‹ La comédie au coin du feuChapitre 102 sur 200 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

D'ASPREMONT, le PRINCE, puis la DÉCAVÉE

et LA TACITURNE

d'aspremont. = Savez-vous bien, mon cher prince, où vous vous êtes égaré ce soir ?

LE PRINCE. = Chez la célèbre Rosemond.

d'aspremont. =Une célébrité sur le retour.

LE PRINCE. = Elle donne à danser et à jouer; à jouer surtout. Toutes ces dames reçoivent comme dans le monde, mais que voulez-vous ; je n'ai plus peur de rien.

d'aspremont. = Eh bien, vous avez du courage, car je ne sais rien de plus périlleux que ces enfers capitonnés, ces cavernes étincelantes, le seul cercle infernal dont le Dante n'ait jamais parlé. Ce ne sont pas des brigands qui y sont en embuscade, c'est bien pis : ce sont des femmes, et pis que des femmes, ce sont des Parisiennes.

LE PRINCE. = Voyez jusqu'où va ma vaillance, je n'ai pas peur.

d'aspremont. ^ Vous avez tort, ou vous ne connaissez pas la Parisienne, ni surtout celle qu'on rencontre ici. La Parisienne est née gourmande, fantasque, ambitieuse, coquette, capricieuse..»

âlS LA COMÉDIE AU COIN DU FËU

LE PRINCE. = Tous Ics viccs et toutes les vertus.

d'à s PRE MO NT. = Elle en remontrerait au diable ! Et changeante l Son grand art est de ne jamais ressembler à elle-même. Elle surprend par l'imprévu ; on ne la connaît jamais : voilà pourquoi il faut la craindre toujours. Si elle est célèbre par sa beauté, ses chevaux ou son esprit, les cent fortes têtes de Paris viendront s'incliner devant elle. D'où que lui vienne l'or, nul ne fera des façons pour s'asseoir à sa table. Elle sait sa force et elle n'a jamais Tair déjouer un rôle. Elle fait un académicien ou un préfet comme elle ferait un tour de valse... Et partout où elle apparaît, elle dicte ses lois, elle impose ses fantaisies, elle marque son despotisme. — N'ayant pas le souci du lendemain, et voulant quand même vivre riche, sauf à mourir pauvre, pourvu qu'il lui reste une chemise de batiste et un bouquet de violettes pour le tombeau, elle est contente : elle sait bien qu'elle n'aura pas à payer de robes dans l'autre monde.

LA DÉCAVÉE. = Toutes ne sont pas ainsi, pourtant.

d'aspremont. =11 s'agit de deviner les griffes de bêtes féroces sous les jolis ongles roses, voilà tout. Celles qui viennent ici, sont bêtes souvent, féroces toujours.

LE PRINCE. = Bah ! quelques coups de griffe font les affaires de la passion. Et d'ailleurs, pourquoi venez-vous ici, vous?

d'aspremont. = Vous allez à la comédie ; moi, je vois la comédie partout. Votre comédie de théâtre n'est que l'épreuve après la lettre ; ma comédie parisienne, au jour le jour, c'est l'eau-forte avant la gravure.

le prince. = Et puis celui qui n'a pas beaucoup étudié ces demoiselles ne connaît pas les femmes I

LA DÉCAVÉE. = Parce qu'elles sont trois fois femmes.

d'aspremont. = Eh bien I vous allez les voir, à l'œuvre, car c'est ici le champ de bataille de l'argent et de l'amour. (Montrant les tables de jeu.) Voici la forteresse. Tout à l'heure.

MADEMOISELLE TRExNTË-SlX VERTUS 213

l'assaut va commencer. Quoi qu'on fasse, on s'en va toujours blessé : qui gagne au jeu, perd en amour. Tous les soldats n'appartiennent pas à des compagnies d'élite, mais il y a un escadron de femmes qui s'est signalé dans plu- ' sieurs batailles ; des consentes et des chevronnées — beaucoup de chevronnées, hélas I et celles-là ne tirent pas leur poudre aux moineaux. — Tenez, voilà justement la plus sérieuses de toutes ces amazones.

LE PRINCE. = Comme elle est sombre !

d'aspremont. = Je crois bien. On Ta surnommée la Taciturne. Le philosophe dit : Rentre en toi-même ; celle-là n'est jamais sortie. Elle n'a que trois phrases à son arc, quelle que soit la question qu'on lui adresse : fen accepte l'augure, Question d'argent, Ni oui ni non. Du reste, vous allez en juger.

LE PRINCE. = Ah!... je serais curieux de connaître ces 'vocables...

LA DÉCAVÉE, faisant si^e à la Taciturne. = AcCOUrCZ, ma

•chère, que je vous présente à un prince de mes amis. LE PRINCE. = Madame, venez-vous souvent ici?

LA TACITURNE. = Questiou d'argent.

LE PRINCE. = Êtes-vous hcureusc au jeu?

LA TACITURNE. =: Ni oui, ni non 1

LE PRINCE, détachant une bague de ses doigts. = Tenez,

madame, voici qui vous portera bonheur.

LA TACITURNE, s' inclinant avec un sourire. = J'en aCCeptC l'cugure. (Elle s'éloigne.)

d'aspremont. = Vous voyez — elle a tout dit — elle s'en va !...

le PRINCE. = Eh bien I à la bonne heure, voilà un caractère. J'apprécie beaucoup ceux qui ne parlent pas.

d'aspremont. = Alors, voilà votre homme.

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