‹ La comédie après Molière et le théatre de DancourtChapitre 10 sur 32 · CONTEMPORAINS DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINS DE MOLIÈRE

Avec Cyrano de Bergerac et son Prriant jour, iTnn comique si parliculier, et qni tient surtout aux bizarreries laborieuses d'une forme extravagante, Montlleury est assurément, parmi les contemporains de ^lolière, le plus amusant, et de beaucoup. C'est un pur Caulois, non de la race de Rabelais ou de Desperriers, de ceux qui ont un fonds de sérieux, mais plutôt un continuateur des farces du xv" siècle ; une tète naturellement joyeuse, où n'entra jamais la moindre préoccupation morale; qui n'a souci que de rire et qui aime pour elle-même la plaisanterie de haute graisse, sans penser à bien ni à mal. C*est un de ces bons garçons ingénument cyniques, ignorants de la règle, que les côtés grossiers de la comédie de l'amour attirent et mettent en liesse; qui sont incapables d'y voir autre chose ; qui, ayant la chair tendre, le cu'Ur banal, l'esprit terre à terre, sont naïvement enchantés des bons tours que la nature inférieure joue aux conventions sociales : grands enfants que l'évidente spontanéité de leur polissonnerie excuse peut-être de n'être point décents. Montlleury s'amuse de si bon cœur qu'on ne saurait lui en vouloir. La plus grande partie de son théâtre semble procéder du Cocu imaginairp. 11 était donc assez mal venu, tout à l'heure, à défendre le grand art contre Molière, Mais qui sait ? peut-être était-il de bonne foi. Ces natures d'esprit ne vont pas sans beaucoup d'inconscience, et l'on voit souvent ces bons garçons, qui réfléchissent peu, tenir pour les

opinions convenues et convenables, quand l'occasion se pre'sente de prendre parti. D'ailleurs, c'est sur un théâtre rival que les réponses d'Agnès ont scandalisé Montlleury. Gela ne l'empêche point d'avoir été pour son compte le poète persévérant et toujours épanoui du (< cocuaige », de l'avoir retourné dans tous les sens et considéré sous tous ses aspects joyeux. Le mari trompé a été son fantoche favori, et il faut avouer qu'il en a joué d'une façon bouffonne, qu'il a su le placer dans des situations originales et en tirer des cris inattendus.

Santillane (1), qui est jaloux comme un tigre de sa femme Léonor, est venu avec elle aux noces de don Carlos, qu'il soupçonne d'être son amant. — Don Carlos fait enlever Santillane et Léonor (qui est du complot), dans une promenade sur mer, par des matelots habillés en Turcs. Un valet, Gusman, qui joue le rôle du grand seigneur, jette le mouchoir à Léonor, menace Santillane de le faire pendre si elle résiste. Et voilà le malheureux réduit à supplier sa femme de le faire ce qu'il craignait tant de devenir. Léonor se retranche sur sa vertu et dit qu'elle aime mieux le voir pendu. — Mais Montfleury est bon enfant et finit par tout arranger. Un messager annonce que don (ilarlos a pris un vaisseau turc et qu'il réclame en échange Santillane et Léonor. Le jaloux ne doutera plus de sa femme :

Sa vertu m'est connue et j'en suis convaincu.

Quoi, morbleu I la prier de me faire cocu,

Et, de peur que cela ne me mette en colère,

Aimer mieux me voir pendre et n'en vouloir rien faire ;

Voilà ce qui s'appelle une femme de bien.

(1) L'Ecole des Jaloux, \QQi'

Bernadille (1), sur le faux témoignage d'une servante effrayéo, a cru que Julie, sa femme, le trahissait ; il l'a menée bien loin en mer et jetée sur une île déserte. Tout le monde la croit morte, et de sa belle mort. Mais Julie reparaît sous des habits d'homme et sous le nom de Frédéric. Elle se venge d'abord de Bernadille qui ne la reconnaît pas, en faisant sa cour à une fille qu'il veut épouser. Toutes les grasses équivoques auxquelles peut prêter le travestissement de Julie, le poète y insiste et s'y délecte. — Puis le faux Frédéric, s'étant fait donner la charge de prévôt, cite Bernadille à son tribunal, lui demande ce qu'il a fait de Julie, le condamne à être pendu à moins qu'il ne démontre que sa femme le trompait.... On pense bien que tout finit pour le mieux. — L'interrogatoire de Bernadille, les monologues où il exprime son embarras et gémit sur le paradoxe de sa situation, la scène oii il questionne la servante, sont d'une fantaisie copieuse et drue. — Après le mari qui voudrait l'être, le mari qui voudrait l'avoir été. A l'explosion de Santillane :

Fais ton raari cocu pour lui sauver la vie,

répond celle de Bernadille :

Et pour comble de maux je ne suis pas cocu !

