à ce que vous voyez, mon cher Saturnin ; chaque jour rendez-moi compte de vos actions.

Ces paroles, que ne se lassait pas de répéter l'abbé Supplici, étaient entrées profondément dans l'esprit du clerc; mais ses observations ne semblaient pas intéresser le prêtre, qui, la tête dans les mains, terminait habituellement l'entretien par :

— C'est bien, allez en paix, mon fils.

Quoique d'une intelligence médiocre, Saturnin comprenait que ses confidences ne portaient pas. Il le voyait

LA BELLE frABtfe Ï&

à It figure distraite de l'abbé, à l'affaissement d'un regard noir qu'il avait plus d'uue fois surpris plein de flammes quand M. Supplici discutait les intérêts de l'Église.

Pourtant aujourd'hui Saturnin attendait l'abbé avec de si vives aspirations qu'un courant magnétique sembla descendre du haut de la tourelle jusqu'à la porte de la cour par laquelle venait d'entrer M. Supplici, car te prêtre leva les yeux, comme activés par une puissance mystérieuse, et aperçut son élève méditatif.

Vitement Saturnin descendit l'escalier et arriva au moment où l'abbé retirait sa clef de la serrure.

— Qu'y a-t-il, mon fils ? demanda M. Supplici, étonné de l'air singulier de son élève.

Saturnin ferma la porte, ouvrit sa lévite et en tira un rouleau de papiers qu'il tenait serré contre la poitrine.

— Qu'est-ce ? demanda le prêtre de plus en plus surpris.

— Veuillez lire, mon père.

Tour à tour l'abbé Supplici regardait Saturnin et le rouleau de papier.

— Quel est le fou qui a écrit ce grimoire? dit-il après avoir lu le titre ou se détachait en gros caractères sur la première page : Comme quoi Clémence Isaure n'a jamais existé.

D'un signe Saturnin invita le prêtre à continuer : *

— Table analytique des preuves et documents , lut l'abbé Supplici, qui plusieurs fois s'écria en faisant le tour de la chambre : Preuves 1 preuves ! oh 1

D'un ton bref :

•— Comment vous étes-vous procuré ces documents? •*- En rendant visite à M. Raymond.

— Uu jeune homme , s'écria le prêtre, s'occuper de pareilles matières !

— Ces manuscrits, dit Saturnin, sont l'œuvre du docteur Gardouch !

— Ah ! dit l'abbé Supplici.

Il prit les mains de Saturnin.

— Bien, dit-il, très-bien... Vous commencez à me comprendre.

Les yeux noirs du prêtre brillaient.

— Comment H. Gardouch vous a-t-il donné communication de ce manuscrit?

— J'ai pris communication, dit Saturnin, appuyant sur le mot.

L'abbé Supplici étonné s'arrêta brusquement pour regarder Saturnin, qui baissait les yeux.JPour la première fois il trouvait quelque intelligence au clerc.

— Ah ! dit le prêtre en feuilletant le dossier. Intérieurement il réfléchissait.

— Ces papiers semblent d'une certaine importance, ajouta-t-il. Ce monsieur Raymond vous les aurait-il confiés pour me les remettre?

— Il ne me les a pas confiés, mon père, dit Saturnin embarrassé.

— Parlez, mon enfant, parlez sans crainte, je vous en prie.

Saturnin, rassuré par le ton affectueux du prêtre, raconta qu'étant allé voir son camarade d'enfance malade, son attention avait été vivement attirée par une affiche en gros caractères, qui se réfléchissaient sur la glace du fond de l'alcôve; qu'un tel blasphème attentatoire à la réputation de Clémence Isaure l'avait surpris aux mains d'un jeune homme qui, quoique ne pratiquant pas, n'avait jamais, à sa connaissance, tenu d'impurs propos; que la vue des papiers étalés sur le lit lui donna à penser qu'il

existait un rapport entre les manuscrits et l'affiche, et qoe le sommeil s' étant emparé du malade, il en avait piofité pour emporter un des cahiers dans l'intention de le soumettre à son directeur.

— Vous n'avez pas le droit de détourner cette pièce, dit l'abbé d'un ton sévère. C'est le bien d'autrui , vous devez le rendre à son propriétaire...

— Je croyais, balbutia. Saturnin, agir dans l'intérêt des bons principes.

— L'intention est bonne. Pourtant vous vous confesserez de cette faute.

Saturnin s'inclina.

— Demain, dit le prêtre, vous reporterez chez M. Raymond le cahier à la place où vous l'avez trouvé, et vous ferez en sorte de ne pas être vu.

Saturnin, réprimandé, perdait contenance.

— Oui, mon fils, dit l'abbé Supplici en prenant de nouveau les mains de son élève, il faut rendre ce manuscrit; mais vous le copierez cette nuit.

Un éclair passa sur la figure pâle du clerc, qui ne s'attendait pas à cette conclusion.

Cependant le prêtre regardait son élève avec un intérêt particulier. Tout en se promenant à grands pas, il jetait de singuliers coups d'œil à Saturnin, qui se sentait inspecter des pieds à la tête.

— Cher enfant, dit tout à coup l'abbé Supplici avec une inflexion de voie affectueuse que Saturnin ne soupçonnait pas, vous ne voulez pas vous jeter dans les bras de notre sainte mère l'Église... Vos parents désirent vous voir occuper un siège dans la magistrature ; il est donc utile que vous preniez une physionomie en harmonie avec la société que vous avez à fréquenter.

Saturnin écoutait les yeux baissés.

— Relevez la tête, mon enfant. Dans la vie il faut

regarder les hommes en face. Vous perdriez toute votrepuissance à incliner le front; les hommes croiraient que vous avez peur d'eux. Songez qu'un jour vous parlerez devant la foule, à des jurés, à des magistrats, vous de* vez leur en imposer... Vous êtes au-dessus d'eux, que votre regard soit à la hauteur de votre mission... Regardez-moi en face, plus fixement encore... Ne craignez ri eu.

Saturnin relevait les paupières, qui retombaient aussitôt.

— Sans doute vous aurez quelque peine il vous défaire de l'humilité de regard que vous avez contractée au séminaire... L'Église l'a voulu ainsi afin que soient voilés les sentiments du prêtre qui écoute les confidences du pécheur ; mais dans la vie civile vous u aurez pas à écouter les révélations innocentes d'une jeune vierge pleine de troubles. C'est la tête haute que vous invoquerez contre le coupable la punition de ses crimes. Si je baisse habituellement les yeux, assiégé au tribu- . nal de la pénitence par les pécheurs qui me demandent des consolations, c'est qu'il me faut chercher au plus profond de moi-même le moyen de sauver ces pauvres Ames.

L'abbé prit les mains de Saturnin.

— Tel est mon ministère, tel n'est pas le vôtre, chçr enfant. Une seule chose doit vous préoccuper, réussir dans la société. Qu'en public votre figure soit ouverte, plutôt souriante que grave. Le monde se défie des physionomies plissées. Étudiez-vous à souriro à tout instant, seul, en société, le soir, le matin. Triste ou gai, heureux ou malheureux, souriez... Vous êtes jeune; vos traits prendront sans peine le moulage du sourire... Quelques semaines d'exercice vous donneront ce masque dont yous reconnaîtrez la nécessité.

Saturnin écoutait avec surprise ce langage sorti de la bouche d'un homme dont il n'avait jamais vu la gravité se démentir; mais son élonnoment redoubla quand l'abbé Supplici, s'attaquant aux habits du clerc, lui enjoignit d'aller le lendemain chez un tailleur qu'il lui désigna. Comment se pouvait-il que le prêtre fût au courant des modes et des adresses des bons faiseurs, car il parlait des différentes parties de l'habillement en connaisseur, recommandant tel chapelier et tel chemisier , en homme qui longuement s'est occupé de toilette.

— Pour les parfumeries et les gants, continua l'abbé Supplici, vous vous fournirez chez mademoiselle Clarisse, une jeune personne qui arrive de Paris. Elle demeure sons les arcades de la place du Capitole; vous reconnaîtrez sa demeure à un-groupe d'étudiants qui tout le jour s'empressent autour du magasin.

Saturnin regarda le prêtre , qui sans s'inquiéter de l'étonnement du jeune homme :

— Je dois vous avertir, cher enfant, que mademoiselle Clarisse passe pour coquette... Sur ce point, je ne saurais vous éclairer; mais comme les cravates de cette marchande sont, dit-on, élégantes et bien assorties, vous n'avez pas à vous inquiéter de la réputation de la demoiselle... Ne vous présentez toutefois dans son magasin qu'après la confection de vos nouveaux habits... Mademoiselle Clarisse pourrait sourire d'un homme qui lui semblerait un ecclésiastique en toilette de ville. . . Maintenant, cher enfant, il est temps de vous retirer... Pensez à vos devoirs religieux, et faites-moi passer, avant de vous rendre à l'étude, la copie du manuscrit, que demain sans manquer vous reporterez à celui à qui son propriétaire l'a confié.

A cette époque aspiraient à un fauteuil vacant de l'Académie des Jeux-Floraux deux candidats entre lesquels l'opinion de l'aristocratie se partageait : l'un appelé Laffitte-Vigordanne, l'autre Escanecrabe.

Tous deux réunissaient un certain nombre de partisans, et deux salons patronnaient activement ces candidats, qui avaient chacun des titres particuliers.

Escanecrabe se présentait au Capitole en qualité de botaniste; son titre principal consistait en une brochure sur le putrilage de certains champignons dans la forêt de Bouconne.

Laffitte-Vigordanne n'avait fait qu'un quatrain dans sa vie; mais c'était un remarquable quatrain. Pendant les Cent-Jours le poète s'attaqua a « l'ogre de Corse » et témoigna dans le quatrain d'un excessif enthousiasme pour les Bourbons.

Les Labastide-Beauvoir, une des plus riches familles toulousaines, soutenaient vivement la candidature d'Escanecrabe le botaniste.

Laffitte-Vigordanne comptait pour appuis les main teneurs habitués du salon de madame de Parrequeminières,

chez qni s'était conservé dans toute sa pureté le culte du droit divin.

L'opinion publique ne soutenait ni l'un ni l'autre des candidats.

Et pourtant, quoique l'Académie des Jeux- Floraux fût regardée depuis longtemps comme atteinte de sénilité, la ville fut remuée à l'annonce de cette élection. Les salons de la bourgeoisie s'en occupaient de même que ceux de la noblesse. On en parlait au café Tivolier, et le jeu des passions académiques gagnait jusqu'aux commerçants qui s'échauffaient à propos des noms de Laffilte-Vigordanne et d'Escanecrabe, quoique les associant dans un égal dédain.

Chez madame de Parrequeminières on criblait d'épigrammes le botaniste, et les habitués du salon des Labastide -Beauvoir, connus pour leur libéralisme, faisaient de vifs efforts pour ruiner la candidature de l'homme au quatrain.

Les plus jolies femmes de Toulouse se ruinaient en toilette et accablaient de visites les membres de l'académie, cherchant à détacher quelques voix en faveur de l'un ou de l'autre des candidats. Malheureusement il n'y avait pas deux fauteuils vacants, car, à force de sollicitations, le poète et le savant eussent certainement un siège au Capitole.

De jour en jour s'augmentait la difficulté de choisir entre deux hommes si chaudement patronnés.

Les partis, après avoir mesuré leur force, ne se décidaient à aucune concession.

— Vous serez nommé, cher poète, disait à Laffitte-Vigordanne la vieille madame de Parrequeminières.

— Je perdrai plutôt mon nom de Labastide -Beauvoir, s' écriait le protecteur d'Escanecrabe, si l'académie ne fait pas entrer un savant dans son sein.

Dans la ville, on scrutait l'altitude des candidats, qui osaient k peine se montrer, tant le moindre de leurs gestes éveillait la curiosité. Suivant la façon dont Escanecrabe portait la tête, on plaignait le poëte, et quand Lafiîtte-Vigordanne semblait méditatif, les curieux aux aguets en inféraient que des soucis rongeurs présageaient sa défaite.

Les sceptiques qui sourient de l'importance attachée aux élections académiques ne se rendent pas compte du mouvement que la plus mince candidature donne à un salon. Alors une activité dissipe les brouillards du terreil- terre quotidien. Tous ceux qui de près ou de loin appartiennent au monde académique prennent un relief particulier. La sonnette elle-même acquiert pendant les jours de visites officielles un timbre solennel.

Ces luttes innocentes qui, si on les compare aux actes importants qui se passent à la même heure sur la surface du globe, offrent tout au plus l'intérêt d'un détachement de fourmis allant à la conquête d'un grain de blé, prennent des proportions considérables par les intérêts en jeu.

Des candidats qui font leurs visites engendrent une comédie à cent actes divers, dont les rôles les plus importants sont confiés aux femmes.

L'académie des Jeux-Floraux pouvait se montrer fière de sa puissance. Madame de Parrequeminières à elle seule disposait de plus d'influence que tous les académiciens.

On riait dans Toulouse des vieillards qui dans ce salon se réunissaient en compagnie de douairières âgées.

Les uns avaient perdu la mémoire, d'autres l'ouïe. La plupart rabâchaient.

Ils représentaient des principes.

Au mot de candidats, ces vieillards tressaillaient comme un cheval hennit au son de la trompette.

Si les Illustres se souciaient médiocrement de Laffitte- Yigordanne comme poêle et d'Escaneçrabe comme savant, ils les respectaient en tant que candidats et leur vouaient une certaine reconnaissance de ce qu'ils voulaient bien, en se présentant, jeter quelque huile dans la serrure rouillée des Jeux-Floraux.

Tous les jours les deux camps additionnaient le nombre de voix sur lesquelles pouvait compter chacun des candidats. Il en résultait la certitude que la lutte serait vive et que les Illustres combattraient au sein de l'Académie corps à corps, un contre un, car Escanecrabe et Laffitle- Vigordanne disposaient chacun de dix-huit voix qui ne paraissaient devoir se faire aucune concession.

L'élection, à la dernière heure, dépendait de H. de Castelbajac, qui était allé chercher, l'hiver, un climat tempéré, aux fies d'Hyères. Sa parente, madame de Parrequeminières, l'avait supplié de revenir pour cette lutte mémorable; mais le vieillard se faisait tirer l'orei.le, craignant d'exposer ses rhumatismes au terrible vent marin de Toulouse.

Chaque matin, madame de Parrequeminières écrivait au pauvre rhumatisant, l'accusant d'abandonner le trône et l'autel, s'il restait plus longtemps éloigné duCapitole. Elle lui faisait un tableau pompeux de son arrivée dans la ville, de la gloire excessive qu'il amasserait pour ses vieux jours en se dévouant à l'Académie.

Sans pitié, madame de Parrequeminières atténuait de sa propre autorité le vent marin et elle joignait à sa lettre l'attestation d'un astronome complaisant de son salon qui certifiait que ledit vent marin était par une faveur évidemment providentielle d'une extrême modération.

C'étaient, suivant la marquise, des bénédictions dont

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l'Église comblerait le vieillard qui, le lendemain, d'ailleurs, pourrait reprendre le chemin des îles d Hyères.

Il ne s'agissait pas tant de récompenser le talent poétique de Laffitte-Vigordanne que de faire entrer à l'Académie un membre bien pensant dont les opinions connues étaient le gage d'une résistance absolue aux « détestables doctrines modernes. »

Abandonner l'élection, c'était prêter la main aux adversaires de l'Académie; venir, c'était signe de vaillance et de vitalité.

c Songez, mon oncle, écrivait la terrible madame de Parrequeminières, à la nombreuse famille qui doit son lustre à votre réputation et qui sera marquée d'uu signe réprobateur, si l'élection d'un candidat honorable éeboue par votre abstention. »

Dans un post-scriptum pressant, la marquise donnait l'opinion du président des Jeux-Floraux, M. de Pompertuzat, qui, consulté à ce propos, s'était écrié : c Yita extra academias non est vita. »

M. de Castelgaillard répondit qu'il vivait parfaitement quoique éloigné de l'Académie, et qu'il saurait gré h sa nièce de ne plus revenir sur ce sujet.

Madame de Parrequeminières ne se tint pas pour battue. Sa dernière lettre se terminait ainsi : c Vous devez revenir, il le faut. Ce n'est plus votre nièce qui vous en prie, Dieu le veut! »

M. de Castelgaillard ne put s'opposer à cette volonté suprême. Huit jours après il arrivait couvert de laine, de rhumatismes et de fourrures, mécontent des obsessions de sa nièce et exhalant sa mauvaise humeur contre Laffitte-Vigordanne, quoique la Providence le protégeât si ouvertement.

Cependant une telle ovation fut faite dans le salon de madame de Parrequeminières à cette voix qui allait

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décider de la majorité, que M. de Cnslelgaillard oublia momentanément les fatigues du voyage et ses rhumatismes.

Il devenait le sauveur des Jeux-Floraux, il était l'honneur, l'admiration et la gloire des dix-huit mainteneurs qui, maintenant au nombre de dix-neuf, ne pouvaient cacher leur orgueil et allaient chanter par la ville la triomphe assuré de Laffitte-Vigordanne et la défaite du botaniste Escanecrabe.

Le lendemain de l'arrivée de M. de Castelgaillard, le scrutin fut ouvertau Capitole, et la population toulousaine put contempler les Illustres qui, sans crainte de faire tort à leur gloire, allaient appeler sur la tête d'un simple mortel des rayonnements inespérés.

Laffitte-Vigordanne et ses partisans ne se tenaient pas de joie. Le chef de la plus importante famille de la ville, un Castelgaillard, avait fait un long voyage pour assurer sa nomination ! Cela s'était vu rarement.

