‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 17 sur 32 · SI · texte numérisé non relu

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Fontaine. Mais dans celles qu'il invente, le drame est nul, les acteurs ne vivent point ; il les prend et les assemble au hasard, soucieux seulement de confirmer par le mot ou par l'aventure qu'il leur prèle une lec^on de morale qui serait mieux toute nue. Ici, c'est une alouette qui dédaigne un riche coucou et qui épouse un papillon (1) ; là, c'est un milan qui insulte un figuier foudroyé, tandis qu'une tourterelle le console (2). Ailleurs, c'est une source qui, piquée au vif par les mépris du lleuve sorti d'elle, le rappelle à la modestie (3) : la fable n'est plus qu'une métaphore banale inutilement développée ; Esope n'avait qu'à dire àRliodope, qui méconnait sa vieille mère : Ce n'est pas bien au lleuve de renier sa source. — Une fois l'allégorie, pour être trop cherchée, est décidément saugrenue. Esope explique pourquoi il ne répond pas à Crésus irrité (4) :

D'où vient, dit un jour la trompette, Qu'il ne m'échappe rien qu'Echo ne le répète, , Et que, pendant l'été, quand il tonne bien fort, Loin de pouvoir répondre, il semble qu'elle dort ? Le bruit est bien plus grand quand le tonnerre gronde Que lorsqu'en badinant je me mets à sonner.

Echo de sa grotte profonde,

L^entendant ainsi raisonner :

A tort mon silence t'étonne, Je n'hésite jamais à répondre à tes sons,

Mais j'ai, dit-elle, mes raisons Pour ne répondre pas, lorsque Jupiter tonne.

Aux suprêmes divinités

(1) Esope à la ville, III, 3.

(2) Esope à la cour^ II, 3.

(3) Id., III, 10.

ri)M,V, 2.

Jamais nos respects ne déplaisent, Et quand les grands sont irrités, Il faut que les petits se taisent.

La fable ncst ainsi qu'une fac^on plus longue d'exprimer, par des détours inutiles et ridicules, une vérité banale. — Au moins trouve-t-on chez Florian de petits contes spirituels, et chez Arnaull des paraboles ingénieuses. Mais Boursault nous fait songer aux vieux messieurs qui riment encore des fables dans les acamédies de province (1).

La vérité est que la fable selon la vieille formule, — avec ses acteurs alYublés on ne sait pourquoi de noms d'animaux, son tyle terre à terre et sa moralité bourgeoise, — est un genre suranné et puéril, qu'on ne supporte plus guère. Nous ne Taimons aujourd'hui que sous la forme dun symbole délicat ou éclatant qui exprime quelque sentiment tendre ou quelque grande pensée. Elle est devenue lyrique...

Nous voilà loin de Boursault. Ne le quittons pas sans lui rendre justice. Ce qui nous ennuie dans son théâtre et ce qui fait tort à l'écrivain dramatique

(1) Un peu plus, et ce seraient les étonnants apologuesd'un fantaisiste connu ;

L'humanité me doit l'andouille !

Disait à la mer un pourceau.

La mer reprit : Ta ratatouille

Ne vaut pas le frais maquereau.

C'est à tort que la mer se fâche.

Chacun ici-bas a sa tâche.

Ou les fables tintamarresques :

Certain tambour major, à Iheure où chacun dîne,

Mangeait un jour une sardine.

Et de bon appétit, ma foi !

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

fait du moins honneur à lliommc. Jamais rien de plus agaçant ne partit d'un si bon naturel.

Le cas de Regnard est très tlifVérent, presque contraire. Si le sérieux de Boursault et la hauteur de ses intentions nous rendent indulgents pour lui, la superbe gaieté' de Regnard nous ôte Tenvie de lui demander rien de plus, nous fait passer sur le peu d'originalité de son fonds et sur lA médiocrité de sa philosophie. Regnard est un Montlleurv qui a plus (le style. C'est bien quelque chose, puisque cela donne la gloire.