Je passe les magnifiques variations sur ces deux thèmes originaux. Il n'est pas de délicatesse de goût qui tienne ; on est saisi par ce que la situation a d'insensé, et l'on est tenté de pardonner beaucoup a qui nous fait tant rire.

(1) La Femme jmje el partie.

Maintenant, il tant reconnaître que cela se passe n'importe où et n'importe quand, et que les personnages se contentent d'être amusants. C'est bien quoique chose, mais non pas tout ce que nous cherchons. — Sauf une allusion à la ve'nalité et à l'ignorance des juges (II, 1) et le portrait d'une femme à la mode avec le détail de ses engins de toilette et l'emploi de ses journées (IV, 3), rien à retenir pour l'histoire des mœurs, sinon le succès de ce comique tout cru auprès du public du xvn'" siècle, et la grande bravoure de goût qu'on avait encore en ce temps-là.

Montfloury, par l'entrain comique et quelquefois par le style, est pour le moins un petit-cousin de Regnard. Nous ne voyons, autour de lui, rien qui approche de sa folle gaieté. Ce n'est pas, du moins, le Parasite de Tristan l'Ermite, avec l'histoire traditionnelle des amoureux qui se marient malgré leurs parents, et le matamore bafoué, et le parasite échappé de la comédie antique, ni le Campagnard de Gillet de la Tessonnière, qui ressemble un peu à M. de Pourceaugnac et beaucoup aux provinciaux an Repas ridicule. — Boisrobert (contemporain de Molière par ses dernières pièces) n'a rien dans son théâtre de la verve burlesque que la tradition lui attribue, et par laquelle ce Figaro mâtiné de Basile s'était rendu nécessaire au cardinal. La Belle Invisible est une comédie noble, du genre espagnol, de la même famille que Don Sanche ou Don Garde. — Une dame masquée, amoureuse d'un cavalier, se fait aimer de lui, l'enlève, et éprouve longuement sa constance avant de se découvrir. Notons la scène ingénieuse et noblement galante (IV, 3) où (c la belle invisible » se présente démasquée à don Carlos, qui n'a jamais vu le visage de sa maîtresse et qui ne sait d'ailleurs où

il est ni qui l'a fait enlever. Don Carlos la repousse pour lui être fidèle ; puis, quand In tentatrice est partie en craignant d'être irritée, il commence à soupçonner le gracieux manège. — Les comédies de cette sorte abondent au temps de Louis XIII et de la Fronde ; et, de fait, ce fut l'époque des grands coups d'épée et des enlèvements, des amours mêlés aux conspirations, des grands sentiments et des intrigues embrouillées. C'est, dans la Belle Invisible^ la même espèce d'amour et le même langage que dans tout le théâtre de Corneille, dans les romans de M"'' de Scudéry et dans les conversations de l'hôtel de Rambouillet. Amour raisonneur, amour de tête (au moins en apparence), où l'on retrouverait tout au fond l'idée chrétienne de l'indignité de la chair et du péché inhérent à l'amour physique, mais transformée et affinée, d'abord par le mysticisme du moyen âge, puis par la délicatesse du monde lettré, surtout du monde féminin, par la vanité des précieuses, enfin par l'influence du théâtre espagnol, par la subtilité et la fierté de son spiritualisme. L'amour travesti devient à la fois une religion qui inspire des vertus, et un art difficile et exigeant sur lequel on disserte avec une afféterie qui a parfois de la grâce et avec une pédanterie qui a parfois grand air. La femme semble moins désirée qu'adorée ; et c'est pourquoi elle le prend de haut, se tient sur son quant-à-moi, sur son honneur, sur sa « gloire », impose des épreuves. Comme il faut la mériter, et comme elle-même doit être digne de l'effort qu'elle exige, l'esprit des amoureux s'exerce et se travaille. L'amour ne va plus sans psychologie et sans littérature. Nous touchons aux théories de Pascal dans le Discours des passio?is de l'amour :

A mesure que Ion a plus d esprit, les passions sont plus grandes. . . La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion, , . — Quand on a plus de vues, on aime jusqu'aux moindres choses... — L'amour donne de l'esprit, et il se soutient par l'esprit. Il faut de l'adresse pour aimer. — Tant plus le chemin est long dans l'amour, tant plus un espi'it délicat sent de plaisir. .