Escanecrabe, qui passait sur la place la tête basse, entendit des murmures railleurs. Il ne disposait que de dix-huit voix! Laffitte-Vigordanne prenait une excessive importance du chiffre dix-neuf. C'était avec une allure de triomphateur qu'il attendait la bataille, et un sentiment de pitié le poussa à présenter des doléances au pauvre Escanecrabe sur sa défaite assurée.

Cependant les mainteneurs, partisans de la candidature de Laffitte-Vigordanne, clignèrent des yeux en apercevant dans un coin de la cour du Capitole une vieille chaise à porteur, aux armes du marquis de Pesclibusque.

Depuis quelques jours, le bruit de l'agonie du marquis courait à Toulouse. Comment sa chaise était-elje dans la cour du Capitole ?

Les mainteneurs du parti de Laffitte-Vigordanne mon-

tèrent l'escalier aussi vivement que leur permettait leur grand âge, et ils aperçurent (avec quel dépit !) dans la salle des séances, étendu sur une chaise longue, un Peschbusque parcheminé, la face empreinte de la verdâtre pâleur des saint Bonaveuture que les peintres espagnols ont représentés dictant de pieuses instructions après leur mort.

Ce n'était plus un Peschbusque, c'était une relique.

En apprenant l'arrivée de M. de Castelgaillard , les partisans d'Escanecrabe s'étaient emparés du marquis moribond malgré sa famille et avaient décidé qu'une fois de plus M. de Peschbusque déposerait son vote dans l'urne.

Férocité des luttes académiques!

Le médecin de la famillç protesta.

Les Illustres se souciaient bien de l'Académie de médecine! D'ailleurs le docteur Dorliac, l'un des mainteneurs voués au triomphe d'Escanecrabe, avait déclaré que le transport au Capitole du marquis de Peschbusque était moins dangereux que le retour des îles d'Hyères de M. de Castelgaillard.

Cependant les académiciens étaient dans une certaine perplexité, qui se trouva justifiée par le premier vote.

Dix-neuf voix appelaient dix-neuf voix.

Les questeurs ayant fait circuler les urnes, le même nombre de boules noires et de boules blanches répondit à chacun des noms des deux candidats.

Dix fois, vingt fois, quarante fois l'entêtement fut égal de part et d'autre.

Soixante-dix-sept tours de scrutin amenèrent invariablement dix-neuf voix en présence. Eucore les partisans de Laffitte-Vigordanne voulaient-ils continuer de voter, espérant qu'avant la fin de la séance, le marquis de Peschbusque rendrait le derpier soupir!

LA BELLE PADLE 87

Les passions académiques peuvent engendrer de grands crimes.

Il y avait des membres enragés, excités par le vote, qui, sans hésiter, eussent poussé doucement M. de Castelgaillard du haut d'une falaise, quoique la volonté expresse de la Providence l'eût fait quitter les îles d 'H) ères.

Si le malheureux marquis de Peschbusque eût été une lampe manquant d'huile (avec laquelle il avait d'ailleurs trop de ressemblance) , combien eussent soufflé sur la mèche !

C'étaient des visages farouches et opiniâtres, des fronts plissés sur lesquels, chose à peine croyable, de nouvelles rides trouvaient place.

Des groupes agités s'échappaient les noms de Laffitte- Vigordanne et d'Escanecrabe.

Les deux candidats pouvaient être fiers : jamais on ne s'était autant occupé d'eux. Il est vrai que quelques railleries se mêlaient à leur nom, suivant qu'il était prononcé dans un camp ou dans l'autre.

Après soixante-dix-sept ballottages, il y eut un temps d'arrêt pendant lequel quelques Illustres se rendirent à la buvette.

Alors les esprits modérés s'interrogèrent du coin de l'œil.

Cette séance pouvait-elle se prolonger plus longtemps?

Les prudents se comprirent au premier coup d'oeil. Il fallait nommer quelqu'un. Lequel des candidats? C'est ce qui semblait difficile, les deux partis étant au comble de l'irritation et ne voulant abandonner ni Laffitte-Vigordanne, ni Escanecrabe.

Seuls restaient assis M. de Castelgaillard et le marquis de Peschbusque, sans comprendre ce qui se passait, accablés d'avoir voté chacun soixante-dix-sept fois,

À cette heure ils n'avaient plus conscience de leur présence dans la salle des Illustres..

Ils respiraient h peine et n'avaient pas la force de protester contre le rôle de machine à voter qu'on leur faisait jouer.

La bouche de M. Castelgaillard pendait, les muscles manquant de ressorts; les paupières abattues du marquis de Peschbusque étaient couleur de feuille morte.

Un des modérés, qui avait l'oreille de l'assemblée, fit observer que ces deux Illustres occupaient leur fauteuil sans doute pour la dernière fois. C'étaient donc deux places vacantes dans un avenir prochain. Rien n'était plus simple que de s'engager à donner à la première vacance ces deux fauteuils aux concurrents Laffitte- Vigordanne et Escanecrabe qui divisaient l'assemblée.

Une transaction sourde se forma dès cette ouverture.

L'Académie avait résolu de nommer ce jour-là Laffitte- Vigordanne ou Escanecrabe.

Elle se rallia à l'insidieuse motion de ne nommer ni l'un ni l'autre.

Alors les membres les plus opposés s'entendirent, se formèrent en groupe, se prirent l'un l'autre par le bras, et au soixante-dix-huitième vote fut nommé, à la majorité absolue, un homme dont le nom avait surgi tout à coup :

L'abbé Supplici !

Un sauvage qui trouve sur le corps d'un naufragé une montre n'est pas plus étonné de la vie intérieure de cette singulière machine que la bourgeoisie de Toulouse en apprenant la nomination de l'abbé Supplici au fauteuil vacant.

Par quel mystère trente-huit Illustres, rassemblés pour choisir entre Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe, avaientils donné leur voix à l'abbé Supplici !

C'étaient des allongements d'yeux, des bouches agrandies par les suppositions, des commentaires baroques si éloignés de la réalité, que seul pourra les faire comprendre l'horloger patient qui a ajusté les diverses pièces de ce drame.

M. Supplici, desservant de la petite église de Kyrie- Eleyson, avait pour paroissiens la fraction de l'aristocratie trop éloignée de l'église de la Daurade pour assister aux offices. Sou zèle, sa piété lui firent exercer un certain ascendant sur quelques familles nobles.

Dévoré par une ambition sans limites, le prêtre affectait l'humilité la plus grande. Il brûlait de jouer un rôle

considérable; il savait vivre solitaire dans sa cellule, ne voulant pas accepter une place de troisième ordre.

Ce dominateur attendait l'occasion, décidé à s'accrocher au plus mince cheveu de sa perruque.

Sa position de prêtre le mit en rapport avec madame de Parrequeminières, dont il devint le directeur.il arriva ainsi, dans le salon le plus influent de Toulouse, à avoir une place marquée auprès de la maîtresse de la maison.

Quand se dessinèrent les élections et que fut débattue la candidature de Laffitte-Vigordanne, l'abbé Supplici, quoique depuis longtemps il enviât le fauteuil académique, travailla en apparence, de tout son pouvoir, au succès de la nomination du futur membre des Jeux- Floraux,

Pas un mais ne sortit de la bouche du prêtre pendant la recherche difficile des voix sur lesquelles Laffitte- Vigordanne devait s'appuyer.

Chacun dans le salon sentait la difficulté de l'entreprise; l'abbé Supplici, plein d'activité et de dévouement, détacha deux voix importantes acquises à Escanecrabe pour les offrir au protégé de madame de Parrequeminières»

Ainsi fut constitué ce qu'on appelait le parti des Dix- Neuf.

Pour détacher ces deux voix, l'abbé Supplici avait épluché mol à mot la brochure du botaniste sur le Putrilage des Champignons. Une phrase vague dans la préface lui permit d'accuser Escanecrabe de matérialisme; à l'aide de la phrase, le prêtre montrait la discordance des doctrines du botaniste avec la Genèse. Grâce a Tépouvanlail du matérialisme, Escanecrabe perdit deux voix.

Dès lors l'abbé Supplici, dont le zèle avait été remar-

que, resta dans la mémoire de madame de Parrequcminières comme un des hommes qui plus tard devaient rendre à la compagnie des Illustres une partie de son ancien éclat.

Le prêtre, quoique affectant un absolu détachement des plaisirs mondains, fréquentait d'autres salons; mieux qu'un autre il jugea de la lutte qui allait s'établir entre les deux candidats.

Plus d'une fois retiré daus sa cellule, l'abbé Supplici dressa des listes de votes, avec la conscience d'un acharné ballottage sans issue; cependant il ne dessinait pas encore ouvertement sa candidature et affectait , devant les amis de madame de Parrequeminières, de regarder ce fauteuil qu'on lui offrait dans l'avenir comme trop mondain pour un prêtre.

Qui aurait dit à Gardouch que lui seul avait été l'agent absolu de la nomination de l'abbé Supplici, eût fait tomber le docteur dans une stupéfaction semblable à celle de ses compatriotes.

Une fois en possession du manuscrit découvert par Saturnin, l'abbé Supplici dévoila ses batteries.

De même qu'un médecin qui teinte de noir le diagnostic de maladies innocentes pour faire valoir sa science auprès de ses clients, l'abbé Supplici exagéra, dans une conversation intime avec madame de Parrequemiuières, la portée des attaques de l'excentrique Gardouch.

Suivant le prêtre, la patronne des Jeux-Floraux était au-dessus de telles injures et une négation si déterminée de son existence devait tourner en sa faveur : même dans d'autres temps, il eût été peut-être utile d'attiser ces haines, qui ne pouvaient que donner de la vitalité à l'Académie ; mais l'abbé Supplici craignait qu'il n'y eût pas, à Vheure actuelle, de polémistes assez autorisés pour renverser les bases du travail remarquable du

docteur Gardouch, que le prêtre disait inattaquable sur le terrain de l'érudition. Le contempteur de Clémence Lsaure ne pouvant être confondu par les textes, tout le combat était renfermé dans le champ clos de l'interprétation.

Or, l'abbé Supplici évoquait un à un les noms des

Illustres, et quoique chacun d'eux fût doué, à l'entendre,

de qualités considérables, à tous il manquait le souffle

a enthousiaste, qui est la meilleure arme à opposer aux

pamphlétaires.

L'Académie, en appelant à elle le botaniste ou l'homme au quatrain, ne pouvait compter sur la défense d'un Laffitte-Vigordanne ou d'un Escanecrabe.

Clémence lsaure reste sans défenseur au moment où il faudrait des chevaliers recouverts d'une triple armure pour ruiner le système d'attaque de Gardouch.

Les flèches qu'un ennemi sans pitié se préparait à lancer contre la statue de la poétique figure, quoiqu'elles ne pénétrassent pas le marbre, devaient ricocher et blesser ceux qui l'entouraient, ses défenseurs naturels, les membres de l'Académie.

L'abbé Supplici regrettait maintenant de n'avoir point accueilli les vœux de madame de Parrequeminières , dont l'extrême bienveillance lui traçait le chemin de sa candidature depuis longtemps. (Madame de Parrequeminières en avait parlé seulement un mois avant, sans prendre garde à ses paroles.)

L'abbé Supplici termina en parlant des études qu'il avait consacrées toute sa vie à la compréhension de la figure de Clémence lsaure.

Ces adroites confidences, dont le conteur ne peut qu'indiquer les points saillants, portèrent leurs fruits. Dès le même soir, madame de Parrequeminières en parla à quelques mainteneurs influents, posant nette-

ment la candidature du prêtre au prochain fauteuil vacant après l'admission de Laffilte-Vigordanne.

Ce fut ainsi que l'abbé Supplici, mis tout à coup sur le tapis académique par le ballotage sans résultats des deux candidats , enleva en un clin d'œil le fauteuil qu'assiégeaient de si nombreux concurrents depuis tant d'années.

Combien fut douce la convalescence de Raymond!

Le premier jour où il put respirer l'air de la rue, Paule était à sa fenêtre, comme cette statue de châtelaine sculptée à la maison de Jacques Cœur qui depuis le quinzième siècle regarde curieusement les passants. Paule apparaissait à Raymond telle qu'il l'avait vue la première fois, alors qu'un regard avait décidé de sa vie; mais aujourd'hui les deux amants, enhardis l'un par l'autre, cherchaient dans leurs traits les traces d'une si longue séparation.

Paule était plus belle encore. Les angoisses parlésquelles elle avait passé faisaient place à une tendre sérénité; car depuis quelques jours elle savait par l'abbé Desinnocends que celui qu'elle appelait « son ami de cœur » était hors de danger.

Qui eût vu Paule et Raymond en face l'un de l'autre eût compris la force de cet amour naissant.

Ni paroles ni serments ne furent échangés. Mieux que cela. Deux jeunes gens s'étaient vus et avaient été touchés. Il .semblait impossible qu'un autre que Raymond

aimât Paule, qu'une autre que Paule aimât Raymond.

Dans leurs yeux se lisaient dix mille paroles plus éloquentes que toutes les paroles humaines. Ils n'avaient pas besoin de se parler, le regard suffisait.

C'étaient de doux et mystérieux propos, des tendresses infinies qui traversaient la rue déserte. L'amour dans toute sa pureté, l'amour qui ne raisonne pas, à qui le mot faime suffit pour remplir le cœur d'enivrements, donnait naissance à de muettes litanies dans lesquelles, semblables à ces cœurs mystiques au-dessus desquels brille une pure flamme, le nom de Paule s'entremêlait à celui de Raymond .

Tout ce qui intéressait Paule prenait, aux yeux de Raymond, des tons semblables à ceux de tendres nuages. La petite fenêtre où se tenait Raymond encore souffrant semblait à Paule plus douce qu'un nid d'oiseau.

Longtemps ils avaient été séparés. Une seconde effaçait ces angoisses.

La maladie en fit deux anciens amis qui, après un long voyage, ont de longues confidences à se faire, et pourtant ils semblaient hésiter à revenir sur la cause de leur séparation.

L'envoi des bouquets recommença. Tous les malins Raymond cueillait dans le jardin de la maison la rose la plus fraîchement éclose et l'envoyait à Paule.

Un jour, Raymond s'aperçut que la servante de sa mère le regardait avec curiosité.

— Vous aimez les fleurs, monsieur? dit-elle.

— Oui, le matin, dit Raymond en attachant la rose à sa boutonnière.

Comme il craignait que la servante ne s'aperçût de lu disparition de cette rose destinée h Paule, désormais il en coupa un bouquet chaque jour et pria la femme de

service de poser quelques fleurs sur la table de sa mère, afin qu'elle les trouvât en se réveillant.

L'amour ouvre les portes du cœur à deux battants et fait qu'il s'en échappe des gerbes de délicatesses dont chacun profite.

— Tu deviens galant, Raymond, dit la veuve qui recueillait la dime de l'amour de son fils pour Paule.

La physionomie de Raymond, à mesure que la maladie s'enfuyait, prenait des rayonnements de bonheur. Tout était ouvert en lui. Ses yeux brillaient; sur ses lèvres se posaient naturellement d'aimables sourires.

Paule, touchée des assiduités de son voisin, mit à son corsage la rose qu'il lui envoyait. Grave imprudence !

Raymond répondit par un regard que nlume ne peut rendre ; avec le regard un baiser traversa la rue. Les deux jeunes gens, comme par un commun accord, se retirèrent de la fenêtre. Leur émotion était trop vive.

Ce jour-là Raymond prit la route de Pibrac, répétant mille fois pendant la route : Je suis aimé!

Il marchait plus léger qu'un oiseau; l'amour frayait sa marche.

Une tendresse particulière embellissait la nature, activait le parfum des fleurs, colorait de tendres nuances l'azur du ciel et remplissait le cœur du jeune homme de vaillance.

Les récits merveilleux des chevaliers combattant pour les dames dont ils portaient les couleurs se présentaient à l'esprit de- Raymond , qui regrettait de vivre à une époque où ne se rencontraient ni rivaux à vaincre, ni forteresse à renverser. Des forces inconnues parcouraient le corps de l'amoureux, qui, sur un signe de Paule, eût accompli des travaux héroïques.

Seul sur la route, Raymond parlait à voix haute au

rent pour que le vent portât ses paroles à l'intérieur de la Maison de pierre.

Il évoquait en lui le geste de chaste timidité avec lequel Paule avait accroché la rose à sa ceinture.

Quand Raymond la remercia par un baiser, quelle charmante rougeur s'était emparée de la figure de la jeune fille ! Comme elle s'était enfuie, pudique comme une nymphe surprise par un chasseur!

Le catalogue des charmes d'une femme aimée remplit un gros dictionnaire. Ce livre, Raymond le feuilletait, s'en enivrait, restait sous le coup de l'extase et devenait poète.

A mi-chemin l'amoureux rencontra, tapie dans le feuillage, une petite source coulant le long de rochers recouverts de mousse. Un platane d'un vert doux et transparent formait ombrage à la source. Raymond s'étendit sous le platane, en regardant couler l'eau. Les p sensations accumulées depuis sa première rencontre avec Paule s'agitaient tellement dans son esprit que le clerc entreprit de les fixer sur son carnet.

Des vers s'échappaient de son cœur , sans recherche ni fatigue, doux et tendres, tels que ceux qu'improvisait Pétrarque pour Laure. Le petit ruisseau qui murmurait aux pieds de Raymond ne rappelait-il pas le souvenir de la fontaine de Vaucluse?