11 avait beaucoup vu, — et peu retenu, à ce qu'il semble. On connaît ses aventures avec la belle Provençale », et sa captivité de deux ans à Alger. (Soit dit en passant, les accidents de ce genre n'étaient pas très rares ; et par suite, les dénouements fondés sur le retour d'un prisonnier des Turcs n'étaient pas aussi purement conventionnels qu'ils nous le paraissent aujourd'hui.) — Vraiment on a le droit d'en vouloir à Regnard qui, ayant à nous raconter cette histoire, trouve le moyen de la rendre aussi incolore et aussi fausse que les plus fades romans du temps. Ou'avait-il donc fait de ses yeux?

Alger est situé sur le penchant dune colline que la mer mouille de ses flots du côté du nord. Ses maisons, bâties en amphithéâtre et terminées en terrasses, forment une vue très agréable à ceux qui y abordent par mer.

C'est à quoi se borne la partie descriptive ; et sur les mœurs, rien. Ou Regnard se vante et n'a pas été « en Alger )),oula curiosité critique et le don de peindre sont décidément deux choses assez nouvelles dans notre littérature. Et de fait il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle qu'elles sont devenues communes

parmi nous. — La relation de son voyage en Laponie nous réconcilie un peu avec Regnard ; elle contient des détails curieux. et précis sur les habitudes des Lapons. Mais c'est encore la même impuissance à décrire, ou la même insouciance sur ce point. — Pourtant il y a dans le Voyage en Suède un eiïort descriptif. 11 s'agitd'iine mine de soufre et de vitriol :

Nous entrâmes dans la mine par une bouctie d'une longueur et dune profondeur épouvantaljles..., nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisent. Nos guides allumèrent alors des flambeaux de bois de sapin qui perçaient à peine les épaisses ténèbres qui régnaient dans ces lieux souterrains, et ne donnaient de jour qu'autant qu il en fallait pour distinguer tous les objets qui se présentaient à la vue. L'odeur du soufre vous étouife, la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons, et vous avouerez avec moi qu'il n'y a rien qui donne une plus forte idée de l'enfer, que ce tableau vivant peint des plus sombres et des plus noires couleurs qu'on se puisse imaginer.

L'etTort est mince, et Regnard ne le fait pas souvent.

Nous arrivâmes à Stockholm le lundi, à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher continuellement et le jour et la nuit, par des rochers et des bois de pins et d'espiéras qui forment la plus belle vue du monde.

Ce superlatif lui suffit. Les relations sur la Flandre et la Hollande, sur le Danemark, sur la Pologne, sur rAllemagne, sont extrêmement sèches et peu lisibles. Le Voyage de Normandie n'est guère que la revue des auberges par où Regnard a passé. Le Voyage de Chaumont est une chanson qui nous raconte surtout comment il a mangé et comment il a

bu. — Un jour cependant il rentre en lui-même. C'était en Suède, pendant une escale forcée.

J'allais tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n'entretenaient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m'ouvris tout entier à moi-même et que j'allai chercher dans les replis de mon cœur les sentiments les plus cachés c[ les d(''gHiiscincnts les plus secrets, pour me mettre la vérité devant les yeux, sans fard, telle qu'elle était en effet sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolutions sans suite et les entreprises sans succès. Je considérai l'état de ma vie présente, les voyages vagahonds, les changemenls de lieux, la diversité des ohjets, et les mouvements continus dont j'étais agité.

On espère que quelque chose de personnel sortira de cet examen de conscience Mais rien. S'il rentre en lui-même, il n'y rentre pas bien avant. Ce n'était qu'une velléité ; et le voilà qui se contente de développer tranquillement les lieux communs d'Horace et de Sénèque sur l'inconstance et la mobilité humaines :

Je jugeais sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela était directement opposé à la société de la vie ;stvle bizarre), qui consiste uniquement dans le repos, et (pie cette tranquillité d'Ame si heureuse se trouve dans une douce profession, qui nous arrête comme l'ancre fait au vaisseau retenu au milieu de la tempête.

Cette « douce profession », ce fut la sinécure de trésorier de France « Le repos », il le goûta dans sa maison de la rue Richelieu, oii il vivait grassement. Entre temps, il écrivait des satires imitées d'Horace, semées de vers heureux — et de négligences. Un jour, il rime assez faiblement ce paradoxe us(''. que

le vice et la vertu sont choses de convention. Une autre fois, il adresse à deux demoiselles ces faciles couplets :

Pour passer doucement la vie,

Avec mes petits revenus,

Ici je fonde une abbaye

Et je la consacre à Bacchus.