Il est remarquable que Pascal pense ici justement comme Gathos et Madelon. — Assurément, ce n'est point là l'amour de Didon, de Juliette, d'Hermione, de Desgrieux ou de Valentine ; mais enfin c'est une des formes historiques de l'amour. La comédie de Boisrobert, assez faiblement écrite, n'est d'ailleurs intéressante qu'en ce qu'elle nous montre, après tant d'autres, le genre de faux et de convenu qui plaisait à ses contemporains. Or, c'est d'autre chose que nous sommes en quête.

Gomme V Ecolier de Salamanque et le Marquis ridicule, les seules pièces de Scarron qui appartiennent à l'époque que nous étudions, la Magie sans magie^ de Lambert, est encore une comédie dans le goût espagnol. — Léonor, trahie par Alphonse, a voulu se tuer, et on la croit morte. Mais elle vit déguisée en cavalier chez le vieil Astolphe, qui passe pour magicien. Sous son déguisement elle a séduitElvire,lanouvellemaîtressed"Alphonse. Gelui-ci cherche son rival, vient pour se battre avec lui... A la fin il reconnaît Léonor, sent son amour lui revenir, et obtient son pardon. — Marivaux eût mieux gradué dans sa prose délicate les nuances de sentiment que ce roman comporte ; mais la pièce se fait lire telle qu'elle est. Puis ces travestissements, au théâtre, ont presque toujours un charme singulier : outre qu'une équivoque dont on a le secret

amuse naturellement, il s'y môle, surtout à la représentation, je ne sais quoi d'un peu sensuel. — Des épisodes comiques viennent relever les scènes galantes. Mous assistons aux transes d'un valet à qui apparaissent Léonoret sa suivante Julie, et qui croit qu'Astolphe évoque les ombres des morts (d'oîi le titre de la pièce). — Mais ce comique-là est fort élémentaire. On verra, si on l'analyse, qu'il naît d'un contraste des plus simples, de ce qu'un valet hurle de peur sans être aucunement en danger. 11 faut pour en rire une âme un peu neuve. C'est ainsi que nous faisons rire un enfant qui nous croit effrayés parce qu'il a fait : hou ! hou ! — Le comique des premières scènes à' Amphitryon est déjà d'une espèce supérieure. Outre que Sosie a peur sans être réellement en péril, il plaisante lui-même sur sa poltronnerie et fait ensuite le brave en face de Mercure ; et nous saisissons de nouveaux contrastes entre sa terreur réelle et le sang-froid que supposent ses plaisanteries, puis entre sa crànerie feinte et ses précédents discours. — Et que dire, par exemple, du comique de la deuxième scène du Misanthrope, après la lecture du sonnet? 1" Alceste a la prétention d'être franc, et en réalité il se plie à des concessions ; 2° ce qu'il ne veut pas dire, il le fait fort bien entendre: il dit s'adresser à quelqu'un dont il taira le nom!, et c'est bien à Oronte qu'il s'adresse ; 3" les concessions qu'il croit faire, en réalité il ne les fait pas ; 4" il veut les faire et au fond il en est furieux. — Ainsi pour Oronte. l°Il attendait des compliments et reçoit tout autre chose ; 2° il fait semblant de ne pas comprendre et il comprend en effet ; 3" s'il comprend c'est bien à son corps défendant ; 4" il répond doucement, tout en étant fort en colère. Je ne garantis