Les vers jetés sur le papier, Raymond continua sa route jusqu'à ce qu'il s'aperçut qifil marchait depuis trois heures. Il était temps de reprendre le chemin de Toulouse pour ne pas inquiéter madame Falconnet par une première sortie si prolongée. L'amour donne des ailes. Raymond prit un chemin de traverse, arriva chez femère à l'heure du dîner, les habits couverts de poussière, la figure animée; et il sourit quand madame Falconnet lui demanda la cause de ce désordre de toilette

Pouvait^il avouer que ramour, la poésie et le souvenir de Paule lui faisaient oublier les heures?

Le soir, Raymond relut ses vers, qui Tétonnèrent comme s'ils eussent été écrits par un*autre. Il les trouvait bien, et pourtant regrettait de ne pouvoir se confier à un ami pour lui demander conseil. Pourquoi ne pas les envoyer à Paule ? Ils avaient été composés pour elle : ils étaient son image et son souvenir. Raymond s'endormit avec cette idée qui ne le quitta pas de la nuit.

Ayant entouré de sa pièce de vers le bouquet qu'il faisait parvenir chaque matin à Paule, l'amoureux fut pris d'un certain serrement de cœur. En ce moment se signait son arrêt. Comment Paule accueillerait-elle celte hardiesse ?

Paule reparut à la fenêtre remerciant Raymond par un ineffable sourire.

Dès lors, soir et matin, se continua l'envoi de quelque poésie dont chaque vers contenait le nom et les charmes de Paule, qui sans crainte recevait cet envoi.

La jeune fille n'avait-elle pas été bercée avec la tradition de celle dont elle portait le nom, de la belle Paule qui, suivant une ancienne chronique, devait, par ordre des Capitouls, se montrer une fois par semaine en public, chaque dimanche, pour que le peuple ne fût pas privé delà vue de sa beauté?

René d'Espipat, qui chaque jour avait fait prendre des nouvelles de Raymond, vintlui rendre visite.

— Me pardonnez-vous, dit-il, ce maudit coup d'épée que j* aurais voulu recevoir?

Pour toute réponse, Raymond lui lendit les deux matas.

— Plaise à Dieu, s'écria René, que vous ayez un jour besoin de mon cœur et de moii épée !

— Votre amitié je l'accepte, l'épée je la repousse, dit Raymond.

René d'Espipat valait mieux que son apparence. Il sacrifiait à la mode du moment, qui était d'avoir la mine impertinente. L'élégance le voulait, comme de porter des moustaches en croc; mais dans les circonstances où ses sentiments d'honneur étaient mis en jeu, René sentait bouillonner en lui le sang de ses aïeux, les braves d'Espipat.

René avait été élevé dans Paris à risquer sa fortune sur une carte, à parler aux femmes d'un ton cavalier, à cacher soigneusement ses qualités, à faire parade de

vices excessifs : il en était ainsi au Jockey, au Café Anglais, dans lus coulisses de l'Opéra. René s*étaitlaissé recouvrir de dédains, comme son tailleur rhabillait de vêtements à la mode. Un certain nombre d'hommes sont asservis à un apparent dandysme de corruption; mais la délicatesse des sentiments se cache sous l'épiderme.

Un instant d'entretien ne s'était pas écoulé que Raymond et René devenaient amis pour la vie, et d'Espipat offrait de donner une leçon au lâche Fajon , cause du duel.

— Laissez ce pauvre homme, dit Raymond.

Pour montrer en public l'affection qu'il portait à Ravmond :

— Vous me permettrez de fêter votre retour à la santé, dit René ; le jour qu'il vous plaira de m'indiquer, nous souperons au café Tivolier, où vous inviterez vos amis. Laissez-moi avoir l'honneur de vous présenter les miens.

Raymond ne pouvait refuser. 11 appela à cette fête le docteur Gardouch, Loubens, Lagardelle et ses compagnons, les clercs de l'étude.

Ce fut un repas plein d'animation et de gaieté : les convives étaient heureux que deux adversaires fussent maintenant amis dévoués.

Maintes fois on but à l'heureux retour à la santé de Raymond. Le vin épanouissant les cœurs :

— D'Espipat, dit un des convives, récite-nous quelque gaie poésie.

— Une partie de lansquenet, répondit René, ne vautelle pas mieux que tous les vers du monde ?

— Monsieur d'Espipat, reprit Gardouch, si vous consentez à nous faire entendre un morceau de votre composition, je vous ferai part d'un fragment de mon

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mémoire, qui prouve que Clémence Isaure n'a jamais existé.

— La bonne plaisanterie ! s'écria René, croyant que le docteur raillait.

— Rien n'est plus sérieux.

— Ce sera fort intéressant, dit le journaliste Loubens, qui avait obtenu communication du mémoire et s'amusait à l'avance de l'effet de cette diatribe sur les amis de d'Espipat, la plupart nobles et titrés.

— Allons, René ! s'écriaient les convives.

— Votre insistance, messieurs, ne me permet pas de refuser, dit René.

Sans vanité, il récita une élégante et railleuse ballade , tout h fait en situation à l'heure du vin de Champagne et que chacun applaudit.

Suivant sa promesse, le docteur Gardouch fit montre une fois de plus de ses sentiments voltairiens, en lisant le factum où était traitée vertement, par un esprit sarcastique, la mémoire d'une femme qui a laissé dans Toulouse de poétiques souvenirs.

Seul, Saturnin de Poucharramet resta froid, protestant par son silence contre celte profanation.

Les amis de René d'Espipat, quoiqu'ils représentassent la noblesse du pays, étaient d'un âge où on s'inquiète médiocrement des opinions politiques. Us ne se montrèrent ni enthousiastes, ni hostiles aux imprécations de Gardouch; ils préféraient la poésie à la critique, l'inspiration au raisonnement, à la satire quelques rimes mélodieuses, qui répondissent à leurs natures méridionales.

C'est pourquoi René d'Espipat invita chacun des convives à réciter h tour de rôle un morceau poétique, tiré de son propre fonds ou de celui des poètes contemporains célèbres. Cette motion obtint d'autant plus

de succès qu'il était convenu qu'on ne nommerait l'auteur des poésies qu'après l'audition de la pièce. Ainsi furent acclamés des odes, des ballades, des sonnets empruntés à la poésie moderne, et le plaisir était vif pour celui qui le premier apportait la signature de l'ode, de la ballade ou du sonnet.

Quand vint le tour de Raymond f il hésita; mais, pressé de toutes parts et l'image de Paule n'ayant pas quitté ses yeux pendant le repas, il récita le morceau poétique qu'il avait composé quelques jours auparavant, au bord de la source. D'abord il dit timidement ses propres vers, mais s' étant enhardi, Raymond se laissa gagner par la flamme intérieure qui illuminait ses propres accents, et des applaudissements éclatèrent de toutes parts, car cette pénétrante inspiration rappelait d'heureux temps à ceux qui avaient aimé.

Ceux qui aimaient étaient jaloux de traduire leurs sensations aussi vivement, et les ignorants en amour sentaient leur cœur palpiter, tant l'élan de cette belle pièce était sincf "* et rafraîchissant.

Tous les convives se regardaient, groupant pour ainsi dire leurs connaissances en commun pour inscrire un nom célèbre sous ce cantique amoureux.

— Je ne crois pas me tromper, dit Loubens, mais j'ai rarement entendu un homme dire les vers d'un autre avec un tel accent.

René d'Espipat, frappé de l'émotion de Raymond pendant qu'il récitait sa pièce de poésie, 6e jeta dans ses bras,

— Et dire, s'écria-t-il, que j*ai failli tuer un tel poëtel Raymond se refusait à accepter les ovations des convives; toutefois, ému, la flamme dans les yeux, il se défendait faiblement, heureux que l'aveu poétique 4c sa passion ne fût pas regardé comme trop indigne,

LA BELLE PAULE lui

— Pourquoi Raymond n'enverrait-il pas celte pièce au concours des Jeux-Floraux? dit le peintre Lagardélie.

— Oui, aux Jeux-Floraux! s'écrièrent les convives. Mais Gardouch se levant :

— Hé quoi! mes amis, dit-il, vous êtes assez jeunes pour croire que les mainteneurs comprendraient de telles émotions? Envoyez-leur des froideurs académiques, des faussetés poétiques... Comment! vous accepteriez pour juges des vieillards qui conservent dans la galerie des Illustres le portrait d'un inquisiteur qu'ils louent d'avoir fait brûler Vanini ! Mais c'est le musée des formes cérémonials gothiques, des idées surannées, des abus! Ils ont raison de s'appeler mainteneurs! Oui, mainteneurs

. des préjugés, des réactions politiques, des vieux partis, des haines contre tout esprit indépendant! Voilà les hommes à qui vous voulez envoyer notre ami Raymond... Laissez tranquilles des momies qui n'existent pas plus (\uç Clémence Isaure, pas plus que la pléiade des dames toulousaines dont ces braves gens rap** lient sans cesse les fades mièvreries. Vous avez dit des vers ; moi aussi j'en fais des vers, et puisque vous ne paraissez pas savoir ce qu'est l'académie des Jeux-Floraux, je vais vous l'apprendre. %

D'une voix vibrante, le docteur Gardouch récita :

Prenez d'abord quinze verdets (1), Ajoutez-y douée oadet* D'antique et haute noblesse, Dût jésuites, deux bedeaux, Plus on olero pour servir la messe.

Et vous aurez les Jeux-Floraux.

(1) Il est bon de rappeler aux lecteurs que le drame se passe entre les années 1832-1894, ainsi que le prouve oe mot de wrsW, quelifioafûm des ultra-royalistes quelques années auparavant. — Ç.-T,

En toute autre occasion cette épigramme de l'ardent libéral eût engendré des querelles parmi les convives ; mais le docteur Gardouch ne laissa pas le temps de discuter sa satire.

— Savez-vous, continua-t-H , comment on arrive h l'académie des Jeux -Floraux? Par la sacristie et le confessionnal. Ce n'est pas avec de l'encre qu'il faut écrire, c'est avec de l'eau bénite... Jetez votre plume, prenez un goupillon, faites-vous affilier à quelque pieuse société, sans quoi, nul d'entre vous ne passera le seuil du Capitole. Vous avez composé un beau morceau de poésie, Raymond; il y manque le signe de la croix. Pourquoi n'avoir pas fait rimer carmen avec amen ?

Le voltairien était en verve.

— Laissez, reprit-il, les Jeux-Floraux aux vieilles dévotes, aux magistrats de province, aux pédants qui ont appris, dans des traités de rhétorique, comment se fabrique l'inspiration. Si une idée s'empare de vous, si vous êtes dévoré par une flamme, une croyance, une passion, votre pièce ne sera pas couronnée a l'Académie. Les Jeux-Floraux sont faits pour l'intrigue et la médiocrité; les mainteneurs veulent des alliés entichés de vieilles idées, ennemis de toute jeunesse. Ah! mes amis, vous réussirez quand votre tête sera couverte de cheveux grisonnants, quand l'âge aura glacé votre sang, quand les malheurs de la vie auront desséché votre cœur.

Cet emportement de Gardouch plut à la jeunesse. A cette heure, l'incisif docteur avait recruté des alliés ; et les libations continuant, plus d'un héritier des familles aristocratiques de Toulouse traversa le soir la place du Capitole, accablant de sarcasmes le palais, siège des Jeux-Floraux.

Cette soirée décida de l'intimité de Raymond avec Lagardelle et Loubens , touchés du sentiment poétique de l'amoureux.

Loubens et Lagardelle se mouraient d'ennui à Tou- Vrase. Le peintre arrivait de Rome après ses études à Paris, envoyé par le conseil général du département qui avait fait les frais de son instruction artistique; mais la ville ne lui fournit pas les moyens d'exercer son talent.

Dans l'atelier du peintre, le journaliste Loubens, choisi par le ministère pour rédiger V Étoile de Toulouse, passait la majeure partie de la journée étendu sur un divan.

Ayant habité longtemps Paris, tous deux en avaient conservé un vif souvenir, et les petites questions de la province ne pouvaient les intéresser. Les poésies de Raymond, jointes au rôle qu'ils jouèrent dans le duel, firent qu'ils s'éprirent d'une vive amitié pour un jeune homme dont les tendances n'avaient rien de commun avec la vie provinciale.

Le cœur de Raymond était plein de motifs poétiques.

Pendant les longues insomnies de sa maladie, la petite chambre de Paule apparaissait comme un cadre d'où se détachait la blonde physionomie de sa voisine : ces souvenirs donnèrent naissance à des poésies claires et transparentes au fond desquelles apparaissait la jeune fille, prêtant quelque chose de chaste et de rose à ces/uwnilia.

Loubens et Lagardelle, qui avaient reçu confidence de la plupart des pièces, furent touchés de cette fraîcheur de sensations. Ils avaient jadis passé par des émotions semblables, moins pures. Il est si rare de rencontrer des femmes qui s'enivrent de tels parfums ! Pourtant les deux amis comprenaient la délicatesse de sentiments de Raymond, et, en l'écoutant, se demandaient non sans mélancolie : Pourquoi n'avons-nous pas trouvé au début de la vie une femme semblable à celle qui a inspiré ces poésies !

Une après-midi Raymond entra dans l'atelier de Lagardelle, étendu dans un hamac et occupé, suivant son habitude, à fumer de nombreuses cigarettes en compagnie de Loubens.

*-— N'étes-vous pas fatigués d'une telle existence ! demanda Raymond à qui l'amour avait communiqué une activité et des élans particuliers.

— Je travaille, dit Loubens.

. — Ah ! s'écria Raymond.

— Je travaille à ne pas travailler, reprit Loubens. Le propre du parfait journaliste en province est de ne jamais loucher à une plume. Je serais perdu si quelqu'un trouvait une bouteille d'encre chez moi. Quand je suis arrivé ici, le préfet m'a dit : « Monsieur, soyez prudent. » J'ai suivi le conseil, et je m'en trouve bien. La prudence consiste à ne pas écrire une ligne.

— Cependant, quand j'étais malade?... dit Raymond.

— Oui, un moment de faiblesse m'a fait donner le bulletin de ta santé... Chaque mot de ces bulletins pouvait me faire pendre... Si le docteur Gardouch ne m'avait pas envoyé ses bulletins, malgré l'amitié que je te porte, du diable si j'aurais imprimé quelques lignes qui pouvaient déplaire à tes parents, à tes adversaires, au procureur du roi, car j'éternisais la mémoire de ce duel... Les élections municipales approchent... T'imagines-tu, Raymond, que je prendrais parti pour un candidat? Chacun imprimera dans les colonnes du journal sa circulaire, qui ne sera précédée ni suivie d'aucune réflexion de ma part... Grand Dieul que deviendrais-je entre les candidats du gouvernement et ceux de l'opposition? La poste aux lettres reçoit des lettres d'affaires, des lettres d'amour, des lettres d'injures.., La poste distribue le tout sans se troubler... Un journal est une botte aux lettres dont je suis le facteur.

— Â l'exception, dit Raymond, que les facteurs courait sans cesse et que tu restes étendu sur un divan les deux tiers de la journée.

—-Ha été constaté, reprit Loubens, que les facteurs lie dépassent pas une moyenne de cinquante ans sans succomber aux fatigues de leur profession. Je ne veux pas m'user à ce jeu-là. Un homme assis est plus heureux qu'un homme debout, et un homme étendu vaut mieux qu'un homme assis.

— Bien parlé, s'écria Lagar délie. Moi, à qui le conseil généra] n'a pas dit : « Soyez prudent » , j'affirme que Loubens a parlé en sage, noa-seulement pour lui, mais aussi pour moi. Je pourrai peindre ici, h la condition d'entas* ser mes tableaux dans un coin de l'atelier. A Paris, mes amis les regarderaient; les gens de Toulouse ont autre chose h se soucier que de peinture. A quoi bon préparer des nids aux araignées? En dissertant de Tait avec Lou-»

bens, chacun se dit que je m'occupe de peinture, et cela suffit. Si j'avais le malheur de peindre, tous les bourgeois me traiteraient de paresseux. . . En ne faisant rien je passe pour un homme sérieux.

Par ces paradoxes, Lagardelie et Loubens se justifiaient vis-à-vis l'un de l'autre de l'atonie dans laquelle les jetait la vie provinciale; mais Raymond plaignait ses amis de l'affaissement dans lequel ils étaient tombés.

— Pourquoi ne sortirions-nous pas? dit-il.

— Marcher! s'écria Lagardelie se balançant dans le hamac.

— Tu ne marcheras pas.

— La voiture de monsieur Raymond est-elle à la porte ? demanda ironiquement Loubens.

— Mieux qu'une voiture.

— Des chevaux? demanda Lagardelie.

— Mieux que des chevaux, dit Raymond.

— Un ballon? dit Loubens.

— Mieux qu'un ballon. Venez avec moi.

Le peintre et le journaliste se levèrent, se demandant quel était le moyen de locomotion plus agréable que des chevaux et une voiture. Guidés par Raymond, ils descendirent sur le quai, où était amarré un bateau au mât duquel flottait un pavillon.

— Ah! les bords de la Seine ! soupira Loubens.

— Espères-tu, demanda Lagardelie, que nous allons nous fatiguer à ramer?

— Je me charge de tout, dit Raymond.

— Un canot à Toulouse, dit Loubens, c'est d'une galanterie !

En effet, le canot était une galanterie à l'adresse de Paulc. Raymond l'avait avertie que l'après-midi il naviguerait sur la Garonne en face du jardin de la Maison de pierre. Un pavillon rouge servirait de signal. Les amants

étaient séparés par File de Tounis ; mais les yeux amoureux ne connaissent pas de dislances.

Raymond savait que Paule, accoudée sur la balustrade du jardin, suivrait du regard le pavillon rouge. Au lieu de descendre la Garonne, il imprima au bateau une direction particulière, allant d'un bord de la rive à l'autre bord, revenant, restant en place, tournoyant, et cela avec tant d'opiniâtreté que Loubens en fit la remarque.

