‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 5 sur 32 · partie de son tliéâtre, un g^oiit croissant de la realité · texte numérisé non relu

partie de son tliéâtre, un g^oiit croissant de la realité

On ne saurait exiger trop de qui nous a tant donné. Je suis tenté de dire à Molière que je voudrais bien voir de mes yeux comment Tartufe a peu à peu séduit Orgon, et comment le bonhomme s'est trouvé prêt à subir le monstrueux directeur dont il est possédé ; que je voudrais connaître le passé d'Harpagon, d'où lui vient sa fortune, et comment il la gouverne. Une série d'esquisses comme la Comtesse (VEscarhagnas ferait fort bien mon afl'aire. -^laJiii dirais aussi que son théâtre n'est peut-être pas un tableau si colnplet de la vie au xvn'' siècle. Où est le financier, l'homme d'argent qui déjà grandissait ? Et le juge, l'homme de robe de ce temps-là, digne, dur et cupide ? Et l'avocat,- et le procureur, et tous les gens de loi ? A peine si l'on entrevoit ce monde-là dans les Fourberies de Scapin. J'ai déjà dit que le courtisan à la cour manquait à la galerie. Et l'homme de lettres domestique d'un grand seigneur ? Je serais curieux de voir Trissotin au service d'un duc et pair. Et les marquis ivrognes et brutaux? Molière ne nous en montre que d'inofTensifs et de jolis (sauf don Juan, qui est autre chose qu'un marquis). Que n'a-t-il repris et approfondi le Dorante du Bourgeois gentilhomme ? Je vois bien Tartufe : mais où est le directeur moelleux, souple et doux, celui qui gouverne les femmes. Où estj[e bourgeois de Paris, gouailleur, frondeur et bon vivant fep^e lionhqmme Chrysale mis à part, les bourgeois de Molière sont vraiment plus stupides que nature. Et où sont les filles de bourgeois riches épousées par des nobles ruinés ? (Non que je fasse un crime à Molière de n'avoir pas écrit le Gendre de Monsieur Poirier). Et où sont les courtisanes? Céli-

mène n'en est pas une, et la Dorimène du Bourgeois yentiUioinine n'est qu'un fort léger crayon. Toutefois, il faut peut-être pardonner à Molière de n'avoir pas écrit le Domi-Monde ou le Mariage d'Oli/mpe. Il faut dire aussi que la matièi-e n'était pas la même que de nos jours, et que, sans doute, linlérêl eût été moindre. Il ne manquerait plus que de trouver étrange qu'il n'ait pas abordé la question du divorce et celle des filles séduites et des enfants naturels ! — Mais enfin, je donnerais volontiers pour deux ou trois des personnages dont j'ai naïvement regretté l'absence, quelques-uns de ses médecins et quelques-unes de ses servantes. — Est-ce à dire que nous cherchions querelle au grand homme ? bn aucune façon. Encore une fois, le temps lui a manqué et aussi sur bien des points^ la liberté. C'est dans la comédie plus encore que dans la satire « qu'un homme né chrétien et Français se trouvait contraint ». En douze ans, il a créé presque un monde, et ce qu'il a créé vit à jamais. Nous avons voulu seulement, en disant ce qu'il a fait et ce qui restait à faire à coté de lui ou après lui, mesurer plus aisément l'originalité de ses contemporains et de ses successeurs, et, en parcourant une fois de plus son puissant théâtre, remettre les autres à leur plan par un elfet naturel de recul, y compris celui de Dancourt, que le souvenir de cette préface ramènera à ses proportions, au cas où nous serions tentés de le louer avec excès et de « l'inventer )> plus que de raison.

Avant de chercher dans les autres comédies du temps le complément du théâtre de Molière, l'idée nous vient de le demander aux moralistes. Mais Pascal, la Rochefoucauld, Nicole, n'ont point fait

de portraits. Ceux qu'on trouve dans les satires de Boileau sont extrêmement généraux, imités pour la plupart, avec quelques rajeunissements, d'Horace ou de Juvénal ; les meilleurs et les plus modernes ne font que doubler ceux de Molière. — Restent les peintures de la Bruyère. On voit, en les parcourant, quel riche domaine restait à exploiter aux auteurs comiques du temps de jNIolière et de la iin du xvn'^ siècle : on verra bientôt qu'ils ne l'ont point épuisé, et l'on pourra même s'étonner, au premier abord, qu'ils en aient tiré si peu de chose. C'est en vérité que Molière avait du génie, — et que la Bruyère, lui, était en somme fort à son aise. Le livre a coutume de devancer les hardiesses du théâtre, et quand le théâtre suit, il ne saurait aller aussi loin que le livre. — Les ciselures du style n'empêchent point l'œuvre de la Bruyère d'être impitoyable et triste. Les grandes dames aux caprices monstrueux, la dévote adultère, le directeur de conscience, le linancier dans lc.5 affaires et le courtisan à la cour, voilà des caractères qui, portés sur la scène sans atténuations, outrés encore par le relief de la forme dramatique, eussent apparemment offusqué les contemporains par plus de vérité qu'ils n'en pouvaient soutenir, ou que l'autorité n'en pouvait permettre. Puis de tels sujets, traités à fond, eussent presque nécessairement abouti à une sorte de comédie tragique, à la fusion des genres, qui, hors des imitations de l'espagnol, eût semblé une hérésie. Le drame bourgeois ne naîtra que plus tard, et par malheur ne sera pas un développement naturel de la comédie. — Outre qu'on chercherait en vain parmi eux un seul artiste de premier ordre, les contemporains et les successeurs de Molière ne sont ni très

hardis ni tourmentés d'un efrand besoin de vérité Voyons cependant si nous ne pourrons pas recueillir dans leur théâtre quelques esquisses de types nouveaux avant d'arriver à Dancourt qui, lui, verra mieux, sans voir trop loin, ni insister trop fort, ni s'en soucier beaucoup.

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