‹ La comédie au coin du feuChapitre 134 sur 200 · SCÈNE V GLOTILDE, puis LUCIE · texte numérisé non relu

SCÈNE V GLOTILDE, puis LUCIE

CLOTiLDE. = Mais que leur a-t-on dit? Je venais pour m'indigner avec eux et me voilà seule dans les larmes. Contran va revenir; je ne veux pas l'attendre! Je ne veux pas m'humilier jusqu'à dire un mot de plus. (Elle va pour sortir

vers la porte du fond. La petite porte dans la tapisserie s'ouvre et Lucie entre.) Ah! cette lettre... (Elle remonte pour ramasser la lettre.) Qui

donc Ta écrite? Quelle est cette haine qui s'attaque à

moi ?... (Poussant un cri en voyant Lucie.) Ah!

LUCIE. = Mademoiselle Marcelli...

CLOTILDE. = Cette femme me connaît.

LUCIE, reculant. = C'est mademoiselle qui fait aujourd'hui

les honneurs de la maison ?

CLOTILDE, lui présentant la lettre. = C'est VOUS qui avez écrit

cette lettre-là?

LUCIE, l'examinant avec dédain. = Moi, je n écris jamais. Je

fais tout écrire par ma femme de chambre.

CLOTILDE. = Alors, c'cst VOUS qui l'avez dictée!

LUCIE. = Et vous allez m'en demander raison? Cela s'appelle au théâtre : bataille de dames.

CLOTILDE. = Je vous demande raison de mon honneur outragé, je vous demande raison de ma dignité blessée, de mes angoisses, de mon désespoir. (Pleurant.) Mais vous ne comprenez donc pas que cela me tue?...

LUCIE. = Je comprends que cela ne me regarde pas... et puisque je vous ai trouvée ici, c'est à moi de vous céder la place.

CLOTILDE. = Je crois vraiment que vous me traitez en rivale! Ce n'est pas pour M. de Staller que je suis ici, c'est pour avoir le mot de cette énigme infernale?... Oh! je vous l'abandonne, M. de Staller...

LUCIE. =: Peut-être qu'il vous a déjà abandonnée ?

CLOTiLDE. = Madame, je ne vous ai pas fait de mal, moi, que me voulez-vous ? Dites, mais dites que dans un moment de colère vous vous êtes laissé entraîner à me calomnier; car, je le vois bien, il n'y a pas que cette lettre contre moi, je sens toute une nuée qui m'envahit!

LUCIE. = Je ne sais pas un mot de toute cette histoire.

CLOTILDE. = Madame... je vous en supplie... on m'a abominablement calomniée. Je viens de voir se détourner de moi mes meilleurs amis... Il faut que je me défende pourtant et je ne sais d'où vient le coup qui me frappe. Je me suis jetée dans les bras de ma mère, elle n'a ^u que pleurer. Puisque je vous trouve ici, c'est que la destinée a voulu cette rencontre. Écoutez-moi, madame, vous la maîtresse de Gontran, je ne vous en veux pas, soyez heureuse avec lui. Moi, je n'ai plus qu'un rêve dans mon chagrin, c'est de retourner en Italie et de ne jamais revoir la France. J'irai m'enfermer dans un couvent, mais au nom du ciel, madame, dites que je suis victime d'un mensonge.

LUCIE. ^ Est-ce que votre mère ne peut pas vous donner un certificat de vertu ?

CLOTILDE. =: Je suppose quc vous ne voulez pas calomnier ma mère aussi.

LUCIE. = Ah! je ne connais pas plus la mère que la fille.

CLOTILDE. = De grâce, madame, ayez pitié de moi! Apprenez-moi du moins ce qu'on a osé dire.

LUCIE. = Mais encore une fois, je ne sais quelles sont ces calomnies. J'ai entendu parler autour de moi, de vous et de votre mère. Que disait-on? Je m'en souviens à peine... Que vous meniez une vie d'aventure, — je ne veux pas dire d'aventurière, — que votre mère aimait trop les plaisirs parisiens, — qu'on vous a surprise au bal de l'Opéra, à la

Timbale d'argent, — et autres endroits où ne vont pas les demoiselles, à marier.

CLOTiLDE. =11 est impossible qu'on ait parlé ainsi de moi.

LUCIE. = Vous avez voulu savoir, vous savez maintenant.

CLOTILDE. = Je sais que vous mentez, je sais que ces calomnies ne sont pas nées autour de vous, mais chez vous et par vous !

LUCIE. = Vous êtes folle I

CLOTILDE. = Oui, en effet, je suis folle! Voilà que je vous parle d'honneur et de vertu! Comme si vous y compreniez quelque chose! Eh bien, puisque je me suis abaissée à vous parler, vous saurez du moins ce que je pense de vous! Il n'y a plus pour vous ni conscience, ni famille, ni Dieu ! Vous seriez désespérée d'être surprise avec un bon sentiment, vous faites le mal rien que pour faire le mal. Votre orgueil à vous, c'est de laisser le désespoir sur votre chemin. Votre fortune est faite de la ruine des autres ! Et c'est au nom de toutes les honnêtes femmes que je vous dis : Vous vous appelez honte, infamie, trahison !

LUCIE, s'avançant vers elle. = Si je laisse le déscspoir sur mon chemin, pourquoi y passez-vous?

CLOTILDE, éperdue. = Ah! mon Dieu! mon Dieu! (Elle

tombe sur une chaise.)

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