SCÈNE PREMIÈRE
GONTRAN, assis devant une table et remuant des papiers,
puis EUGÈNE MARX
GONTRAN. = Oh I la vie! quel enfer! Je n'ai pas fermé les yeux cette nuit. Il n'y a donc plus rien de sacré! Quoi!
cette Italienne qui porte la vertu sur sa figure c'est une coquine, comme la plupart de ces étrangères qui ne viennent à Paris que pour cacher leur vie. Est-il possible que je l'aie vue dans un cabinet particulier du café Anglais après minuit. C'était bien elle ! Il ne faut plus penser à ce mariage. Il ne me reste que Lucie. La fatalité le veut. (Regardant à sa montre.) Lucie va venir par le petit escalier. Par ses caprices, ^lle me forcera de quitter l'hôtel de ma mère. — Voyons, pour faire mes comptes, il me reste bien peu de temps. J'ai payé ma dette de jeu... J'ai acheté un hôtel à Lucie... Je lui ai donné quatre chevaux... J'ai dépensé ces jours-ci vingt mille francs d'argent de poche. = Total : je suis ruiné, (il se lève.) Je suis bien plus que ruiné, car j'ai emprunté à Marx, et Marx me fera payer le double de ce qu'il m'aprêté. Le désastre est plus grand encore. Ma mère m'avait envoyé àBeauvais pour un procès, je n'y suis pas allé. L'avocat connaissait mal la cause et le procès est perdu. Tel est l'état de mon esprit qu'il m'est impossible de m'occuper d'autre chose que de Lucie. — Tout ce qui se passe en dehors d'elle m'est indifférent. En ce moment même, en face de ma ruine, je ne vois qu'elle autour de moi. Il est trois heures. Elle va passer, à moins que le prince... Ah! jaloux de Lucie ! Quelle ironie ! Mais quoi ! il n'y avait qu'une seule personne au monde qui pût m'arracher à cet amour infernal : c'était Glotilde !... et c'est fini!... Je doutais encore que ce fût elle, au café Anglais; mais ne l'ai-je pas surprise, fuyant le soir, dans une sombre allée du bois de Boulogne?...
MARX. = Bonjour. — Comment allez-vous? — Et ces dames?... Vous verra-t-on ce soir à l'Opéra? Je suis bête : vous n'allez qu'aux Bouffe». A propos, vous savez qu'on parle déjà des hauts faits de celle que vous deviez épouser. Hein 1 comme on est trompé par des figures d'ingénue.
GONTRAN. = Que dit-ou?
MARX. = Pardieu ! on dit que vous Tavez surprise avec un homme de bourse dans un cabinet très particulier du café Anglais.
GONTRAN. î= Je ne l'ai pas surprise, je l'ai entrevue et j'en ai plus de chagrin que d'indignation, car elle est si belle et si bonne...
MARX. = Parlons de chose sérieuses. — 11 paraît que la Méduse avait un énorme chargement d'or et que rien ne serait plus facile que de le repêcher à l'endroit où elle a fait naufrage.
GONTRAN. = Qui? Ldi Mêcluse?
MARX. = Oui, la Méduse, C'est une immense découverte. Je vais la mettre en actions. — Je viens de rencontrer la Taciturne, — plus Taciturne que jamais, — question d'argent. = A propos d'argent, je descends de chez votre mère.
GONTRAN, inquiet. = De chez ma mère?
MARX. — Oui, elle m'a fait appeler. Qui donc a bien pu lui conter nos affaires :
GONTRAN. = Comment, elle sait...
MARX. = Tout.
GONTRAN. = Qu'a-t-elle dit?
MARX. = Ah! ah! elle n*a pas pris la chose gaiement. Il m'a paru voir poindre dans ses discours l'interdiction... le conseil de famille...
GONTRAN. := Un couseil de famille!
MARX. = Rassurez- vous. — Il n'y a que ces conseils-là qui soient bons à quelque chose.
GONTRAN. = Mais enfin que s'est-il passé?
MARX. = Savez- vous ce que vous me devez?
GONTRAN. = Trois cent cinquante mille francs... . MARX. = Oui... Et le reste. Mettez à votre addition cent mille francs de plus. Avez-vous quatre cent cinquante mille francs ? C'est à peine s'il vous reste le quart de la succession
de votre père. Or, qui me paiera, si ce n'est votre mère? Vous comprenez qu'elle n'est pas contente.
GONTRAN. = Mais il fallait ne rien lui dire! Nous gagnerons du temps...
MARX. = Vous ne savez donc pas que les intérêts courent le jour — et la nuit! — Voyez-vous, mon cher, vous n'avez de salut que dans le mariage... On vous offre un parti superbe... Mademoiselle Clotilde Marcelli...
GONTRAN. = Oh! celle-là, jamais!
MARX. = Pourquoi?... Ce n'est donc pas une vraie fortune?... Est-ce que vous auriez l'intention d'épouser Lucie, par hasard — pour rentrer dans vos biens? — (Mouvement de Contran.) Oh! ça so fait tous les jours...
GONTRAN. = Je ne suis pas de ceux qui épousent leur maîtresse. Du reste, je voudrais épouser Lucie qu'elle ne voudrait pas...
MARX. = Écoutez, mariez-vous ou ne vous mariez pas, mais songez sérieusement à l'échéance de vos lettres de change et ne comptez pas trop sur votre mère : elle a payé vos dettes de jeu, elle ne paiera pas vos dettes d'amour.
GONTRAN. = Vous VOUS en allez.
MARX. = Oui, je vais courir pour vous, à la recherche d'une dot... Je connais un banquier très riche qui a une fille charmante. Je vais lui demander sa main. » Monsieur, fai l'honneur de vous demander la dot de mademoiselle votre
fille, » (h sort.)