pas l'analyse complète. — 11 en ressort que le comique est peut-être, « subjectivement », chez celui (|ui en reçoit l'impression, le plaisir de discerner rapidement une ou plusieurs contradictions du genre de celles que nous avons notées. Il faut aussi que ceux qui nous donnent ce plaisir n'aient pas conscience de toutesces contradictions. On rit parce qu'on démêle vivementia réalité sous certaines apparences, ou ce qui devrait être sous ce qui est. Plus fort est le contraste ou plus il est complexe, et plus le plaisir est grand ou délicat de le sentir ou de le débrouiller. Resterait à chercher s'il n'y a pas d'autres éléments du comique qui tiennent, en dehors de telle ou telle situation, au caractère même des personnages et au fond de leur idées, puis au style, aux formes du langage. — Pour en revenir à Lambert, son comique est assez enfantin (et l'on en peut dire autant de la plupart des écrivains que nous passons en revue). — Il n'implique d'ailleurs aucuijie observation des mœurs du temps; seulement, il nous rappelle que beaucoup de gens au xvn'^ siècle croyaient encore à la magie. Quant à l'astrologie, elle était fort en faveur.

Le style de Lambert n'est pas à mépriser. 11 ressemble au style raisonneur, symétrique, antithétique et un peu lourd de Corneille. C'est la bonne langue du temps où la France « faisait sa rhétorique » ; une langue fort bien assortie à cet amour pédant dont on parlait tout à l'heure. Voici qui est tout à fait dans la manière cornélienne :

Mon perfide revient par Tordre de son prince Avec le même bras qui le rendait vainqueur, Mais, ciel ! ce ne fut pas avec le même cœur ! Je le trouvai partout insensible à mes larmes :

L'ingrat fit vanité de mépriser mes charmes,

Et chiez moi, par hasard, se rencontrant un jour^

Avec tant de dédain il traita mon amour.

Que, cet amour soudain se changeant en furie.

Je formai le dessein d'attenter à sa vie,

Et, pour 1 exécuter, me tirant à l'écart.

Sans que l'on m aperçût me saisis d'un poignard.

Mais, hélas ! que l'objet dune invincible flamme

Rappelle promptement la tendresse en notre âme !

Prête à faire éclater ce violent dessein,

Je sentis que mon cœur désavouait ma main ;

Confuse, je rougis d'un mouvement plus tendre.

Et ma fureur, sur lui n'osant plus entreprendre,

Fit retomber sur moi la peine du trépas

Et voulut me punir et ne me punir pas.

Ainsi, sans balancer, de rage tout émue,

Soudain je fais briller ce poignard à sa vue,

Et d'un coup aussi prompt qu'il parut inhumain,

Sans qu'on pût m'arrêter, je me perce le sein,

Fit je tombe à ses pieds en illustre victime

Qui lui sauve le jour et paye pour son crime (1).

Nous doscendoiis à do Yilliers, comédien de riiùtel de Bourgogne, connu surtout pour sa haine contre Molière, sa Zêiin(li\ oit la vêritahle Critiqiii' de r Ecole des feriimes et la CiUhjue de la Critique^ et sa Réponse à ritni)ro)t)j)lii de Versailles:, on la Vengeance des mai'qais. — Sa petite comédie des Coteaux n'est intéressante que par les détails qu'elle nous fournit sur la cuisine du temps. L'action n'est rien. Tersandre, voulant recevoir sa maîtresse, charge son maître d'hôtel de le débarrasser des parasites qui viennent dîner chez lui. Nous les entendons causer cuisine un quart d'heure ; puis le maître

(1) La Magie sans magie, I, 2.

d'hôtel vient leur dire que Iheure du diner a été avancée, qu'ils viennent trop tard.