Je veux qu'en ce lieu chaque moine

Qui viendra pour prendre l'habit,

Apporte, pour tout patrimoine,

Grand soif et bon appétit.

Les vœux qu'en ce temple on doit faire.

Ne peuvent point nous alarmer.

Long repos et courte prière,

Chanter, dormir et bien aimer.

Pour empêcher que les richesses

Ne tentent le cœur de quelqu'un.

L'argent, le vin et les maîtresses,

Tous les biens seront en commun, . .

Regnard mourut d'indigestion. Gela peut arriver à tout le monde ; mais il en est pour qtii cette fin paraît logique. Ce n'était pas la peine de tant courir le monde pour en rapporter la philosophie de Ghaulieu.

Il y a deux sortes d'épicuriens et de sceptiques (je prends ces mots au sens le plus courant). — Quelques esprits d'élite, après avoir beaucoup observé, beaucoup rétléchi, et quelquelois beaucoup soulfert, arrivent à cette conclusion, que l'origine et la lin de toutes clioses nous échappent, que toutes nos agitations sont vaines, et que le mieux est de vivre autant que possible dans le repos, avec une tranquille curiosité et une bienveillance systématique. Le doute de ceux-là n'est pas insouciance de savoir ;

il est l'ail, au contraire, dexpérience et d'étude ; il n'est que la résignation à la science incomplf>te. Leur boulé n'est point celle du viveur facile : elle vient de cette conviction, la seule oii ils restent attachés, que tous les hommes sont solidaires par une secrète communauté dinléréts, et que c'est encore en aimanteten servant les hommes qu'on risque le moins de se tromper et de mentir à sa destinée. S'ils descendent parfois jusqu'à la négation matérialiste, ils y mettent une sorte de fierté fmélancolique, une amertume née de générosités déçues, mais persistante quand même, fût-ce à leur insu. Ceux-là peuvent produire de grandes auivres, et profondément vraies. Car c'est justement parce que leur science de l'homme et du monde est grande, qu'ils la sentent incomplète et impossible à compléter. Ils [)euvent avoir la joie du corps, mais plus encore la sérénité de lame résignée, parmomentsconliante. Ils s'appellent Rabelais, Montaigne, Molière (j'omets les nuances qui les distinguent). Ils ont le droit de dire, — encore qu'ils ne le disent pas toujours et qu'ils agissent souvent comme s'ils ne le pensaient pas : « Tout est vanité, hormis dans le repos. » Ils ont le droit de le dire parce qu'ils ont des chances de le savoir. — Mais il en est d'autres qui le disent du premier coup et sans en avoir fait lexpérience, parce que cela semble commode à leur nature grossière ; épicuriens et sceptiques, ou plutôt insoucieux de connaître, par la vertu de leur tempérament, et qui sont arrivés de prime abord et par défaut de réllexion à une philosophie où des esprits plus rares ne se réduisent qu'à force d'observer et de méditer. Ces épicuriens d'esprit superficiel n'ontjamais produit d'œuvres fortes, de celles où éclate quelque puissante image de

l'homme, Regnard esl un des' membres les plus aimables de cette confrérie bien endenlée et peu pensante. Il n'est point philosophe, et ce n'est pas un grand observateur. Ses voyages n'ont été que les agitations d'un corps robuste et qui avait besoin de mouvement. Mais il est bon compagnon ; il a la meilleure grâce du monde à manger et à boire ; et sa gaieté spontanée, sans arrière-pensée ni sans arrière-goût, est à ses comédies une suffisante originalité.