— Voudrais-tu apprendre le métier de passeur ?

— Peut-être, dit Raymond.

— Nous serions si heureux d'aller à la dérive, sans penser à rien ! dit Lagardelle.

— J'ai fait un pari, reprit Raymond ; vous me servirez de témoins.

— Encore ! dit Loubens.

— Amère désillusion, s'écria Lagardelle. Je croyais que nous venions en bateau uniquement pour notre plaisir. En quoi consistera notre témoignage ?

— Dans le dénombrement des traversées que je ferai d'une rive h l'autre.

— Faudra-t-il que nous prenions la peine de compter ces passades? demanda Loubens.

— Juste, dit Raymond en souriant.

Mais son sourire ne répondait pas à la déconvenue de Loubens. Le regard de Raymond s'efforçait de traverser les espaces; par instants une illusion lui faisait croire aux signaux d'un point blanc, sur la terrasse de la Maison de pierre.

— Un beau tableau que le ciel et la rivière ! s'écria Lagardelle. Pas de figures, rien que des nuages se mirant dans l'eau. L'arbre remue, la rivière coule, le nuage flotte. Il faut que j'essaye de rendre cette impression... à mon arrivée à Paris.

— Et tu espères, dit Loubens, rencontrer un homme

assez ami de la nature pour ne pas te prier d'ajouter un pécheur au bord de la rivière, et à côté du pécheur un cabaret, et dans le cabaret des canotiers qui chantent, et au fond un troupeau de vaches, et derrière le troupeau le chien du berger qui aboie après le taureau, et à quelques pas du taureau uue grosse dame qui frémit, et à côté de la grosse dame...

— Assez ! ne m'enlève pas mes illusions, s'écria Lagardelle.

Ainsi dissertaient le journaliste et le peintre, étendus dans le bateau, pendant que Raymond, tout entier au souvenir de la Maison de pierre, espérait être vu de taule.

Cependant Loubens poussa Lagardelle du coude et lui montra Raymond qui, oubliant ses amis, faisait des signaux du côté de la berge, saluait de la main, et les yeux pleins <fe langueur, ne pouvait cacher sa flamme intérieure.

— Raymond ! cria le peintre.

Raymond tressaillit, s'apercevanl que ses compagnons suivaient la direction de ses regards. Par un brusque mouvement de rames, il fit tourner le bateau qui, pour la première fois, alla à la dérive»

— As-tu gagné ton pari? demanda ironiquement Loubens.

— Ton adversaire, dit Lagardelle, demeure, h ce qu'il parait, dans File de Tounis.

Raymond se troublait.

— Tu lui fais des signes qui indiquent sans doute combien de fois tu as traversé la Garonne.

— Bizarre pari! reprit Lagardelle. Je me trompe fort ou ce prétendu pari cache un rendez-vous avec quelque beauté mystérieuse...

— Qu'un père barbare empêche de sortir, ajouta Loubens.

Raymond souriait malgré sou trouble.

— Est-elle jolie? demanda Lagardelle.

— Si elle est jolie, dit Loubens; mais c'est à cette beauté mystérieuse que s'adressent les poésies de Raymond. Et moi qui imprimais dans mon journal ces déclarations amoureuses, croyant naïvement qu'il s'agissait d'un amour idéal... Raymond est entré parfaitement dans mes idées en prenant l'Etoile de Toulouse pour sa boite aux lettres !

— C'est une histoire intéressante, reprit le peintre... Un pavillon rouge! Cinquante traversées en face de File de Tounis... Si pourtant Raymond se moquait de nous! Un bateau, deux badauds... Tu seras surveillé, mon cher Raymond, car tu cours des dangers.

— Qui sait, dit Loubens, si le duel avec d'Espipat n'a pas son origine dans cette passion mystérieuse.

— Je vous en prie, disait Raymond, qui se sentait deviné.

— Quand le soir, reprit Lagardelle, tu rencontreras aux environs de l'île deux hommes enveloppés dans de larges manteaux...

— Couleur de muraille... ajouta Loubens.

— Songe que tes amis veillent sur toi et qu'ils sont prêts à te donner un coup de main. La vie à Toulouse est d'un ennui il fallait; un Raymond pour en rompre la monotonie.

— Le mot d'ordre sera Amour et Discrétion, ajouta Loubens.

Mais Raymond, de nouveau livré à lui-même, n'entendait plus les railleries de ses amis. Le bateau allait à la dérive. Couché près du gouvernail, Raymond suivait les nuages se détachant sur le ciel bleu* Les nuages

sont les confidents des amoureux. La nature est discrète. Impalpable comme l'horizon, varié comme la tendresse, le nuage fuit, reparait, se teinte de riches couleurs auxquelles succèdent de tendres nuances; sur cette palette l'amoureux choisit sa couleur préférée. Dans chaque forme vague il retrouve le portrait de celle qu'il aime.

A cette heure, Raymond voyait Paule à travers de blancs moutonnements.

Ses amis pouvaient s'égayer en toute liberté; Raymond ne les entendait plus. Le soleil se couchait, et dans ses rayonnements irisés de vert et de rouge, le poëte regardait étincelante la figure de la belle Paule.

Le lendemain du souper offert aux amis de Raymond par d'Espipat, Saturnin en raconta les principaux incidents à l'abbé Supplici, s'accusant d'être resté jusqu'à la fin de la soirée en une telle société.

— Cher enfant, dit l'abbé, j'aime à vous entendre exprimer d'aussi bons sentiments; en effet, on ne saurait trop blâmer la conduite de M. d'Espipat, qui se mésallie à un pareil contact. Le cœur de sa parente, madame de Parrequeminières, saignerait si elle avait connaissance de ces orgies. Quant à ce qui vous touche personnellement, vous aurez tiré plus d'un enseignement de cette soirée, ne fût-ce que de vous ancrer dans les idées vraiment religieuses.

Alors l'abbé Supplici traça un sombre tableau du scepticisme de la bourgeoisie, représentée par le docteur Gardouch.

— Ce sont bien les fils de leurs pères, dit-il; ils continuent avec la plume les dévastations que leurs aïeux ont commencées avec la hache. Les révolutionnaires faisaient couler le sang; les bourgeois font couler une. encre plus dangereuse encore.

ili LA BELLE PAULE

Comme les Jeux-Floraux élaieot menacés des attaques du docteur, l'abbé fit part h Saturnin du rôle que l'Académie jouait, sur quels intérêts elle s'appuyait, et de quelle importance elle était dans une société sans croyances.

— Aurais-je accepté un fauteuil de maintcneur, s'écria l'abbé, car ce sont des fonctions délicates et difficiles qui m'enlèvent à mes devoirs religieux, si je n'avais pas jugé qu'il y a une place de phare à prendre, oui de phare destiné à guider les naufragés roulés dans les flots des mauvaises doctrines !

Suivant M. Supplici, l'Académie avait des racines si profondes que les amis de René d'Espipat, malgré leur peu de croyances, reconnaissaient la suprématie des Jeux- Floraux en conseillant à Raymond d'envoyer ses poésies au prochain concours.

— Ainsi, dit l'abbé, l'athée le plus endurci invoque sans le vouloir le nom de Dieu.

A entendre le prêtre, certains membres de la bourgeoisie n'étaient hostiles à l'Académie qu'à cause de blessures faites à leur vanité.

— Ce Gardouch, dit-il, a usé plus d'une paire de souliers en démarches pour siéger au Capitole ; mais, voyant à l'accueil des membres dont il sollicitait les suffrages combien il avait peu de chances, il se venge aujourd'hui en attaquant la mémoire de notre patronne, qu'on ne peut pas plus nier que les mystères de notre religion .

Saturnin de Poucharramet écoutait attentivement :

— Pourquoi, cher enfant, s'écria l'abbé, le ciel semble-t-il vous avoir refusé le don de la poésie? Sans doute pendant cette orgie, le sang a dû monter à votre visage; vous avez peut-être senti la parole s'emparer de vous, vous commandant de répondre à ces blasphémateurs.

Et pourtant vous avez sagement agi en refoulant vos impressions et en me demandant conseil. Continuez, Saturnin, à fréquenter ces jeunes gens et ne craignez pas de salir votre robe d'innocence dans leur société : les principes que je vous ai inculqués sont une armure qui vous préservera de toute souillure. Écoutez les discours de ces libertins. Il est bon que je sache à quel degré Terreur s'est emparée de leurs âmes. Un jour, j'aurai h les guérir. Ces jeunes gens parlent en têtes folles : quand ils connaîtront la vie, ils sauront que l'homme ne peut s'appuyer sur d'abominables sarcasmes.

L'abbé recommandait à Saturnin de noter les principales attaques de ses adversaires, de les peser, de les juger et de se livrer à une sorte de réfutation.

— Quelle gloire pour vous, cher enfant, quand ce Gardouch aura livré à l'impression son scandaleux mémoire, d'arriver, armé de toutes pièces, pour la défense de Clémence Isaure! Songez qu'après trois prix à l'Académie, un fauteuil attend l'heureux vainqueur.

A la physionomie de Saturnin, l'abbé Sùpplici s'aperçut que la réfutation qu'il indiquait au' jeune homme ne convenait pas à sa nature.

— Oui, dit-il se parlant h lui-même, un érudit serait ntile pour prouver combien les négations de ce Gardouch partent d'une âme basse et vicieuse.

L'abbé Sùpplici se promenait à grands pas.

— C'est une inspiration du ciel, dit-il à Saturnin, qu vous a conduit au milieu de ces jeunes gens... Vous avez entendu les poésies de H. Raymond ; on les a couvertes d'applaudissements... A ce moment, n'avez-vous ressenti aucun tressaillement intérieur?

L'abbé Sùpplici prit les mains de Saturnin.

— Cher enfant, vous avez peut-être composé en secret quelque morceau de poésie sans me l'avouer?

Salurnin ne répondait pas et baissait les yeux.

— Parlez, je ne puis deviner, disait l'abbé Supplici en pressant les mains de son élève. Vous semblez dire que non... Pourtant une flamme a jailli de vos regards quand je vous ai parlé des poésies de votre camarade.

L'abbé tenait toujours les mains de Saturnin comme pour en exprimer la pensée.

Un instant tous deux restèrent silencieux, le prêtre attendant qu'une confidence s'échappât du cœur de Saturnin ; elle ne vint pas de sa bouche, mais de son front et de ses mains.

— Tant mieux, s'écria l'abbé Supplici, les yeux plongeant dans les paupières baissées de son élève, tant mieux si vous êtes froissé de la supériorité de votre compagnon de jeunesse... L'émulation vous manquait... Quand vous sentirez l'aiguillon d'un rival, vous aussi deviendrez poète.

Saturnin était confus de se voir pénétré par le prêtre. . — Il convient tout d'abord, cher, enfant, de savoir quel habillement poétique vous revêtirez... Avez- vous quelquefois songé aux différents modes à l'aide desquels l'homme rend ses sensations? Vous avez entendu les sonnets cavaliers de M. d'Espipat; le peu de plaisir que vous y avez pris prouve que le genre de vie qui les a produits vous est heureusement inconnu. La fatuité jointe à l'impertinence ne répond pas à volre^nature réfléchie. Non plus la poésie amoureuse de M. Raymond ne saurait être votre idéal. L'églogue et l'idylle sont d'une essence plus délicate : chanter la verdure des bois, les charmes du printemps, le troupeau et son berger veulent des natures distinguées qui dépasseraient facilement les classiques trop vantés de l'antiquité. Car quel succès attendrait un poëte idyllique qui ferait intervenir le Créateur dans le vol de l'oiseau, dans l'éclosion de la rose? Dieu est par-

tout; dos poètes modernes ne le montrent nulle part. Cher enfant, vous n'avez pas assez goûté les charmes de la vie des champs. Laissons donc de côté l'idylle et -l'églogue. Élégiaque, vous ne Fêles pas encore. Votre nature semble se refuser même pour l'avenir à l'élégie... Attachez-vous, Saturnin, à choisir un genre mixte entre l'ode et l'épitre. Monseigneur le disait encore dernièrement à la séance des Jeux-Floraux : « L'ode s'en va, l'ode est morte! » Mais il faut un instrument puissant, des notes de victoire, un tube d'airain... L'épitre est plus modeste.

En ce moment, la servante apporta un billet de deuil à Vabbé Supplici.

— Ce pauvre chanoine Vafflart qui s'est laissé mourir! s'écria le prêtre en décachetant la lettre. L'Église ne fait pas une perte considérable. C'était une pauvre tête, un esprit faible, que l'abbé Vafflard. Il n'a pas combattu pour faire triompher les principes de la religion. Un prêtre indifférent, à quoi bon? Le chapitre ne le regrettera pas.

Sans prendre garde que Saturnin Y écoutait, l'abbé Supplici prononça une ironique oraison funèbre du chanoine Vafflart.

— Eh ! mais, s'écria-t-il tout à coup, voilà un sujet admirable : La mort du prêtre! Monseigneur avait quelques bontés pour M. Vafflart... Quelle excellente idée que de peindre ses derniers moments! Ah! cher enfant, le clergé vous saurait gré de ce pieux souvenir. M. Vafflart avait des qualités... Il n'était pas brillant en chaire, mais je me rappelle le cas que j'ai entendu faire de sa diction par des membres du barreau... Saturnin, voilà un thème que, mieux qu'un autre, vous êtes en état de traiter... L'enterrement se fera avec pompe; n'y manquez pas... Prenez modèle sur les discours qui seront

prononcés sur la tombe du digne chanoine Vafflarl..- Vous recueillerez quelques traits de sa vie intime... C'était une honnête et candide nature que notre regrettable Vafflart. Sa mort a dû être bien douce...

Ayant congédié Saturnin, l'abbé Supplici l'engagea à méditer le sujet et à lui soumettre ses essais pour lesquels il était prêt à lui donner d'utiles conseils

Raymond profita de ses premiers jours de sortie pour rendre visite à Negogousse. Les nouvelles qu'avait envoyé prendre fréquemment le marchand d'huiles par Mamette permettaient à l'amoureux de franchir le seuil de cette Maison de pierre, dans laquelle il n'avait jamais osé rêver d'entrer.

Une émotion singulière fit palpiter le cœur du jeune homme quand il sonna à la porte de l'hôtel.

Negogousse était à table, en compagnie de sa fiJle, à l'heure où Raymond se présenta. Paule rougit, quoique préparée à cette visite, Pour la première fois, elle entendait la voix de celui qui remplissait sa vie, et quand Negogousse présenta sa fille, les deux amants ne sourirent pas de ce père qui croyait que les deux jeunes gens se voyaient pour la première fois.

Un trouble plus considérable encore que celui de Paute s'était emparé de Raymond; il se repentait de sa démarche, la pureté de son amour l'empêchant de trouver légitime la tromperie que, de complicité avec Paule, il sç permettait vis-à-vis de son père.

Sans passions, Negogousse comprenait à peine les nécessités d'un duel : cela n'avait pas cours dans son commerce, et il avait apporté une médiocre attention à la maladie du fils de sa voisine, quoique cet événement eût rempli la ville. Aussi la conversation fut-elle froide. % Quant à Raymond, il n'osait pas même regarder Paule à la dérobée, craignant un redoublement d'émotions.

Ce fut une de ces visites à la suite desquelles les amoureux timides se retirent le cœur gros, les nerfs irrités, les yeux voyant tout en noir.

Negogousse n'avait pas invité Raymond à revenir. La Maison de pierre plus que jamais était fermée au clerc. Il avait perdu ce jour-là une des rares occasions de se rapprocher de Paule. Raymond souffrait tellement qu'il accumula toutes ses douleurs dans une lettre pour se justifier auprès de Paule, croyant l'avoir blessée par son attitude embarrassée. Lettre brûlante où le feu comprimé dans le cœur de l'amoureux débordait à chaque ligne.

Les regrets de Raymond étaient d'autant plus cuisants que maintenant il fallait rentrer à l'étude de Me Trebons et se plonger dans l'examen de fastidieuses procédures.

Par un de ces hasards que les amoureux mettent sur le compte de la Providence, le jour môme où Raymond reprenait sa place au milieu de ses compagnons, Negogousse entra peu après lui dans l'étude. Heureusement Raymond était assis, car son trouble l'eût trahi. A la vue du père de Paule, il avait pâli ; un frémissement s'était emparé de tout son corps, et la plume qu'il tenait dans la main laissait tomber sur la feuille de papier une noire biffure.

Le maître clerc indiqua à Negogousse la porte du cabinet de l'avoué, et le marchand entra, laissant une angoisse profonde au cœur de Raymond.

LA BELLE PADLE 421

Son amour pour Paule avait-il été surpris par un père irrité, qui venait se plaindre à Me Trebons de la conduite de son clerc? La lettre qu'il envoyait la veille à Paule, à la suite de sa visite, avait-elle été trouvée par le marchand?

L'imagination des amoureux travaille tellement dans le sens amour qu'elle peut se comparer, quoique l'image soit vulgaire, aux jambes des danseurs, qui prennent de la force aux dépens des autres parties du corps. Ne s'appliquant à aucune autre matière, l'imagination des amoureux devient faible en tous points, dès lors qu'il ne s'agit plus de passion.

Pour les clercs, l'entrée de Negogousse dans le cabinet de Me Trebons voulait dire affaire. Raymond ne pensa qu'à ce qui le touchait personnellement. Toutefois, il fut tiré de sa désillusion par le maître clerc qui, appelé par l'avoué, annonça qu'il s'agissait d'un important débat commercial entre Negogousse et un riche négociant d'Avignon.