Nous y apprenons quelques petites choses sur lesquelles d'ailleurs nous renseignent tout aussi bien la satire de Boileau, les correspondances du temps, la Musc histonquc de Loret, le Vrai Cuisinier français, une scène du Bourgeois gentilhomme : ce que c'était que les coteaux et pourquoi on les appelait ainsi ; qu'on dînait entre midi et midi et demi ; qu'il y avait dès lors des restaurants à prix fixe ; que les vins de France étaient néglig'és, sauf les vins de Champagne ; qu'une des friandises du temps était un potage aux oignons farcis ; que le coq d'Inde était considéré comme un mets vulgaire et bourgeois ; qu'on appréciait les dindons du Pré-Saint-Gervais et les perdrix de Compiègne et de Saint-Germain ; qu'une liqueur très recherchée était l'hypocras, composé de vin, de sucre, de citron, de cannelle, de poivre, de girolle, et parfumé avec de l'ambre et du musc ; que quelques grands seigneurs tenaient table ouverte, etc. ; enhn la table semble avoir été fort cultivée au xvn'' siècle, que la gastronomie était déjà une science qui avait son idiome ; que la cuisine était solide et compliquée, peut-être un peu lourde au gré de nos estomacs affaiblis. C'est le triomphe du ragoût. — Nous reprocherons à de Villiers d'avoir traité d'un style fort pâle un sujet succulent. La saveur de toute cette cuisine n'a point passé dans ses vers. Molière dans une scène du Bourgeois Gentilhomme^ et Boileau dans le Bepas ridicule, ont bien une autre couleur. — Au moins la comédie de Villiers est-elle un témoignage de la misère mal dorée et du parasitisme où vivaient bon nombre de gens de qualité. Ses « marquis friands »

sont des compères clTacés du Dorante de Mfdière (Bourgeois gentilhomme^. De parasites inofîensifs ils deviendront chevaliers d'industrie, et se feront entretenir par des bourg:eoises mûres flans le théâtre de Regnard et de Dancourt.

On ne peut guère s'arrêter sur la Dame cViîitngiies, ou le Riche vilain de Chapuzeau. Au fond, c'est V Avare de Plante et de Molière, riiisloire d'un avare à qui l'amoureux enlève son trésor afin d'épouser sa fille. La dame d'intrigues, qui donne son nom à la pièce, est absolument inutile à l'action. Il y a quelques scènes plaisantes, mais d\m gros comique et d'un gros style. Rien sur les mœurs du temps, sinon quelques détails qu'on retrouve dans vingt autres comédies sur la toilette des femmes, et une dispute entre deux crocheteurs qui s'arrachent le « ballot » du vieux ladre. Mais cela est négligeable. Ils parlent d'ailleurs comme les crocheteurs de tous les temps. — Une autre comédie de Chapuzeau, \ Académie des femmes., rappelle d'assez loin les Précieuses ridicules, dont il s'est peut-être souvenu, à moins que ce ne soit Y Académie qui ait fourni quelques traits à Molière. Le point n'est pas éclairci.

Raimond Poisson vaut mieux pour nous, parce qu'il a fait surtout des pièces de circonstance, « d^actualité », comme on dit aujourd'hui. Lapetite comédie du Baron de Crasse paraît fondée sur une aventure réelle. Au reste, elle fiattait les préventions des Parisiens contre les gentilshommes campagnards. Les courtisans méprisaient les hobereaux pour leur rusticité, leurs ridicules et leur gauche imitation des manières de la ville et de la cour. Ils les détestaient aussi à cause de leur morgue, les gentilshommes de province mettant volontiers leur noblesse médio-

cre, mais authentique, au-dessus des titres, parfois récents ou suspects, des courtisans. — Le baron de Grasse raconte à un marquis et à un chevalier, qui sont venus le voir dans son petit castel, son voyage à Versailles, l'accueil fort desobligeant qu'il a reçu à la cour, et l'histoire de sa perruque prise dans la porte de la chambre du roi. Puis l'orateur d'une troupe de comédiens en tournée vient lui faire un compliment grotesque ; la troupe arrive ensuite et donne la comédie au baron. — Cette petite pièce eut un grand succès. Elle est agréable, mais ne nous apprend rien qui ne soit dans M. de Pourceaugnac et dans la Comtesse (VEscarbagnas.

Le Poète basque appartient à la même veine. Un poète basque, qui est comme qui dirait le baron de Crasse des auteurs dramatiques, vient au foyer de l'hôtel de Bourgogne proposer ses tragédies ; la Création du Monde, VArehe de Noê, laSeigneuresse ou Dame de Biscaye. — Le baron de Calazious, qu^on voit traverser la scène au commencement, est un léger crayon de l'amateur de théâtre qui affecte de connaître les comédiens et d'entrer dans la loge des comédiennes. Mais ici l'amateur est un provincial et par surcroit un Gascon. Ce n'est pas encore le Biscara du Mari de la Débutante (1). — Le Poète basque nous apprend ou nous rappelle, entre autres choses, que c'était un dur métier que celui de portier de théâtre, que la foule en écrasait plusieurs dans les grands succès, que les troupes de province avaient encore leurs poètes gagés, et qu'il y avait déjà des claqueurs.

