SCÈNE XI
LUCIE, CONTRAN
CONTRAN, très calme. = Je suis venu, iiia chère Lucie, parce que je t'avais promis de venir, mais à une condition, c'est qu'il ne soit plus question entre nous de mademoiselle Marcelli.
LUCIE. = Très bien. (Elle m une lettre.)
GONTRAN, à part. = C'est étrange, Clotilde m'avait dit qu'eMe irait au bal de l'ambassade... et elle n'y était pas... J'ai envoyé chez elle pour savoir si elle était sortie... et elle était sortie... Tout à l'heure, sur le boulevard, il m'a semblé la voir passer, tout encapuchonnée, au bras d'un homme. Il y a quelque mystère dans tout ceci.
LUCIE. = Dis-moi... supposons que mademoiselle Marcelli soit ici... dans un cabinet particulier...
GONTRAN. = Je sais que c'est impossible!
LUCIE. = Je te dis qu'elle soupe ici... Tiens, voilà une lettre datée de minuit. Veux-tu répondre pour moi?
Lucie tend une lettre et la lit par-dessus l'épaule de Contran.
GONTRAN, raillant. == Le prince ne l'a pas signée avec son sang?
LUCIE. = Il aurait pu la signer avec le tien.
GONTRAN. = Et tu iras veiller à son chevet?
LUCIE. = Pourquoi pas? Tout n'est-il pas fini entre nous? Ne m'en veux pas si j'ai songé à te mettre sur tes gardes. Je ne veux pas que tu prennes une dot dont on ne connaît que trop l'origine.
GONTRAN. = Tais-toi!
LUCIE. = C'est cela. Tue-moi!
GONTRAN. = Eh bien! plus un mot de ce mariage! (Se
penchant pour l'embrasser.) Tu sais bien qUC je t'adore I
LUCIE. = Pourquoi le saurais-je? Vous ne me gâtez déjà pas tant ! Depuis hier, vous ne me dites que des choses de
l'autre monde. Vous êtes jaloux comme un Espaf?nol et gai comme un Allemand. Après tout, est-ce ma faute si vous avez perdu tout votre argent pour ravoir mon bouquet? Est-ce qu'il s'est changé en bouquet de diamants? GONTRAN. = Tu veux des diamants? tu en auras. LUCIE. = Le prince m'a offert un hôtel aux Champs- Elysées. Tiens! il y en a un charmant tout prêt de celui de mademoiselle Glotilde Marcelli.
GONTRAN. = Pourquoi cette obstination?
LUCIE. = Je ne m'obstine pas, je m'amuse.
CONTRAN. = Mais enfin, qui t'a mis dans la tête que mademoiselle Marcelli dût souper ici ce soir?
LUCIE. = Tu sais bien, mon cher, que je vois le meilleur monde ; on cause autour de moi; dans les coulisses, il n'y pas de secrets. L'un parle de sa femme; l'autre de sa maîtresse; celui-ci donne des nouvelles aux journalistes, celuilà raconte tout haut la chronique scandaleuse. Rien n'est caché à Paris, tout homme a son confident, c'est toujours le secret de la comédie. Or, je suis aux premières loges pour tout entendre. Et voilà pourquoi je sais que mademoiselle Marcelli soupe ou soupera ici... Ces étrangères! on ne sait jamais qui elles sont, ni d'où elles viennent!
GONTRAN. = Voyons, soupons-nous? sinon, allons-nous en.
LUCIE. = Eh bien! non, je ne veux pas souper. Si tu veux souper, va dénicher mademoiselle Marcelli.. GONTRAN. =: Ah! c'cu est trop... Adieu!
LUCIE, s'approchant de la porte du fond, pour faire signe au garçon. =
Va-t'en, puisque tu ne veux rien voir!
GONTRAN, allant vers la porte. = Soit! je m'en vais ! (A ce moment la porte du cabinet n* 12 est ouverte par le garçon. On voit Juliette, qui essaie de cacher sa figure.
LUCIE. = Regarde bien.
GONTRAN, voulant se précipiter dans le cabinet. = Qu ai-je VU .
LE GARÇON, qui a rerermé la porte du cabinet. = Pardon, monsieur, ce salon est pris.
GONTRAN. = Mais c'cst impossible! impossible! impossible!
LUCIE, jouant la surprise. = Je n'y CFoyais pas non plus ! Comme tu dis, cela est impossible, mais cela estl
GONTRAN, tombant sur une chaise. = Cette malheureUSe fille
est donc folle? Quand on pense qu'elle est là! et avec qui? écoutant les impertinences de cet homme ! Je le tuerai ! LUCIE. =5 Tu ne peux pas tuer tout le monde.
GONTRAN. = Connais-tu cet homme? (il retourne à la porte du cabinet.)
LUCIE. = Non. Je n'ai bien vu que la femme.
GONTRAN, Il se jette vers le cabinet et enfonce la porte. = Personne ! Elle est partie ! (il revient sur la scène ) C'était donc elle, puisqu'elle s'est enfuie?
LUCIE, lui prenant la tète et l'embrassant sur le front. = Va, mon
pauvre chien, il n'y a encore que les femmes .comme nous pour vous consoler des demoiselles du monde! Allons,
viens souper! (Elle lentraîne.)