SCENE VII LUCIE seule, puis CONTRAN
LUCIE. = M'a-t-elle assez humiliée? Eh bien, je n'y croyais pas, mais la vertu a une force invincible... j'avais beau lui tenir tète, elle me dominait... Et moi aussi j*ai eu vingt ans et je ne croyais qu'au bien. Je rêvais les joies de la famille. (Regardant ses mains.) Mais jamais ces mains-là n'ont voulu travailler. Je faisais des robes — des robes pour les autres! — J'ai trouvé tout simple un jour d'en mettre qui ne me coûtaient rien ou plutôt qui me coûtaient cher. A cette heure, si j'avais eu le courage des braves cœurs, je serais peut-être une mère de famille comme ma sœur. Elle est pauvre, mais quand elle berce* son enfant dans ses bras, n'est-elle pas plus riche que moi ? Je l'ai vue hier qui allait au mois de Marie, elle a fait semblant de ne pas me voir. Elle a essuyé une larme et j'ai pleuré... Mais il est trop tard. Je suis dans le combat de l'orgueil, je ne veux pas être vaincue... Ce d'Aspremont, ce fanfaron de vertu, a-t-il été assez insolent... et je n'ai rien trouvé à lui répondre!... Je n'ai pas su lui jeter ma haine au visage... Oui, ma haine, car je le hais I... J'ai pourtant hésité avant de jouer cette comédie du café Anglais et du bois de Boulogne... J'étais folle I... Ah I elle est venue se mettre dans mon chemin, cette
demoiselle !... Ah! elle m'a insultée, insultée ici et j'aurais pitié d'elle î... (Voyant entrer Gontran.) Ah! te voilà, tu arrives à propos !
GONTRAN. = Gomme tu es pâle!
LUCIE. = Oui, n'est-ce pas? Tu sais qui j'ai trouvé ici? Cette demoiselle Clotilde. Elle vient chez toi — en plein jour. — Elle ne se cache plus.
CONTRAN. = Elle ne reviendra pas !
LUCIE. = Eh ! elle peut revenir et tant qu'elle voudra, elle ne m'y rencontrera plus; — l'amour pardonne tout, l'amour-propre ne pardonne rien, — et je ne veux pas m'exposer chez toi à tant d'insultes.
CONTRAN. = Des insultes ! Tu lui as donc parlé ? Elle t'a donc parlé ?
LUCIE. = Parlé ! — Elle m'a injuriée ! — Ces mijaurées s'imaginent que parce que nous ne sommes pas de leur inonde, nous n'avons aucun sentiment. Quelle différence y a-t-il entre elle et moi ?
CONTRAN, essayant de la calmer. = Tu eS pluS jolie ! VOilà
tout.
LUCIE. =: Jolie ! toujours jolie! voilà ce qu'on nous demande ; pour le reste, voyez ailleurs. Je te dis que j'ai été insultée chez toi, non seulement par cette Clotilde, mais encore par ton ami d'Aspremont. Et tu restes là, debout comme une statué sans t'indigner !
CONTRAN. = Voyons. Voyons. II n'y a pas de quoi s'emporter ain§i.
LUCIE. = Il n'y a pas de quoi ! Il n'y a pas de quoi ! Mais au bout du compte, — cette fille, je l'ai trouvée chez toi. — C'est ta maîtresse, n'est-ce pas ? Tu veux faire deux parts de ton cœur et me donner la plus mauvaise? Merci, je n'en veux pas, je n'en veux plus !
Elle ya pour sortir,
GONTRAN. = Lucie !
LUCIE. = Je ne veux pas t'enlever à ta Clotilde. Dépêchetoi de la couronner de fleurs d'oranger. Tu as vu qu'elle y a
droit ! (Elle va pour sortir par la petite porte, puis elle se ravise.) Pourquoi me cacher encore ? Je veux sortir de chez toi par la grand'porte.
CONTRAN. = Lucie !
LUCIE. = Je te défends de remettre les pieds chez moi. Tu m'entends !