TARTUFE
C'est à vous d en sortir, vous qui parlez en maître (2) !
Ici la traj^édie jaillit d'un heurt soudain entre . deux })ersonnag'es. Daiilres lois elle n'est que le cri j / d'une grande passion qui éclate désespérément. Voyez Alceste trompé par Célimène, ou Arnolphe aux pieds d'Agnès qui '( ne peut l'aimer ». — Mais c'est là une exception. Plus souvent, le tragique se fait deviner et sentir sous l'enveloppe risible, sans émerger brusquement au dehors. — Georges Dandin, à genoux devant sa femme, une chandelle à la main, et répétant la confession que lui dicte son beau-père, est sans doute un imbécile grotesque (3) ; mais c'est aussi, à le bien prendre, un personnage tragique que ce pauvre mari joué par une elïrontée et forcé de lui demander pardon, et de s'accuser devant elle précisément du délit dont illa sait coupable et dont il est victime. L'étrange situation- où
(1) V Avare, II.
(2) Tarlnte, IV.
l3) Georges Dandin, III.
le poète la placé est à la l'ois la plus boulîonnc et la plus ironiquement cruelle qui se puisse imaginer. Georges Dandin est en dec^à de la comédie et au delà. Dans la comédie, en effet, le ridicule jaillit d'ordinaire d"un contraste vivement senti entre les apparences et la réalité, entre ce qu'on attendait et ce qu'on a sous les yeux, entre l'idée des choses telles qu'elles devraient être et la vue des choses telles qu'elles sont. Mais si ce contraste est outré, s'il est radical et absolu, alors nous voilà pris, soit d'un rire fou, soit d'un frisson tragique ou tout au moins d'un singulier malaise : c'est la farce ou le drame ; c'est l'absurdité bouffonne ou odieuse, suivant qu'elle heurte d'un coup inattendu rintelligence ou la conscience morale. La scène de l'amende honorable de Georges Dandin a ces deux caractères à la fois : si le ridicule de la situation tourne à l'odieux, l'horreur en est balancée par le ridicule des personnages, qui tourne au bouffon. Quand ce contrepoids disparait, quand Georges Dandin se retrouve seul après la scène extraordinaire où nous l'avons vu si grotesque et si malheureux, assurément son monologue n'a rien de comique :
Lorsqu'on a épousé, comme moi, une méchante femme, ^^-^ le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter à l'eau la tête la première.
Béline, adroite et moelleuse comme une vieille chatte, couvre le pauvre Argan de caresses, l'enivre et l'étourdit de petits noms mignards et de tendresses de nourrice :
Qu'avez-vous, mon pauvi'e mari?... Hélas! pauvre petit mari !.. Doucement, mon fils... Là là, tout doux, mon cœur...
Et quand il parle de faire son testament :
Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
Puis, tout à coup :
Combien dites-vous qu il y a dans votre alcôve (1) ?
Cette voix douceâtre me fait mal, ces càlineries me font peur. Je ne sais pourquoi j'en ris ; c'est bien à mon corps défendant : je souffre de sentir le fond odieux sous la forme plaisante ; et cette opposition même, cette dure contradiction, une fois le rire éteint, me laisse plus triste vraiment que les fureurs d'Oreste ou la mort d'Hippolyte.
Cette impression, qu'on peut bien appeler tragique, Tartufe et le Festin de Pierre (drame noir, n'était Sganarelle) me la font sentir en maint passage. De la tragédie, on en trouve tant qu'on veut dans le théâtre de Molière, et plus qu'il n'en a mis, justement parce quelle y est latente, que jamais il ne Tétale, que ce qu^Ten laisse paraître semble lui échapper. — Que ce soit par un coup de théâtre, par l'expression désordonnée d'une grande passion, , , ou par un contraste pénible entre les choses et les / mots, Molière n'a garde de prolonger cette sensation ^ ' du drame tout proche, ou sa courte irruption sur la scène comique. Ce n'est pas là son goût ni son objet. S'il lui arrive d'être tragique, c'est comme malgré lui et par la force des choses : c'est qu'il est impossible, eût-on les intentions les plus purement comiques du monde, de descendre à de certaines pro-
(1) Le Malade imaginaire, I.
fondeurs dans 1 étude des hommes, sans que le rire devienne amer ou s'élei^ne peu à peu, soit dans un sentiment d'effroi, soit dans une pensée sérieuse et compatissante. A première vue, tel défaut, tel travers est un ridicule : regardez mieux, c'est un mal-1 / heur. Tel vice vous fait rire: regardez mieux, il vousp fera tremhler. Alceste est un bourru amusant; mais c'est aussi le martyr d'une coquette, c'est une belle âme éprise de vertu et de vérité, qui souffre des vices et des mensonges des hommes. Tartufe est un grotesque, — et un scélérat. Don Juan est charmant, — et atroce. Il y a de l'Agrippine dans Béline. Car ce qui est tragique, ce n'est pas la pompe du langage, ni les noms royaux, ni les nobles vestibules, ni même le poison et le sang versé.