Les Faux Moscovites se rapportent à l'ambassade

(1) Meilhac et Halévi.

russe venue à Paris on 1668, et qui avait fort amusé les Parisiens. — Lubin, crieur de noir à cirer, stylé par des filous, se fait passer auprès de Thôtelier Gorgibus pour l'ambassadeur moscovite. Les compères de Lubin profitent de la circonstance pour enlever la fille de Gorg'ibus, qui est aimée du marquis de Jonquille. — Cette pièce n'est, par la qualité du comique et du style, qu'une parade de la foire ; mais elle est curieuse à cause du jour quelle nous ouvre sur les bas-fonds de Paris, sur les petits métiers parisiens, sur la vie des soudards licenciés, des spadassins, des escrocs, des loqueteux pittoresques. On songe aux gueux de Callot, si merveilleusement ressuscites par Gautier. La conversation des bretteurs de Poisson (se. 3 et 4) rappelle moins l'ampleur, les propos truculents et superbement philosophiques de Jacquemin Lampourde et de Malartie. La Montagne, Jolicœur, la Ramée et Sans-Souci sont, par leurs mœurs et leur allure, assez proches cousins de Piedgris, de Tordgueule, de la Râpée et de Bringuenarilles (^Le Capitaine Fracassé). — Ces types de bandits lettrés ne sont pas purement imaginaires. Ils ont pu coudoyer dans les mauvais lieux certains bohèmes du temps, Théophile, Saint-Amand, Colletet le lils. — Personnages extravagants, qui plaisent parl'énormité de leur fantaisie et parce qu'ils flattent l'instinct de révolte et le goût de paradoxe qui est en nous. — On regrette que Poisson n'ait pas eu plus d'art et plus de style ; mais il mérite un souvenir : il est le premier, dans cette revue, qui nous ofl're des silhouettes que nous n'ayons pas vues ailleurs, et prises sur le vif du Paris d'autrefois.

On peut mettre dans la même catégorie que les petites pièces anecdotiques de Poisson : la Désolation

des filous sur la défense des armes de Chevalier ; Champagne coiffeur de Boucher ; la Joueuse dupée de J. de la Forge, d'où Ton tirerait tout un chapitre sur le jeu au xvii'' siècle; et, si l'on veut, un tableau grossier de mœurs bourgeoises : VEmbarras de Godard,ou r Accouchée ^àç.DonivQdM de Visé. Il apparaît assez dans ces pièces que la vérité et l'abondance des détails extérieurs n'est point la vie.

Rien de plus fatigant à suivre que l'imbroglio des Intrigues amoureuses de Gilbert. Au lieu que dans les Ménechmes^ et dans les autres comédies du même genre, deux personnes sont prises pour une seule, ici c'est une seule qui se fait passer pour deux, s'habillant tantôt en fille, tantôt en garçon — le tout pour sauver un héritage. L'intérêt est tout entier dans l'intrigue. Nos pères aimaient ces casse-téte.

Mentionnons avec quelque sympathie le Nouveau Festin de Pierre de Rosimond. Son don Juan n'a pas la grâce ni la complexité irritante de celui de Molière ; mais, quoique un peu trop tout d'une pièce et par là, moins vivant, il impose par la hauteur de son cynisme pédant, par l'audace de ses négations absolues, par une ambition raisonnée et inassouvie dans le crime : Satan sans nuances, à qui il manque de parler d'un meilleur style.

Il n^y a vraiment rien à retenir ni des Grisettes, on Crispin chevalier de Ghampmeslé (c'est à peu près l'intrigue des Précieuses)^ ni du Jaloux invisible de Brécourt (c'est le sujet de Georges Dandin, avec une action encore plus grossière).

