‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 2 sur 32 · LE TIIEATRK DE MOLIERE · texte numérisé non relu

LE TIIEATRK DE MOLIERE

11 y a grande apparence que tout a été dit sur Molière ; mais il n'est ici besoin que d'en répéter une partie.

'î^\vant lui, le théâtre comique ne peignait que par rencontre la société contemporaine, et s'inspirait le plus souvent de la comédie antique et de la comédie italienne ou espagnole. ^iolière trouvait donc dans les mœurs de son temps une matière immense et presque intacte. Sa longue odyssée à travers les provinces n'avait pas été du temps perdu : il en rapportait des souvenirs plaisants qu'il mit plus tard en œuvre ; mais surtout il avait appris à observer, et ce n'est pas sans doute à Pézenas seulement que « le contemplateur » avait eu son fauteuil chez le barbier. A peine de retour à Paris, il vit nettement ce que devait être la comédie et ce qu'elle pouvait devenir entre ses moins.

Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature . on veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle (1):

L'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des /lom/nes de notice siècle (2).

' Des deux parties de cette formule, un peut dire que c'est la première qu'il a le plus complètement réalisée. Quoique les deux soient toujours mêlés, il peint plus encore, semble-t-il, Thomme de tous les temps que celui du xvii'" siècle ; et si on ne cherchait dans son théâtre qu'un tableau de la vie et de la société sous le règne de Louis XIV, on y constaterait plus d'une lacune.

Le champ de la comédie telle qu'il l'entendait n'étant pas, avant lui, fort exploré, on comprend que les caractères qui se sont tout d'abord présentés à son observation aient été justement les plus généraux, les plus persistants à -travers les âges, ceux qui appartenaient le moins en propre au xvii'' sièclei* Ce sont les protagonistes de son théâtre, les saisissantes figures que nous n'oublierons jamais depuis qu'il nous les a montrées. C'est Arnolphe, le barbon amoureux, égoïste et jaloux, presque toucliant par endroits : car, s'il est grotesque, il aime ; et s'il est méchant, il souffre. — C'est Agnès, « l'ingénue ^), une force gracieuse de la nature. — C'est Fénigmatique don Juan, le « grand seigneur méchant homme », et aussi le grand séducteur, qui apporte à faire le mal une élégance, un sentiment artistique,

(i) La Critique de l'Ecole des femmes.

(a) L'Impromptu de Versailles.

ei à qui sa révolte conlre les conventions sociales et conlre la morale établie inspire au moins une fois des paroles qui dépassent son temps. — C'est Alceste, le généreux grondeur et l'honnête homme fâcheux ; et c'est Philinte, le philosophe accommodant, un Alceste mûri et plus renseigné, qui, après la protestation douloureuse contre le mensonge et l'injustice et, au fond, contre le mal universel, nous propose en exemple la résignation ironique et la curiosité détachée : si bien que l'àme de Molière est également dans l'un et dans l'autre et qu'ils présentent tour à tour les deux attitudes du poète. — C'est Harpagon « l'avare», Célimène «la coquette», (( la prude Arsinoé », Tartufe « l'imposteur ». — Un peut encore si l'on veut, car le classement est délicat, placer dans cette catégorie le mutiple Sganarelle, c'est-à-dire la bêtise humaine dans toute sa sécurité et l'égoïsme dans toute son innocence, mêlés parfois de bonhomie, de jovialité, de hnesse vulgaire. Et j'y placerais aussi les amoureux et les amoureuses, tous si charmants et qui, avec plus de passion qu'il ne paraît à un lecteur inattentif, ont tant d'esprit, de décision, de feu et de vraie jeunesse. 4- Quant aux détails accessoires de mœurs, d'habit, de langage, par lesquels tous ces personnages appartiennent à telle condition, à telle classe de la société, il y en a juste assez pour donner à l'action une date, et à des caractères généraux la vie et le relief extérieurs. — Il semble que ces détails tiennent plus de place dans les figures de bourgeois, et que la part du temps et de la condition y soit presque aussi grande que celle du caractère. — Ainsi pour les provinciaux (Pourceaugnac, la comtesse d'Escarbagnas) et pour les paysans. — Enfin, un certain

nombre de personnages, presque tous secondaires, appartiennent plus exclusivement que les autres à Tépoque où écrivait Molière, efli^représentent des ridicules propres seulement à deux ou trois généralions : car, si quelques-uns se retrouvent dans les écrivains postérieurs, on voit qu'ils se sont modifiés dans l'intervalle. Ce sont les précieuses, les femmes savantes, les beaux esprits, les médecins et les trois ou quatre variétés de l'espèce des marquis. ^Le théâtre de Molière est donc, comme on Ta dit mille fois, très largement humain, nullement cantonné dans telle période de l'hisloire des mœurs, et, par suite, d'une vérité surtout intérieure. I^Iolière, habituellement, condense et simplifie. Les personnages qu'il conçoit saisissent son esprit de si violente façon que, lorsqu'il les fait parler, lorsqu'il leur fait manifester au dehors la passion ou l'idée fixe à laquelle ils sont en proie, rien ne lui paraît assez fort ni assez expressif. 11 veut des cris de nature où éclate naïvement dans toute sa profondeur un ridicule, un travers d'esprit, un vice, un sentiment.