Cette tristesse faite de science, implique un grand amour des hommes, un désir de les voir plus sages X et meilleurs. Sans trahir les droits de l'art, Molière, qui prenait la comédie très au sérieux, la considérait un })cu comme une école. La théorie de l'art pour l'art (on de l'tUude pour l'étude) n'aurail pas eu son aj)probation. 11 écrit dans la préface du Tartufe :
On coiiiiaîlra, sans doute, que la comédie n'étanl autre chose qu'un poème ingénieux qui, j)ar des leçons agréables reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice.
La même idée se retrouve dans la Critiqtir <lr l'Ecole des femmes et dans V Impromptu de Versaille'!f^\o\\hve n'est pas seulement un moraliste qui peint, mais un moraliste (jui enseigne. Volontiers il donne la leçon qui ressort de ses pièces, par la bouche de personnages raisonneurs, dont le libéral bon sens fait plaisir, mais qui ne servent guère à l'action : ils ne sont là
que pour moraliser et jouent à -peu de chose près, sur un ton plus familier, le rôle du chœur dans le théâtre antique. — On comprend donc qu'il ait choisi, pour Tohjet le plus fréquent de ses études, ce qui présentait aux yeux d'un moraliste populaire l'intérêt le plus général : la famille. Il s'attache s^urtout aux rapports des enfants avec le père ou le tuteur Plus de la moitié de ses comédies nous montrent la maison profondément troublée par le vice ou le travers du chef de la famille. Dans ces querelles intestines, il prend franchement parti pour les jeunes, parce qu'ils souffrent, ou simplement parce qu'ils sont jeunes, parce que leur façon d'être fous est la meilleure et que la passion convient à leur âge ; parce que. s'ils sont égoïstes eux aussi, ils le sont d'une façon charmante et comme le sont les amoureux; d'ailleurs ni cupides ni hypocrites, mais francs, ouverts, désintéressés, joyeux de vivre. Gemoraliste, qui estun poète, pense évidemment que la jeunesse est bonne, etquelle a plus à perdre qu'à gagner aux sèches leçons des parents qui viennent mal à propos devancer l'enseignement souvent immoral de l'expérience. Peu s'en faut qu'il ne croie à la bonté de la nature et de l'instinct, et au danger de toute éducation qu'accompagne une contrainte extérieure. On dirait qu'il se souvient sans nul remords de sa jeunesse aventureuse et indocile, dont la liberté lui a fait l'esprit large et le cœur infiniment tendre et jeune à jamais. Quetle touchante générosité et quelle grâce dans les discours de l'excellent Ariste :
C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner, Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner. . .
Il nous faut, en riant, instruire la jeunesse.
Reprendre ses défauts avec grande douceur,
Et du nom de vertu ne point lui faire peur.
Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes ;
Des moindres libertés je nai pas fait des crimes ;
A ses jeunes désirs j ai toujours consenti
Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti. . .
Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds :
Que voulez-vous ?je tâche à contenter ses vœux ;
Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles.
Lorsque Ion a du bien, permettre aux jeunes filles (l).
