SCÈNE VII CONTRAN, D'ASPREMONT
d'aspremont. = Ah! mon cher, que ces deux jeunes filles sont charmantes!... Encore un peu elles m'entraînaient jusqu'à l'autel... toutes les deux... Que diable faistu donc- là?
GONTRAN. = Tu le vois, je compte de l'argent.
d'aspremont. = Je comprends. Voilà une leçon d'arithmétique!... Que t'a dit ta mère?
GONTRAN. = Elle a été héroïque. J'en ai les yeux pleins de larmes.
d'aspremont. = C'est la meilleure des femmes, comme ta sœur est la meilleure des sœurs, comme mademoiselle Marcelli est la meilleure des amies... Tu serais trois fois coupable si tu continuais à faire du chagrin à tout ce monde-là... et à toi-même. Ne te sens- tu donc pas mieux ici que chez la Rosemond? Ici on respire la fierté, la vertu, le bonheur, car enfin ce mot-là est encore dans le dictionnaire de l'Académie. J'ai été ravi quand je suis entré tout à l'heure et que j'ai vu la jolie main de ta sœur promenant son bouquet de fraises devant tes lèvres et devant celles de mademoiselle Marcelli.
GONTRAN. = Qu'a dit Lucie après mon départ?
d'aspremont. = Elle valsait avant ton départ: après ton départ elle a poiké !
GONTRAN. = Mais enfin, que disait-elle de ce duel?
d'aspremont. = Elle est enchantée. Pense donc, cela ferait si bien dans les journaux. Je lis ça d'ici : « Hier une de nos plus jolies actrices a été la cause d'une rencontre à l'épée entre le prince Trois-Étoiles et M. Contran Trois- Points. La demoiselle chantera ce soir, pour la première fois, dans une représentation à bénéfice aux Bouffes-
Parisiens. » Voilà des débuts! — Tu sais que je n'ai pas voulu être le témoin du prince, mais que je ne suis pas non plus le tien.
CONTRAN. := Je n'ai pas compté sur toi... J'ai pris M. de Raucourt et Marx.
d'aspremont. = Du reste, vous avez tort tous les deux. Le prince a eu tort de vouloir t'enlever Lucie. Et pourtant, après t'avoir gagné deux cent cinquante-six mille francs, il te devait bien cela. Toi... tu as eu tort de jouer d'abord et de te fâcher ensuite. N'es-tu donc pas cuirassé contre les caprices de cette belle? Tu te laisses prendre à ces piperies de charmeuses de contrebande?
CONTRAN. = Eh bien ! oui, je l'ai aimé follement, pas sionnément, désespérément.
d'aspremont. = C'est donc une maladie mortelle? Où l'as-tu donc connue?
CONTRAN. = A un souper.
d'aspremont. = Amour d'après souper qui ne devrait pas avoir de lendemain.
CONTRAN. = Je voudrais bien t'y voir.
d'aspremont. — Je m'y suis vu. Mais je ne me suis jamais réveillé le matin embourbé dans une folie de la veille. Toi, tu t'obstineras jusqu'à la fin. Écoute bien ce que je te dis : Lucie te ruineras et tu l'aimeras toujours ; elle ruinera ta famille et tu l'aimeras toujours ; elle te fera mourir de désespoir — et tu l'aimeras toujours.
CONTRAN. = Tu prédis le mauvais temps comme les almanachs.
d'aspremont. = Je ne ris pas... Je te dis tout cela parce que j'aime ta mère... ta sœur... parce que je t'aime... toi... Et il n'y a vraiment pas de quoi ! N'essaie pas de m'échapper, tu m'écouteras jusqu'au bout. T'imagines-tu que tu as été mis sur la terre tout exprès pour faire le bonheur ou le malheur de mademoiselle Trente-six Vertus? Non, nul
n'est condamné à ces travaux forcés de la passion stérile. On ne devient un homme que si Ton est digne d'être père de famille. Oh! c'est du rabâchage... je le sais bien, mais il faut rabâcher avec les enfants.
GONTRAN. = Allons doucl
d'aspremont. =Tu es un enfant, un grand enfant — c'est bien plus terrible. — Ce duel va te faire passer pour fou. Il va apprendre à tout Paris que tu te bats pour cette demoiselle, après avoir perdu pour elle une somme invraisemblable. Mademoiselle Marcelli ne voudra plus de toi et elle aura raison.
GONTRAN. = Tu ne connais pas les femmes, toi qui crois les connaître trop.
d'aspremont. = Tu la crois aussi insensée que toi» Veux-tu écouter un conseil d'ami? Tu vas écrire au prince une lettre d'excuses.
GONTRAN. = Moi! allons donc! ce serait de la lâcheté!
d'aspremont. = Ce serait de la bravoure! Tiens, voilà
ce que je lui écrirais au prince (Gontran, machinalement, écrit sous
la dictée de d'Aspremont dictant) : « Monsieur, je regrette le mouvement de colère de cette nuit. « (Mouvement de Gontpan.)
Attends donc!... (Dictant.) « Je vous fais d'autant plus mes excuses que je sui bien connu à la salle d'armes, et qu'en somme vous m'avez rendu un grand service en vous chargeant des menus plaisirs de mademoiselle Lucie. — On a élevé des statues à des hommes qui avaient fait moins que cela. — Si cependant vous persistiez à vouloir vous battre, je reste à votre disposition. Mais sans raillerie et sans amertume, mes excuses sont sérieuses. La preuve, c'est qu'elles vous seront remises par M. le comte d'Aspremont. »
GONTRAN, regardant d'Aspremont. = Je n'écrirai jamais Cela,
je me ferais plutôt couper la main, (il jette la plume a?ec colère.) Je me déshonorerais!
» d'aspremont, sans s'émouvoir. := Traduction littérale: tu
déshonorerais Lucie, ô pauvre cœur malade! A quand ce duel?
GONTRAN. = Dans deux heures... je pense.
D*ASPREMONT. ^ OÙ SOnt teS témoins? (Marx parait.)
MARX. = Ouf, me voici.
GONTRAN. = En voilà un!
d'aspremont. = J'irai prendre de tes nouvelles ce soir aux Bouffes, (il sort.)
MARX, saluant d'Aspremont, qui sort sans lui rendre son salut. = Ça.
ne va pas mal, je vous remercie.