Ainsi Madelon à son père :

Pour moi un de mes étonnements, c'est que vous ayez une lille si spirituelle que moi.

Et Cathos :

Gomment est-ce qu'on peut souffrir la pensée découcher contre un homme vraiment nu(l) ?

Et Charlotte :

Va, va, Pierrot, ne le mets point en peine. Si je sis

(1) Les Précieuses ridicules, se. 5

madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage dieux nous (1).

Et Argan :

G est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père (2).

Et M. Jourdain :

Laquais ! Holà, mes deuxlaquais ! — Que voulez-vous, Monsieur?— Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien (3).

Et Org'on :

De toutes amitiés il détache mon àme ;

Et je verrais mourir frère, entants, mère et femme.

Que je m'en soucierais autant que de cela (4).

Tous ces gens-là ne prononcent presque pas une phrase qui ne fasse saillir, souvent avec brutalité, leur fonds le plus intime. Ils se montrent à chaque instant tout ce qu'ils sont. Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans aucun autre auteur comique une pareille simplification de la réalité, une aussi rigoureuse élimination de tout détail qui ne contribuerait pas à mettre en lumière ce que le poète veut uniquement montrer. — M. Diafoirus n'a qu'une scène, cela suffit, il est immortel : c'est qu'il ne laisse pas tomber une phrase qui n'exprime avec une merveilleuse plénitude la sottise grave, conservatrice et triomphante, et la pédanterie ineffablement satisfaite d'ellemême (5). Ces figures ainsi simplifiées s'imposent

( I ) Le Festin de Pierre, 11,3.

(2) Le Malade imaginaire, I, 5.

(3J Le Bourgeois genlilhomme, I, 2.

'4) Tartufe, l, 6,

(5) Le Malade imaginaire, II, 6

à l'esprit, crèvent brusquement les yeux par un Jïrossissemcnt qui dépasse volontiers les exigences de l'optique théâtrale. Non seulement dans ses farces, mais dans ses grandes comédieî^^les personnages de Molière sont à ce point possédés par leur manie et leur vice, qu'ils atteignent parfois aux dernières limites de l'inconscience et deviennent presque invraisemblables à force d'être aveuglément ce qu'ils sont. On se rappelle l'entrée de Tartufe «. parlant haut à son valet dès qu'il aperçoit Dorine (1). — Du même genre est l'entrée de Vadius (2). Quand, après avoir dit qu'il ne saurait soutTrir ces auteurs qui vont partout lisant leurs vers, il se met aussitôt à lire les siens, cela force le rire assurément ; mais la contradiction est beaucoup plus subite et flagrante qu'elle ne saurait l'être dans la réalité. — Voyez aussi le commentaire du sonnet de Trissotin par les femmes savantes et les exclamations sur le « quoi qu'on die ». — Si aisément que l'on croie ce qu'on désire et si dupe que puisse être Harpagon de son amour, vraiment Frosine lui fait accepter des contes un peu gros, et il semble que l'effet serait plus plaisant s'il était plus discret (3). — ^/L'exagération scénique est continuelle chez Molière. Elle se traduit souvent par d'assez fortes conventions dans le dialogue. « Le pauvre homme ! » et « Sans dot ! » sont des mots admirables : un esprit mal fait en trouverai l la répétition prolongée au point de sentir le procédé. — Souvent il arrive à deux interlocuteurs de dire vingt fois la même chose avec un emportement croissant.

(1) Tartuje, III, 2. '

(2) Les Femmes savantes, III, 5.

(3) L'Avare, II, 6.

-^ Mt^me rythme et mêmes elTets clans les « tirades ». (>îiclia(|iie idéeest ('X|)rimée deux, trois et (|uatrefois avec un relief de plus en plus fort. — Ajoute/ laconvei>Hon des personnag;es antithétiques, dont nul n'a

^ ydé, avec pins de parti pris et de constance.

