AMARANTE
Oui, mais satiriser, c'est railler, mé[)riser ; Ainsi, pour l'excuser, quoi que vous puissiez dire, Votre ami du sermon nous a fait la satire ; Et de quelque façon que le sens en soit pris, Pour ce que l'on respecte on n'a point de mépris
Ainsi dans Zrlindr (1) (de Villiers) :
Je ne dirai point que le sermon qu'Arnolphe fait à Agnès
(1) Se. 3.
et que les dix maximes du mariage choquent nos mystères, puisque tout le monde en murmure hautement.
Molière, qui dans la Critique n'a dissimulé ni atténué aucune des accusations où sa comédie était en proie, avait fait dire le premier à Lysidas, presque dans les mêmes termes (1) :
Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères ?
Et Dorante, un peu plus loin, répondait fort habilement :
Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites, et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par 1 innocence de celle à qui il parle .
Je ne me porterais pas garant de l'entière innocence des intentions de Molière. Si Ton met à part les chefs-d'œuvre de nos grands orateurs chrétiens, il est certain que le « discours moral » d'Arnolphe ne ressemble pas mal à la moyenne des sermons religieux, en reproduit, avec un peu d'exagération scénique, le tour et le style, surtout le ton affirmatif et impérieux et la grossièreté choquante des arguments. Arnolphe prenant tout à coup, pour exécuter son abominable plan, le langage de la chaire chrétienne, et ce langage s'adaptant le mieux du monde à la pensée du vieux tyran et lui paraissant naturel, voilà qui donnait à songer. On pouvait soup<;onner qu'aux yeux de Molière il y avait de singulières
(1) La Critique, se. 7.
ressemblances entre rédiication que l'Eglise imposait aux enfants, particulièrement aux iilles, et celle qu'Arnolphe avait imaginée pour abrutir Agnès. Nous comprenons que les « faux dévots » et peutêtre aussi quelques dévots sincères se soient scandalisés, et que les ennemis de Molière aient exploité et traduit cette indignation. Ce sont les mêmes, liypocrites, ignorants ou envieux, qui le forceront à expurger Don Juan, puis à le retirer du théâtre et qui, pendant quatre ans, empêcheront la représentation de Tartufe.
Nous voyons en somme que ce qui choquait le plus dans VEcole des femmes, c'est précisément ce que nous admirons le plus aujourd'hui. Ce qu'on reprochait au comique de Molière, c'est ce qu'il a de franc, de profond ou de hardi. — Accordons, si l'on veut, que l'équivoque sur le ruban dérobé par Horace et quelques autres traits du même genre ne sont pas d'un goût irréprochable. Mais alors les hauts cris poussés là- dessus par les adversaires de notre poète donneraient à croire que ses contemporains ont su en général éviter dans leurs comédies la grossièreté. D'autre part, les critiques soulevées par les passages où INIolière enfonce, oîi il pousse dans la réalité jusqu'au point où elle devient triste, et avec un esprit d'audace qui peut paraître subversif, font supposer que les autres comédies du temps n'admettront qu'une vérité superficielle ou mitigée par des conventions. Or, il se trouve que les œuvres des rivaux de Molière démentent la première supposition, qui était à leur honneur, et ne justifient que trop la seconde. — Parcourons ces comédies, non pas toutes (ce serait un labeur infini\ mais celles que M. Victor Fournel a recueillies comme les plus
curieuses ou les meilleures. Nous rencontrerons des farces purement gauloises seme'es de bien autres inde'cences que ÏEcole des femmes. Puis ce sont des comédies « du genre noble )),d\in ton emphatique ou précieux et d'une intrigue laborieuse. Ajoutez quelques petites pièces d'actualité, sans nulle valeur sinon comme documents. Souvent les deux genres, le gaulois et l'espagnol, sont mêlés dans la môme comédie, si bien qu'on passe de la gaillardise de nos pères à Tentlure et à la complication castillanes. Non qu'il n'y ait parfois du mérite dans tout cela, de l'esprit, de la grâce, de la verve. Je ne songe pas, du reste, à contester la légitimité d'aucun genre de comédie, même de ceux oii il entre le plus de convenu. Une farce oii sonne un bon rire libre et sain, une tragi-comédie empreinte de la fierté et de la subtilité d'outre-monts, peuvent fort bien être des chefsd'œuvre. Ici, on chercherait longtemps. Les meilleures inspirations comiques (et elles n'abondent pas) sont compromises oli par la faiblesse ou parles incroyables négligences de la forme. Ces gens là se croient presque toujours obligés d'écrire en vers ; et comme ils sont pressés, — ou inhabiles, les vers vont comme ils peuvent. Surtout pour revenir au point de vue où nous nous sommes placés, leur théâtre n'ajoute pas grand'chose à celui de Molière, pas une étude de mœurs un peu sérieuse, pas un type un peu important. Rien ne rehausse mieux l'originalité de notre poète que cette excursion chez ses voisins.