— Un beau procès! s'écria en se frottant les mains le maître clerc, déjà assez épris de la procédure pour se féliciter d'une affaire dans laquelle se combattaient d'importants capitalistes.

Raymond écoutait attentivement la parole du maître clerc, comme aussi les propos de ses camarades qui, répétant les dictons de la ville, décuplaient la fortune et les opérations du riche Negogousse.

— Quelle dot pour la fille ! s'écria le maître clerc, rêvant à l'achat d'une étude future.

Ce mot fit mal à Raymond. Argent rime mal avec amour.

Le maître clerc ne raisonnait pas de la sorte. Il revenait constamment sur la dot de la jeune fille, qui, à l'entendre, payerait la meilleure charge de Toulouse.

Dure conversation pour un amoureux 1 N'étaient-ce pas de cruelles réalités que celles qui se cachaient sous ces paroles? A cette heure, Raymond souhaitait la pauvreté à Paule et à son père!

Un homme de condition médiocre fût entré dans le cabinet de l'avoué sans soulever d'observations parmi les clercs. Au contraire, un être riche, par cela seul qu'il est riche, semble précédé de laquais invisibles qui font sonner de gros sacs (Vécus; partout où l'homme passe, le son des écus bourdonne aux oreilles des gens et amène des commentaires sans fin.

Raymond n'en était pas arrivé à l'âge où le bref dictionnaire à chaque page duquel sont gravés trois mots : amour, argent, ambition, et autour de ces mots d'au* très qui en sont les humbles serviteurs, iuquiète tant de gens.

Raymond épelait encore le premier mot, et avant d'arriver à sa parfaite compréhension, plus d'une année devait se passer.

A différents intervalles Negogousse reparut à l'élude, sans remarquer la présence de Raymond panai les clercs. Le marchand était préoccupé de son affaire, qui elle-même s'empara de toutes les imaginations de l'étude.

Maître Trebons reconduisait Negogousse avec autant de saluts que s'il eût reçu un prince.

Le nom de Negogousse prit dès lors, dans la bouche de l'avoué, une solennelle tournure, qu'imita de son mieux le maître clerc; mais le secret de cette prononciation semblait réservé 4 Me Trebons, qui, sortant de son cabinet, s'écriait :

— Et l'affaire-Nôgogottsee ?

<~- S' occupe- t~on de l'aflaire-Negogousse ?

LÀ BELLE PAULR 123

Ou:

— Pressons l'affaire-Negogousse.

Quand M0 Trebons saluait Negogousse, il saluait Y affaire- Negogousse bien plus que l'homme. Le négociant était grand, fort, carré des épaules. L'avoué chétif, maigre, de petite taille. C'était un spectacle divertissant pour les clercs que le moineau saluant l'éléphant ; mais l'avoué avait plus de sagacité qu'un moineau, et rien ne démontrait que Negogousse eût l'intelligence d'un éléphant.

Raymond, ayant échappé aux émotions de la première visite du négociant, ne pensa guère plus à ce nuage que le paysan ne songe à la grêle prête à fondre sur son champ, aussitôt que l'a chassée le vent.

Un jour le maître clerc, d'une voix où se remarquait quelque altération, pria Saturnin de passer dans le cabinet de M6 Trebons; la figure soucieuse, le maître clerc fit confidence aux jeunes gens placés sous sa direction d'un fait inouï dans les fastes de la procédure.

Me Trebons livrait le dossier Negogousse aux mains de Saturnin de Poucharramet, qui n'avait que six mois de stage. Un patron ingrat enlevait au maître clerc des attributions auxquelles il avait droit par son titre et cinq ans de service. On le dépossédait de ses fonctions pour en investir un sournois, un mauvais camarade !

Cette confidence excita de tels murmures que Raymond fut tiré de ses méditations. La figure ahurie comme celle d'un homme qu'on réveille tout à coup, il ne comprenait rien à l'irritation de ses camarades ; mais quand il entendit accoler le nom de Negogousse à celui de Saturnin, il écouta.

Le maître clerc, en ce moment, détaillait l'importance telle de l'affaire Negogousse, qu'il n'en avait jamais vu de si grave au tribunal civil, depuis son entrés dijns l'étude.

Ce devaient être des procès enchevêtrés les uns dansles autres qui dureraient certainement une couple d'années, affaire d'or, au bout de laquelle Me Trebons se retirerait sans doute. Confier la direction de l'affaire à Saturnin, c'était faire reviser le plan d'une bataille par un simple soldat.

— Je suis décidé à ne recevoir ni ordres ni conseils d'un Poucharramet, disait le maître clerc, et si le patron ne me rend pas justice, je plante là la boutique.

Aucune sympathie n'était résultée vis-à-vis de Saturnin de son séjour dans l'étude. Les regards baissés, l'onction des mains chaudes de l'élève de l'abbé Supplici ne lui avaient pas ouvert les portes de la confiante camaraderie de jeunesse. Malgré les modifications de* toilette de Saturnin, ses nouveaux habits semblaient d'emprunt et gênants; il y avait, dans toute sa personne, du travesti d'un acteur maladroit. Il n'était pas arrivé î ce scepticisme apparent qui distingue les prêtres dans les salons. Tout propos plaisant lui semblait satanique ; sa bouche se refusait à une sorte d'approbation corn* plaisante.

Au contraire, Raymond, malgré ses rêveries, attirait la sympathie de tous. Doux et facile compagnon que les clercs plaisantaient sur ses étonnements successifs, Raymond, n'écoutant que des voix intérieures, quand il était rappelé au monde réel par quelque interrogation, souriait lui-même le premier de ses absences et supportait avec bienveillance les malices de ses camarades.

Si le dépit du maître clerc de se voir supplanté par Saturnin trouva un écho chez les jeunes gens, Raymond fut atteint d'une commotion si rude qu'un coup de brancard de voiture dans la poitrine ne l'eût pas blessé plus fortement.

L'amour rend égoïste.

Tout ce qui touchait à Paule semblait devoir appartenir à Raymond .

Saturnin se trouverait en rapport avec le père de Paule. Le service de l'étude l'amènerait inévitablement dans la Maison de pierre. Il rencontrerait Paule. Peutêtre l'aimerait-il? Qui peut voir Paule sans l'adorer? pensait Raymond.

Les amoureux placeut si haut la femme de leur choix et l'entourent de rayons tellement éclatants qu'il est impossible, selon eux, qu'à sa vue tous les hommes n'en deviennent pas ardemment épris. Qui dit amour dit jalousie. Aimer sans jalousie n'est pas aimer, et la jalousie est le plus cruel châtiment que l'homme puisse subir.

Raymond épia la figure de Saturnin pendant qu'il travaillait et remarqua pour la première fois les lignes hypocrites qui couraient sur le masque de son camarade; il souffrait que celui qu'il appelait son rival fût hypocrite, car il craignait que l'hypocrisie a l'aide de laquelle sont pipés tant d'hommes ne servît Saturnin auprès de ïiegogousse. L'affaire dont il était chargé au détriment du maître clerc n'avait-elle pas été longtemps sollicitée par Saturnin? Se pouvait-il que Me Trebons confiât à un clerc si nouveau d'étudier un procès compliqué qui commandait l'attention M* un praticien rompu aux affaires? Plus d'une nuit, Raymond la passa à peser les raisons qui militaient en faveur de son rival.

Cependant le maître clerc n'avait pas été sans exprimer ses griefs à l'avoué.

— Vous auriez raison, Julien, dit Me Trebons, si je vous enlevais ma confiance pour la donner tout à coup h un débutant. J'ai communiqué l'affaire Negogousse à M. de Poucharramet afin qu'il pût suivre attentivement le débat d'un procès qui, certainement, en amènera

d'autres. M. de Poucharramet m'a été recommandé, vous le savez, par un ecclésiastique à qui je n'ai rien à refuser... Saturnin sera initié à une affaire importante, rien de plus... J'ai voulu éveiller sa curiosité ; aujourd'hui les jeunes gens font du droit sans en comprendre l'intérêt. Le maître clerc, rayonnant de n'avoir pas démérité dans l'esprit de son patron, conta à ses camarades le résultat de sa conversation avec l'avoué; et s'il resta dans l'esprit de Raymond quelque amertume , l'affaire Negogousse eut pour résultat d'enlever Raymond à l'image exclusive de Paule. Lui aussi se surprenait à poser des questions de droit au maître clerc. Il voulait sonder les mystères de ce gros procès.

La nomination de l'abbé Supplici en fit un personnage considérable, particulièrement dans le salon de madame de Parrequeminières. On lui savait gré d'avoir tourné heureusement une grave difficulté académique; et si Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe lui gardèrent quelque rancune de les avoir supplantés, les deux rivaux n'en avaient pas moins été faire h la cure une visite de politesse.

A partir du jour de l'élection, le marquis de Peschbusque baissa, ayant été rapporté à demi mort h la suite de la longue séance du Ga pi tôle; mais l'oncle de madame de Parrequeminières subit l'assaut avec plus de résistance, et il put repartir quelques jours après pour les îles d'Hyères, annonçant toutefois qu'il était inutile désormais de l'appeler en cas d'élections, une sentinelle vigilante, l'abbé Supplici, ayant été posée au seuil de l'Académie.

Le prêtre n'eût-il pas creusé lui-même le sillon de sa fortune dans cette terre aristocratique , que l'opinion de

M. de Castelgaillard eût suffi à l'implanter profondément dans un salon d'où partaient de mystérieux fils électriques qui traversaient Toulouse pour répondre aux Jeux-Floraux.

Dès lors, l'abbé Supplici dressa ses batteries afin de préparer le succès de Saturnin. Comment le clerc se tirerait-il des Stances du prêtre mourant? L'abbé parfois croyait à l'impossibilité de la réalisation ; mais, ayant cité le nom de Saturnin de Poucharramet comme celui d'un poëte d'avenir, sur lequel l'Académie devait jeter les yeux, cette annonce produisit une certaine sensation parmi les invités de madame de Parrequeminières.

Profitant d'un instant où les invités étaient divisés en petits groupes, l'abbé dénonçait à madame de Parre queminières la conduite de son neveu, qui scandalisait les natures pieuses.

— René! s'écria madame de Parrequeminières.

— Oui, madame la marquise, M. d'Espipat, qui compromet son nom par des fréquentations avec nos ennemis, applaudit à leurs sacrilèges et fait cause commune avec les ennemis de l'Église.

Madame de Parrequeminières sourit, et ce fut au tour de l'abbé Supplici de subir la même leçon qu'il avait infligée à Saturnin, alors qu'il l'engageait à montrer au besoin quelque scepticisme.

Le duel avec Raymond avait posé tout à fait René d'Espipat dans Toulouse.

Si René eût été pris de l'amour des succès vulgaires, il fût devenu le roi des étudiants; mais d'Espipat était une nature aristocratique , presque anglaise , qui ne le portait pas à accepter le rôle d'un Fajon parmi la jeunesse. Il se mêlait rarement aux étudiants , préférant à leurs plaisirs l'équitation, le jeu, la salle d'armes; et il eût été taxé d'aristocratie à l'école de droit si sa bra-

Youre, son audace, ses prodigalités, sa mine fière n'en eussent imposé.

La moustache rousse en croc, l'œil petit mais perçant, le menton fin et en saillie, d'Espipat n'était pas sans rapport avec les infants d'Espagne , qu'un Velasquez a représentés dans leur souverain dédain.

René était un cavalier accompli : toutefois, les plaisirs du monde, les orgies, les folles amours n'avaient pas prise sur son intelligence. Un volume ayant pour titre Fumée de cigare, qu'il publia pendant un précédent séjour à Paris, fit son trou par la jeunesse et l'imperti nence , quoique ces cràneries fussent découpées sur le patron d'Alfred de Musset ; mais parmi les étudiants de Toulouse, ces spirituelles poésies suffisaient à la réputation d'un gentilhomme qui aux exercices du corps joignait une certaine culture de l'esprit.

Les Toulousaines, grandes dames et grisettes, étaient affolées de ce René triomphant qui ne donnait pas son cœur à la première venue. Il était jeune , il avait grand air, beaucoup de distinction, plus encore de dettes; sa parente , madame de Parrequeminières , le défendait chaudement en toute occasion, et si quelques nobles dames se plaignaient des désordres de ce « mauvais sujet », elles lui faisaient mille avances quand il entrait dans un salon.

Ce fut une leçon pour l'abbé Supplici, qui se mordit les lèvres de sa maladresse. Ne reste-t-il pas dans l'esprit de la noblesse ennuyée un fonds d'intérêt pour les jolis garçons porteurs d'un beau nom , assez fiers de leurs titres pour ne pas se mésallier, et qui jouent galamment de l'épée comme sous la Régence ?

René, c'était la distraction du quartier de la noblesse. A-ton vu René? Que fait René? Telles étaient les questions que les femmes se posaient quand le jeune homme

restait une huitaine sans se montrer chez la marquise.

— Je crains que vous ne connaissiez pas mon neveu , monsieur l'abbé? dit madame de Parrequeminières. 11 est jeune et s'amuse ; loin de se poser en ennemi de -l'Église, il vous séduirait tellement par sa conversation que, certainement, vous le défendriez en toute occasion.

Le même soir, René vint rendre ses devoirs à sa tante. À l'accueil qui fut fait au jeune homme par les douairières, l'abbé Supplici se promit de réparer sa faute.

— Chère tante, dit René en baisant la main de madame de Parrequeminières, excusez-moi d'être resté si longtemps sans vous embrasser; mais vous me pardonnerez quand je vous dirai qu'il fallait faire oublier à un charmant garçon un abominable coup d'épée de ma façon. Mon adversaire est devenu mon ami, et je vous demande la faveur de vous le présenter.

— Est-il noble? demanda la marquise.

— Il est poète, madame.

— Vraiment! s'écria madame de Parrequeminières. Les cours d'amour vont-elles rouvrir leurs séances? Il n'est question que de poésie à Toulouse... Tout à l'heure M. l'abbé nous parlait d'un jeune barde dé grande espérance, l'auteur des Stances du Prêtre mourant.

René regarda l'abbé Supplici, qui s'inclinait en signe de remerciement du souvenir de la marquise pour son protégé.

— L'auteur du Prêtre mourant , oonnais pas ! dit René sur un ton parisien qu'à lui seul on passait chez la marquise.

— Monsieur d'Espipat, dit l'abbé, le jeune poëte, placé sous ma direction par sa famille, m'a dit quelle heureuse impression vous aviez produite sur lui dans le banquet offert si noblement à votre adversaire.

— Comment se nomme ce jeune barde , monsieur l'abbé? demanda madame de Parrequeminières.

— Saturnin de Poucharramet, madame la marquise.

— Je ne me rappelle pas, dit René, avoir entendu prononcer ce nom pendant le diner.

— II était tout oreilles à vos spirituelles poésies, monsieur le marquis. Saturnin est devenu jaloux de votre génie... Chaque vers, me disait-il, est une merveille de grâce et d'élégance... Et s'il n'y avait pas d'indiscrétion, monsieur le marquis à vous demander communication de votre volume de poésies, je serais tropheureux de l'occasion que m'a fournie la bienveillante madame de Parrequeminières, en me mettant à même de faire votre connaissance.

René s'inclina. Toutefois la physionomie de l'abbé Supplici ne lui était pas sympathique.

— Monsieur l'abbé, dit-il, j'aurai l'honneur de vous envoyer le volume qu'il vous plait de me demander... Ce sont de purs caprices qu'il me parait inutile de communiquer à Fauteur du Prêtre mourant; il les goûterait médiocrement.

— Pourquoi, monsieur le marquis?

— 11 y avait en effet à notre table un convive qui ne s'associait pas à notre gaieté...

— Le bon Saturnin est si timide ! reprit l'abbé.

— Nous n'y avons pas pris garde, du reste, étant trop occupés de folies.

— J'espère , monsieur le marquis , dit M. Supplici , que l'auteur des Stances du Prêtre mourant se fera connaître à vous sous un meilleur jour, s'il a l'honneur d'entrer en plus intime connaissance avec un poète aussi distingué que le neveu de madame de Parrequeminières.

Ainsi se termina la présentation entre d'Espipat et

l'abbé. Ils se retrouvèrent à une des soirées suivantes où René avait obtenu de sa tante l'autorisation de présenter Raymond.

D'abord madame de Parrequeminières reçut froidement le nouveau venu. 11 n'avait pas de titres et son nom sentait la roture; mais René s'était mis en tête de faire prendre pied h Raymond dans un salon dont il n'ignorait pas l'influence.

Alors régnait dans le cénacle aristocratique une demoiselle de la Couroude, oracle de la maison. En compagnie de madame de Parrequeminières, elle jouait un > rôle considérable dans les élections académiques. Les deux dames, pour ne point se jalouser, s'étaient réservé des tâches différentes, et la marquise parlait sans cesse des éminentes qualités poétiques de mademoiselle de la Couroude , qu'un académicien galant avait comparée à un timbre délicat sans cesse en vibration.

Cette exquise sensibilité avait pris naissance au détriment de la matière. Longue, maigre, sèche, mademoiselle de la Couroude n'offrait, du menton à la poitrine, qu'une succession de cavernes reliées par des nerfs bleuâtres tranchant sur le parchemin de la peau.

— Souffrez, monsieur, que je vous présente à la Muse de notre salon, dit madame de Parrequeminières à Raymond.

Raymond resta anéanti devant de longues dents à l'anglaise, qui s'avançaient comme pour dévorer une proie. Le sourire attaché à ces défenses sentait l'ogresse.

