SCÈNE II GONTRAN, puis HÉLÈNE
GONTRAN. = Quand on pense que j'ai pris ce coquin-là pour témoin, dans une affaire d'honneur!
HÉLÈNE, très émue. = Ah ! mon cher Contran, si tu savais comme je suis malheureuse !
GOxNTRAN. = Hélène, ma chère Hélène, (il l'embrasse.)
HÉLÈNE. = J'ai voulu te voir en cachette de maman... Je veux te parler.
GONTRAN. = Qu'as-tu? Est-cc que d'Aspremont...
HÉLÈNE. = 11 s'agit bien de M. d'Aspremont, il s'agit bien de moi ! C'est pour toi que je suis venue.
GONTRAN. =. Pour moi ?
HÉLÈNE. = Oui, pour toi. Depuis ce matin, maman est dans la désolation.
GONTRAN. — Mais enfin le feu n'est pas à la maison.
HÉLÈNE. = Ne te fâche pas. Un monsieur Marx est venu qui a désespéré ma mère en lui disant que tu t'es ruiné. Tu sais comme la perte de son procès l'avait déjà abattue. II faut que tu la consoles, il faut que tu lui prouves que tout n'est pas perdu. (Lui prenant la main.) Écoute Conlran, avant que maman n'arrive, je veux que tout soit réparé.
GONTRAN. = Gomment?
HÉLÈNE. — Mais je ne sais pas comment te dire cela.. Je n'ose pas...
GONTRAN. = Parle, parle!
HÉLÈNE. = Eh bien! je te donne tout ce que j'ai.
GONTRAN. = Hélène!
HÉLÈNE. = Oui, tout. Si on m'aime, on m'épousera sans dot. Si on ne m'épouse pas, c'est qu'on ne m'aimait pas; tu vois bien que c'est encore un service que tu m'auras rendu, et je serais heureuse de t'avoir sauvé.
GONTRAN. = Ma chère sœurl (A part.) Et moi qui ne croyais plus à rien, malheureux que je suis!
HÉLÈNE. = Tu sais, j'ai aussi des bijoux, je ne les mets jamais. Tu te rappelles ceux que j'avais pendant la guerre •~ je les ai donnés pour les blessés — aujourd'hui c'est bien mieux, je les donne à mon frère.
MADEMOISELLE TRENTE-SIX VERTUS 2rt3
GONTR A N. = Ah ! le brave cœur 1 (Avec découragement.) Mais, ma pauvre enfant, tu ne sais pas la vie que je mène. Ta dot, tes bijoux, tout ce que tu m'offres si généreusement nt me sauverait pas. Et quand même tu te ruinerais pour moi aujourd'hui, le vertige qui m'entraîne est si terrible que je n'en serais pas moins perdu demain...
HÉLÈNE. =: Et tu t'achames à cette folie?
CONTRAN. = Non, c'est cette folie qui s'acharne à moi. Je ne suis pas un héros de tragédie, mon Dieu, mais je me sens pris par la fatalité.
HÉLÈNE. = Ah! si tu nous aimais bien, ma mère et moi, tu redeviendrais le brave Contran d'autrefois, alors que tu ne vivais que pour nous et avec nous.
GONTR AN. =11 est trop tard ! On ne rebrousse pas chemin quand le chemin est mauvais. Ma vie est dans la lièvre. Je ne pourrais plus vivre dans la raison.
HÉLÈNE. =Tu t'amuses donc bien?
GONTR AN. = Ahl oui... je m*amuse bien... Comme tous ceux qui s'amusent... Mais j'ai mon dénouement.
HÉLÈNE. = Le mariage? Tu sais que Clotilde...
GONTR AN. = Clotilde! Ne parlons plus jamais d'elle.
HÉLÈNE. = Que dis-tu? Je ne te comprends pas?
GONTRAN. = Je vous compreuds bien moins encore, ma mère et toi, d'avoir ouvert votre salon à mademoiselle Marcelli, un abyme de ténèbres comme sa mère...
HÉLÈNE. = Tu deviens fou!
GONTRAN. = Je deviens fou! Tiens, voilà un mois que je voulais toujours vous mettre en garde. Si je te disais...
HÉLÈNE. = Une calomnie? Prends garde!... quand la calomnie frappe une femme, il s'élève contre elle tout un acte d'accusation. Qu'a-t-on pu dire contre Clotilde?
GONTRAN. = On n'a pas dit : j'ai vu. Mais ne me questionne pas.
HÉLÈNE. = Je ne veux pas que tu gardes cinq minutes
de plus dans ton cœur cet odieux soupçon, quel qu'il soit.
GONTRAN.= Je ne soupçonne pas, j'accuse! Ah! ma chère Hélène, tu verras un jour ce que Paris renferme d'abymes et de mystères. Vois-tu, vous avez connu Clotilde et sa mère chez une créole où il y a plus de luxe que de tenue. A Paris, l'amitié va vite parce qu'elle ne dure pas. Ma mère s'est laissé prendre au charme de cette étrangère qui trompera tout le monde.
HÉLÈNE. = Tais-toi, mon cœur défend Clotilde et mon cœur ne me trompe jamais.
GONTRAN. = Pauvre enfant! c'est que tu n'as jamais été trompée... Ah! si tu savais ce que j'ai vu...
HÉLÈNE. = Clotilde doit venir me voir tout à l'heure, je veux que tu lui parles.
, GONTRAN. = Je n'ai rien à lui dire. Je ne dirai rien à personne, mais je l'ai rayée de ma vie et tu cesseras de la voir...
HÉLÈNE. = C'est affreux cela! Gomment faire pour te
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