Je crois bien qu'au fond Molière, élève de Gassendi, traducteur de Lucrèce, longtemps vagabond^ est un révolté dans son t^mps. Tout au moins, son bon sens esTJTme hardiesse singulière, et l'allure de son esprit est telle qu'on le soupçonne de plus de liberté qu'il n'a voulu en montrer. Il s'en faut que sa comédie soit une écolede respect; le A^rt/'///'rt/>^s(?//^^^'/r pourrait lui servir d'épigraphe : maxime hasardeuse et qui vaut juste ce que valent ceux qui l'expliquent et l'appliquent : or, l'interprète est ici un des meilleurs hommes qui aient été. — Quant à l'adultère, qu'il devait trouver dans la famille à côté de la lutte des enfants et des parents, on peut le dire absent de son théâtre, et l'on est tenté de s'en étonner. Car s'il est un sujet intéressant et dramatique, c'est bien celui-là, et Molière, qui avait le projet très arrêté de faire un tableau complet des mœurs, Fa nécessairement recontré sur son passage, — peut-être à son foyer, ce qui expliquerait son abstention. Mais c'est bien plutôt qu'il sentait qu'une grande comédie sur l'adultère ne pouvait pas être comique jusqu'au bout,
(1) L'Ecole des maris, I
pt qiio, soumis comme tous sos' contemporains à la tradition antique, il ne voulait pas mêler les genres. Et puis c'était une vieille habitude de l'esprit gaulois do prendre l'adultère par le côté risible et amusant (peut-être a-t-on, de nos jours, exagéré le sentiment contraire). — 11 y avait là une convention très forte que Molière, en supposant qu'il y eût songé, ne pouvait heurter sans péril. Il a maintes fois badiné autour du « cocuaige », rien de plus. C'est dommage. Il est probable que, tout en faisant le mari digne de pitié, il lui ent le plus souvent donné tort et eût pris parti pour la femme : bien éloigné des sévérités de nos contemporains, qui sont plus volontiers pour le mari, 11 était lui-même, dans son intérieur troublé, à la fois très malheureux et très indulgent. Il semble avoir été étrangement faible pour les femmes. Même dans son théâtre, il Ji'est féroce que contre la prude, la pédante et la marâtre, — qui ne sont plus de vraies femmes. Dans Georges Dandin^ il est pour Angélique. S'il finit par attirer un peu de compassion sur le mari, c'est contre son gré ; c'est que le sujet a deux faces : Dandin est un mari trompé, et Dandin est un bourgeois allié à des nobles de province. C'est ce dernieraspect que Molière étudie : mais au-dessous gronde un drame qu'il oublie ou travestit autant qu'il peut. — Dans cette pièce, comme aussi dans le Bourgeois gentilhomme^ s'entrevoit la lutte entre les classes de la société, leur mélange croissant, les ambitions et l'élévation progressive de la bourgeoisie ; mais il est permis de dire qu'il ne pousse pas l'élude à fond. — Honnête homme et de jugement libre et hardi, il combat sur toutes choses les diverses espèces d'hypocrisie et de mensonge. — Moraliste, il comprend
qu'une tète bien faite est ce qui préserve le mieux des vices et des passions mauvaises. C'est pour cela que la satire des travers de l'esprit occupe une si grande place dans son œuvre. Mais peut-être que les scènes « littéraires » qui abondent chez lui, ses portraits ou ses caricatures de précieuses, de médecins, de pédants, de beaux esprits, nous ont privés d\in certain nombre d'études d'un autre genre, qui nous intéresseraient autant pour le moins.
Pour èlre juste, il faiil se rappeler que >b)lièrt' avait beaucoup de projets dont il a emporté, en très grande partie, le secret dans sa tombe prématurée. Une tradition l'ajjpoi'te qu'il méditait une comédie sur « riiumme de cour », qui devait (Mre <- eucure plus forte que le Tartufe». Dans X Inipiomplu <lo Versailles (I()6.'3), il dit en pai'lautde lui-mèmi^ :
Crois-Ui qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes ? Et sans sortir de la cour, n"a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n a point touché ?
Et il esquisse en passant dilîérents types de courtisans qu'on retrouve plus tard dans son théâtre. Non pas tous : en voici deux qui auraient sans doute ligure dans Y Homme de cour :
N'a-t-il pas ces lâches courtisans delà faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité, et vous accablent dans la disgrâce ? N a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui, pour services, ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant ?
Je ne crois pas qu'on ait d'autres révélations sur ses desseins. Mais qui sait ce qu'il aurait pu faire,
et qui peut dire si, parmi la société de la seconde moitié du xvu"' siècle, un seul type intéressant lui aurait échappé ?
Qui peut dire aussi jusqu'où il serait allé dans la peinture plus circonstanciée de la vie réelle, aristocratique, bourgeoise ou provinciale ? On aime, dans V Avare, le mémoire détaillé de maître Simon et la préparation du menu d'Harpagon ; dans le Malade imaginaire, la scène du notaire et T interrogatoire de la petite Louison. Les Femmes savantes, en plus dune scène, nous donnent la sensation d'un intérieur bourgeois. Avec la Comtesse cVEscarbagnas nous entrons franchement dans les platitudes de la vie provinciale, et le détail en est déjà poussé très avant. Et qui sait si Molière n'aurait pas repris l'esquisse tracée par Dorine dans le Tartufe :
Vous irez par le coche en sa petite ville.
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D'abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et madame l'élue.
Qui d'un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pouvez espérer
Le bal et la grand'bande, assavoir deux musettes.
Et parfois Fagotin et les marionnettes (1).
Le couple des Sotenville est très beau. Les paysans de Don Juan n'étaient pas mal. On veut croire qu'il eût fini par étudier, avec plus de patience et de minutie qu'il n'avait encore fait, — la sottise humaine en ce qu'elle a de plus cruellement médiocre. On remarque, si je ne me trompe, dans la dernière
(1) Tartufe, IL