— Ma chère enfant (on appelait ainsi mademoiselle de la Couroude, quoiqu'elle eût dépassé la cinquantaine), voulez-vous me permettre de présenter h notre dixième muse M. Raymond, qui va tout à l'heure nous donner un échantillon de ses essais poétiques.

Mademoiselle de la Couroude tendit sa maigre main à Raymond, qui crut serrer un clavier de piano avec les cordes.

— Du courage, dit René venant au secours de Raymond. Lis ta dernière pièce de vers , chacun brûle d'impatience.

Quoi qu'il s'en défendit, Raymond fut obligé de réciter le morceau que souhaitait d'Ëspipat.

— Bravo, monsieur, dit mademoiselle de la Couroude, c'est de la véritable poasie que vous venez de nous faire entendre ; vous êtes poate, monsieur.

— Je vous laisse, dit la marquise, en compagnie de l'arbitre le plus délicat de Toulouse.

Raymond n'était pas sans émotions. Les longues dents de l'arbitre, deux larges narines en forme d'accents circonflexes 9 la façon mystagogique dont elle prononçait poasie ne donnaient pas au jeune homme l'assurance nécessaire dans ce salon académique.

Assis sur une étroite causeuse à côté de mademoiselle de la Couroude, il voyait circuler aux alentours de grands abai-jour verls sous lesquels disparaissaient les yeux, des bonnets de soie noire protégeant oreilles et crânes, de hauts collets d'habits formant bourrelet à des nuques chenues, d'énormes lunettes à grands verres brillants. Et sous ces engins préservatifs de la vue, de l'ouïe, s'agitaient fantastiquement les mainteneurs des Jeux- Floraux.

Derrière mademoiselle de la Couroude se tenait un énorme perroquet sur son perchoir. 11 se dodelinait de droite et de gauche, penchait la tête, fermait l'œil à demi comme pour mieux écouter, et semblait lui-même un académicien. Si ses interjections troublaient Raymond, mademoiselle de la Couroude le troublait encore plus. Chacune des questions de la dixième Muse avait trait à

quelque chose d'intime. Raymond sentait une vrille cherchant h pénétrer ses secrets.

— Il faut avoir profondément souffert, disait mademoiselle de la Couroude, pour que s'allume le feu sacré de tepoasie... Confiez-moi, jeune poate, vos souffrances sans crainte.

Comme Raymond ne répondait pas , l'arbitre entama une longue dissertation sur la souffrance, envisagée comme un des plus actifs excitants des facultés intellectuelles.

Cette fontaine de paroles qui coulaient monotones ci incessantes, sur un ton de convention, rappela au souvenir de Raymond Paule, une image si absorbante, qu'il n'entendit plus dès lors les variations verbeuses de la Muse.

— Vous êtes bien jeune pour avoir tant souffert,. disait mademoiselle de la Couroude.

Raymond ne répondait pas. Visiblement sa pensée flottait ailleurs.

— Vous avez des distractions , monsieur, reprit mademoiselle de la Couroude d'un ton sec.

Se levant de l'étroite causeuse où elle était prête h entendre les confidences de Raymond, elle rencontra madame de Parrequeminières.

— Avez-vous bien confessé M. Raymond? demanda la marquise. Ce jeune barde annonce- 1 -il quelque avenir?

— Manque de sentiments élevés, dit mademoiselle de la Couroude.

— Vraiment!

— Nature commune, sans horizons.

— Comment mon gentil René nous amène- 1 — il de tels gens?

— Conversation lerre-à-terrej continua mademoiselle

de la Couroude. La croûte de vulgarité est trop épaisse pour que l'idéal puisse la traverser.

— Quel excellent juge vous êtes en ces matières, chère enfant! s'écria la marquise, et comme je remercie le ciel que mon salon soit éclairé par un tel flambeau !

— Voyez ! dit mademoiselle de la Couroude en montrant à la marquise Raymond.

Resté sur la causeuse, le poète semblait fasciné par le perroquet qui, faisant des frais de politesse, était descendu au dernier degré de son perchoir, se rapprochait du jeune homme et lui parlait une langue aussi étrange que son plumage.

Les natures méditatives sont frappées parle grotesque. Devant les paupières ridées du perroquet sans crâne, Raymond restait étonné. Le bec en demi-cercle, la langue noire comme un parchemin brûlé, les plumes écarquillées de l'oiseau le remplissaient d'idées bizarres, et il ne fut rappelé à la réalité que par une servante qui, ayant soufflé les bougies, enleva le perchoir'.

La soirée terminée, les invités étaient partis sans que Raymond s en fût aperçu.

L'époque du concours aux Jeux-Floraux approchait. Pressé par Loubcns et Lagardelle d'y prendre part, Raymond maintenant reculait.

Il était de ces poètes qui, ayant jeté leurs impressions sur le papier, ne s'inquiètent plus des inspirations passées. Toujours fermente le cerveau de ces natures qui croient n'avoir rien fait quand quelque chose reste à faire.

Défiants vis-à-vis d'eux-mêmes, de tels hommes sentent palpiter en eux d'immenses joies pendant l'exécution d'une œuvre qui leur apparaît rayonnante. A peine cette œuvre a-i-elle pris corps qu'elle se dissipe comme les brumes du matin. Le poète a tiré son feu d'artifices de sensations. La nuit succède au jour, la fatigue à l'activité.

Véritable tonneau des Danaïdes que celui de la poésie, où l'artiste accumule joies, douleurs, plaisirs, chagrins, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il n'y peut plus rien jeter.

Raymond n'en était pas réduit à cette cruelle extré-

mité. Chaque jour lui fournissait une somme d'inspirations, chaque événement faisait vibrer les cordes de son cœur.

Tout devenait pour Raymond prétexte à poésie, jusqu'à l'étude de l'avoué, qui lui faisait paraître plus vert le feuillage des arbres, plus bleu l'horizon.

Alors ce qui entoure les amoureux se pare des couleurs de l'amour. La nature elle-même porte les couleurs de la bien-aimée. Un rayon de soleil inattendu semble envoyé par l'amour. Si l'oiseau chante, ce sont chansons amoureuses. L'eau qui coule d une fontaine est moins pure que leur amour.

Les amoureux vivent dans des pays féeriques où ne se murmurent que tendres paroles. Tout commerce avec le vulgaire se transforme pour eux. Le pavé sur lequel ils marchent devient un tapis de fleurs ; d'arides besognes leur apparaissent riantes.

Le cœur s'ouvre assez grand pour contenir un monde. Les yeux, devenus bienveillants, se détournent des laideurs de la vie. 11 n'existe plus de méchants. Toute basse passion reste avec les scories au fond du creuset chauffé à la flamme <fe l'amour. Les choses les plus communes se teintent des couleurs de l'arc-en-ciel. Ce sont de vivifiantes senteurs qu'aspirent les poumons. Les sens deviennent exquis et prennent des qualités particulières. L'homme devient plus qu'homme. Une paupière de femme qui s'abaisse contient un monde. On affronterait la mer en courroux. Une larme de celle qu'on aime semble plus menaçante qu'une vague de quarante pieds. La guerre civile peut éclater, les citoyens se déchirer entre eux. Ce n'est rien à côté d'un reproche de femme. Celui qui a bravé l'épidémie décimant une ville se trouble en face du plus léger malaise de celle qu'il aime.

Quand l'homme peut traduire une telle absorption de

138 LA BELLE PAULR

son être, il est deux fois poète, car ce sont déjà des poëtes que les amoureux.

Raymond se laissait aller h la source de sensations assez grande pour qu'il pût y puiser sans cesse.

Il eût rempli dix volumes de semblables incidents :

Un matin qu'elle ouvrait la fenêtre ;

Le ruban qui flottait dans ses cheveux;

Bouquet de fleurs blondes;

Délicatesses de sa main ;

Profondeurs d'un regard bleu;

Étoile du malin ;

Les blés moins blonds que sa chevelure.

Par ces titres on jugera des sentiments du poète dont les mots, éclairés par d'intimes lueurs, devenaient pour ainsi dire transparents.

De ces morceaux Raymond en avait détruit un certain nombre, ne se contentant pas de sensations superficielles. Il fallait qu'elles fussent profondes, qu'il y reconnût le fond de son cœur. Ou, sans pitié, il les déchirait comme n'étant pas ressemblantes.

Les joies intérieures devaient illuminer le papier, l'embraser. Un seul cran au-dessous de ses impressions les condamnait.

Dans ce jury, d'ailleurs, entrait un autre juge, Paule elle-même.

Chaque nouvelle pièce, Raymond la lui faisait parvenir. Des nuances imperceptibles dans la physionomie indiquaient au poète celle de ses pièces qui agitait plus vivement le cœur de la jeune fille.

C'étaient une rougeur, un abaissement de paupières, une agitation des cils impénétrable pour tout autre.

Il ne se trompait pas sur la valeur de certaines pièces. Ce jour-là Paule y avait répondu par des regards d'unç

expression telle, que l'amoureux ne pouvait s'y méprendre.

Cependant il hésitait à concourir aux Jeux-Floraux. Rendre publiques de si délicates intimités lui semblait une profanation.

Pour juge, t7 ne reconnaissait qu'elle.

Sans les amicales importunités de Loubens, Raymond n'eût pas songé aux Jeux-Floraux.

Pourtant il avait l'orgueil d'obtenir une récompense publique en présence de celle qu'il aimait. Paule, à la séance officielle, entendrait répéter le nom du triomphateur. Le bruit en parviendrait peut-être aux oreilles de Negogousse. Qui sait où mènent les applaudissements de la foule?

Raymond les entendait quelquefois la nuit. Des lauriers couronnaient son front, et il détachait sa couronne pour la poser sur la tête de Paule.

Cette année-là, les Jeux-Floraux furent célébrés avec une solennité inaccoutumée. L'Eglise voyait entrer avec joie un de ses membres parmi les mainteneurs qui siègent nu Capitole.

Toutefois la ville était partagée en deux camps : l'aristocratie applaudissant h la nomination de l'abbé Supplici, la bourgeoisie hostile.

Le maire de Toulouse n'était pas sans craintes sur l'issue d'une séance qui s'annonçait menaçante, car tous les jours s'augmentait le groupe de négateurs qui sapaient l'édifice par sa base, disant qu'il était d'utilité publique de détruire ou tout au moins de transformer une caste imbue de préjugés gothiques, hostile aux idées modernes, taquine quoique endormie, agressive quoique peureuse, faisant une mesquine opposition d'égratignures.

Membre des Jeux-Floraux avec le préfet, titre qu'imposaient des fonctions officielles, le maire avait pris pour la première fois des mesures d'ordre.

On voit dans la salle des Illustres, au milieu des bustes

des personnages toulousains qui ont occupé le monde de leurs exploits, deux portraits contre lesquels protestent journellement les libres penseurs.

Le premier est celui d'Antoine de Toi os an, général de Tordre de Saint- Antoioe-de- Vienne, signalé à l'admiration de la postérité comme « vengeur insigne du crime de Calvin. »

Calviniani seekris ultor insignis est l'inscription gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre.

Le second buste, signalé à diverses reprises par le docteur Gardouch à l'indignation des libéraux, est celui de Guillaume de Catel, conseiller au Parlement de Toulouse à la fin du seizième siècle. Son titre principal est d'avoir fait brûler le philosoplie Vanini.

Qui sait si les amis du médecin ne profiteraient pas de la séance pour briser la tablette où sont inscrites ces paroles :

« Ce fut sur le rapport et les conclusions de Guillaume de Catel, adoptées unanimement par les juges, que le fameux athée Vanini fut condamné à périr dans les flammes. »

La municipalité commanda un peloton de gardes nationaux pour escorter les commissaires qui allaient chercher à l'église de la Daurade les Fleurs d'or et d'argent exposées dès le matin sur le maître-autel, avant de passer dans les mains des vainqueurs du tournoi poétique; mais le préfet et le maire échangèrent un regard de satisfaction en voyant derrière les Uftnbours la foule accompagner le cortège précédé de bedeaux, tandis que le chevalier de la Tremblaye, M. de Pompertuzat, M. Pons de Lune!, M. Resplandy et M. Limoges cadet rapportaient triomphalement :

L'Amarante dfor,

Le Souci d'argent, '

143 LA JWLLE PAULE

La Violette,

La Primevère d'argent,

Et l'EgJantine d'or.

Quand le tambour battit aux champs, un murmure d'enthousiasme éclata dans la salle. Imposant spectacle que celui des mainteneurs, debout et découverts, pour saluer l'arrivée ries commissaires portant les fleurs!

En tête, derrière le* bedeaux, s'avançait le chevalier de la T remblaye, coiffé à l'oiseau royal avec une petite queue qui frétillait sur le grand col de son habit. D'une main tremblante, il tenait l'Amaranthe d'or, et un éclair d'orgueil animait encore son regard.

M. de Pompertuzat le suivait, les cheveux en coup-devent, portant triomphalement l'Egiantine d'or, qu'il faisait miroiter au-dessus de sa tête.

Souriant et narquois, se présentait ensuite M. Pons de Lunel, avec le Souci d'argent.

Derrière lui marchait M. Resplandy, coiffé d'une calotte noire, sur laquelle se détachaient d'agréables houppettes de coton débordant des oreilles. D'une main, il tenait un petit manchon ; de l'autre, la Primevère que, de temps à autre, il introduisait dans le manchon, comme pour la réchauffer.

Le cortège était terminé par Limoges cadet, à qui l'Académie avait tenu compte du passage dans son sein de ses aïeux les Limoges, qui, quoique n'ayant pas jeté un lustre considérable sur la compagnie, avaient contribué à maintenir la tradition. Limoges cadet portait la Violette d'argent.

Tout le public se pressait pour admirer ce spectacle, et l'aristocratie n'avait pas assez de reconnaissance pour le chevalier de la Tremblaye d'avoir une fois de plus témoigné de son zèle, en allant, malgré son grand Age, cueillir ces fleurs poétiques à l'église de la Daurade.

Les dames admiraient généralement la tournure triomphante de M. de Pompertuzat.

Au fond de la salle, autour d'une grande table, étaient assis, suivant leurs grades : maintencurs, modérateurs, sous-modérateurs, censeurs et dispensateurs, qui sont les titres affectés h diverses fonctions de l'Académie.

Véritablement ces litres honorifiques étaient bien portés. La plupart des académiciens qui, dans la vie privée, manquent quelquefois d'éclat, prenaiéut un aspect rayonnant en corps, au jour solennel de la fête des Fleurs. Assis autour du bureau circulaire au fond de la salle des Illustres, entourés des bustes de poëîes, de jurisconsultes, d'anciens capitouls, ces vieillards sentaient une nouvelle vie circuler dans leurs veines et n'avaient pas de peine à se croire illustres eux-mémçs.

Tout concourait à leur donner du prestige, jusqu'à la haute pendule en forme de lyre placée derrière le bureau.

Les envois prouvaient d'ailleurs que les Jeux-Floraux n'avaient point perdu de leur influence. Dans le rapport du concours par le secrétaire perpétuel, M. Pons de Luflel, il était mentionné comme arrivant de divers points de la France :

Cent et une odes;

Trente-six poèmes :

Vingt-quatre épltrcs ;

Quatre discours en prose ;

Soixante-dix-sept élégies ;

Trente-quatre idylles;

Quatre églogues ;

Vingt-sept ballades ;

Cinquante-trois hymnes et sonnets h la Vierge }

Treize discours en vers.

En somme trois cent soixante-quinze envois pour six fleurs !

D'un coin de la salle Raymond échangeait de tendres regards avec Paule, accompagnée de l'abbé Desinnocends. Quoique tremblant sur l'issue du concours, Raymond avait prié Paule de venir aux Jeux-Floraux ; mais la jeune tille ne put décider son père à se rendre au Capitole. Nego gousse, n'étant pas initié à l'intérêt particulier qui appelait Paule à celte séance, n'eût rien compris à la curiosité de l'assemblée, à son émoi et à son impatience pour les longueurs qui précédaient l'ouverture du tournoi.

D'abord le président prononça l'éloge du mainteneur que la mort avait enlevé avec autant de brutalité qu'un manant. Feu Montastruc était un vieillard depuis longtemps tombé en enfance.

— Le compagnon de nos travaux, dit le président, le regretté Montastruc, avait été préservé des misères de la vieillesse par le culte des muses. Le flambeau poétique, il put le tenir allumé jusqu'à sa dernière

heure.

Montastruc vivait au fond d'un faubourg sous le joug d'une cuisinière acariâtre qui fit déshériter la famille de l'académicien et empêcha ses enfants d'assister à sa dernière heure.

— Notre regrettable collègue, dit le président, connut les joies intimes du foyer. Ses fils et ses petits-fils, s'ils étaient dans celte enceinte, témoigneraient par teurs larmes du souvenir touchant qu'ils ont conservé de leur père et de leur grand-père dont ils eurent la consolation de fermer les yeux.

L'abbé Supplici, reçu en remplacement de feu Montastruc, reprit l'éloge du défunt, égrena ses qualités une à une, et se jugea indigne nécessairement de succéder à

cet esprit ingénieux qui, parvenu à la maturité, avait fait profiler les lettres de ses découvertes et était occupé à corriger une nouvelle édition du poëme de F Art du Tour, lorsque la mort le surprit.

— Noire honorable confrère, dit l'abbé Supplici, était croyant. À cette heure, au comble des félicités, il suit nos travaux, avec le regret, toutefois, comme me Ta confié le Père Requédnl, qui Ta assisté à sou lit de mort, de n'avoir pas marqué plus directement l' intervention divine dans ses œuvres.