11 va sans dire, après cela, qu'à notre point de vue, peu de choses sont à retenir de son théâtre. Les personnages interlopes y dominent (ils pulluleront, plus exactement observés, dans le théâtre de Dancourt). On y voit des jeunes premiers assez pareils à ceux de Molière, quelques-uns peu scrupuleux sur l'argent (1) : d'autres qui sont de francs chevaliers d'industrie et qui rappellent le Dorante du Bourgeois (jentilhomme (2) ; des usuriers, confrères de maître Simon (3) ; des marchandes à la toilette, proches parentes de Frosine (4) ; des provinciaux, cousins de M. de Pourceaugnac (5) ; des coquettes jeunes et vieilles, de la famille de Dorimène (G) ; les pères, les tuteurs, les valets elles servantes de l'ancienne comédie. L'impression générale est que Rcgnard, bien qu'il ne peigne que par occasion la réalité contemporaine, devait avoir sous les yeux une société plus ouvertement vicieuse que celle du temps de Molière.

(1) Les Ménechines.

(2) Le Marquis dans Le Joueur.

(3) La Sérénade. Le Retour imprévu.

(4) Le .loueur.

(5) Le Bal.

(6) Le Joueur. Les Ménechmes .

— De figures nouvelles, fort peu. — On pourrait citer Le'andre u le distrait » : mais, outre que la distraction n'est pas un travers qui soit propre à telle époque ni qui attecte des formes particulières selon les temps, ce défaut de l'esprit ne saurait constituer un caractère et n'est point susceptible de développement. — Le joueur est plus intéressant, et nous ne l'avons encore rencontré qu'une fois (chez J. de la Forge). — On se souvient des pages vigoureuses de la Bruyère :

Une tenue d'Etats, ou les chambres assemblées pour une affaire très capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux qu'une table de gens qui jouent un grand jeu: une triste sévérité règne sur leurs visages ; implacables l'un pour l'autre ; irréconciliables ennemis pendant que la séance dure ; ils ne reconnaissent plus ni liaisons, ni alliance, ni naissance, ni distinctions ; le hasard seul, aveugle et farouche divinité, préside au cercle et y décide souverainement ; ils l'honorent tous par un silence profond et par une attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables ; toutes les passions, comme suspendues, cèdent à une seule ; le courtisan alors n'est ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot.

.... Un jeu effi'oyable, continuel, sans retenue, sans bornes, où l'on n'a en vue que la ruine totale de son adversaire, où l'on est transporté du désir du gain, désespéré sur la perte ; consumé par l'avarice ; où l'on expose sur une carte, ou à la foiHune du dé, la sienne propre, et celle de sa femme et de ses enfants...

Voilà la passion du jeu dans toute sa beauté. Il n'y a pas grand'chose de cela dans la comédie de Regnard. — On a dit cent fois que son joueur ne l'est pas assez et qu'il a trop d'esprit. La fable même est une histoire d'amour quelconque : ce n'est point une histoire de jeu. Le tapis vert est bien loin dans

la coulisse. Le vrai, c'est que -le jeu, si on létudie à fond, revient au drame de plein droit.

Un personnage de moindre importance que le joueur, mais très bien venu et partiellement nouveau, c'est le chevalier du Distrait : un peu moins grossier peut-être et moins sot que le marquis de Quinault, mais plus écervelé, plus bruyamment fat, plus mal élevé et plus viveur que les petits marquis de Molière.

Vous vous faites honneur d'être un franc libertin Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin,

lui dit son oncle Valère,

Et loi'sque, tout fumant d'une vineuse haleine,

Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine,

Sur un théâtre alors vous venez vous montrer,

Et parmi vos pareils on vous fait folâtrer.

Vous allez vous baiser comme des demoiselles ;

Et, pour vous faire voir jusque sur les chandelles,

Poussant l'un, heurtant l'autre, et contant vos exploits,

Plus haut que les acteurs vous élevez la voix,

Et tout Paris, témoin de vos traits de folie.

Rit cent fois plus de vous que de la comédie.

Voyez-le entrer, « dansant et sifflant », chez sa maîtresse Isabelle :

Je vous trouve à la fin. Ah ! bonjour, ma princesse ; Vous avez aujourd hui toul l'air d une déesse ; Et la mère d'Amour, sortant du sein des mers, Ne parut point si belle aux yeux de l'univers. De votre amour pour moi je veux prendre te gage.

(Il lui baise la main.)

ISABELLE

Monsieur le chevalier...

Comme vous débutez !

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