^ Ces conventions et ces procédés, maniés par un autre que Molière, risqueraient fort de fausser la vérité par loul^rance, ou par un air dahstraclion. Mais ces artilices puissants ne font que donner aux Vhéros de sa comédie une vie ramassée et quelquefois violente, dont la plénitude a quelque chose de mapiilique et d'effrayant. Au reste, il ne simplilie que l'expression; il respecte, où il la rencontre, la complexité du fonds intérieur. Plusieurs de ses personnages, si clairs et si vivants pour les yeux, n'en sont pas plus aisés à définir et, si l'on veut descendre en eux, inquiètent l'espiMt qui les sent à la fois ahsolument vrais et passablement obscurs. Harpagon n'est pas seulement l'avare; Alceste n'est pas seulement le misanthrope. Avec le vice ou le ridicule qui en fait des types, Molière leur donne une passion qu'on n'attendait pas et qui en fait des individus. Et ceci n'est plus un procédé, mais le fait d'un observateur ([ui voit jusqu'au fond. Alceste et llar))aiion sont amoureux: et pourquoi j)as ? Il y a dans la misanthropie un douloureux besoin d'aimer; et la jeunesse comprinK'e d'un avare peut préparei' à son âge mur de singuliers retours. Mai<, c;' qui est plus merveilleux, ils aiment l'un une coquette, l'autre une fille pauvre. — Et quel besoin a Tartufe d'aimer contre toute prudence (et la Bruyère le lui reproche) la femme d'Orgon? Car il l'aime enfin, si répugnant que soit le langage de cet amour, et il se perd par elle, et ce grand politique se prend comme un enfant au

piège de cette Dalila lioiintHe. — Arnolphe avait sagement calculé son atl'aire, il se préparait dans Agnès une femme commode et docile ; si elle résistait^ il la soumettrait par la terreur ; s'il échouait, il ne se pendrait pas : il n'avait pas prévu que les rc'sis- ^ tances de cette enfant le feraient sangloter à ses pieds. — Ainsi une passion surgit, en opposition apparente avec le caractère d'un personnage, et cette passion qui le tient, malg'ré qu'il en ait, le trouble, l'exaspère, le projette au dehors tout entier.

Car ce qui importe à Molière, c'est de nous montrer des individus vivants, et d'une vie plus forte et plus saisissante que dans le monde réel. — Pour cela, la convention du dialogue rythmé et quelques autres lui paraissent bonnes, et il s'en sert. — Et quant à la convention dans l'intrig'ue et dans le dénouement, elle lui paraît commode, et il en use, la vraisemblance de l'action n'étant pas pour lui la chose essentielle'iJ-Lii}i'j't d'ailleurs les souvenirs de la comédie antique et~Tît' la comédie italienne, dont il ne s'est pas complètement affranchi, et volontiers il en accepte les « arg:uments » traditionnels. — Ses farces, qui font une bonne moitié de son théâtre, nous offi'ent des figures dune vérité criante et dont le '\y^ grossissement n'est pas toujours si démesuré, s'agitant dans une action de pure fantaisie. L'Avare a des jeux de scène qui appartiennent fi la farce ; et la donnée reste, au fond, celle de la Petite Marmite. L^action du Misanthrope est peu de chose, et on ne s'en plaint pas. — Je ne sais trop que dire de l'intrigue si charmante et ingénieuse, avec toutes ses invraisemblances, de V Ecole des femmes ; mais on voudrait un autre dénouement. — L'action des Femmes savantes c<>iwA{\\YA[c et intéressante, et l'on

passe aisément sur la machine peu nouvelle du v° acte. — Mais enfin je ne vois ^iière que le Tartufe dont Taetion soit ,en même temps originale, forte et vraie. — Ce que^Molière cherche en général, ce n'est pas une action neuve, mais simplement une situation propre à mettre des caractères en relief; et cette situation, il la trouve le plus souvent dans la lutte traditionnelle des enfants amoureux et des parents égoïstes ou têtus. Au fait, cette vieille donnée, à laquelle le Tartufe même peut se ramener, se prête à de si nombreuses variations que l'on conçoit que Molière, toujours pressé, s'y soit tenu.

Si, après avoir étudié son œuvre par l'extérieur, on veut pénétrer au fond, on y découvre un grand cœur, qui a pitié, qui soutire et qui s'indigne. Encore qu'on ait de nos jours exagéré cette impression, elle est réelle Ma gaieté de Molière est parfois triste * à la rétlexion, à force de clairvoyance, ou de violence. La preuve en est dans la facilité même que trouvent les comédiens d'aujourd'hui à tourner au tragique certains passages de son théâtre. —^^^ met en scène des hommes de condition moyenne nîelés à des événements médiocres, mais^- il donne à q ueiques-uns des passions assez fortes ou des vices assez redoufables pour quelle terrible soit au fond si le risibïe est à la surface. Il y a dans son œuvre comme de brèves apparitions d'une tragédie familière. — Quelquefois, c'est un coup de théâtre qui, plaçant en face l'un de l'autre deux personnages dans une situation violente et imprévue, les dépouille pour un instant de leurs ridicules et simplitie leur langage. Car ce qu'ils disent alors, il n'y a qu'une façon de le dire : la situation les presse, ils n'ont que le temps d'être tragiques. Telle est la

Page 1