— Feu Montastruc, reprit l'abbé Supplici, en entreprenant le poëme sur V Art du Tour, était guidé par la Providence. Les descriptions ingénieuses qui abondent dans l'ouvrage de notre collègue, en même temps qu'elles donnent le goût du travail, inspirent la honte du désœuvrement. Le regrettable Montastruc, à son lit de mort, souhaitait cependant qu'une main délicate ajoutât uoe pieuse conclusion au poëme. Tranquillement il rendit le dernier soupir, quand le père Requédal lui eut annoncé que, parmi les heureux triomphateurs de cette année, se présentait un jeune candidat qui réunissait les qualités chrétiennes si rares sans lesquelles toute œuvre n'est que malsain badinage et prétexte à dangereuses frivolités.

Après ce discours couvert d'applaudissements, M. Pons de Lunel se leva, tenant en mains les rapports sur le concours.

Là gisait l'intérêt de la séance. Six triomphateurs choisis dans une mêlée de trois cent soixante-quinze combattants !

Le cœur de Raymond se serra. En ce momeul, il se jugeait indigne de faire partie des six triomphateurs. Ce qu'il venait d'entendre ne répondait guère it ses aspirations. Tour à tour l'espoir et la crainte se succédaient

sur son visage et il osait à peine regarder Paule, craignant de l'associer à sa défaite.

D'abord, M. Pons de Lunel montra le rôle de l'Académie :

r — Sous l'impulsion que lui ont donnée les sept mainteneurs de l'année 1333, date, disait-il, inscrite en lettres d'or dans vos fastes domestiques, Toulouse apparaît aujourd'hui comme le séjour des lettres et l'arbitre des intelligences.

L'Académie tout entière applaudit à cet agréable ex or de.. De tels compliments, quoique faits par les membres d'une corporation, n'en sont pas moins agréables à la corporation tout entière.

— Toute la France, continua l'orateur, est attentive à nos travaux et demande à y prendre part. Je voudrais, messieurs, qu'il me fût permis de soumettre à l'assemblée le tableau des aspirations intellectuelles tournées vers nous, qui ont lieu dans la France entière.

Pons de Lunel ayant jeté un coup d'œil sur le bureau , fut invité par le Président k soumettre sa statistique.

— Peu de pays qui ne soient représentés à l'Académie des Jeux-Floraux depuis sa fondation. Le concours actuel nous offre une ode envoyée par un poète d'Ailly-sur- Noye, un bourg du département de la Somme qui compte h peine neuf cents habitants. Il est admirable que sur neuf cents Ames, il en surgisse une. assez robuste pour se mesurer avec l'ode. L'ode en question n'est pas de premier ordre, et nous regrettons de ne pouvoir couronner son auteur; mais le poëte d'Ailly-sur-Noye fera certainement de nouveaux efforts en voyant combien l'Académie est préoccupée de son envoi.

M. Pons de Lunel ayant humecté ses lèvres de quelques larmes d'eau sucrée, continua :

— D' Arpajon il nous est arrivé deux pièces de nature différente...

Ici l'orateur prit un ton plus doux :

— Une idylle.

D'une voix mourante il soupira :

— Une élégie.

Un murmure de satisfaction prouva au rapporteur combien le public était sensible aux délicates variations de ses cordes vocales.

— Ainsi, dit M. Pons de Lune), il existe deux rivaux poétiques dans Arpajon. N'est-ce pas un fait curieux qu'une ville de quinze cents âmes puisse donner naissance à des concurrents dans des genres si opposés?... L'idylle (l'orateur imita la flûte) manque de délicatesse, et l'élégie (Ah ! l'élégie ! soupira le rapporteur) manque de mélancolie... Le poète d1 Arpajon n'est peut-être pas doué par la nature des dons que réclame la culture de l'élégie... Une bouteille cassée dont le vin s'est répandu sert de trame à l'élégie qui nous est envoyée d' Arpajon. le n'aurais pas mentionné cette affabulation si elle ne m'engageait à répéter une fois de plus que l'Académie proscrit le genre bachique, de 'même que sont rayés depuis longtemps dans son code les ouvrages satiriques ou burlesques. Eloignons de nos yeux ces tableaux vulgaires... Les deux concurrents n'ont pas compris notre programme... Cependant, il ne faut pas les décourager... A l'œuvre donc, émules d'Arpajon ! L'Académie me charge de vous engager à continuer... Évitez les ornières où Pégase ne peut que trébucher.

Quelques applaudissements se firent entendre toutefois avec modération, la citation de la bouteille ayant choqué les esprits délicats. .

— Lyon, continua Pons de Lunel, a envoyé au concours trois sonnets à la Vierge et deux hymnes pieuses. Si

la croyance suffisait à la poésie, nous aurions été heureux d'appeler dans celte enceinte les auteurs de ces pièces; mais Tari n'a pas étendu son manteau de pourpre sur ces compositions. Que les auteurs se cramponnent davantage à la prosodie; elle est la rame qui, sans tempête, les conduira jusqu'à nous sur les flots poétiques.

M. Pons de Lunel tira encore de sa carte intellectuelle les noms de Montargis, Aubcnas, Bagnolles, la Capelle Villedieu-les-Poëles, Thouroite, Elbeuf, Rive-de-Gier, Fontaine-Chdlon, Pontarlier, Grisolles, Pont-à-Mousson, Nonaucourl et autres villes dont les habitants sollicitaient l'honneur d'accrocher des fleurs académiques à leurs boutonnières.

Une double salve d'applaudissements permit à l'orateur de s'arrêter pour prendre un nouvel élan. Jusque-là, il n'avait accompli que la tâche la plus faible. M. Pons de Lunel voulait faire toucher à l'assemblée la plaie du iour.

Alors, comme dans une tempête, furent évoqués :

L'Invasion du matériaHsme dans les âmes,

L'Agiotage devenu la préoccupation exclusive des esprits,

L'Amoindrissement twora/,

L'Affaiblissement des caractères,

L'Arrêt de développement du mouvement intellectuel.

Pons de Lunel pleurait sur l'Idéal chassé du temple, et montrait le poing au fangeux réalisme.

Seule, l'Académie des Jeux-Floraux, tenant d'une mairrla hampe du drapeau de l'idéal, appelait à elle les consciences et tentait de les raffermir.

Le docteur Gardouch recevait en passant une décharge en pleine poitrine. Sous le litre générique d'iconoclastes, Pons de Lunel engageait les négateurs à entrer dans

LA BELLE PAUI.E 149

la salle des séances et a se confirmer par leurs propres yeux des hommages que chacun rendait h Clémence Isaure.

— Le niveau poétique s'abaisse de toute part, s'écria Pons de Lunel pour conclure, c'est à l'Académie à lui prêter son appui.

Pour relever ce niveau, fut alors proclamée membre de l'Académie madame Douladoure qui, ayant déjà remporté deux prix, venait de conquérir glorieusement une troisième fleur, ce qui lui donnait le droit de porter le titre de maître ès-Jeux- Floraux.

— Veuillez approcher, madame Douladoure, dit le président.

Du milieu de l'assemblée se leva une sorte de grosse pivoine qui, soufflant, gesticulant et jouant des coudes, parvint non sans peine à se frayer un passage à travers l'assemblée.

La pivoine avait composé une élégie, le Chien de T aveugle, qu elle jappa sur un ton de fausset.

11 est d'usage que le président donne l'accolade aux nouveaux membres des Jeux-FloraïA. Madame Douladoure ouvrit de gros bras et l'assemblée put craindre que le président, mince et chétif, ne sortit écrasé de celte étreinte. Ce fut avec un noble orgueil que madame Douladoure s'arrêta sur les degrés du bureau, secouant en l'air la fleur qui venait de lui ouvrir les portes de l'Académie. Peu s'en fallut qu'elle n'accrochât à son chapeau l'Amarante d'or qu'elle tenait comme une palme, avec le regret de ne pouvoir l'agrandir de. dix coudées.

Madame Douladoure était venue de Bergerac pour cueillir l'Amarante d'argent; mais combien un tel voyage était payé par l'accolade du président, les applaudissements de la foule et un fauteuil au bureau !

M. de la Ti emblave, pour montrer l'heureux choix de

l'Académie, lut la pièce couronnée, en analysa les beautés vers par vers et termina en laissant tomber deux larmes, une pour le chien, une pour l'aveugle.

Paule ne partageait pas l'enthousiasme général; déjà elle avait fait remarquer à l'abbé Desinnocends les gros bras et la face empourprée de madame Douladoure. Paule eût voulu associer Raymond à des malices innocentes qui prenaient leur naissance dans l'extrême longueur de la séance.

C'était par un sourire trist^que le poète, blotti dans un coin, répondait aux furtifs coups d'oeil de Paule.

En ce moment, Raymond était pris de vives impatiences qui lui permettaient à peine d'entendre la réponse à la fameuse question proposée par l'Académie :

D'où vient que de nos jours la haute comédie a disparu de la scène pour céder la place à des compositions dramatiques oà la morale nest pas moins offusquée que Vart ?

Pons de Lunel, heureusement pour l'assemblée, constatait que le concolirs, d'une extrême faiblesse, ne permettait de donner lecture d'aucun mémoire sur ce sujet. S'adressant à l'Eglantine d'argent, qu'il fit briller aux yeux de tous, le rapporteur s'écriait :

— Tu resteras dans notre sein, pauvre fleur; nous t'y réchaufferons jusqu'au concours prochain !

Alors le président se leva.

— Nous allons couronner, dit-il, un jeune débutant dont le front est marqué au sceau de la poésie.

Paule rougit, Raymond pAlit.

— L'Académie des Jeux-Floraux, continua le président, est fière de voir de jeunes néophytes faire leurs premiers pas sous l'égide de Clémence Isaure.

Un regard rapprocha Paule et Raymond.

LA BELLE PAULR 181

— Veuillez approcher, monsieur Saturnin de Poucharramet, dit le président.

A ce nom, un même coup frappa les deux amants.

— Messieurs, disait le président, le jeune lauréat a interprété avec un rare talent des sentences latines eu l'boDDeur du regrettable chanoine VafQart, et M. l'abbé Supplicî veut bien nous faire entendre comme un écho les principaux motifs qui ont heureusement inspiré h poète.

Saturnin de Poucharramet, monté sur les gradins, : commença :

— < J'ai franchi le sentier sans retour de la vie. »

— Brèves anni transe uni, et setnitam per qumi non rêver tar umbuh, répondit l'abbé Supplicî.

— « Oui, mon cœur et ma chair tressaillent d'allégresse, » lisait Saturnin.

A haute voix, l'abbé Supplicî disait :

— Cor meum et caro mea exultaverunt in Dorni-i num.

Ce duo poétique et religieux étonna d'abord rassemblée; mais l'abbé Supplicî emporta bientôt les suffrages. par sa pure accentuation latine. Au contraire, son élève prononçait d'une voix étranglée par rémotion :

— « Je vais donc habiter la maison du Seigneur. » « Tout en lui lançant un coup d'oeil pour lui rendre courage, l'abbé Supplici, s'affermissant dans son débit, prononçait h voix'hautc :

— In dou m tuant. Domine, ibimus. Ut inhabitêm in domum Domini omnibus diebus vitœ meœ.

De nombreux applaudissements éclatèrent, qui s'adressaient particulièrement au prêtre.

L'abbé Desinnocends ouvrait de grands yeux. Cet appareil théâtral le froissait.

— « Le voyant ici qu'il est et l'adorant sans cesse, * reprit Saturnin.

D'une voix éclatante, comme s'il eût été en chaire, M. Supplici répondit :

— Vidtbimuseum siculi est, fade ai faciem.

— « Salut, ô bonne Croix ! Salut , mon Espérance ! » continua Saturnin.

— Messieurs, pardounez l'émotion du jeune poêle, dit l'abbé Supplici. Sur ce thème : 0 bona Crux ! il a trouvé levers enthousiaste : « Salut, A bonne Croix! Salut, mon Espérance! * Mais l'imposante réunion qui nous rassemble l'empêche de continuer.

En effet, Saturnin était pâle et tremblant. Le maître avait eu tort de compter sur son élève.

M. Supplici craignit que cette émotion ne laissât deviner que Saturnin de Poucharramet n'avait pas écrit un seul vers de son poëme. Pour le tirer de cette fausse situation; l'abbé lut h la fois vers latins et français, et termina par :

*— «"Oh! ce m'est un gain de mourir! Mihi mort lucrum ! *

En ce moment, Paule jeta un regard sur Raymond. Un secret avertissement lui apprenait que celui qu'elle aimait était en proie à une vive angoisse.

La figure de Raymond était pâle. Un glas résonnait dans son cœur à la suite de ce dernier vers : Mihi mori lucrum!

Paule rie pouvait comprendre les déchirements du poëte. Il l'avait pressée de venir à la séance des Jeux- Floraux. Était-ce pour constater sa maladive pâleur, l'affaissement' subit qui en un instant creusait les yeux de Raymond?

Tout ce que le cœur de la jeune fille contenait d'affec-

lions passa dans son regard; mnis Raymond avait disparu.

La séance était close. La foule se répandait dans la salle, discutant le mérite des diverses pièces que l'Académie venait de couronner.

Comme au commencement de la cérémonie, une fantire se fit entendre; les pompiers se rangèrent en haie, au milieu de laquelle entraient les lauréats tenant leurs Fleurs.

En tête, Saturnin de Poucharramet portait l'Églantine d'or. A côté de lui, madame Douladoure, agitait son Amarante. Un notaire de Lons-le-Saulnier avait accroché la Violette d'argent à sa boutonnière; l'avocat Pamard était venu de Soissons chercher un Œillet.

Derrière les lauréats, les inainteneurs donnaient les dernières instructions sur le port des Fleurs pendant le défilé.

Qu'était devenu Raymond? Paule le cherchait avec anxiété.

Le tambour battait aux champs. Le groupe académique s'ébranla et défila sur la pince du Capitole, où le peuple admirait les lauréats reconduits triomphalement au son de la musique.

Sceptiques et négateurs pouvaient sourire de ce spectacle. La foule n'était pas moins frappée à la vue des vainqueurs du Capitole. Car il faut qu'il soit d'essence supérieure le porteur de fleurs, précédé de clairons et de tambours.

Ce jour-là, lesgrisettes abandonnaient leurs ateliers; les cours publics étaient fermés; peu de barques circulaient sur la Garonne; tous les gamins de Toulouse s'étaient donné rendez-vous sur la place. C'étaient d'immenses curiosités, des yeux grands comme des fenêtres, des bouches larges comme des portes, des discussions

bruyantes sur l'attitude des candidats, leur tournure et leur mérite.

Saturnin de Poucharramet ne fut pas remarqué. Il baissait la tête.

L'avocat Pamard était goutteux, le notaire de Lons-le- Saulnier grotesque. On n'y prit pas garde.

Mais les curieux n'avaient pas trop de leurs yeux pour madame Douladoure, qui semblait un coq triomphant.

La figure humide de joie, l'œil brillant, elle saluait les gens sur son passage, et jusqu'à son hôtel ce fui pour elle un parcours de* reine que l'opinion publique justifia par le mot :

— Madame Douladoure a bien porté sa fleur.

Ce n'était pas sans intention que Paule était restée en arrière, accompagnée de l'abbé Desinnocends.

Et pourtant Raymond avait disparu, murmurant cette parole de sou heureux rival : Mihi mori lucrum! Ce m'est un gain de mourir!

Le soir même de la séance des Jeux-Floraux, Loubens publia dans son journal les deux morceaux de poésies que Raymond avait envoyés au concours. A la suite de ces pièces, il mit en regard deux des œuvres couronnées par l'Académie.

Cela d'abord passa inaperçu. Toutefois Loubens ayant eu directement affaire avec le préfet, le baron de Vanr dœuvre, celui-ci lui dit :

Vous avez imprimé dans votre dernier numéro

des poésies que madame de Vandœuvre trouve charmantes.

— Ces.pièces, répondit Loubens, m'ont paru, en effet,

fraîches et délicates.

Il n'en dit pas plus, se conformant aux recommandations officielles qui lui enjoignaient d'éviter toute polé-r

inique.

En sortant de la préfecture, Loubens passa chez Mc Trebous, et annonça la nouvelle à Haymond,

— Voilà ce que pense de toi le préfet, dit-il.

186 LA BRKLfi PAULR

Tristement Raymond secoua la tête. Que lui importait à cette heure l'opinion, préfectorale !

— Tu te rallies un protecteur pour le prochain concours , dit Loubens.

— Je ne concourrai jamais, s'écria Raymond.

— Nous concourrons pour toi, dit Loubens en le quittant. Ne perds pas courage.

Dans le numéro suivant de sa gazette, Loubens inséra une nouvelle poésie de Raymond, et, à la suite, l'épître en vers qui avait valu une Fleur d'argent au notaire de Lons-le-Saulnier.

— Si je n'étais pas abruti par la flânerie, dit Lagardellc, il y a dans la pièce de Raymond un joli motif de tableau... Au premier plan je placerais...

Loubens mit la main sur la bouche du peintre.

— Si tu racontes ton tableau, jamais il ne sera exécuté... Comme il faut faire oublier à Raymond son chagrin, dès aujourd'hui tu te mettras k la besogne.

— Aujourd'hui ! s'écrie Lagardelle avec terreur.

— Travaille ou j'imprime que tes facultés sont per- 'dues pour l'art !

— Et ma pension ?

-i- Choisis entre le tableau et ta pension.

— Dans une huitaine, j'aurai fait une esquisse.

— Demain, dit Loubens.

— Quelle mouche te pique ?

— Un journaliste , dit Loubens, doit éclairer les citoyens sur leurs intérêts... Le département t'entretient depuis tantôt sept ans... Si tu voles l'argent que t'alloue le conseil général, à mon grand regret je me verrais forcé d'en instruire nos compatriotes.

