SCENE V GONTRAN, MADAME DE STALLER
MADAME DE STALLER. = Qu'aS-tU donC?
GONTRAN. := Rien, ma mère.
MADAME DE STALLER. = Gontran, parle-moi... Tu t'es
encore couché tard. Tu as tort. Soupe, danse, ris, puisque tu es jeune, mais ne te tue pas à ce jeu-là. Tu es donc biea heureux à faire ces folies?
CONTRAN, amèrement. = Heureux !
MADAME DE STA LLER. =Vois-tu... Le bonhcur n'est pas là. Le bonheur, c'est Tamour d'une jeune fille qui devient une jeune femme. Le bonheur, c'est la famille. Mon bonheur à moi, c'est toi... c'est ta sœur. Il n'y a rien qui vaille le coin du feu quand Tamour y tient sa place. Ah ! comme tu me béniras quand tu en seras là. Car je te forcerai bien à y venir. Comment trouves-tu mademoiselle Marcelli ?
GONTRAN. =Clotilde ! Mais je la trouve charmante, ma mère!
MADAME DE STALLER. = Jc crois bien. Celle-là a toutcs les vertus. Par-dessus le marché, elle est riche et elle t'adore. Et tu n'as rien fait pour être adoré. Que sera-ce donc quand tu l'aimeras toi-même ?
CONTRAN, avec effort. = Mais je l'aimerai... Je l'aime déjà!
MADAME DE STALLER. = Est-il bien vrai, cc mcuson^clà ? Malheureusement, mon cher enfant, on m'a dit que tu étais amoureux dans je ne sais quel théâtre... Prends garde qu'on ne t'y joue des comédies dangereuses... Il faut aimer les comédiennes, dans la salle, jamais dans les coulisses. N'est-ce pas que tu veux bien épouser mademoiselle Marcelli ?
CONTRAN. = Oui, je me marierai. Avec elle, si tu veux. Mais on ne va pas publier les bancs demain.
MADAME DE STALLER. = Et tu t'imagiues quc Clotilde va t'attendre longtemps ?
CONTRAN. = Si elle m'aime, elle m'attendra.
MADAME DE STALLER. = Mais pourquoi cettc'agitation, pourquoi cette fièvre qui t'emporte ? Pourquoi ces larmes de tout à l'heure ?
CONTRAN. = Ma mère, j'ai joué.
MADAME DE STALLER. = Tu as joué? Pauvrc enfant! jure-moi que c'est la première fois ?
CONTRAN. = Oui, ma mère.
MADAME STALLER, lui montrant la chiffoimièrc. = Tiens, tout
ce que j'ai d'argent comptant est là dans cette chiffonnière..* En voici la clef.
CONTRAN, n'osant la prendre. = Ma mère, j ai beaUCOUp
perdu.
MADAME DE STALLER. = Chut ! je uc veux Hcn savoir. Xe t'ai-je pas donné la clef?
CONTRAN, se jetant dans ses bras. = Ma mère ! ' MADAME DE STALLER, le tenant embrassé. = ËCOUte, Je
t'aime trop pour te faire de la morale. Prends et va payer. Mais n'oublie pas ceci : il y a une gravure d'Albert Durer qui représente les péchés capitaux. Dans sa gravure, il y eu a huit, parce qu'Albert Durer en a peint un plus terrible que les autres, — c'est le jeu 1
CONTRAN. = Ce n'est pas le jeu qui m'a entraîné.
MADAME DE S T A L L E R . = Nc me dis ricu. (Fausse sortie. — Elle remonte vivement la scène et va vers Contran.) Sais-*tU ce qui HIC
désespère, sais-tu ce qui me met la mort dans l'àme ; ce n'est pas le jeu, ce n'est pas l'argent que tu as perdu, parce que je suis sûre que tu ne recommenceras pas. Je pleure, mon Gontran, parce que... (Elle lui prend les mains.) parce que t u n'es plus mon (ils.
CONTRAN. = Ma mère!
MADAME DE STALLER. = NOU, tU u'eS pluS mOU fils...
tu le sais bien. Depuis trois mois tu appartiens, corps et àme, à je ne sais quelle fille perdue qui a mis la main sur toi comme sur son bien. Une mère ne parle pas à son fils «le ses maîtresses; voilà pourquoi je ne t'ai rien dit jusqu'ici. Mais, à la fin, mon cœur éclate. Tu ne sais donc pas ce que c'est qu'une mère ? Donner pendant vingt ans sa jeunesse, son âme, sa vie; mettre sur une tète adorée toutes
ses ambitions et toutes ses espérances, vouloir que son enfant soit le meilleur, le plus digne, le plus beau, le premier entre tous; sacrifier tous les plaisirs quand il est petit pour le veiller, même quand il dort bieni Quand il ^st grand, n'avoir d'autre joie que d'être avec lui! Eh bien, tout cela n'est qu'un rêve, il y a un réveil terrible pour la mère : c'est quand l'enfant n'est plus là. Où est-il? que faitil? Il ne connaît déjà plus le chemin de sa maison! La première venue a tout pris à la mère! Tout ce que la mère a fait en vingt ans, cette femme l'a défait en quelques heures ! (Un silence.) Qu*as-tu à répondre?
GONTRAN. = J'ai h répondre, ma mère, que je t'adore." Quand un nuage obscurcit le soleil, est-ce qu'il cache la ciel? Non. Ce nuage passe. Eh bien! la cause de ton chagrin passera comme ce nuage, (il la reconduit.) Crois-moi, ton fils n'est pas aussi méchant que tu penses (lui montrant la clef) et je serais le dernier des hommes si je ne redevenais pas le digne fils d'une telle mère.
MADAME DE STALLER, en sortant. = DlcU veuille qUO je
me sois trompée !