Tous ces écrivains faciles et contents de peu semblent même incapables de comprendre Molière tout entier et de le louer comme il le mérite. — L'Ombrr dr Mo'irrr fl()7i) esL sans dniilc \n\ i)iiné-'

gyrique sincère et plein de bonnes intentions. Brécourt suppose que Molière étant descendu aux enfers, les ombres de ceux qu'il a tournés en ridicule viennent l'accuser devant Pluton, qui donne gain de cause au poète. Brécourt a bien vu, — et ce n'était pas malaisé, — que la grande vertu de Molière dans son théâtre, c'a été daimer la vérité et la raison :

Il y avait toutefois là-haut un homme qui se mêlait d écrire, à ce qu'on dit ; mais il s'était rendu si difficile que rien ne lui semblait parfait. Il se mit d abord à critiquer les façons de parler particulières ; ensuite il donna sur les habillements ; de là il attaqua les mœurs, et se mit inconsidérément à blâmer toutes les sottises du monde : il ne put jamais se résoudre à souffrir tous les abus qui s'y glissaient. Il dévoila le mystère de chaque chose; fit connaître publiquement quel intérêt faisait agir les hommes, et fit si bien enfin que par les lumières qu'il en donnait on commençait de bonne foi à trouver toutes les choses de la vie un peu ridicules (IJ.

Voilà qui est bien, quoique d'une expression assez faible. Mais, quand il en faut venir à la démonstration, il se trouve que Brécourt oublie les principaux personnages de Molière, ceux qui témoignent le mieux de sa profondeur d'observation, de son sérieux, de sa puissance, de sa hardiesse. On ne voit figurer dans cette apothéose du grand comique que les Précieuses, le marquis de Mascarille, le Cocu, Nicole, M. de Pourceaugnac, M"'*" Jourdain et les quatre médecins de VA>uou/'f)ié(/eci/i, cest-k-dire des personnagesde farce, ceux dont on a le plus de chance de trouver les pareils hors du théâtre de ^lolière. Arnolphe, Agnès, Harpagon, Tartufe et les autres

(i)Sc.3.

do ce rang ne sont même pas mentionne's. Cela n'estil pas surprenant? Brécourt les a-t-il oublie's?ou s'il leur préfère décidément ceux qu'il met en scène, comme plus amusants ? — Souvenons-nous que les ennemis de Molière lui avaient reproché d'abaisser la comédie : or voilà que Molière mort, un de ses anciens adversaires, voulant le louer, ne nous parle que de ses farces, comme s'il avait goûté médiocrement ses grands ouvrages qui ne font pas rire toujours, qui même, font réfléchir. — Cela achève de marquer l'extraordinaire supériorité de ]\Iolière sur les autres comiques du siècle. A vrai dire, leur théâtre semble procéder beaucoup moins de celui de Molière que des comédies de Corneille, soit des parties galantes, soit des scènes parisiennes de la Galerie du palais. — Ils flottent du genre espagnol, qui est à la mode chez les honnêtes gens, au genre anecdotique, — et au genre gaulois, toujours goûté du populaire. — On trouve bien chez eux des détails sur la vie courante, sur les habits, sur la cuisine, etc. ; mais, quand ils ne servent pas à préciser la date d'une action intéressante ou bien à augmenter le relief et la couleur de personnages bien vivants, ces détails n'ont plus de valeur que pour l'archéologue et pour le curieux du bric-à-brac de l'histoire. — Ces faiseurs de pièces romanesques, « d'actualités » ou de parades, n'ont point souci de la vérité ; — et il n'y a pas au fond do leur théâtre une pensée sérieuse, rien qui fasse soupçonner un regard vraiment humain jeté sur les choses humaines.

Geslil enim nuramum iu loculos deiiiiUcre,

dit Horace. Eux de mémo, mais sans le style ni l'imagination do Plante. — La plupart enfin, comme

Tristan, Brécourt, Chapuzeau. ont roulé partout, fait tous les métiers. Le monde des lettres est plein d'aventuriers au temps de Louis XIV. La sagesse qu'ils ont rapportée de leurs expériences est d'espèce plate et cynique. Leur morale, s'ils en ont une, est celle de rintérèt bien entendu, je veux dire immédiat. Leur philosophie est : Chacun pour soi, et prenons du bon temps, qui peut. Ecoutez le valet Marot dans les Intrigues amoureyses :

Je sais, à mes dépens, comment le monde est fait,

La fortune et le temps m'ont fait devenir sage :

J'ai fait plus d'un métier et plus d'un personnage,

J'ai vu les pays chauds et les pays glacés,

Et n'ai jamais rien vu que des intéressés.