— - Homme terrible ! Tu seras admis demain à contempler l'esquisse.

Dans le troisième numéro qui suivit la fête des Fleurs,

LA BELLE PAULF. 157

en regard d'une nouvelle poésie de Raymond, Loubens imprima Y Aveugle et son Chien, de madame Douladoore.

Le secrétaire du préfet, qui apportait des impressions au bureau du journal, dit à Loubens :

— On s'occupe beaucoup à la préfecture des poésies que vous publiez. En publierez-vous d'autres?

— J'en ai un volume inédit.

— Toutes les pièces ont-elles la même valeur? — ■ J'ai commencé par les plus faibles.

— L'auteur est jeune, dit-on?

— Vingt-quatre ans.

Le même soir René d'Espipat rencontra Loubens.

— L'Académie, s'écria- 1— il, a manqué à sa mission en ne récompensant pas Raymond. Je l'ai dit hier à la soirée de madame de Parrequeminières. Ma tante m'a répondu que Raymond eût emporté une fleur si ses poésies ne manquaient d'un certain idéal.

— Idéal! dit Loubens.

— C'est un mot élastique, je le sais, fit René. On bourre l'idéal de toutes sortes de niaiseries. Cependant j'ai cru comprendre que, dans le cas actuel, manque d'idéal sous -entendait manque de sentiments religieux.

— En effet, dit Loubens, l'idéal ainsi compris fait défaut à toutes les poésies Raymond.

— Si j'étais musicien T s'écria René. Plus blonde que les blés est une pièce qui appelle la mélodie.

— Lagardelle a justement choisi celle-là pour motif de son tableau.

— Une peinture de Lagardelle, dit René, ce sera un événement! Raymond doit être plein de joie.

— 11 est triste à mourir.

— S'imagine-t-il qu'on ne soit pas poète sans un brevet des Jeux-Floraux ?

138 U BELLE PÀULE

— Je ne sais, dit Loubens. Raymond est plus affaissé que pendant sa maladie.

— Je comprends, reprit René, qu'il éprouve quelque désappointement à se voir préférer un Saturnin de Poticharramet. Mais l'abbé Supplici a empaumé tous les main teneurs... Je veux voir Raymond pour essayer de le ranimer. II faut lutter.

— Je suis lié, contimia-t-il, avecBridge,un compositeur qui plusieurs fois m'a offert de mettre en musique divers caprices de ma façon. Je vais passer la belle saison k Paris; je pars demain et j'emporterai les pièces de Raymond publiées dans le journal... Les musiciens manquent de poètes. Des huit morceaux imprimés, il yen aura certainement un qui plaira à Bridge.

— Excellente idée, dit Loubens en serrant la main de René.

Deux jours après, (lardouch en Ira comme une trombe au bureau de la rédaction.

— Après mon Mémoire sur Clémence Isaure, s'écria le docteur, on n'a pas porté de plus violent coup à l'Académie. Ces vieillard» n'ont donc plus de sang?... Chaque poésie de Raymond m'a réchauffé le cœur. Les ibis de l'ancienne Egypte seraient plus accessibles à l'émotion que les main teneurs... Il m'a semblé que je retrouvais mes sensations de dix-huit ans... Podagres et invalides que ces académiciens!... Savez-vous, Loubens, que je suis fier d'avoir contribué à la guérison d'un tel poète?

— Il est plus malade qu'après son coup d'épée.

— Et vous ne me faites pas prévenir. . . Qu'éprouve-t-il?

— Son échec aux Jeux-Floraux.

— Comment ! il se repentirait de ne pas appartenir à une coterie!... Raymond ignore donc que la moindre fleur coûte huit jours de fiacre, mille bassesses, cinq mille hypocrisies, dix mille servilités? On ne s'occupe que dé

LA BFLLB PAITLE 4B9

Raymond dans la ville. Son triomphe est plus grand encore par le refus de cette vieille Académie.

Loubens confia au docteur que Lagardelle faisait une esquisse d'après une poésie de Raymond et que sans doute un compositeur recouvrirait de mélodie une des pièces publiées.

— Bravo ! s'écria Gardouch rayonnant. Mieux encore. Raymond n'est pas riche. Si le journal veut ouvrir une souscription pour publier son volume, je souscris pour cent francs.

— Ah! docteur! dit Loubens ému, vous êtes un homme.

— Bah! un homme comme les autres, avec un fonds de défauts qui étouffent trop souvent les qualités. Parlons affaires. Combien coûterait un volume soigneusement imprimé ?

— Mille francs.

— J'en trouverai cinq cents dans ma clientèle, dit Gardouch.

— Le journal amènera le reste, dit Loubens. Toutefois, je n'ouvrirai pas la souscription avant quelques jours... Il faut préparer les esprits par de nouvelles poésies.

A partir de ce moment, le nom de Raymond devint «ne protestation.

La lutte qui trempe les hommes les rend plus grands que les honneurs officiels.

Raymond avait recouvré la tranquillité, quoique sa modestie souffrit du parallèle satirique que faisaient chaque jour entre lui et Saturnin les clercs de l'étude.

Tous les matins il était réveillé par une bonne nouvelle.

A différents intervalles, Loubens avait annoncé a ses lecteurs :

Le tableau de Lagardelle d'après un sonnet de Raymond;

Le. prochain album de Bridge, qui ne se contentant pas d'une seule pièce, mettait en musique douze poésies de Raymond pour la fin de Tannée.

René d'Espipat, à Paris, s'était souvenu de sa promesse.

L'Académie des Jeux-Floraux, aux abois, crut devoir répondre et faire savoir au public que deux pièces seulement de Raymond avaient été envoyées au concours, et que, malgré les dispositions poétiques de l auteur ^ ces morceaux n avaient pas offert aux mainteneurs les qualités exigées par le programme.

Sans répondre à la communication du secrétaire de l'Académie, Loubens imprima sans commentaires les quelques lignes suivantes :

« Le préfet de la Haute-Garonne s'est fait présenter, à sa dernière soirée, M. Raymond Falconnet, dont nos lecteurs ont apprécié le talent poétique. »

La lutte entreprise par Loubens était menée avec tant de tact que l'autorité ne s'en inquiéta pas. Le journaliste, sans attaquer les concurrents couronnés, apportait des faits, choisissant dans les pièces couronnées par 'Académie de niaises et solennelles épilres, des fables idiotes, des odes à crever; et toujours en regard apparaissaient les poétiques. tendresses de Raymond.

Mais \in éclat considérable résulta de la souscription. L'offrande de Gardouch fit merveille. La bourgeoisie, quoiqu'elle ne se fasse pas remarquer habituellement par de vives aspirations lyriques, souscrivit pour faire pièce aux Jeux-Floraux. De nombreux éléments se fondaient dans cette liste. René d'Espipat avait envoyé de Paris son offrande. Les étudiants répondirent à son appel. Pas un jeune homme qui ne tint à honneur de signer la feuille de souscription.

Loubeos demandait douze cents francs. Huit jours après, il fut obligé d'en appeler à la modération des souscripteurs. Il n'y avait plus qu'une liste h publier.

Loubens remerciait ses abonnés, faisant savoir qu'ayant trop d'argent en caisse, il engageait ceux des souscripteurs dont le nom ne serait pas imprimé dans un prochain numéro à reprendre les sommes versées par eux.

Mais ce qui toucha Raymond au cœur fut la modeste souscription de l'abbé Desinnocends et surtout la signature qui terminait la liste, celle de Negogousse!

Negogousse avait l'habitude de se faire lire chaque soir le journal par Paule, quoiqu'il ne suivît le* événements qu'au point de vue de son commerce. Dans les changements de ministères, Negogousse ne voyait que la hausse ou la baisse des huiles. C'est ce qu'il appelait « s'occuper de politique » ; mais quand au début d'un article Negogousse sentait poindre quelque discussion :

— Passe, disait-il h Paule.

La première fois qu'il fut question des Jeux-Floraux :

— Passe, dit Negogousse.

— Ce sont des poésies.

— Passe, passe.

— Chacun son tour, père, dit Paule. Je lis tous les soirs de la politique qui no m'intéresse guère, permetsmoi de lire ces poésies.

Negogousse haussa légèrement les épaules.

— Sont-ils bien longs ces vers?

Sans lui répondre, Paule récita h mi-voix les poésies de Raymond. Son émotion était si vive qu'elle osait h

peine ouvrir les lèvres. C'était un doux murmure sem- | Wable à la chanson d'un oiseau qui se réveille.

A mesure qu'elle lisait, Paule se repentait d'avoir ' remmenée, car elle craignait que son père ne reconnût

son portrait dans chaque vers. Sa voix baissait, et

pourtant de délicates inflexions s'échappaient de son

gosier.

— C'est une musique, pensa Negogousse, qui écoutait

te gazouillement de sa fille sans suivre la pensée du poète.

Le lendemain, Paule reprit sa lecture quotidienne. Arrivée h la séance des Jeux-Floraux :

— Passe, dit Negogousse.

— Oh ! les poésies de notre voisin?

— Quel voisin? demanda le négociant.

— M. Raymond qui est venu te rendre visite... après son duel; tu ne le rappelles pas?

Effrayée de son imprudence, Paule, sans attendre la réponse de son père , lut avec un sentiment exquis la Çtoe : Plus blonde que les blés.

— Plus blonde que les blés, s'écria Negogousse avec ironie.

Le négociant pensait au temps perdu en pareilles ^mettes par les jeunes gens. Toutefois, il était étonné te vibrai ions particulières que la lecture de Paul Veillait en lui.

Un autre jour, Negogousse dit :

— Est-ce que le journal remplira toute Tannée ses . lionnes avec les Jeux-Floraux ?

— Si tu veux, reprit Paule, je vais passer...

— Bah ! dit Negogousse, du ton d'un homme résigné à avaler une médecine, lis toujours.

— Il s'agit de la pièce couronnée de M. Saturnin de Poucharramet.

— Serait-ce, dit Negogousse, le même que M* Trebons a chargé de mon affaire?

— Oui, je l'ai vu dans le cortège, portant une Marguerite d'or.

— » Ce monsieur Saturnin ferait mieux de m'apporter des nouvelles de mon procès.

Une idée malicieuse traversa l'esprit de Paule qui avait entendu réciter au Capitole les stances sur le Prêtre mourant. De l'enfance, elle conservait l'instinct de comique imitation, charmant chez les jeunes filles. D'une voix aiguë, elle lut les vers français et prit un ton de chantre pour rendre les réponses latines de l'abbé Supplici.

Negogousse étonné dressait l'oreille.

— Qu'est-ce cela? dit-il.

Paule imitait la mine embarrassée de Saturnin et parodiait les gestes de l'abbé.

— Ah ! voilà qui n'est pas gai ! s'écria Negogousse. Paule .forçait encore l'aigu du lauréat et le grave du

précepteur.

— Assez, assez, s'écria Negogousse, assez de Jeux-* Floraux! Comment un avoué que je croyais sérieux peutil confier mon affaire à un tel personnage? Au moins, quoique depuis deux jours je ne comprenais pas grand' chose à tes poésies, il y avait un je ne sais quoi...

— Les premières pièces sont de M. Raymond, qu'il ne faut pas confondre avec M. de Poucharramet.

— Ils se valent, dit Negogousse.

— Faut-il continuer la lecture du journal, petit père?

Negogousse ayant fait un signe affirmatif, Paule lut :

— Suite de la séance des Jeux- Floraux.

Sur ce titre, Negogousse se leva brusquement, prit son chapeau et ouvrit la porte.

Sans paraître s'inquiéter du départ de son père, Paulc lisait la nouvelle pièce de Raymond. Toute son âme, elle essaya de la faire passer dans les premiers vers.

Negogousse dta son chapeau. Instinctivement il se découvrait devant la poésie.

Au second morceau, il s'avança à pas lents pour ne pas troubler la lectrice, s'approcha d'elle, et passa son bras autour de sa taille.

Ce gros homme buvait pour ainsi dire la poésie qui s'échappait des lèvres de son enfant. 11 eût voulu que la lecture n'eût pas de fin. Le négociant avait oublié ses affaires.

Quand Paule eut terminé, Negogousse la prit dans ses bras; des yeux, il la remerciait de lui avoir fait goûter des sensations si pures.

Tout à coup, sortant comme d'un rêve :

— Deux heures ! s'écria-t-il.

Et il s'enfuit; mais Paule avait remarqué les émotions de son regard. C'était pour les cacher que Negogousse s'enfuyait.

Le soir il revint avec un collier qu'il passa au cou de Paule.

— Voilà pour la lectrice, dit-il.

Paule sauta au cou de son père.

— Tu es bon, dit-elle; mais je ne peux songer sans tristesse que si, parce cadeau, tu me payes de l'avoir lu des poésies de M. Raymond, on n'a pas récompensé à l'Académie celui qui les a composées.

Negogousse tenait ces paroles pour de simples caprices et y prétait une médiocre attention. Cependant Paule continuait ses lectures, insistant à chaque fois sur le talent du poète, car elle avait remarqué que son père s'intéressait plus à l'interprétation de la poésie qu'à la poésie elle-même.

Pour le négociant, Paule était le véritable poëte.

11 admirait l'instrument et ne songeait pas au musicien qui ert faisait vibrer les cordes.

Ainsi Negogousse fut amené insensiblement à comprendre Tappel de Loubens lorsque la souscription fut ouverte.

La répétition constante, force du journalisme, clou enfoncé dans l'esprit du public, fit que Negogousse ne se gendarma point contre la souscription, lui qui n'avait jamais souscrit qu'au tombeau des sergents de la Rochelle.

Son esprit roulait pourtant quelque vague inquiétude. Souscrire publiquement pour un jeune homme embarrassé, timide, un voisin qui, reçu chez lui, n'avait pas dit vingt paroles, cela semblait singulier au négociant; mais au diner que partageait habituellement le jeudi l'abbé Desinnocends, le prêtre, qui avait recueilli divers propos de la ville, parla longuement de l'œuvre de Raymond.

Quoique lui-même, l'abbé Desinnocends, fût peu initié aux charmes de la poésie, il avait été frappé à la lecture du journal en comparant les pièces couronnées aux pièces refusées.

— Je me connais médiocrement en semblables matières, dit-il à Negogousse* Cependant j'admire le caractère élevé de ces compositions. On n'a pas rendu justice à M. Ray» mond, je le crois... Les honnêtes gens doivent le récompenser de ses efforts... Si faible que soit mon obole, je souscris pour l'impression du volume.

— Bien ! s'écria Paule en serrant affectueusement les mains du vieux prêtre.

A la façon dont Paule regardait M. Desinnocends, Negogousse sentit une pointe de jalousie. Il voulait lui seul les caresses de sa fille.

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— N'ai-jepas également le droit de souscrire? dit-il.

— Sans doute, père! s'écria Paule.

Ce fut ainsi que sur la dernière liste de souscription parut le nom de Negogousse qui avait fait bondir le cœur de Raymond.

Un matin, à l'heure où l'abbé Desinnocends recevait les pauvres de son quartier, madame Falconnet entra dans l'endroit où le prêtre distribuait ses aumônes, une sorte de salle longue et étroite, un corridor plutôt qu'une antichambre.

Sur deux banquettes se pressaient des gens infirmes, des enfants sans pain, des femmes sans ouvrage.

Le plancher était composé de briques désunies, usées, formant trous par eudroits, tant un grand nombre de malheureux avaient passé par ce corridor.

L'abbé ne vit pas d'abord la veuve. S'adressant à ses clients un à un, il les attirait dans l'embrasure de la fenêtre, leur parlait à mi-voix, de telle sorte que ceux qui attendaient ne pouvaient entendre *, mais les gens qui tristement s'étaient levés sortaient de cet entrelien un rayonnement sur la physionomie.

Des enfants craintifs qui s'accrochaient aux jupes de leur mère avec de grands yeux inquiets devenaient confiants aux premières caresses de M. Desinnocends. Des infirmes qui se traînaient à peine retrouvaient quel*

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que vitalité à la suite de l'entretien du prêtre, dont les mouvements, sobres comme ceux d'un charmeur d'oiseaux, appelaient la bénédiction sur chaque tête.

Pas un mot bruyant dans ce corridor où se pressaient des gens du peuple. Eux-mêmes, les remerrïmeuts avaient quelque chose d'aussi discret que le don ; mais ce qui valait mieux que des paroles bruyantes, c'étaient des yeux humides de joie, des épanouissements sur les physionomies, des douleurs et des chagrins assoupis par ce digne ministre de la charité.

L'abbé, ayant aperçu madame Falconnet, vint à elle, la priant de l'excuser.

— J'ai, dit-il, à parler à deux braves gens, veuillez, je vous prie, madame, entrer un instant dans ma chambre.

Un lit de fer avec une mince paillasse, deux chaises, un crucifix d'ivoire au mur en formaient l'ameublement et l'ornementation.

La grande cheminée laissait voir un réchaud; sur le réchaud une marmite déterre.

Au porte-manteau était accrochée une sout:me. Sur fioe planchette, près du porte-manteau, s'étalaient quelques in-quarto, la Vie des Pères de V Église : une autre planche, moins en évidence, portait un pot à eau.

Pas d'autre mobilier.

Les banquettes de cuir, sur lesquelles s'asseyaient les pauvres dans le corridor, étaient le seul luxe de la maison.

M. Desinnocends entra la figure calme, il avait ouvert la matinée par de bonnes actions.

— Vous ici, madame? s'éeria-l-il.

— Je viens au pasteur, puisque le pasteur ne vient plus h moi.

Confus, M. Desinnocends cherchait à se justifier en

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