SCÈNE IV Les Mêmes, MARX, puis L'ESTRAPADE
MARX, parlant à la vapeur. = Bonjour, prince, honjour, comte...
On en a vu de belles ce soir à la petite Bourse. Des enragés ! Comme ils remuent le trois et le cinq ! Il y a encore des milliards, mais il n'y a plus d'argent. = Pour moi je n'ai qu'à frapper le sol pour en faire jaillir le Pactole.
d'aspremont. = Le Pactole du ruolz...
MARX. = Prince, vous avez de l'emprunt du Honduras... Vous perdez cinquante francs. — Vendez pendant que la nation existe encore. C'est entendu ? vous vendez?... (Tirant
un carnet de sa poche.) Je vends pour VOUS...
LE PRINCE. = Pardon, mais...
MARX. = Oh ! cela ne me dérangera pas... Je suis toujours au service de mes amis... Et pourtant je suis bien pressé... De grosses affaires... De très grosses affaires... (a d'Aspremont.) Figurez-vous, mon cher comte, qu'on a découvert des gisements de diamants... Vous ne devineriez jamais où... Dans les Landes !
d'aspremont. = Dans les Landes ! En êtes-vous bien sûr?
MARX. = Parbleu 1 puisque je les mets en action.
d'aspremont. = Oh! alors, c'est une raison...
MARX, riant. = Très drôle, très drôle! Mais ce n'est pas tout I II y a une autre affaire plus importante encore !
d'aspremont. =Vous avez donc juré de mettre tous vos contemporains sur la paille I
MARX. = Oh 1 celle-là a sa souscription couverte d'avance. Il ne s'agit de rien moins que du chemin de fer de l'Afrique centrale.
d'aspremont. == Juste ciel I A travers le Sahara I
MADEMbiSELLE TRENTE-SIX VERTUS 115
MARX.= Ehl oui, d'Alger à la Hottentotie. C'est merveilleux !
d'aspremont. =Je crois bien. Et sur quels voyageurs comptez-vous pour votre chemin de fer ?
MARX . = Sur les naturels du pays.
d'aspremont. = Et si les anthropophages, au lieu de monter dans vos trains, se bornent à manger vos chauffeurs ?
MARX. = Eh bien les chauffeurs seront cuits à point.
d'aspremont, offrant des cigarettes au prince. = Fumons un
peu.
MARX, à qui on n'offre pas de cigarette. =z On fume ici? Où
diable la Rosemond a-t-elle mis les cigares ?
d'aspremont, le regardant s'éloigner. = Cartouche, aujourd'hui, opère dans les salons. (Au prince.) Vous connaissez donc cet homme, prince ?
le prince. = Je l'ai rencontré à la Bourse, car je vais partout. Il fait les affaires d'un de mes amis...
d'aspremont. = Ou plutôt il fait ses affaires avec l'argent de votre ami. Ah ! c'est un homme intelligent à la hauteur de son époque... Il vient d'acheter un hôtel... rue de... rue de...
le prince. = Rue de Mazas?
d'aspremont. r= Ma foi, c'est sur le chemin. A force de faire des emprunts d'État, il finit par prêter aux particuliers. Si vous avez besoin d'un million à la condition de lui en rendre deux...
LE PRINCE. = Merci.
Entrée de l'Estrapade.
l'estrapade. = Ah ! mon cher d'Aspremont.
d'aspremont. = Je vous présente un mien. ami — M. de l'Estrapade... Un homme terrible, un spadassin atroce. •— Prenez garde à lui... il ne faut pas le regarder de travers. H' brise une pièce de cent sous, comme Maurice de Saxe bri-
sait un fer à cheval. — Ce qu'il a massacré de vertus, ce qu'il a crevé de chevaux, ce qu'il s'est crevé lui-même, c'est à n'y pas croire. Et il ne s'est pas encore sevré. Ou si peu...
L*ESTRAPADE. = Très drôlc, très drôle! — Mais prenez garde à vous-même, d'Aspremont. Vous avez l'air de me blaguer. — C'est charmant, ma parole d'honneur ! — Vous m'avez vu à l'œuvre, que diable ! Je tue mon homme proprement.
d'aspremont. = Allons donc! Vous n'êtes qu'un bourreau d'argent l Où demeurez-vous maintenant? Toujours
dans votre écurie ?
l'estrapade. = Vous savez bien que je l'ai vendue. Je demeure maintenant au café Anglais.
- d'aspremont. = Comment, au café Anglais?..
l'estrapade. = Mais certainement... C'est très commode... Je commence à vivre le soir... Je dîne au café Anglais... Je vais au théâtre, je passe au café Anglais. Je vais au Cercle... Je soupe au café Anglais... Et quand je ne me lève pas trop tard pour déjeuner... je déjeune au café
Anglais.
-d'aspremont. = Vous vous couchez donc quelquefois? l'estrapade. =Oui... quelquefois... par hasard, quand il fait froid. C'est au café Anglais que je reçois les femmes et les témoins...