Vous l'êtes^ je le suis, Yante l'est de même.

Son père, qui savait ma diligence extrême.

Me mit près de son fils comme un homme d'honneur

Le frère trépassé, je restai chez la sœur.

Elle m'estime fort, car je lui suis fidèle.

Elle a besoin de moi comme j'ai besoin d elle ;

J'ai besoin de ses biens, elle de mes avis.

Ainsi va le monde. Je crois bien que, comme ce valet, Gilbert et les autres en prennent leur parti. Cette philosophie superficielle et grossière est celle de toute notre ancienne comédie, à commencer par Pathelin. — Pauvre source d'inspiration quand il ne s'y joint ni la curiosité, ni l'ironie généreuse ou fine, ni le génie de la gaieté. Nous avons vu qu'il y avait autre chose que la sagesse de Scapin au fond de l'œuvre de Molière.

N'eût-il pas écrit ses livrets d'opéra, Quinault mériterait d'être tiré de la foule. — Je laisse de côté Y Amant indiscret. La donnée est la même que celle de VEtourdi. Je n'y vois de pris sur le vif

qu'une scène épisodiquo entre deux cabaretiers parisiens qui s'arrachent un client. — Nous négligerons aussi la Comédie sans comédie^ qui rappelle fort 1'//lusion de Corneille^ et par l'éloge du théâtre qui est au premier acte, et par la composition de l'ensemble, le second acte étant une pastorale , le troisième une farce, le quatrième une tragédie, le cinquième une tragi-comédie : le tout sans originalité. — Mais la Mère coquette^ malgré quelques longueurs, est une comédie fort agréable et joliment versifiée. C'est la vieille histoire de la brouille et du raccommodement de deux amoureux, habilement filée, et compliquée par la rivalité parallèle de la mère et de la fille, du père et du fils. Mais cette symétrie même nous avertit que nous sommes dans le pays de la convention. La mère jalouse de sa fille passe au second plan, et son personnage n'est qu'indiqué. Toutes les situations qui risqueraient de devenir pénibles, mais qui, franchement traitées, rendraient la pièce originale et forte, sont esquivées avec adresse ; la mère et la fille ne se rencontrent pas. II est certain que Quinault a eu peur de cette rencontre. Tant pis pour lui. Sa comédie n'est plus qu'une bluette un peu longue, avec des scènes charmantes. — Au moins nous otîVet-elle un type en partie nouveau : c'est « le marquis », celui dont se sert la soubrette pour brouiller les deux amants. Le marquis de Quinault est quelque chose de plus que ceux de Molière, lesquels se contentent d^être fats ou turlupins, mais ont de l'honneur, de la politesse, quelquefois de l'esprit. Nous savons du reste, par les petites pièces écloses autour de la Critique dp l'Ecole des femmes^ que les marquis n'avaient nullement pris au tragique les railleries du poète et, par une sorte de bravade amusante, tenaient presque

tous pour Molière. — Mais il paraît bien qu'à côté de ces jolis fats il y en avait de plus vilains et de plus grossiers. Il arrive souvent, dans le monde des viveurs, que la mode soit au cynisme et à la brutalité. Au xvn'" siècle, en Angleterre, les viveurs sont monstrueux et mènent une existence de bandits. Il en est en France qui ne valent guère mieux. La Bruyère nous les dénonce :

On parle d'une région où les jeunes gens sont durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules : celui-là chez eux est sobre et modéré qui ne s'enivre que de vin ; l'usage trop fréquent qu'ils en ont (ait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par toutes les liqueurs les plus violentes : il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte.

Le marquis de Quinault ne remplit pas sans doute cette définition tout entière : mais il est loin delagentillesse d'Acaste et de Clitandre. Il est insolent avec alï'ectation, brutal et pleutre. Dès le début, après avoir meurtri son cousin Acante d'embrassades, comme Acante veut, avant de sortir, s'informer de la santé de son père, il trouve spirituel de le railler là-dessus :

Eh ! ne te pique point de tant djhonnêteté ;

Dans un fils tel que toi, crois-moi, 1 on n'aime guère

Ces soins si curieux de la santé d'un père

Le bonhomme, pour toi, ne mourra que trop tard.

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